SCÈNE IX MARGUERITE, CHARLES
MARGUERITE
Vous avez entendu Sa Majesté?
CHARLES
Je Tai enlendue.
MARGUERITE
Hélas!
CHARLES
L'horizon couve des nuages, mademoiselle, la terre d'Allemagne brûle.... Mais rien ne saurait plus m'émouvoir, puisqu'un Français, le général Moreau, s'est joint à la coalilion par animosilé contre l'Empereur.
Ikt-ARGUERITE, des larmes dans la voix.
Oh! que c'est mal! que c'est mal! Voulez-vous m'avancer un siège? (Charles lui en approche un.) Je m'accuse de vos peines... je suis si chagrine de tout, de moi, que je n'ai point la force de marcher!
CHARLES
Mon insistance est alors très coupable, mademoiselle.
MARGUERITE, assise.
Non, je tenais à vous répéter qu'il n'entre aucune mésestime dans mes refus, que je vous suis reconnaissante, monsieur, bien reconnaissante de l'affection qui vous pousse à nouveau vers une jeune fille aveugle....
Par malheur.... (Un court silence.)
CHARLES
Par malheur?
MARGUERITE, bas.
J'en aime un autre.
CHARLES
Il s'appelle?
MARGUERITE
Je ne puis le nommer.
Quelques-uns le connaissent pourtant!
MARGUERITE
Personne, personne.
CHARLES
En êtes-vous certaine? L'amour se devine, s'exhale.
MARGUERITE
On aurait deviné?
CHARLES, gravement.
Oui, la reine, le prince de Siserach.
MARGUERITE, se cachant la figure
Dieu ! que je me trouve ridicule !
îm DEUX PATRIES.
CHARLES
Ridicule? Non, mademoiselle. Pas ridicules ceux qui aiment un rêve. Leur amour n'est que désastreux pour la réalité.
MARGUERITE
Comme vous dites cela !
Je le sens davantage.
MARGUERITE
Je vous afflige donc plus que je ne croyais, monsieur, et j'en suis navrée, navrée. (Un court silence.) Ah! ce mur, cette barricade : ne pas voir! Quelle abomination! Car, en voyant mon rêve, peut-être aurais-je cessé de Taimer... peut-être! Mais il est si admirable, si grandiose dans Tombre où je végète! Il éclaire ma nuit d'étoiles.
CHARLES
Étoiles fictives ! étoiles de désespérance !
MARGUERITE
Une chimère n'a pas besoin d'espoir, subsiste aérienne, plane haut, n'embrasse que du ciel. Et tenez! ce doit être là son excuse, le hasard mystérieux de sa beauté.
CHARLES
Jamais ne vous sont apparus la vie, le bonheur double, la joie et le dédommagement de rire, puis de verser des larmes à la source d'un autre rire et de larmes jumelles?
Pouvaient-ils m'apparaître? Étais-je de ce monde? M'est-on venu chercher dans la solitude que j'habite?
CHARLES
Je suis venu.
MARGUERITE
Oui, monsieur, vous, mais trop tard.
CHARLES
Pourquoi trop tard? Les caractères changent, les rêves se transforment.
MARGUERITE
A la longue.
CHARLES
Non, non. 11 suffit quelquefois de s'apitoyer une heure, de mieux comprendre une seconde.... L'existence a un but, et ce but ordonne de revivre en des êtres pareils à soi, de les chérir, de les élever jusqu'à l'âge d'homme, pour qu'ils servent, pour imiler les aïeux, pour que nos enfants nous imitent, quand nous le méritons. (Un silence.
Nos âmes sont différentes; mais vous êtes bon, je déplore de ne pas vous aimer.
CHARLES
Essayez du moins.
MARGUERITE
Je suis si folle!
CHARLES, souriant.
On guérit.
MARGUERITE
Vous me reprocheriez d'avoir été folle.
CHARLES
Comment l'oserais-je, puisque, le sachant, je vous aime, je vous conjure d oublier? (Un court silence.)
MARGUERITE
Prenez une de mes mains, et approchez-la de votre visage.
CHARLES
Elle tremble?
MARGUERITE
Ètes-vous brun, blond?
CHARLES Brun. (Elle lui passe la main sur la flgure.)
MARGUERITE
Vous ressemblez à vos paroles, monsieur.
CHARLES
Vous ont-elles déplu?
MARGUERITE, se levant.
A bientôt!... Je tâcherai, je ferai mon possible. (Elle se dirige vers le palais, et Charles sort, après Tavoir suivie des yeux un moment, comme entrent par la gauche le prince de Kalden et le baron de Stein.)