Deux plaisanteries
Subitement, leur altercation commença de bruire dans le café très éclairé que venait de remplir le public sortant des théâtres.
Les deux jeunes gens étaient debout, nez à nez, dans un angle, agitant les manches noires de leurs habits. L'un, fort grand ; l'autre, tout petit : en cravates blanches. Encore à demi-voix, ils proféraient des injures que l'entourage discernait, sans les entendre, sur le seuil de leurs lèvres contractées.
... Les garçons de service, pétrifiés par la curiosité, cessèrent de circuler ; et des jilateaux chargés, que la paume de leurs mains portait à bout de bras, oscillèrent sur place, intercei)tant la vue des adversaires à quelques clubmen qui grimpèrent sur les sièges. Une femme, au loin, par un de ces
indéfinissables mouvements de tendresse qui ap{X)rtent ou demandent protection, saisit le bras de son cavalier. D'autres femmes, vaguement émues, pour être sans doute plus prêtes à partir, dirigèrent aussitôt leurs mairs dégantées, vers des étuis à lorgnette en velours ou vers des éventails qui reposaient sur le marbre tiède et un peu poisseux des tables...
Au centre de l'action, des marmottages furieux échangeaient l'épithète de drôle.
Puis, tout le monde perçut cette phrase :
— C'est vous qui êtes le dernier des drôles !
Ce superlatif eut manifestement pour effet de rendre inacceptable la qualité de drôle que chacune des parties s'était laissé d'atx>rd attribuer... Et, après une brève
hésitation, le dernier des drôles bouscula le drôle pur et simple.
Celui-ci eut, à son tour, une seconde d'effarement ; mais son poignet, qui battait l'air, tourna court soudain. Clac!
Une claque sonore.
... Dans un brouhaha immédiat, l'élégante galerie exhala une sorte de soupir de soulagement, à se sentir désormais garantie contre tout incident possible de mauvais ton. Car la gifle a quelque chose de con-
La encore, pour se céder le pas, ils s'arrêtèrent.
cluant et de comme il faut. Elle figure au code du cérémonial, qui en règle les pratiques active et passive; et les gens d'honneur lui reconnaissent une courtoisie spéciale...
Précisément alors, le front même des adversaires sembla s'alléger d'un poids moral. Leoir précédente gaucherie disparut,
comme si elle leur eût été inspirée par les gênes du respect humain, par la crainte de tomber, sous de nombreux regards, dans quelque incorrection.
Les héros de la scène se tendirent leur carte, réciproquement, gakimment. sérieusement. Et l'un et l'autre affectèrent de déchiffrer, sur le carré de carton adverse, un nom et une adresse pourtant si bien connus par cœur, par leurs cœurs de vieux amis.
Ensuite, dans leur envie hâtive de se soustraire à l'attention indiscrète dont on les environnait, ils commirent une confusion de chapeaux. Le petit s'empota jusqu'aux oreilles dans le couvre-chef du grand. Et, tandis que la troupe des garçons les aidait à endosser le pardessus, gifleur et giflé, s'étant cognés au cours d'efforts en sens contraires, murmurèrent ensemble de secs :
— Pardon, monsieur!
— Pardon, monsieur!
Après quoi, ils se portèrent, en même temps, vers cette porte qu'ils avaient tant de fois franchie bras dessus bras dessous Là encore, pour se céder le pas, ils s'arrêtèrent, dans un commun accord de politesse.
Finalement, M. de Sempach se décida à passer le premier, par l'envie de dissimu 1er l'effigie rouge de cinq doigts qui allait, selon toute probabilité, s'ébaucher sur sa joue.
M. Préfanier le suivit, sans retard, lui marchant presque sur les talons.
(Quoique aucun de ces messieurs ne dé mêlât encore rien parmi le tohubohu de son cerveau, du moins tous deux se sentaient mal à l'aise; et la fraîcheur subite, au dehors, leur causa une impression pareille : comme un avant- goût du pré, les picotements de l'air leur parurent avoir une vivacité sauvage, par contraste avec l'atmosphère civilisée, lumineuse et chauffée au gaz de l'estaminet.
M. de Sempach tourna par le boulevard des Capucines, tout en donnant à ses hanches un dandinement qu'il destinait à prouver sa sujx'riorité envers La circonstance, pour le cas où M. Préfanier marcherait sur les derrières. Mais celui-ci avait
1 listoiic d\\n Diicl
déjà pris par la rue Aulx^r. qui le ramenait directement à son domicile.
Au-ilessus des demi-rideaux du eafé, plusieurs fronts hissés, des bouches entr'ouvertes, des yeux sans expression assitèrent à l'éloignement de ces parfaits hommes du monde.
A mesure que Sempach arpentait le
diat d'un act«' de miV-hanceté imf)révu. Il s'était effaré comin«- un t<rr<- inuve sur riui fftiid un ro<|Uft.
Maintenant, il se demandait si le fait (\r riposter ù une gifle en mettant la main à sa poclie pdur y chercher un i)ortecartes avait été le plus propre à sauvegarder sa dignité, devant une nombreuse assistance... Comment sa conduite était-elle, à cette
Au-dessus des demi-ride.vux, plusieurs fronts hissés..
trottoir et que la faculté du raisonnement renaissait en lui, une rage intime, toujours croissante, se substitua à l'espèce d'ahurissement où il avait été jeté par la violence subie.
... Quand il avait été frappé, le jeune homme avait éprouvé cette stupeur inepte que la plupart des créatures éprouvent, quelle que soit leur force, sous l'effet immé-
heure. appréciée? Ne trouvait-on pas généralement qu'il aurait plutôt dû se précipiter sur l'insulteur, et l'assommer?
N'était-ce pas à de telles représailles que semblaient le vouer sa structure d'athlète, ses magnifiques épaules, ses jamlx-s musculeuses dans leur pantalon tirebouchonné?
Tout en mé<litant ainsi. Sempach multipliait nerveusement ses enjambées. Il tour-
mentait ses gros favoris noirs; ce qui réveillait, sur une partie de sa face, d'exaspérantes cuissons. Alors, il revit la tête de Préfanier, pleine de défis, mauvaise et
Sempach.
frêle : une tête de petit phoque, avec des moustaches éh>ouriffées et claires...
Oh! ce Préfanier!... Lui, un camarade de collège! un ami de vingt ans...
Car, il n'y avait pas à dire! Oui, tous les torts étaient à Préfanier. Oui!... Sempach avait beau chercher et rechercher : il ne s'en découvrait pas un, de tort.
Ah çà, voyons!... Si l'attitude de Préfanier vis-à-vis de M""^ Ormel était devenue inconvenante, si on en avait jasé, est-ce que ce n'était pas la faute à Préfanier? à Préfanier tout seul ?
Hein ? (^)uoi ? Allait-on objecter que Sempach avait fait chorus, qu'il avait même parlé plus haut q,ii personne?
Certainement, il avait fait chorus ! certainement, il s'était récrié avec la dernière des libertés !
Pourquoi?
Eh bien! n'était-il pas le plus intime ami de Préfanier? N'était-il pas aussi l'ami
d'Alphonse Ormel et un peu (mais moins qu'il l'eût souhaité) celui de jM™° Ormel? Dans ces conditions, lui était-il permis de ne pas avoir son opinion?
Surtout qu'on n'allât point s'imaginer qu'il fût amoureux de la jeune femme!
Cette hypothèse le troubla.
A vrai dire, M™*^ Ormel était une de ces créatures si ouvertement avides de plaisir qu'elles suggèrent à tous les hommes l'idée d'une possession possible, facile même, sans que toutefois aucun voie bien au juste comment il y parviendra. Aussi les plus indifférents se vexent-ils dès que, dans l'entourage, quelqu'un semble avoir trouvé le véritable itinéraire. Ce genre de femmes sont comme des conquêtes assurées, et en réserve, que le sentiment de la contradiction humaine délaisse pour courir à des conquêtes d'apparences plus ardues. En leur présence, chacun pense : « Je les séduirai demain. » Et la vie s'écoule, laissant ainsi vertueuses beaucoup d'entre elles.
Mercedes Ormel avait ceci de particulier qu'elle était née dans l'île de Cuba, parmi les plantations de tabac. Contrairement à la majorité de celles que l'on courtise, elle n'éveillait pas les merveilleuses rêveries vers les fleurs.
Mais elle dégageait un charme pervers d'exotisme acclimaté, une séduction intoxicante et amère. « Est-ce que ma femme ne vous fait pas l'effet d'un cigare? »
demandait souvent
son mari en la montrant dans ses toilettes toujrmrs foncées et très serrées où, droit et maigre, se tendait un petit corps au bout duquel flambait constamment un bout de
M"" Ormel.
Histoire d'un Duel
cervelle. Faite i)our inspirer plutôt tirs querelles quo des vers, elle devait dé})laire à certaines };ens par son teint bronzé, ses formes grêles et raides, sa voix un i>eu rauque et les grains de sa peau dans lesquels on devinait une vive saveur. D'autre part, quiconque était grand fum<'ur, <-omme M. (!<■ Seniixich, devait être conduit à la trou\'er désirable, par cette spéciale dépravation du goût.
... Celui-ci chassa la \ision qui l'avait subitement ol>sédé ; et, rai^jM^Iant le souvenir des péripéties qui venaient de s'accomplir, il revit le moment rrutl où Préfanier avait cessé de le tutoyer. Un émoi l'étrangla; puis, devant l'évidence qu'il allait falloir se battre, ce ne fut plus que de l'indignation.
Certes, Sempach n'avait pas peur. Mais,
pour la première fois de .sa vie, il s'avisait de ce que le préjugé du duel violât, entre tant d'autres, une des volontés les plus manifestes de la Providence... Comment! lui ([ui était d<- taille à dévorer ce gringalet (le Préfanier, oui, comment était il [)ermis il«- l'abaisser physiquement au niveau de ce dernier, par les artifices de règles imaginaires et la simililudf d'armes souveraines?
— C'est idiot ! gronda-t-il à plusieurs reprises, en aspirant, avec toute la puissance de ses robustes poumons, une provision d'air qui, davantage encore, élargit sa carrure.
Maintenant il causait tout haut, il dévorait l'espace; il jetait, à droite et à gauche, de ces regards noirs et inexpliqués, que les passants i)aisibles prennent pour eux avec un trouble fugitif.
La première personne que Sempach aperçut.,
lie ehoïzi des tétnoins
Sempach était ainsi arrivé, rue Bassedu-Rempart, devant le cercle Cosmopolite. Machinalement il se dirigea vers l'escalier de la maison de jeu, dont le tapis descendait jusqu'à la rue. En gravissant les premières marches, il frotta vigoureusement ses pommettes barbues pour leur communiquer un coloris uniforme. Il projetait de risquer et de perdre tout l'argent qu'il avait sur lui, par ce sentiment humain qui cherche à faire jaillir le bien de l'excès des maux.
... Dans le .salon avant la salle de baccara, la première personne que Sempach aperçut, pensive, assise à l'écart, malveillante en son attitude, les doigts besogneux au creux des goussets, ce fut le comte de Brugnans.
Cet élégant vieillard — qui, selon la rumeur, s'était appelé jadis Lecomte, à Monte-Carlo, et Brugnans, à Spa — avait une réputation parisienne pour ce qui con-
cernait les affaires d'honneur. A force de signer des procès- verbaux, il s'était acquis une autorité d'expert; on le respectait en tant que duelliste, quoiqu'il n'eût guère rempli, de sa vie, d'autre rôle que celui de témoin. Mais quels détails ne se confondent point dans la mémoire publique? Avoir été trois fois second, sur le terrain, de même que pour prendre place au banquet de la Saint-Charlemagne, cela équivaut à la gloire d'avoir une fois figuré au premier plan.
Le comte de Brugnans possédait des petits yeux de cobaye, un nez aquilin, des joues creuses, un menton i)ointu, des lèvres en cœur, encadrées par des moustaches longues et blahches comme sa blanche et longue barbiche. Son aspect austère était de ceux qui désignent matériellement leur homme à la présidence, dans les réunions publiques, dans les jurys d'honneur, dans
Histoire diiii Duel
les matches de billard. Au thcâtre, il eût personnifié le généra! en retraite qui ne porte plus la rosette depuis que sa fille a commis une faute. Dans les maisons cen-
Le comte de Brugnans.
traies, où il aurait pu séjourner, on ne se serait point permis de l'employer ailleurs qu'aux écritures.
Nul ne connaissait des ressources au comte de Brugnans, ni d'autre table que celles des repas après les duels qu'il avait heur-eusement dirigés. Mais j)ersonne n'aurait rien trouvé à redire sur sa tenue. Dès le petit matin, il était rasé, cosmétique, en redingote et souliers vernis. Et quand la porte de son appartement s'ouvrait, on pouvait être sijr de le trouver prêt à servir de témoin et à demander des réparations en tous genres.
... Bref, dans l'ordre de préoccupation où était Sempach, celui-ci fut immédiatement requis par l'apparence vénérable, la renommée et le titre même de ce spécialiste.
— Hé! jeune millionnaire! s'exclama justement Brugnans avec une familiarité
d'ancien, ne pourriez-vous point me passer di.v louis.-*
— Parfaitement ! répliqua Sempach qui, mis à l'aise par cette entrée en matière, lit rouler un siège auprès de l'interpellateur et, à voix basse, lui confessa son cas.
Le vieillard écouta silencieusement, gravement, paternellement, mieux que pour dix louis. Parfois ses épaules s'agitaient en signe de blâme; parfois il clignait des yeux avec une expression qui prétendait à être plus fine encore que la finesse, comme s'il eût voulu bien indiquer que non seulement il comprenait, mais qu'il traversait des états d'intelligence innommés et supérieurs à ceux des gens pour qui comprendre suffit.
— Bon ! très bien ! déclara-t-il dès que l'incident eut été exposé.
Dès le petit matin, il était rasé.
Alors il affecta des manières plus solennelles qu'auparavant. Il croisa ses deux genoux qui, jusque-là, avaient reposé en éventail, sur chaque bras du fauteuil, et
commença par objecter que si on l'eût consulté avant tout état de cause, l'affaire aurait mieux débuté.
— Enfin, conclut -il, nous sommes le giflé. J'aime autant cela. Je me charge, mon cher, de votre affaire : c'est ma vingtseptième. . .
— Dites-moi, est-ce que jamais aucun de vos clients n'est... n'a été tué?
— Jamais, jamais ! s'écria le comte avec orgueil.
— Tant mieux ! murmura Sempach avec plaisir.
Et pendant un instant, l'un et l'autre goûtèrent en silence ces sentiments subits et d'une discutable logique.
— Ah çà, reprit le vieillard, vous connaissez un peu le métier des armes, n'est-ce pas?... Non!... Soit, je n'y tiens pas. Avezvous un deuxième témoin? Je puis vous recommander quelqu'un. Précisément, il est là. Constantinowich! cria-t-il sans attendre davantage.
Ce dernier, sous-capitaine en congé de l'armée bulgare, s'avança avec une grâce formaliste et martiale. Il avait de grands veux d'un bleu fixe et doux, le visage imberbe, la chevelure courte, fine et dorée, (^uand un membre du cercle voulait éviter de souper seul ou en tête-à-tête avec une maîtresse, il appelait Constantinowich ; et Constantinowich venait. Quiconque avait une place libre, dans sa victoria pour aller aux courses, ou dans une loge pour la pièce du soir, pensait aussitôt à Constantinowich. Le sous-capitaine pourtant n'était point de la race des quatorzièmes à table, en ce sens d'abord que les compagnies n'étaient pas tenues de monter à plus de douze personnes pour que le besoin de lui fût éprouvé. Dans cet ordre d'idées, on aurait plutôt pu en dire que c'était un deuxième, un troisième, à la rigueur un quatrième. De plus, Constantinowich ne se présentait pas comme un boute-en-train, un anecdotier, comme le bavard aimah>le qui partage successivement les avis de tout le monde. Il se bornait à approuver et à ne désapprouver personne. Jamais il ne prononçait une parole. De sorte qu'auprès de lui chacun avait la jouissance de causer sans être contredit, tout en
se sentant à côté d'un caractère. A force de ne rien être, Constantinowich était enfin quelqu'un.
... Tout en le remerciant de son concours aussitôt consenti, Sempach ressentait la mystérieuse angoisse d'un maladroit qui se prend dans un engrenage.
— Bien entendu, observa le comte, si l'on nous offre des excuses...
Cette possibilité frappa Sempach qui n'avait pas encore eu le loisir d'y songer. Mais, gêné par le ton avec lequel on la supposait, il ne sut que balbutier :
— Ma foi!... Oh! mais alors de plates, de très plates excuses 1
Le comte fronça légèrement ses blancs sourcils.
— Tenez, ajouta Sempach en cherchant une contenance, voici la carte de mon adversaire.
— Parfait ! A midi, demain, le capitaine et moi nous serons à l'adresee.
Quelque chose se contracta au centre du cœur de Sempach. Demain! A midi!... Un éclair de souvenir lui montra la seule détresse analogue qu'il eût encore connue, un matin où son cheval s'était emballé dans une étroite allée du Bois de Boulogne. C'est qu'aussi l'affaire galopait comme une bête méchante.
— Ne croiriez-vous pas, essaya-t-il d'insister, que nous devrions... qu'il serait peutêtre plus régulier... Par exemple, si nous patientions une journée?... Ne conviendrait-il pas de laisser l'initiative...
— Quoi! répliqua sèchement le vieillard, n'avez-vous pas subi une voie de fait?
— Mais je l'avais poussé, je l'avais même assez rudement poussé... Regardez : je l'avais poussé comme ça...
Joignant la pantomime aux paroles, après s'être d'avance exrusé, Sempach empoigna Constantinowich aux épaules, et se mit à le secouer. Puis, par la crainte de ne pas avoir été assez démonstratif, il renouvela son effort, augmentant d'impétuosité à mesure que le comte hochait plus négativement la tête ; tandis que le capitaine prêtait à l'expérience son buste impartial, sans raideur ni facilité, avec un regard bleu, fixe et doux.
Ce dernier s'avança avec une t.race formaliste et martiale,
Histoire d'un Duel
— Si vous l'avez pousst'. nhjrrtn Bru Snu |n'iiii<r tt-m<>m roupn rourt à ce gnans, c'est sans tlout«> aprôs .ivdir u'i^u zèle :
une injure?... — Laissons res enfantillafies ; nous te-
— Oui : dernier des drôles! nons le bon hout.. Un mot encore : l'épée,
— Là. vous voyez bien... n'est-ce pas?
— FSTT, MON petit!... VoUS VOUS RAPPELEZ: « MES » DIX LODIS?..
— Ah! mais, moi. je l'avais appelé : Sempach tressaillit. Mais, sans hésiter,
drôle! il répondit :
A présent, Sempach s'évertuait à s'accu- — Certes, l'épée!
ser de torts. Pour un peu, il allait en ima- — Et pour après-demain la rencon-
giner. tre?
Le jeune homme médita, feignant de combiner en sa cervelle un arrangement de dates et d'obligations contractées.
— Je préférerais, déclara-t-il enfin, que ce fût après après-demain.
Le comte ne contraria point ce désir qui lui permettait de faire durer son rôle et son plaisir. Constantinowich, ayant
- — Pstt, mon petit lez : mes dix louis?...
Vous vous rappe-
Pendant ce temps, Préfanier, rentré dans le petit entresol qu'il occupait, rue de l'Arcade, au-dessous de l'étage de ses parents, tardait à se déshabiller, et promenait ses nerfs de long en large.
Aux PREMIERS MOTS, LE PETIT AUDITEUR AU GONSEIL d'ÉtAT SE MIT SUR SON SÉANT.
Cdhéré aux résolutions par son silence et son immobilité, enveloppa du moins avec noblesse la main de son client dans sa large paume d'où toutes les mains, pareillement pétries, sortaient pour un instant, rouges et pareilles.
Déjà, Sempach, au bas de l'étage, s'apprêtait à mettre le pied dehors, quand le vieux comte le héla en ces termes :
Ses inséparables Alphonse Ormel et Jacques Bernoir étaient évidemment les témoins indiqués. Eux comme lui appartenaient, d'ailleurs, à la même salle d'armes; et tous les trois se divertissaient constamment, le fer à la main, ensemble. Souvent, après ces assauts qui échauffent le sang et que seuls interrompent des récits de prouesses, dans un lieu excitant de petite
— Est-ce que çv ne va pas pouvoir s'arranger?.
Histoire d'un Duel
jçuerre, ils s'étaient réciproquonient adjurés, à haute voix, devant du monde, avec une «vrtaine jouissance damour-proijre : « Dis donc, tu sais, si j'ai jamais une affaire, tu me serviras de témoin ! » Et durant ces minutes-là d'<'xpansion, le trio souhaitait presijue l'occasion de duels dans l'avenir.
Au reste, maintenant encore, la persj>eçtive de se battre prochainement ne décontenançait pas Préfanier. Cei^endant, instruit par des souvenirs comparatifs, il avait un j^u peuT d'avoir peur, lors de l'échéance. Il se rappelait quelques périls antérieurs que ses prévisions avaient, en toute sincérité, bravés de loin, et par qui, au contact positif, ses facultés d'action immédiate s'étaient senties paralysées. C'était ainsi qu'un jour, il avait, au dernier moment, abandonné une partie convenue, en ballon. Son courage actuel appréhendait donc quelque défaillance durant la série à franchir des étapes prochaines.
Au surplus, pour l'instant, l'énergie de Préfanier trouvait peut-être un moyen de se soutenir par ce côté de l'aventure qui lui opposait un ancien camarade au lieu d'un inconnu rébarbatif. Chaque fois que Préfanier essayait de se représenter la physionomie de la future rencontre, il voyait apparaître, en face de lui, son vieux Sempach, la bonne figure de son vieux Sempach ; et, dès lors, il lui semblait que tous les incidents de ce duel fatal devraient être caractérisés par une absence de gêne, une familiarité unique en son genre, une sorte de cordialité.
A cette idée, une l>ouffée d'affection envers Sempach était montée inopinément du cœur au cerveau de Préfanier. Celui-ci eut comme un remords, non point pour le passé, mais pour ce qui allait advenir. S'étant aussitôt livré à un rigoureux examen de conscience, il se jugea irréprochable.
Certes. Préfanier n'ignorait point qu'une foule de gens avaient poUi/c contre ses façons à l'égard de M*"" Ormel. Mais est-ce qu'on peut gifler tout le monde? Parbleu non! Toujours un choix s'impose... Préfanier avait giflé Sempach, parce que celui-là. du moins, était son ami...
... Le lendemain matin, après un sommeil agité, le jeune homme sauta lestement du lit; et, avant neuf heures, il sonnait chez Jacfjues Bernoir, qu'il trouva encore couché.
Aux premiers mots, le petit auditeur au Conse-il d'Etat se mit sur son séant, très intrigué.
11 avait trente ans, un nez crochu, pas de sourcils, des paupières frangées de rouge, une calvitie précoce, la denture incomplète et brune.
— Pas possible ! s'exclama-t-il en se frottant les yeux.
Puis le reste de somnolence qui congestionnait son visage plissé et faisait osciller son dos maigre, voûté, se dissipa.
— Alors, remarqua-t-il avec une négligence affectée, tu ne vas pas pouvoir me présenter, ce soir, chez les Chose...
— Pourquoi.' Qu'est-ce que ça fait?...
Habille-toi vite, j'ai une voiture en bas; nous filons cher Ormel.
— Voyons, voyons, ce n'est pas sérieux ?
Mais, dans le secret de son esprit, Jacques eût été dépité maintenant que ce ne fût pas sérieux. Sa surprise amicale de la première seconde était passée. Il avait une envie de sourire. Il voyait l'attrait de son rôle, et rien du rôle qui incombait à Préfanier.
— Tu comprends, poursuivit ce dernier, je t'ai tout raconté ; mais naturellement je n'avouerai pas à Alphonse qu'il a été question de sa femme. Pour lui. il s'agira d'une femme quelconque ..
— Ce brave Alphonse! fit simplement Jacques.
— C'est bête ce que tu dis là!
— Moi! qu'est-ce que j'ai dit!
Préfanier protesta, d'ailleurs, avec vi-
varité. Rien, il n'y avait rien entre lui et M"'" Ormel. On avait prétendu ci, on avait prétendu ça... Et le jeune homme trouvait une douceur passagère à récapituler tout ce qu'on avait prétendu.
— D'abord, elle est trop maigre, observa-t- il en manière de conclusion.
Jacques, debout à présent, mettait à sa toilette une activité de joyeuse humeur. Il
était content que ce grand escogriffe de Sempach eût été giflé; il était content qu'il courût des histoires sur la femme de ce poseur d'Ormel. Seule, une vague pudeur l'empêchait d'exprimer son contentement de nabot laid et valétudinaire. Plusieurs fois, il répéta, par convenance, sans s'écouter, tout en brossant quelq^ues cheveux épars sur son crâne :
— Est-ce que ça ne va pas pouvoir s'arranger?...
Mais Préfanier, qui tendait bien un peu à se ragaillardir lui-même, s'emporta pour crier à l'impossible. Il joua le dialogue de La veille, en élevant si haut la voix que Jacques le chuta, par prudence au sujet de M"" Bernoir mère qui aurait pu se trouver dans la pièce au-dessus. Alors Préfanier, se modérant, fut réduit à marmotter sa scène d'imitation.
— « Vous êtes un drôle ! » — « Et vous, le dernier des drôles!... »
Il fronçait les sourcils, multipliait les grimaces féroces, dans un bizarre contraste de ces expressions de fureur avec la câlinerie des intonations.
— Qu'aurais-tu fait à ma place? demanda-t-il enfin.
— Dame! il aurait fallu voir...
— Il aurait fallu! il aurait fallu!...
Qu'est-ce que tu aurais fait?
Jacques fut contraint à déclarer qu'il aurait giflé Sempach ; mais, en même temps, son air était d'un homme qui. Jamais, ne giflerait personne. Même, en montant dans le fiacre, il murmura :
— C'est risqué, ce que tu me fais faire, étant donnée ma situation officielle...
Les jeunes gens parvinrent vite au petit hôtel du quai de Billy où demeurait leur ami commun Alphonse Ormel, ingénieur civil d'une quarantaine d'années, et leur ancien doyen de plaisirs.
Celui-ci, passionné pour tous les sports, prétendant à toutes les mondanités, utilisait des aptitudes industrieuses dans une importante entreprise qui lui permettait de combiner une partie de ses goûts avec le besoin de rouler sur l'or. Il avait fondé une société pour la construction de yachts, yoles à vapeur et canots en tous genres; et jamais il
ne manquait une occasion de faire valoir que ce noble métier, en Angleterre, mène à la baronnie. Les réclames commerciales, autour de son nom, lui avaient valu la notoriété des hommes les plus illustres ou de certains pharmaciens. Mais il manquait à son bonheur de n'avoir pu encore populariser les traits de sa figure. Il aurait voulu que, dehors, on se retournât sur son passage, en chuchotant : « Voyez-vous ce monsieur décoré, c'est M. Ormel. » Car, depuis peu, il était effectivement chevalier de la Légion d'honneur. Au demeurant, un très brave garçon, à tu et à toi avec tous les échotiers de la presse; il n'y avait pas de fête, de grand mariage, ni de bon enterrement sans lui...
... Quand lui arrivèrent ces visiteurs matinaux, Alphonse, en chapeau de voyage, allait sauter dans son dog-cart, où le groom venait d'installer une petite valise.
— Bonjour, les enfants ! cria-t-il, je vais au Havre...
: — Il faut que tu restes.
— Impossible. On m'attend aux chantiers.
Préfanier souffla dans l'oreille de l'ingénieur :
— Je me bats avec Sempach. Tu dois m'assister.
Alphonse eut un haut-le-corps. Quoiqu'il eût été déjà mêlé à deux affaires qui s'étaient terminées par les excuses de ses clients, le duel d'autrui continuait à lui apparaître dans une splendeur de réclame gratuite et distinguée, dont les témoins reçoivent une irradiation.
— Mon cher, répliqua-t-il, je suis à tes ordres. Accorde-moi seulement d'expédier une dépêche... Au fait, Bernoir et toi, vous allez déjeuner à la maison.
Préfanier rougit à la perspective d'être inopinément mis en présence de M"^" Ormel.
— C'est que, balbutia-t-il, j'ai prévenu chez moi que je serais rentré à midi, pour accueillir les visiteurs probables...
— Nous y serons! assura, après avoir consulté sa montre, l'ingénieur qu'il ne fallait jamais songer à contredire sur un chiffre de nombre ou de durée.
... En entrant chez sa femme pour lui
Alphonse allait sauter dans son doo-cart.
annoncer ces convives imprévus, Alphonse prit l'air particulier de grand affairement auquel la plupart des hommes ont recours lorsqu'ils veulent tout à fait bien montrer que rien ne les préoccupe.
— Comment ! s'exclama aussitôt M°^® Ormel, tu ne pars donc plus? Qu'est-ce qui se nasse? Qu'as-tu donc?
Et, s'élançant devant une glace...
— Mais rien, fit Alphonse en essayant de sesquiver, j'ai changé d'idée, voilà tout.
Sa femme le retint avec des questions harcelantes.
— Eh bien ! finit-il par concéder, je suis témoin de duel.
— Pour qui ?
L'ingénieur eut un scrupule. N'allait-il pas excéder ses droits de galant homme, commettre une indiscrétion interdite par les principes? Car un mandat d'honneur dans une affaire d'honneur a pour effet immédiat
de porter à l'aigu le sens général de l'honneur.
Sous le feu des interrogations, il riposta :
— C'est pour Jacques Bernoir.
Et cette supercherie lui parut devoir ingénieusement réparer la faute première.
— Contre qui se bat-il ? demandait la Jeune femme intriguée... Pour quel motif?...
Mais son mari protesta d'une complète ignorance que, du reste, les explications postérieures de Préfanier devaient mal instruire.
A ce dernier, le cœur battit bien fort, lorsque Mercedes fut descendue au saloa, étroitement drapée dans une matinée de soie havane, avec un parfum d'ambre qui tombait du bout de ses ongles. Il supposait qu'Ormel n'avait point dû tenir sa langue; et, dans un accès de sauvagerie subite, il appréhendait quelque manifestation embarrassante d'une sympathie inévitable.
Mais la jeune femme entra légère, dans l'éclat de sa gaieté grêle. Elle distribua des poignées de mains, à deux mains à la fois, bavarde, occupée d'elle-même et n'allant pas au delà.
— Tiens, je n'ai pas mes bagues, fit-elle en considérant ses doigts où son intérêt se portait naturellement parce que c'était la partie de son être en action pour le moment... Ne faites pas attention, reprit-elle, à la façon dont je suis coiffée...
Et, s'élançant devant une glace, tordant le cou pour mirer sa nuque plate, elle éclata de rire, tandis qu'elle essayait en vain de dissimuler les cornes d'un bigoudi oublié, sous sa crinière noire et tendue par un haut peigne d'écaillé.
Puis son plaisir d'avoir du monde à déjeuner s'exhala dans une verve hospitalière :
— C'est très gentil à vous d'être venus nous surprendre. J'adore ces réunions à l'improvi.ste, surtout le matin : rien n'est prêt, tout va de travers, on est laid, on est bête, on est vraiment soi. Oh! ça m'amuse!...
Sur ces entrefaites, Préfanier avait recouvré l'usage de la réflexion. L'indifférence de M"^ Ormel dépassait la mesure de ce qu'il eût souhaité. Manifestement, l'ingé-
— G'kst bien viui, s'écria Mekgédès en battant malicieusement des mains.
Histoire d'un Duel
nieur n'avait pas dû renseigner sa femme. C'était correct. Néanmoins, à tout ix-ser, peut-être que par un avis discrètement donné, par un simple mot à l'avance... Préfanier savait bien comment, pour sa i)art. il eût agi en semblable occurrence. Mais le tact est une iiualité tellement variable, tellement individuelle... Toujours était-il que si Alphonse eût jugé bon de mettre un i)eu M"" Ormel en garde, de dire, par exemple : a Ce pauvre Préfanier va se battre, » tout le monde eût été d'aplomb, chacun aurait su de quel pied on dansait. Cela n'aurait pas empêché d'être badin si l'on avait voulu, de causer d'autre chose, de bien manger, que diable!
Aussi, malgré les prévenances dont Alphonse comblait à sa table son client, celui-ci restait taciturne, un peu boudeur. M"^ Ormel lui ayant demandé s'il assisterait à une première, le lendemain, Préfanier répondit mélancoliquement :
— Oh ! moi, madame, je ne fais jamais de projets.
En même temps, satisfait de la dignité modeste de cette échappatoire, il en chercha l'approbation dans un échange de regards avec ses témoins. Ceux-ci avaient alors le nez sur leur assiette. Alphonse mâchonna seulement ces mots pêle-mêle avec une noix de côtelette :
— Toi, d'abord, mon cher, tu es un
sage.
— C'est bien vrai, s'écria Mercedes en battant malicieusement des mains. Je suis sûre, M. Préfanier, que vous n'avez jamais fait sauter un bouton en mettant vos bottines. Vous vous rappelez ce que je vous dis toujours lorsque nous valsons ensemble : que la musique aille vite, qu'elle aille lentement, vous suivez votre même petit bonhomme de chemin.
Sur cette raillerie, au moins déplacée en la situation, Préfanier se mordit les lèvres. Une envie subite et furieuse le saisit de confondre la jeune femme. d«- lui tout révéler dans une surhumaine expression de physionomie, de lui faire comprendre qu'il était sur le point de risquer sa vie en l'honneur d'elle qui ne s'en doutait pas et n'avait .aucun titre pour le mériter.
Mais l'attention vagalxjnde de M'"" Ormel, trompée de but par le subterfuge de .son mari, ne s'arrêtait (jue sur Jacijues Hernoir, dans les rares instants où elle parvenait à s<^- lixcr. S<'s yeux devenaient alors tout sombres ; et leur jointe, dardt-e à travers la vilaine envelo])pe du prétendu duelliste, semblait vouloir fouiller jusqu'aux sources d'un de ces caractères inconnus et magniliques d'où coulent les drames.
Une jalousie exasi)éra Préfanier. Il rêva des folies, esjjérant, sans définir par quel miracle, que Mercedes et lui allaient tout d'un coup se trouver seuls. Son cœur battit. Il conçut avec une perfidie vengeresse, les efforts inutiles qu'elle tenterait pour empêcher la rencontre brutalement annoncée. Il se représenta des attitudes où elle l'aurait ainsi supplié : « Mon ami, pour l'amour de moi... »; et devant lesquelles il se serait montré intraitable. Puis, attendri sur luimême par la dignité héroïque de ses réponses imaginaires, il se vit, à son tour, aux genoux de Mercedes, improvisant la déclaration permise à celui qui va mourir, se grisant de ses propres paroles; devenant ainsi, par la plus factice des combinaisons, peu à peu amoureux d'elle j)our se persuader qu'il le lui avouait.
Maintenant des appétits et une hardiesse presque inconsciente .s'étaient emj)arés de Préfanier. Il se mit à chercher, sous la table, le petit pied de Mercedes ; et sa lourde semelle, soulevée au-dessus du tapis, glissa bientôt sur la boucle d'un mignon soulier qui se déroba.
M'"" Ormel, dont les lèvres roses et un peu trop courtes devaient, pour se joindre, s'infliger une sorte de contre-sourire, tourna vers l'audacieux un visage naturellement ébahi ; et à la commissure gauche, apparut le ]ietit défaut d'une de ses dents absentes. Le regard du jeune homme s'attacha à cette imi)erfection avec un air de regret tellement familier que Mercedes, troublée, ferma brusquement la bouche, tandis qu'une chaleur parcourait ses veines de créole. Elle se leva, et prit le bras de Pernoir dont l'aventure à i:)résent la laissait indifférente. Elle aurait voulu que personne ne s'en allât, qu'il se passât encore quelque chose entre
elle et Préfanier. Elle jacassait, avec une extrême dignité.
— Mes enfants, déclara son mari, nous n'avons que le temps de prendre notre café.
... A l'heure de midi, les trois compagnons s'installaient ponctuellement dans le petit entresol de Préfanier.
Celui-ci, quant aux origines de la querelle, avait opposé une discrétion relative aux instances de l'ingénieur, qui dut se contenter d'apprendre qu'il s'agissait d'une histoire de femme. Oui ! mais quelle femme pouvait bien être celle-là?...
Tout en fumant songeusement un cigare, Alphonse dévisageait Préfanier qui restait impénétrable. Il dévisageait aussi l'auditeur au Conseil d'Etat qui, surveillé d'ailleurs par son client, prenait tour à tous des mines non convaincantes de fausse naïveté. En somme, Jacques voulait bien ne pas trahir la confiance de Préfanier; mais, puisqu'il avait l'avantage de savoir, c'était bien le moins qu'il jouît un peu, par une forme d'ostentation indirecte, de sa supériorité d'état intellectuel.
Après un temps de silence assez gêné, Alphonse voulut dissimuler son dépit, sous un air de zèle.
— Je suis d'avis, opina-t-il, que nous commencions par revendiquer la situation d'offensé...
— Cependant., objecta Jacques.
■ — Oh! mon cher, j'ai, du moins, plus d'expérience que toi, en ces matières... Je prétends que la tentative peut toujours réussir, et qu'elle ne nuit jamais... Au surjjlus, je me charge de ce soin. Qu'en penses-tu, Préfanier?
Celui-ci concentrait, pour lors, son attention sur la marche des aiguilles de la pendule. Son angoisse, bien qu'elle ne cessât de croître, devenait pour ainsi dire d'une meilleure nature, à constater que le temps s'écoulait sans amener personne De même, sous un tunnel, à mesure que l'obscurité s'épaissit, l'espérance qu'on a d'aller vers le jour se confond, de plus en plus, avec les formes normales de l'oppression.
... Soudain, une sonnette tinta.
— Ah!... fit Préfanier.
D'abord, il s'était fait fort de rester ixnmobile sur son siège. Mais, bientôt, secoué par des impatiences, mis debout, il alla, sur la pointe des pieds, doucement entre-bâiller une porte de sa chambre. Au fond de l'antichambre, il distingua une voix dont les sons inconnus le firent palpiter. Et, presque aussitôt, son valet lui apporta les cartes de deux personnes qui venaient d'être introduites au salon.
— Le capitaine Constantinowich, le comte de Brugnans, lut hâtivement le jeune homme... Ça ne peut être que pour ça!...
Mais, au fond, dans le tohu-bohu de ses souvenirs, il cherchait, malgré tout, si ça ne pouvait pas être pour autre chose Des lueurs dans sa cervelle lui montrèrent des suppositions folles.
— Parbleu ! affirma Jacques qui avait enlevé les cartes aux doigts agités de son ami, il y a, au crayon : « De la part de M. de Sempach. »...
— Oh ! oh ! s'était déjà écrié Alphonse avec un œil brillant, le comte de Brugnans ! Mais c'est une notabilité du terrain!... Tiens! précisément, on me l'a montré, l'autre jour, à l'assaut du cirque... Mais si, mes bons, vous le connaissez, vous ne connaissez que ça : un vieux qui promène toujours un pertit carlin... La tête de côté, une belle tête blanche!... Laissez-moi donc tranquille! C'est un type connu, connu, archiconnu !.. ,
Préfanier murmura :
— Ça m'embête qu'il y ait le comte de Brugnans !
En cet instant, tout l'embêtait Et c'était à tout hasard que son abattement visible s'accrochait sur cette considération spéciale.
— Il faut pourtant que je les reçoive, ajouta-t-il en passant au salon.
Alphon.se demeurait pensif, faisant sonner, dans son for intérieur, les deux noms annoncés. Il leur trouvait un bon retentis sèment. Par une asso(^'iation d'idées, il s'avisa tout à coup du bénéfice qu'il y aurait eu, pour lui, à être accouplé avec quelque yjer.'îonnalité marquante : un général, par exemple, un député, un tireur célèbre. En effet, Jacques Bernoir, physi(}uement.
Elle se leva, et prit le bras de Bernoir.
socialement, nominalement, cela manquait d"ampleur... Cet animal de Préfanier (oh! le pauvre garçon, ce n'était pas pour dire!), mais n'avait-il donc pas la moindre connaissance un peu chic?
A propos, demanda l'ingénieur avec
\lphonse apposa ses deux mains sur les épaules de Préfanier.
une négligence affectée, quelle est la femme dont il s'agit?
— Je n'en sais rien, fit Jacques... Non,
je te jure! protesta-t-il en portant vivement les doigts à ses cils malsains pour se donner une contenance.
Mais son interlocuteur eut l'intuition d'un mensonge, et il conçut du mauvais vouloir à se voir mis à l'écart d'un secret. Dans cet état d'esprit, la mémoire lui revint des affaires de duel dans lesquelles il s'était jadiî immiscé, et dont rissu( avait été si lamentablement amiable. Alors, il lança ceci, à brûle-pourpoint :
— Que penses -tu des dispositions de notre ami? Ne le trouves-tu pas un peu fébrile? Estu sûr qu'il marchera droit jusqu'au bout?
— Quoi? Q u ' entends-tu par là ? répliqua l'autre qu'aucune leçon préalable n'avait conduit à réfléchir sur ce genre d'éventualité.
— Dame ! la question nous intéresse. Avec un homme comme le comte de Brugnans, il n'y a pas à badiner. Admets que Préfanier, poui un motif quelconque, nous lâche sur le terrain :
nous serons forcés, toi ou moi, de prendre sa querelle à notre compte...
— • Comment? comment cela?... Mais c'est impossible! Moi, d'abord, dans ma situation, moi fonctionnaire!...
Voyons, tu comprends bien?...
Les mains dans ses poches, Alphonse semblait préoccupé. Peutêtre l'hypothèse qu'il avait formulée par taquinerie d'homme vexé prenait-elle en lui une consistance dont il s'inquiétait. Peut
Histoire d'un Duel
être espérait-il que Jacciues, rotirant soudain son épingle du jeu, allait taire place au général stnihaité, à la iK'rsoiuialité iiléale...
Ce dernier s'agitait, regrettait de s'être ainsi compromis à la légère, déjà même prêt à crier : « Eh bien! s'il y a lieu, tu t'arrangeras : tu es l'aîné! Après tout, c'est ton affaire ! »
Mais, sur ces entrefaites, Préfanier rentra, ému, un {x?u pâle, avec une dignité composée que les lignes de sa face rapportaient de la pièce voisine.
— Ces messieurs, articula-t-il d'un ton assez ferme, acceptent l'entrevue immédiate, ici, pour éviter un nouveau dérangement.
Jacques hésitait à se lever. Alphonse apposa ses deux mains sur les épaules de Préfanier, et :
— Si nous avons le choix, nous deman-
dons l'épée, n'est-ce pas?... Bien!... Pour K- jour et l'heure, as-tu une préférence?
— J'aimerais autant samedi.
— lion!... .Nous sommes aujourd'hui jeudi... C'est parf.dt : après-demain donc... Autant vaut éviter la date du vendredi. On est bête, mais on est comme ça... Viens-tu, Jacques?
Celui ci revêtait en hâte une paire de gants, ajustait son binocle et raidissait son dos rerourl)é, sa poitrine caverneuse. Il insista pour qu'Alphon.se le devançât. Il s'effaça littéralement. Un peu plus, il aurait déclaré en entrant : o Messieurs, veuillez le constater, en cas d'anicroche, c'est mon collègue qui passe toujours en avant. »
L'ingénieur avait mis en valeur le ruban rouge qui fleurissait finement sa boutonnière.
Le vieillard prit galamment la parole.
HT
Engagement de l'Affaire
Le comte de Brugnans salua rien qu'en ployant la nuque, un peu de profil, à cause du port habituel de sa tête penchée. Sa longue barbiche, éclatante de blancheur, se courba, comme un croissant de lune, dans le creux de son estomac. Le capitaine, ainsi que s'il eût été en deux morceaux tenus seulement par sa redingote sanglée, abattit et releva brusquement son buste.
Alphonse et Jacques, intimidés, opéihrent leur présentation réciproque, en bredouillant par crainte de faire attendre.
Leurs salamalecs furent un peu dépourvus de style. Jacques se prit le pied dans un tapis, et faillit choir.
Ce début mit en belle humeur le comte de Brugnans qui, d'un coup d'œil, se sentit chef de la situation. Intraitable sur les
principes quand on lui opposait un de ses pairs, il avait des trésors d'indulgence envers les néophytes, et aussi ce fond de bonhomie générale des tireurs de plans chez qui dix louis bien offerts peuvent toujours transformer les dispositions morales.
Durant quelques instants, des exclamations d'hospitalité et de remerciements seules s'entre-croisèrent. C'étaient les fauteuils qu'on se passait et repassait.
Lorsque chacun fut convenablement installé, après un silence, le vieillard prit galamment la parole :
— Avec des personnalités telles que les vôtres, messieurs, notre tâche cesse d'être pénible.
Les personnalités s'inclinèrent. Elles étaient en train, après le choc du premier
Histoire d'un Duel
contact, (le remettre mentalement en ordre les sentiments instinctiis de leurs droits et de leurs devoirs. Toutefois, elles respiraient, déjà plus à l'aise, dans une atmosphère d'amabilité (jui leur semblait nuilN-ure que l'oxygène ordinaire.
Le comte reprit :
— Vous savez, messieurs, l'objet de notre visite. Comme nous, vous estimez, sans doute, que toute tentative de conciliation est impraticable...
Il attendit avec sollicitude, vaguement accessible à quehiue combinaison indétiuie.
Mais par un geste simultané, les témoins •de Préfanier adhérèrent à l'opinion exprimée. Leur poumons, de seconde en seconde, se saturaient de complaisance et d'urbanité. Ils éprouvaient même une sorte de l)esoin d'expliquer, d'approuver davantage leur propre approbation. Ainsi, sans doute, que par un phénomène naturel de contraste, par une loi d'équilibre, dans ces préliminaires de deuil qui vont déchaîner la sauvagerie humaine, les négociateurs apportent toujours un immense désir de faire bonne ^râce, d'attester leur politesse jusqu'à l'excès. Peut-être aussi ce zèle provient- il •de la preuve qu'on a spécialement alors sous les yeux des inconvénients amenés par les façons cavalières.
Au surplus, le comte de Brugnans luimême, en ces préambules où chaque partie se tâte, dépensait volontiers mille soins à se montrer exagérément doux et courtois, par délicatesse d'homme qui se sent enveloppé d'une réputation terrible.
Celui-ci continua, les paupières micloses, serein comme le patriarche Isaac, lorsqu'il jugea entre ses enfants Esaii et Jacob :
— La qualité d'offensé, je présume, n'est pas contestée à M. de Sempach?
L'assentiment empressé d'Alphonse fut contrarié par un regard équivoque de Jacques.
— Permettez! hasarda l'ingénieur, furieux contre son partenaire qui lui rapi)elait intempestivement un engagement pris ■en l'air, furieux contre lui-même de la spontanéité amicale qui l'avait fait s'engager.
Le comte eut un geste bienveillant qui signifiait :
— Je permets tout.
Quant au capitaine Constantinowich, il se borna à esriuisser un mouvement de surprise gracieux.
Alphonse commença par déclarer qu'il n'entendait pas remonter aux origines du différend, à cause de leur caractère intime.
— Vous savez, comme nous, insinua-t-il d'un air capable, que l'honneur d'une personne est en jeu... l'honneur d'une femme (lu monde, répéta-t-il comme si en maniant cette phrase il eût eu chance d'en faire jaillir de quoi contenter sa curiosité.
Les témoins de Sempach firent semblant de savoir à quoi s'en tenir. Pour Jacques, flairant des dangers ambiants, il se mit à contempler le plafond, comme quelqu'un de bien élevé qui ignore ce dont on s'entretient et qui ne veut pas chercher à le savoir
— Enfermons-nous donc, proposa l'ingénieur, dans le domaine des incidents publics.
— D'accord! concéda Brugnans qui jouait avec le chaton de sa bague... Voyezvous, en effet, lorsque les femmes, ces sacrées femmes! s'en mêlent...
Et il renonça à être plus explicite.
Alors Alphonse développa l'historique de la scène au café ! « Vous êtes un drôle !
— C'est vous qui êtes un drôle ! — Drôle !
— Drôle! — Dernier des drôles!... » Ensuite le colletage et le soufflet.
Incontestal)lement. le récit de Sempach avait dû être identique à celui de Préfanier, (\ar le comte et le capitaine confirmaient chaque citation par un double hochement de tête qui saluait le mot « drôle » au passage. Au reste, dans un scrupule délicat. Alj)honse se complaisait à enguirlander d'extrêmes égards les nom. faits et gestes du client adverse, à toute mention ; tandis que, par une rigueur de méthode, il traitait assez cavalièrement son propre client.
— Par conséquent, termina-t-il, les premiers torts ne me paraissent pas imputables à M. Préfanier...
Brugnans et Constantinowich ne dénié' rent point.
Alphonse jugea la partie gagnée; et, au lieu de s'en réjouir, il ressentit une sorte de honte à se croire surpassé par la générosité des autres.
Heureusement, le vieux comte reprit, à son tour, la relation des faits. Textuellement la même, en des termes identiques. A vrai dire, il embrouilla parfois les noms des héros et, par suite, leurs rôles respectifs ; ce qui fut sur le point, à plusieurs reprises, d'amener le capitaine à prononcer quelques mots de rectification.
Mais Jacques et Alphonse, par leurs mines enchantées, par leurs petits gestes d'entente, témoignaient que ça ne faisait rien, que c'était bien. Au surplus, leur aurait-il appartenu de contester des propos où leur client, par un juste retour, était qualifié bien plus avantageusement que son rival ?
Enfin, le comte arriva à cette conclusion :
— Il ne peut donc pas y avoir de doute : M. de Sempach est l'offensé.
Davantage insister dans le sens contraire, c'eût été friser l'inconvenance. Les témoins de Préfanier, avec un attendrissement dans les yeux, se déclarèrent touchés, gagnés, vaincus.
Le vieillard fut sensible à cette déférence.
— Nous réclamons l'épée, murmura-t-il.
Et, piqué d'émulation, il regarda Alphonse béat sous l'accord inter\-enu, avec un air encourageant qui semblait dire : o Est-ce que vous auriez préféré autre chose, cher monsieur? »
Voilà que sur ces entrefaites, Jacques éprouva une velléité de se mettre en scène; et, se prévalant d'une opinion qu'il avait jadis entendu formuler par des interlocuteurs compétents :
— Le pistolet, observa-t-il, est toujours brutal ou ridicule...
Le vieux comte ne parut point partager ce sentiment. Une grâce de mélancolie charmante refleurit sur son visage, et ses prunelles s'égarèrent dans un rêve qui le rajeunissait, qui le reportait vers un passé délicieux de duels au pistolet, oij il avait été le témoin fringant et chové.
Alphonse saisit, au passage, cette expression fugitive. Il vit l'occasoin double de plaider une cause sympathique à un si galant adversaire, et d'infliger une petite leçon à un partenaire agaçant.
— Brutal, prétendit-il, je veux bien l'admettre, mais il n'est jamais ridicule, le pistolet ! Finissons-en une bonne fois avec cette phrase toute faite. Est-ce qu'un soldat qui revient sans blessure du champ de bataille est ridicule? Pourtant, il ne s'v est pas tenu droit, immobile, patient, comme une cible volontaire, attendant qu'on le
• visât à moins de trente pas. Non, le soldat n'est pas ridicule de rentrer chez lui sain et sauf, même s'il s'est abrité derrière un tertre ou un arbre, contre un ennemi distant parfois d'un quart de lieue... Alors, comment oserait-on railler ceux qui se soumettent aux règles bien autrement sévères et redoutables des combats singuliers?
— Bien ! très bien ! semblait ponctuer le vieux comte par des hochements de tête.
Et le capitaine Constantinowich laissait courir sur ses lèvres un vague sourire de bienveillance qui ne pouvait s'adresser qu'aux attraits évoqués de ce brave pistolet.
Aussi Jacques marmotta-t-il, confus et désireux de faire pardonner sa sotte intervention :
— Oh! je n'ai pas de prévention personnelle contre le duel au pistolet !
. D'autre part, Brugnans avait cru deviner comme un dernier eff^ort pour rattraper le choix des armes, comme une discrète envie de répudier l'épée, dans la profession de foi de l'ingénieur. II se dit qu'une politesse en valait une autre. On venait de lui concéder le point de droit ; il s'acquitta aussitôt sur le point de fait.
— Mon Dieu! murmura-t-il, j'avoue qu'à tout examiner la matière d'offense est toujours délicate. Qui a eu les premiers torts? Qui ne les a pas eus? C'est la bouteille à l'encre... Aussi, dans le doute, je ne vois pas pourquoi nous ne ferions pas battre ces messieurs au pistolet.
L'intention d'obliger était bien évidente en ce propos. Une fois de plus, Alphonse et Jacques ne voulurent pas être en reste. Et, par un modeste haussement d'épaules.
Histoiic d'un Duel
ils convinrent qu'ils t'taicnt incapables, «ux aussi, (le voir ce qui, en fait d'emj)ccho-
ment, aurait pu échapixr au grand spécialiste.
— Alors, le pistolet?
L'emploi de cette arme fut enfin dé-
Ces conditions étant refilées à la satisfaction des assistants, restaient plusieurs autres points.
— (Juel est votre jour? demanda Alphonse avec cordialité.
Hru^nans se souvint alors confusément
Le capitaine Constantinowich n'avait signalé sv présence que par l'inscription
d'un paraphe monumental.
cidé, avec tir au commandement, à vingtcinq pas.
— C'est une très bonne petite distance, assura le vieillard.
— C'est la meilleure! confirma Jacques flatteusement.
Alphonse proposa que deux balles seulement fussent échangées.
I^ comte et le capitaine se consultèrent du regard.
— Soit ! Deux balles.
du désir d'un ajournement que lui avait exprimé son client.
— Après- demain, répondit-il, si vous n'avez pas d'objections, messieurs.
— Très bien, messieurs. A samedi.
— Auriez-vous préféré demain, messieurs?
— Non, messieurs. Et vous?
— Pas du tout... Alors, après-demain.
— Ou demain ?
— Après-demain ou demain.
Et ce fut sans doute un écho dans quelque angle du salon, plutôt que la voix même des médiateurs acharnés à se concéder tout, qui prononça arbitrairement ces dernières syllabes du rendez-vous : demain !
Sur ce, les quatre témoins, calmes dans leur conscience, ayant l'esprit dégagé, la
Préfanier, l'oreille collée a la cloison.
poitrine libre, rédigèrent un procès-verbal où il était attesté que, après épuisement de tous les moyens de conciliation, une rencontre avait été convenue pour le lendemain, au pistolet, à une heure de l'après-midi, sur la berge de Sartrouville.
Le capitaine Constantinowich n'avait signalé sa présence que par l'inscription d'un paraphe monumental, dont il reçut force compliments, dans le besoin mutuel où chacun était de s'entre-témoigner les meilleurs sentiments.
Puis on se salua afîablement, avec un reste de cérémonial qui déjà ne rappelait que de loin la froideur forcée des débuts. Des poignées de main presque chaleureuses traduisirent le contentement général que l'on
goûtait d'avoir enfin fait connaissance; et elles promettaient que, quoi qu'il pût résulter du duel pour les parties, les témoins n'en: conserveraient pas moins, entre eux, d'excellentes relations et un exquis souvenir de cette entrevue.
Pendant la durée de cette longue conférence, Préfanier, l'oreille collée à la cloison, avait essayé vainement de saisir les propos tenus. Il s'énervait dans le silence et la solitude.
Aussi, à leur retour et devant sa mine, ses deux amis se hâtèrent-ils d'effacer les. restes de sourires coquets qui traînaient ea core dans les coins de leurs lèvres.
— Eh bien ! mon vieux, voilà qui est arrangé ! dit Alphonse en brossant, du coude, la soie de son chapeau.
— Ah!...
Quoique le renseignement n'eût rien d'explicite, Préfanier n'hésita pas à comprendre que la rencontre était décidée. Il s'y attendait bien ; il la savait inévitable, et pourtant il fut très impressionné.
Jacques, hanté par la crainte d'une défaillance chez son client, s'efforça de lui procurer une réaction.
— Allons, allons! fit-il, tout ça, c'est de la blague qu'il faut prendre à la blague î
Et il se força pour rire.
Préfanier fut choqué de cette apparente gaieté ou plutôt stupéfait. Comment pouvait-il y avoir, au monde, des gens qui riaient?
Cependant il parvint à se dominer. Et, sans en entendre les termes, il articula machinalement cette question :
— - On ne vous a pas fait de difficultés ?
— Aucune, aucune ! Les choses ont marché comme sur des roulettes... Seulement,, mon vieux, c'est au pistolet.
— Comment? Mais je vous avais...
Mais, sacrebleu !
Préfanier s'abattit sur une chni.se, sanir pouvoir en dire plus long, suffoqué par une rage déjà ancienne et maintenant fournie d'un prétexte.
Très gênés, Alphonse et Jacques se perdaient en recherches sur les causes qui avaient prévalu contre la désignation de
Histoire d'un Duel
répt5c. Ils ne trouvèrent pas mC-nie une explication. Toutefiùs, pour se disculper, d'un commun accord, ils affirmèrent :
— Ce sont ces messieurs qui ont exigé... Du reste, nous devons le reconnaître : ils ont été vraiment très bien, ces messieurs...
Préfanier, après une série de gestes luribonds, demeurait at'cablé. Ces façons lassèrent vite la patience des deux autres qui. pendant les trois (juarts d'heure que venait de durer Tentrexue précédente, venaient de dé[)enser déjà une somme d'améjiité bien supérieure à la moyenne fixée par l'économie sentimentale. Une comj^ensation s'établit en eux. Autorisés à cela par l'ancienneté et la force des relations, ils se sentirent lil>érés vis-à-vis de leur ami, de ce genre d'égards qu'ils avaient prodigués au comte de Brugnans et au capitaine Constantinowich.
— Ah çà ! s'écria Jacques, si tu voulais garder le choix des armes, tu n'avais qu'à ne pas assumer les torts !
— Oui! appuya l'ingénieur... Pourquoi l 'as-tu j.;iné?
Préfanier tenait son front dans ses deux mains. Il réclama lamentablement :
— Mais, Jacques, toi-même, ce matin, tu m'as dit que tu en aurais fait autant, tu me l'as bien dit, n'est-ce pas?
— C'était pour avoir la paix. Tu m'assommais, mon cher, à me répéter :
a Qu'est-ce que tu aurais fait?.., » En tout cas, j'aurais été moins bête que toi.
— C'est vrai, observa Alphonse, quand on est sûr d'avoir commis une bêtise, on met bien plus d'ardeur à la faire approuver que si c'était un acte raisonnable.
Préfanier n'écoutait pas. Tourmentant ses petites moustaches hérissées, il murmurait avec une obstination émouvante et idiote :
— Au {Mstolet, je suis flambé!
A la fin, Alphonse, exaspéré dans son amour-propre de témoin, cria brutalement :
— Si tu dois être flambé, tu l'aurais été aussi bien à l'épée!
— Non, non, non ! protesta Préfanier ; et comme un enfant, il radota : Je voulais l'épée, je voulais l'épée, nx)i...
Jacques lui mit alors la main sur les
éjjaules; et, le regardant affe'ctueu.sement, fit api)el à son amitié :
— Ecoute : lu n'es pas gentil jjour nous. C'est mal. iNous avons fait de notre
mieux...
— Laisse-le donc, interrompit Alphonse, je voudrais seulement qu'il fût à
PrÉF.\.NIER e"AB.\TTIT SUR UNE CHVISE.
notre place. Il aurait vu comment il s'en serait tiré, le gaillard, le malin!...
Sous la double influence de ces admonestations diverses, Préfanier redevint un peu maître de son tempérament.
— Pardonnez-moi, soupira-t-il en offrant ses deux mains, et merci!... A moi de m 'occuper du reste. Je vais prévenir mon médecin et retenir la voiture.
Les trois hommes s'embrassèrent, dans un moment d'effusion générale. Au fond, ils s'aimaient bien. Mais, pour considérer les choses d'ici-bas. est-ce que chacun n'est pas placé à son jx>int de \"ue ?
— Un grand landau, n'est-ce pas, recommanda Alphonse... Avec de bons chevaux. Il faut partir d'ici, à midi, demain...
— ()uoi? s'exclama Préfanier, demain!
J'avais demandé samedi!
Cette fois, ses témoins eurent un haussement d'épaules qui signifiait : « Pour l'amour de Dieu, nous n'allons pas recom-
mencer, hein? » Il eut un retour de colère impuissante, une envie de tout désavouer, une velléité de partir en voyage. Puis, il se dompta définitivement.
Alors, Préfanier sentit un grand soulagement en son cœur. Il devint content de son courage, sur lequel il souffrait de doutes intimes et fréquents, et qui \-enait de s'affirmer à ses yeux en franchissant malgré tout une mauvaise passe.
... Lorsqu'ils descendirent l'escalier, Jacques dit à Alphonse :
— Ne crois-tu pas qu'un chirurgien
vaudrait mieux qu'un médecin?... Dame, mon cher, au pistolet!...
— • Oh! je ne t'engage pas à remonter pour ça. Notre pauvre ami prend tout si mal, en ce moment... Il y pensera peutêtre... Et puis, des chirurgiens, on en trouverait, quand nous rentrerons à Paris, autant qu'on voudrait.
Et. sur le pas de la porte, Alphonse ajouta, en remuant le buste dans sa redingote par une sensation frisquette :
— Moi j'emporterai un petit pardessus.
Tu sais... à la campagne...
Sous LES ARBRES, QUELQUES NOURRICES CIRCULAIENT DÉJÀ.
lie trajet
Lorsque le chasseur vint annoncer que la voiture de ces messieurs attendait ces messieurs, Senipach achevait de déjeuner à une petite table du Cosmopolite, avec ses assistants ec le Jocteur du cercle.
— Pas de café! lui conseilla-t-on. Cela énerve sans profit.
Pemlant le repas, il avait été taciturne, absorbé par la passion d'en finir. Il s'était résigné au pistolet, comme il eût accepté le merlin ou la zagaie, pourvu que « ça fût fini » au plus tôt.
Lorsque les quatre homnirs furent disposés pour le départ, quelques membres du tercle, au reste peu nombreux à cette heure
matinale, prévenus par le maître d'hôtel de ce qui se préparait, vinrent serrer la main de Sempach et de ses compagnons. Les garçons de service eux-mêmes, sous leurs bandeaux pommadés et leur raie claire, avaient une expression d'entente dévouée et discrète. Un vieil habitué toutefois alla jusqu'à marmotter : « Bonne chance! » dans l'oreille du comte <le Brugnans. qui ré- [>ondit : « Merci! » le pUis naturellement (lu monde.
Enfin, on se mit en marche. Au coin de la rue Royale, on s'arrêta chez un armurier pour y prendre la boîte de pistolets commandée. Puis, le trot des chevaux s'al-
longea, à la grande satisfaction de Sempach, jusqu'à la côte des Champs- Elysées.
C'était une fraîche journée de printemps. Le soleil de mars flamboyait, rond et rouge, à travers la fumée immobile d'un brouillard très blanc dans les hautes régions de l'atmosphère. Au bout des branches de marronniers, les bourgeons pointaient, neufs, verts et luisants. Sous les arbres, quelques nourrices circulaient déjà, cambrées sur leurs robustes reins, laissant flotter, en arrière de leurs bonnets, des rubans multicolores et joyeux comme ceux des mâts de cocagne. Et l'œil morne de Sempach, dans une sorte d'envie inconsciente, s'attachait aux fardeaux indéfinis sous les voiles et les caparaçons, que ces femmes portaient en leurs bras, avec les soins dus à ce qui est le dépôt mystérieux et sacré de la vie...
Une conversation, impitoyable et rabâcheuse, se poursuivait entre Brugnans et le docteur, un homme obèse dont les bajoues ruminaient sous une paire de lunettes. Tous deux se remémoraient réciproquement les suites de duels que, chacun dans sa section, pour ainsi dire, avait administrés à l'égard des membres de leur cercle. Le comte discutait les avantages et les inconvénients du duel au visé ou de pied ferme. Il citait des cas de tir successif et en marchant. Souvent, le docteur était amené à le contredire. Ce qui était fatal : l'un se plaçant au point de vue du manque de touche, et l'autre, de la nature de la plaie. Lutte courtoise entre le pistolet et le trépan.
Ces propos affectaient Sempach, qui remua ses amples épaules et sentit de petits frissons courir entre les poils durs de ses favoris noirs. Le capitaine, qui était assis en face de lui, saisit ce mouvement, et leva la glace de la portière.
Sempach eut un élan de sympathie envers ce caractère du moins silencieux. Son regard remercia les beaux yeux azurés et vagues qui, devant lui, erraient à suivre la fumée d'une cigarette au parfum oriental. En égarant, à son tour, son esprit parmi les méandres de cette fumée, Sempach ne tarda pas à s'imaginer que l'espèce de vertige, dont il avait l'angoisse au creux
de l'estomac, venait de là. Il se sentit pâlir et pria le capitaine, qui obtempéra aussitôt, d'éteindre sa cigarette.
Maintenant, par une excessive mobilité d'humeur, il trouvait que la voiture, depuis qu'elle marchait au pas, allait encore beaucoup trop vite. Et, le docteur ayant raconté l'anecdote d'une roue enravée en pareille circonstance, par quoi un duel avait été empêché, Sempach souhaita fiévreusement un accident quelconque. Mais déjà le vieux comte, dont les prunelles pétillèrent d'astuce, exposa les moyens qu'il emploierait dans un cas analogue pour que l'affaire fût à peine retardée. Alors l'accident que souhaita Sempach, fut la mort subite de son diabolique auxiliaire.
Celui-ci, au surplus, venait d'aborder une nomenclature de duels excentriques, jugeant sans doute opportun de justifier le côté jovial de sa réputation de témoin qui savait, durant la dernière heure, réconforter le client par d'irrésistibles plaisanteries.
— Figurez-vous, s'exclama-t-il en fin de récit, que les pistolets avaient été chargés avec des bouchons de Champagne... Ha, ha, ha !...
Le docteur rit ; Constantinowich sourit.
Sempach ne réussit qu'à ébaucher une grimace. Voilà qu'il se représentait, à présent, la scène imminente : le pistolet de l'autre braqué sur lui, là-bas, là tout près. Et il s'avouait que l'effet lui serait terrible, même si on lui garantissait, sous la foi du serment ou par des démonstrations matérielles, que c'était une balle de liège qui allait sortir de ce petit rond noir, profond et tragique.
Les chevaux du landau avaient, pour descendre l'avenue de la Grande-Armée, repris une rapide allure. Au bord d'un trottoir, ils manquèrent, de bien peu, broyer un gamin qui voulait sauver sa toupie tombée dans le ruisseau.
— Oh ! le mâtin ! gronda le docteur, le sacré mâtin !
Et une exclamation même avait été arrachée au mutisme de Constantinowich.
De sa place, mieux que personne. Sempach avait vu le petit être, un blondin
Histoire d'un Duel
propre vt joli, effleurer la mort. Mais il était resté impassible. Un légitime égoïsme, comme une lentille, faisait i^ur lors converger sur son propre corps tous les rayons de sa pitié.
Le ton de bonne humeur sur lequel on recommençait à s'entretenir, à côté de lui, l'assombrit de plus en i)lus. Il constata, au contact de ces indifférents, l'état d'aban-
démesurément grandir, noircir comme celle d'un iK*ndu, comme si le règne de la mort appriK'hait universellement.
Sempach sortit de ce délire funèbre; mais ce fut pour envier douloureusement le sort actuel de son adversaire qu'il se représenta choyé, ménagé, soutenu, encadré par une couple d'afft-ctions réelles. Ainsi, c'était la loi du monde : cet Alphonse Ormel, ce
Figurez-vous que les pistolets avaient été chargés avec des bouchons de cuampacnk.
don dans lequel le plaisir l'avait conduit à vivre. II revit l'image des siens, de ceux qui l'aimaient, au lom, à Colmar; braves gens qui, à cette heure, ne se doutaient de rien, et pour lesquels plusieurs lettres, écrites pendant la nuit précédente, attendaient sur un bureau. Sempach eut la vision de son lit mortuaire, auprès duquel son valet de chambre tirait la langue pour mouiller les timbres des enveloppes à expédier. Et, j)eu à peu, cette langue lui parut
Jacques Bernoir avec lesquels il avait si fréc]uemment tiré la perdrix, battu les cartes, pris le plaisir, partagé des invitations, ces deux hommes allaient bientôt se dresser devant lui, rigides, hostiles, implacables ; et ils adopteraient les mesures qui leur paraîtraient le plus propres à favoriser son meurtre... Oui! c'était ainsi! Rien ne subsistait des « cher », des « mon cher », des « très cher », échangés tant de fois avec eux. Et ceux qui allaient, dans un instant,
s'appliquer à ce qu'on le tuât de préférence, constituaient ce qu'on appelle ses « amis », dans le style des relations parisiennes. Sempach discerna, à cette minute, un de ces abîmes sombres au-dessus desquels la société se balance, en flottaison.
Eh bien, et Pjéfanier ! et Préfanier!
Celui-là n'était-ce pas Y ami au vrai sens du mot, tel qu'il se traduit au cours de toutes les langues humaines ? Dans les coins les plus reculés de sa mémoire, Sempaoh retrouva des souvenirs tendres et communs.
Il dut refouler deux larmes qui montaient à ses yeux, provenant d'un émoi rrénéral, sans qu'il eût pu définir s'il avait envie de pJeurer parce qu'il allait peut-être tuer Préfanier ou peut-être en recevoir le coup de la mort.
... Le dialogue du comte et du docteur, où il n'était question que d'homicide, ronronnait toujours. Sempach, dans son attendrissement, remarqua, sur la physionomie de Constantinowich, un air malheureux qu'il interpréta comme une marque de commisération.
— Capitaine, fit-il pour montrer de l'aisance, à présent, c'est moi qui vais vous demander une cigarette. Tout à l'heure, je ne sais pas ce que j'avais...
Les yeux du capitaine s'illuminèrent. Il sortit avec empressement une boîte de métal de sa poche, et fit des largesses de tabac envers tout le monde. De quoi s'était-il attristé? Du sort de Sempach? ou bien de ne pas fumer? ou encore d'une de ces pensées dans lesquelles on tombe et d'où l'on ne peut se tirer soi-même, jusqu'à ce que quelqu'un vous ait demandé soit une cigarette, soit l'heure qu'il est?
Après le pont de Xeuilly, la voiture gravit, de nouveau, une côte au pas. Sempach a\7ait fermé les yeux ; et là-dessous, l'image de Préfanier s'était irrésistiblement réinstallée, comme chez elle, souriante, amicale, intime. En vain il essaya de la revoir dans une attitude hostile. C'était toujours le Préfanier d'avant la gifle. Oh ! si celui-ci, bien conseillé, pouvait donc se décider, tout à l'heure, à prononcer des excuses, de toutes petites excuses, en un mot, en un seul mot ! Comme Sempach l'aurait estimé ! et
par quelles excuses il aurait lui-même répondu !
Mais pourquoi tant tenir à cette formalité? Etait-ce parce que l'outrage avait été public? pour la satisfaction des inconnus qui s'étaient trouvés là, par hasard?
Voyons, se demandait Sempach, s'il m'avait souffleté, seul à seul, dans sa chambre ou dans la mienne, est-ce que j'aurais exigé une réparation par les armes ? Oui, certes, répliquait mollement une voix intérieure. Une autre voix lui dictait la lettre très digne qu'il aurait pu écrire : « Vous comprendrez, monsieur... » Non... « Après ce qui s'est passé, monsieur... » Non, ce n'était pas encore ainsi qu'il aurait procédé, s'il avait su prendre le temps qu'il aurait fallu pour réfléchir... « Mon cher ami, je crois que tu as eu un moment de folie... » Oui, c'était bien cela. Mais comment ne l'avoir pas fait? Qu'arriverait-il à présent, s'il tuait son ami?... Et cette famille où il avait été traité comme un second fils!... Le père Préfanier, la mère, la sœur!... Ah! mieux valait être tué soimême !
Etre tué! n'être plus qu'une chose qui ne bouge pas, et toute froide... Mon Dieu, mon Dieu! quelle situation! Et pour quoi? Pour qui?
Alors la silhouette impertinente et à peine dessinée de M""" Ormel, dans un lointain vague, passa et repassa sous les paupières du jeune homme, qu'un rayon de soleil venait de rosir, à un tournant du chemin.
... Le landau s'engageait sur une route, à gauche du socle où se tenait la statue de Napoléon P''. Là, il dépassa un autre landau attelé de deux gris-pommelés qui soufflaient. Sempach, ayant ouvert Ici yeux, vit confusément s'agiter les bras et les chapeaux de ses compagnons qui saluaient l'ennemi au passage.
— Je dormais, balbutia-t-il... Est-ce que c'est lui^
— Oui ! fit le comte enchanté, ce sont eux.
Et, se penchant par la portière :
— Bravo! Ils cheminent derrière nous.
On sera exact. Ça ne va pas traîner.
Au BORD d'un trottoir, ILS MANQUÈRENT, DE BIEN l'EU, BUOYEU UN GAMIN...
Deux Plaisanteiies
Sa main en dehors, il prolongeait.
à l'adresse de l'autre compagnie, une petite pantomime d'urbanité qui disait : « Bonjour, bonjour, à tout à l'heure, bonjour I... »
Dans l'intérieur de la seconde voiture, le personnel était assez morose.
Préfanier, dans le fond, en face de Jacques, avait à son côté le chirurgien, dont la seule préoccupation était de savoir s'il pourrait être rentré à Paris pour trois heures. Sur les genoux de ce dernier, reposait une haute boite d'outils, en maroquin noir. Sur les genoux de Jacques, la boîte plate et plus large des pistolets.
L'abattement visible de Sempach troubla profondément son provocateur.
Préfanier, aujourd'hui, déplorait son mouvement de vivacité et les odieuses conséquences qui s'ensuivaient. Il en était à envier presque les mœurs de ces misérables, dont les taudis bordaient la route : mendiants, chiffonniers, boueurs, pour qui les rixes journalières sont la base de toutes relations et que les coups échangés laissent amis comme porcs.
Puis, en regardant Ormel, sa pensée alla vers la femme de celui-ci. Il eut une chaleur au cœur, une fugitive sensation de bien-être, à la perspective de revenir sain et sauf, victorieux devant Mercedes. Il écarta l'idée du sort réservé, en ce cas, à Sempach; il se refusa à l'imaginer, ne songeant qu'à lui-même et voyant le duel fini en ce qui le concernait proprement.
A ce propos, un point des conventions le tourmenta pour la première fois.
— On doit, observa-t-il, échanger deux balles; cela signifie que chacun en tirera une...
— Bien entendu ! répliquèrent avec autorité les deux témoins... C'est la formule ordinaire.
Pour établir qu'il n'avait point émis une sottise, Préfanier fit cette réflexion, dont il eut bientôt regret :
— Il me semble alors que ce serait mieux de spécifier qu'on échangera une balle... Une balle contre une autre balle...
Sinon, ce n'est pas net. Ainsi, par exemple, si l'on dit qu'on va échanger deux francs, c'est contre quarante sous, et non pas un franc contre vingt sous de monnaie.
Alphonse et Jacques étaient devenus attentifs, ensuite perplexes.
— En définitive, reprit Préfanier, dans votre pensée il n'y a pas de doute : pan, pan ; et c'est tout?
— Du moins, répondit Alphonse avec un peu d'hésitation, c'était là notre compte. . .
Jacques s'était tourné consultativement vers le chirurgien, qui déclina toute compétence.
— - Mais, insista Préfanier subitement plus alarmé, savez-vous ce que les autres ont compris ?
— Ah non !
- — En tout cas, s'il y avait lieu, vous vous interposeriez ; vous ne permettriez pas qu'on rechargeât les armes... Hein?
Les témoins, désorientés, hésitaient à prendre un engagement. Cependant ils durent s'y résoudre, pour tranquilliser leur client. Mais, en même temps, leur clin d'œil mutuel ajoutait : « Nous verrons. On fera pour le mieux ; nous ne nous couvrirons pourtant pas de ridicule... »
... Désormais, le chemin s'allongeait à perte de vue, entre deux talus, hérissés çà et là de touffes d'herbe poussiéreuses que le vent peignait à la malcontent. De temps en temps, on croisait ou on dépassait la charrette d'un maraîcher qui, la bouche gouailleuse et l'œil de côté, à l'adresse des cochers parisiens, se montrait ainsi parfaitement édifié sur la destination des équipages se suivant à la queue leu leu dans leurs deux groupes des huit bourgeois réglementaires. Aucun de ces paysans ne daignait se retourner, à l 'encontre de ce qu'il n'eût point manqué de faire pour le moindre fourgon militaire. La martialité civile ne touche pas ces hommes engagés dans l'étroit sillon des maux obligatoires : ils ne connaissent que celle de l'armée, où il leur faut servir et fournir la chair de leur chair.
... Un. loulou vagal')ond, que relançait la mèche d'un fouet taquin, s'acharnait à
De temps en temps, on dépassait
LA CHARRETTE d'uN MARAICHER.
Histoire d'un Duel
suivre, en aI)oyant, la voiturr .K- Pn'fanicr, <iui s'irrita de ce jeu tapageur. Il iiitcriK-lla rutlement son coeher :
— Je vous (léfeiKls de tourmenter cette bête.'... l-'ouettez plutôt vo.s ros.ses!...
C'est ainsi qu'il trouvait mauvais d'agacer un chien, et b<^n de battre les chevaux. Au-dessus du fonctionnement machinal de ses sens, rangoi.s.se de son duel allait et venait comme un marteau-pilon, effleurant son cerveau et prête à l'écraser.
De même, à mesure qu'on appro<-hait du dénouement, l'an.xiété chez Jacques augmentait d'être peut-être forcé de .se battre aux lieu et place de Préfanier. En outre, il avait lu, la veille, dans un manuel dé duel, une phrase compliquée, dont les termes le hantaient : « Si l'un des champions, y était-il professé, a fait feu au troisième coup et que l'adversaire continue à viser, les témoins doivent s'élancer, à leurs risques et périls, entre les adversaires, et faire mettre l'arme bas. » A cette perspective, la maigre carcasse de Jacques se recroquevillait encore.
Pour Alphonse, un souci différent, mais très vif, venait de s'en emparer. A plusieurs reprises, il se pencha par la portière, et explora l'horizon, du côté de Paris.
— Que cherches-tu donc? interrogea Préfanier que son état d'excita- .tion ouvrait à tous les genres d'inquiétudes.
— Rien, rien du tout.
Mais la vérité était que l'ingénieur redoutait de voir, tout d'un coup, poindre au loin un petit coupé amenant une petite personne dont la présence ne serait pas justifiable.
En effet, durant la soirée précé(Jente, M'"" Ormel, curieu.se de tlétails, avait persécuté, jusque dans les dernières retraites, la discrétion de son mari. Celui-ci s'était embrouillé, contredit, restituant à Préfanier
Un LOULOC VAG.^BOND s'.^CHAnN.MT A SVIVRE EN ABOYANT.
le rôle qu'il avait d'abord attribué à Bernoir. Sur les motifs de la rencontre, sa vanité lui avait fait feindre de dissimuler ce nom de femme qu'il ignorait. Bref, il s'était entouré de tant de mystère que Mercedes, à bout de suppositions, s'était écriée : « Tu mens, c'est toi qui te bats ! — Folle! tu n'as qu'à venir voir... » avait-il répliqué, tout réjoui, flatté, et plaisantant.
A présent. Alphonse réfléchissait qu'il avait eu le plus graml tort de révéler ainsi, sur l'oreiller, le secret du lieu de ren<lezvous ; car, avec une petite tête comme celle
de M™° Ormel... Et, sans cesse, il appréhendait l'apparition du point noir, en arrière, dans l'infini de la route.
... Quand, après le bois du Vésinet, la rive de la Seine eut été atteinte, Préfanier fouilla soudain dans une poche. Il en tira deux lettres dont il examina la suscription. Puis, il en tendit une à l'ingénieur qui lut « Pour mon père ».
Alphonse comprit immédiatement ce que cette remise signifiait; mais, par une délicatesse, il se donna l'air interrogateur.
— C'est une mission dont je te charge, s'il m'arrivait malheur...
— Tu es stupide ! fit Alphonse, qui tout de même était touché.
L'autre lettre, dont l'enveloppe n'était pas fermée et ne portait point d'adresse, Préfanier la confia à Jacques, qui, à son tour, contrefit l'étonnement ; et, se penchant vers l'oreille de ce dernier :
— Tu ouvriras mon portefeuille, chuchota-t-il, tu y prendras un billet de mille francs, et tu le porteras à Edwige avec ce petit mot...
Après quoi, Préfanier s'excusa de cet aparté, auprès de son autre ami, avec un pâle sourire :
— Toi, qui es un homme rangé, je ne pouvais te mêler à mes désordres de célibataire.
Il avait obéi à un sentiment de pudeui confuse, à une sorte d'égard pour M""® Ormel, en ne prononçant pas, devant son mari qui la représentait dans une certaine mesure, le nom d'une connaissance pratique et mal en place pour inspirer l'émulation.
— Bêta ! avait murmuré Jacques en saisissant les mains de Préfanier qu'il secoua avec force et ne lâcha que pour frotter ses cils rares où l'émoi mettait une démangeaison.
Le comte ramassa vivement la pièce.
lie terrain
Les landaus avaient été arrêtés sur une position dont le comte de Brugnans avait aussitôt découvert la valeur, dans son coup d'oeil de général, commandant en chef les batailles privées.
De part et d'autre, on avait mis lestement pied à terre. Tout le monde se salua. Semi)ach et Préfanier, chacun adossé à son véhicule, évitèrent de se regarder, contemplant avec obstination l'autre bord du 'fleuve sur lequel une chaîne de haleurs remor'iuaicnt un chaland, dans une plainte unanime, monotone et espacée.
Les docteurs étaient déjà entrés en relations.
Après les premières politesses, le chi-
rurgien avait parlé de sa préoccupation d'être rentré chez lui pour trois heures. Le médecin du cercle Cosmopolite lui avait donné toute assurance, en ajoutant cette remarque :
— Tiens, vous avez apporté votre boîte... Moi, je n'apporte jamais rien...
Et il avait enfoncé ses mains dans ses poches, comme pour montrer combien cette précaution particulière lui laissait les mouvements libres.
Dès que les quatre témoins eurent pris contact, le comte de Brugnans ôta son pardessus de demi-saison. Les autres déférèrent à cet exemple, malgré l'humidité riveraine. Puis le vieillard, marchant en tête
ainsi que s'il eût été suivi par un état-major, se mit en quête d'un terrain tout à fait propice.
Sur le champ du combat, il était chez . lui, calme, fort, et maître en topographie. tt Ici, observait-il, le sol n'était pas uni ; là, des broussailles auraient exposé l'un des adversaires comme dans un cadre ; tandis que l'autre aurait eu le soleil en face... »
On l'écoutait, en plein recueillement.
Enfin le vieillard déclara, avec autant d'entrain que s'il se fût agi d'un repas printanier sur l'herbe :
— Voici qui me paraît bien, tout à fait bien, un bon endroit, un excellent endroit!...
— Parfaitement ! firent les témoins de Préfanier, c'est parfait !
Et ces mots de congratulation, s'envolant par la brise, allèrent provoquer l'attention des champions qui, maintenant, promenaient de long en large l'impatience de leurs jambes.
— Reste à savoir, objecta le comte, d'où vient le vent?
Alphonse et Jacques s'empressèrent d'indiquer deux directions contradictoires, pour courir la chance d'apporter un renseignement utile. Le capitaine désigna un troisième point cardinal. Mais le vieux maître, ayant plongé avec noblesse un annulaire dans sa bouche, brandit ensuite ce doigt mouillé dont les faces devaient être particulièrement sensibles aux indices du courant d'air.
— Cela souffle du Nord ! fit-il en mettant ainsi tout le monde d'accord, par la seule appréciation qui n'eût pas été fournie... Il s'agit à présent de compter les pas... Vingt-cinq, n'est-ce pas?...
Le comte se tourna gracieusement vers Jacques; et, de même qu'un chef couvert de lauriers offre, à un jeune aide de camp d'avenir, l'occasion de se signaler :
— Voulez-vous bien, monsieur Bernoir, vous charger de cette peine?
Ce dernier rougit. Un cri intérieur 'ui enjoignait d'éviter toute mise en évidence, toute responsabilité.
Alphonse vint à son secours, en proposant, dans un but d'humanité, de faire rem-
plir l'office par le capitaine, dont le compas naturel mesurait plus d'étendue.
L'orgueil de Constantinowich fut sensible à cette sorte de compliment. Aussr appliqua-t-il toute sa conscience à bien faire les enjambées. Par dignité, par coquetterie, il s'abstint de tout effort. 11 effectua des enjambées très modérées, très droites, s'occupant surtout du port de sa taille et du libre jeu de son encolure. Son unique scrupule fut de marcher naturellement, comme quelqu'un qui va faire une visite et qui a tout son temps.
L'espace ainsi acquis resta donc fort court. Au moment de fixer sa délimitation, par une raie à chaque bout, Alphonse faillit en faire la remarque. Mais la physionomie du brave capitaine trahissait une telle satisfaction que c'eût été cruel et peut-être malencontreux de le désappointer.
Le choix des armes et des emplacements fut ensuite tiré au sort. Quoique, dansl'espèce, les résultats ne dussent en avoir aucune importance, on procéda sous l'empire d'un émoi solennel.
L'amour-propre des témoins se piquait à ce qui était, en quelque sorte, leur petit duel à eux, le duel de leur veine aux parties de hasard.
Alphonse jeta un louis d'or en l'air.
• — • Pile! cria Brugnans.
Ce fut face.
Le comte ramassa vivement la pièce, et d'une chiquenaude, la relanç;i.
— Eace! dit l'ingénieur.
Ce fut pile.
Jacques courut chercher la boîte aux pistolets de Préfanier; et, tout essoufflé, lamine entendue comme un porteur de bonnesnouvelles qui ne veut pas être devancé, il lui jeta ces mots :
• — • Nous t'avons gagné les armes.
Celui-ci hocha son front, livide com.me celui que les têtes de cire ont aux vitrines.
Pendant ce temps, le comte disait à Sempach :
— Vous avez le choix de la i)lace; j'ai la chance pour ça. Je prends toujours pile :: c'est le meilleur système.
— Ça avance-t-il? répondit simplement son client. "
Les docteurs étaient déjà entrés en relations.
Histoire d'un Diicl
•yy
Les pistolets furent chargés avec un soin minutieux, par le comte de Hru};iian.s.
— Une lounU'ur de main, signalait-il, peut, lorsqu'on enfonce le projectile, l'abîmer, et nuire à la précision du tir.
Kt les ix'tits coups de maillet, (jui installaient les balles, faisaient : tcx;, toc, dans le cœur des i)atients.
En assujettissant les amorces, le vieillard continua :
— Ceci est la partie la plus délicate des opérations. Si j'ajuste mal mes capsules, elles s'enflamment mollement, et, bernique! nous avons des ratés. Et, vous savez, les ratés comptent pour des tirés!... Là, voilà qui est fait... Alors, si vous voulez bien", nous allons amener ces messsieurs. Comme de juste, ceux-ci ne doi\ent garder aucun objet dans leurs poches. Au reste, notre devoir même exige la visite corporelle.
Alphonse fut contraint à se rendre auprès de Sempach qui, sans proférer une parole, se laissa palf>er le torse. Ses doigts frémissaient d'une certaine honte, tandis que, les yeux baissés, il accomplissait cette odieuse besogne de gabelou pour qui certaines chances de salut, en matière de vie humaine, sont devenues contrebande.
Au contraire, le comte, en inspectant Préfanier, qui venait de vider par terre ses poches, agissait délil:>érément, con.sciencieusement, fier du devoir accompli. Il tâla, à deux reprises, la place où un poitefeuille peut sauver le poumon, celles où une montre, une bourse, un trousseau de clefs empêcheraient peut-être la |>erforation des entrailles. Rien ne s'opposant à ce que l'adversaire de son client fût troué, il se retira content.
Après ces attouchements légers et naïvement féroces, des frissons continuaient de courir à fleur de la peau, chez Sempach et Préfanier.
Sur ces entrefaites, de l'autre côté de la Seine, une blanchisseuse avait commencé à battre son linge ; et les heurts vigoureux de son battoir, répercutés par les échos, renouvelaient, dans des proportions colossales, le bruit douloureux des pistolets qu'on avait chargés.
Plus près, s'éU-vail la grosse voix des (•()chcr*i, attendant sans hâte, debout sur les sièges pour mieux voir. Et, par instants, leurs attelages, flairant l'eau i)nx.lK', hennissaient dans une i)lainte de soif.
... Enfin, les comlxittants furent conduits à leurs destinations respectives.
Le comte de Brugnans, avec un de ces zèles actifs qui sont toujours beaux chez les gens de cet âge, releva, sur son client, le
Cela rovkile di Nuiu>'
collet de la redingote noire pour cacher le l)lanc de la chemise où se fût trouvé un point de mire. Il lui mit d'aplomb le chajieau à haute forme qui, auparavant, ombrageait de biais les prunelles. Puis M campa Sempach, dont la docilité était poignante, bien de profil. Il l'obligea à tourner, en dedans, la pointe ilu pied ; de façon que la tension du genou, devenu cagneux, déplaça la hanche, dont l'os cuirassa ainsi les parties molles du ventre.
Ce tour fait, il recula de quelques pas, cherchant, en amateur d'art, la distance la plus favorable à son œil; et il considéra l'attitude maintenant contrefaite de ce malheureux corps, avec la satisfaction que l'on tire toujours de son œuvre.
Alphonse et Jacques étaient restés immobiles, durant ces opérations. Leur respect d'eux-mêmes les détournait de copier le Maître, de singer les méthodes de son talent. Aimant mieux affecter des principes différents que révéler leur ignorance par une imitation servile et tardive :
-=— Tu es bien comme ça ! affirmèrent-ils à leur ami.
Préfanier, timide dans la suprême gaucherie de sa tenue, les remercia par une contraction du visage qui n'était ni un sourire ni une grimace, mais quelque chose de bien douloureusement douloureux.
La crosse des pistolets fut remise à chacun des combattants.
— Armez le chien, dit Brugnans à Sempach.
Cette fois, Alphonse et Jacques ne cédèrent point à la fausse honte.
— Arme le chien, répétèrent-ils.
Un nouveau délai se produisit encore.
Le vieillard, mû par un scrupule de recommandation utile, s'approcha de Sempach, avec la plus fine des bonhomies dans le regard, et iui souffla, tout bas :
— Au commandement de deux, tirez à la hauteur de la ceinture...
Alors, content d'avoir rendu ce dernier service, sa tâche accomplie, ayant fait tout le bien dont sa nature et son éducation étaient susceptibles, il reprit un visage d'austérité officielle.
— En arrière, messieurs les témoins, s'il vous plaît! cria-t-il, tandis que luimême, accompagné du capitaine, se repliait de quelques pas.
Sur cet avis, Alphonse et Jacques s'écartèrent précipitamment de leur ami, avec cette hautaine absence de remorrls, avec ce sentiment supérieur de conservation qui, de tout temps, a dû caractériser l'abandon des pestiférés.
— Oh! ce n'est pas la peine de vous
retirer si loin ! observa Brugnans sur un ton de plaisanterie indulgente.
Un peu humdié de cette leçon, Alphonse fit mine de se rapprocher ; mais Jacques se tint obstinément à plusieurs mètres, derrière lui.
— Etes-vous prêts? demanda le directeur du combat.
Deux « oui », faibles, mais nets, tintèrent dans le silence.
A cette seconde, la pensée sembla s'abolir chez Préfanier autant que chez Sempacli. Du moins, on n'aurait pu deviner d'eux ce qu'ils pensaient, davantage qu'on ne le devine des animaux. Leurs yeux, leurs narines, leurs mâchoires avaient altéré l'expression humaine, ne montrant plus que ce dominateur instinct de vivre, dans lequel l'homme et la bête confondent presque leurs traits. C'était, sur eux, comme un même masque éclatant, oii la divine volonté d'êire recouvrait la variété des traits et des formes.
... La blanchisseuse ne battait plus sur l'autre rive, et regardait, un bras sur le front en abat-jour. Une des paires de chevaux voulut démarrer, et les deux cochers jurèrent ensemble.
La voix du vieillard commença :
— Feu !...
Moins d'une demi-minute devait s'écouler dans l'attente.
... Jacques, d'une main, voila ses yeux. Maintenant qu'il était délivré de toute crainte personnelle, par la conduite si correcte de Préfanier, ce dernier lui inspirait une immense pitié, une reconnaissance attendrie.
Le cœur d'Alphonse se débattait, comme sous un poids énorme. Lui aussi fut incapable de supporter l'aspect de son ami en péril. Mais la loi de l'homme est tellement de s'arracher à la souffrance, quand il en trouve une issue, que l'ingénieur se jeta soudain, et tout entier, dans des imaginations compensatrices. En mettant la chose au pis, il eut la vision d'une réclame j)roportionnée au dommage : le tapage dans la ])resse, l'émotion publique... Qui savait encore? Peut-être le procès en police correctionnelle, non, en cour d'assises, où il aurait le droit de prendre place, haut le
Plls près sélevait l.v grosse voix des cochers.
I listoiii' d'un 1 )iicl
front, avec la licrtc des inivx'onts... « Vos noms et professions? — Alphonse Orniel, monsieur le président, ingénieur civil... » Ses iilées galopaient, comme les ombres des diatx>li(iues ballades... Il ai)erçut sa photographie ilans les journaux judiciaires, et tout le momie disant : « Eh bien ! Alphonse Ormel, vous avez vu?... » Alors, malgré lui, il souhaita ténébreusement un dénouement tragique. Une honte rapide lui vint ; il bannit cette honte. Et, j)Our apaiser les dernières révoltes de sa conscience, il s'efforça d'espérer que la victime serait Sempach. Cette combinaison sauvegardait tout. En somme, Sempach n'était qu'une simple connaissance, comme on en remue à la pelle, à la poignée de mains... Et l'ingénieur fixa sur ce dernier, pour le voir tomlx?r, ses prunelles dilatées par une horreur impatiente...
Le comte de Brugnans n'avait manifestement d'autre .souci que de compter, avec tact et précision, jusqu'à trois.
— Un ! fit-il en frappant ses paumes. Aussitôt une double détonation ébranla
l'atmosphère et se déroula longuement sur le cours de l'eau... Les attelages se cabrèrent.
Mais aucun homme n'avait bronché.
Les deux adversaires, immobiles, tenaient encore le bras tendu en l'air. Sans accorfl préalable, mais dans un état d'esprit identique, ils avaient ajusté un nuage. Et, à cet instant, leurs yeux mouillés, leurs narines détendues, leurs bouches assouplies semblaient n'attendre qu'un signe pour que, de part et d'autre, l'effusion s'accomplît dans un embrassement.
Mais l'honneur des témoins bien autrement exigeant que celui des parties, était loin de se déclarer satisfait.
Sur la face du comte, une intraitable sévérité se peignait.
— Quelle est cette comédie? grondat-il.
Le capitaine, hors de lui, parut sur le point de parler. Alphonse feignait de croire à un accident. Jacques avait peur d'une complication, confusément. Le médecin et le chirurgien haussaient les épaules, en gens avec lesquels aucune rencontre n'est béni-
gne. Les cochers, tournant le dfjs à la compagnie, retiraient déjà les couvertures de kurs carrossiers, et ricanaient.
— Naturellement, il faut les faire recommencx'r, murmura enlin le comte... Ces messieurs n'ont pas la prétention d'avoir gagné ainsi leur procès-verbal. Mais une pareille incorrection me prend à l'impro viste... Je ne sais quelle procédure régulière ado])ter envers eux et entre nf)us...
Tout à coup, un souvenir in.spira l'in génicur :
— Au fait, nous n'avons même pas be soin d'obtenir l'assentiment de nos clients... Ecoute donc, Jacjues, tu te rapix-lles le lièvre aue Préfanier a justement levé, en voiture?... Voyons : la question des deux balles?...
Et il s'empressa d'exposer le cas am- I)hibologique dont il n'aurait pas eu, du reste, la moindre idée sans l'inquiète confidence de son ami. ^Mais cette petite trahison était faite de si bonne foi, avec une intention si évidente de tout arranger, qu'elle était bien pardonnable.
— C'est, en effet, assez ingénieux ! remarqua le comte qui, dans cette aventure sans précédent, traversait une des phases les plus pénibles de sa carrière de témoin... Allons, messieurs, à l'œuvre! Sermonnons ces écervelés... S'il vous plaît, hé! monsieur Bernoir 1...
Au début de ce conciliabule, le regard de celui-ci, furtif et errant au loin, s'était abattu sur le portefeuille de Préfanier que son propriétaire avait jeté parmi les herbes, quand on l'avait invité à dégarnir ses poches de toute matière protectrice. C'était un mince objet, de goût importé, en satin capitonné, dont le bariolage brillait au soleil.
Soudain, Jacques s'était rappelé son engagement de prendre là-dedans les mille francs d'Edwige, si Préfanier était tué. Mais cette sujirême volonté lui avait été confiée dans le tuyau de l'oreille... Comment l'exécuter, lorsque le seul témoignage à invoquer aurait la bouche pour jamais close? Quoi? Faudrait-il avoir l'air de se jeter sur les dépouilles du cadavre encore chaud, faudrait-il braver le plus inacceptable des
soupçons?... Dame!... Mais cela était odieux, déshonorant, impossible!... Oh!
n'avoir pas songé à cela d'avance. C'était si facile de répondre : « Donne-moi-les, tes mille francs... » Pourtant les derniers vœux d'un ami sont sacrés... Mon Dieu!
qu'est-ce qui se passerait?... Pas d'autre alternative que de fouiller, sous l'œil d'autrui, avec des doigts tremblants, dans le bien du mort... ou se résigner à faire le sacrifice de sa propre poche... Merci!... Mille francs !
A cette hypothèse, une bouffée de chaleur fit transpirer les tempes du petit témoin. Le risque irréfléchi, auquel ses économies venaient d'échapper, lui apparut dans toute sa désolation. Et ce risque, des enragés s'évertuaient à le faire renaître! Il n'était que temps d'intervenir. Un grand air de résolution sortit de toute la personne de Jacques; et, répondant à l'interpellation qui lui était adressée :
— Je m'oppose, déclara-t-il, à la reprise du duel.
Brugnans et Constantinowich eurent un haut-le-corps. Le premier demanda et, — comme disent les concierges, — il aurait fallu le regarder de près pour le voir rire :
— M. Ormel s'associe- t-il aux graves paroles qui viennent d'être prononcées?
— Nullement, nullement, messieurs!
Au contraire, je...
Mais, à cet instant, l'attention d'Alphonse fut sollicitée par une tache minuscule sur l'horizon, qui, dans une croissance rapide, se transforma bientôt pour lui en une voiture. Et cette voiture, dont il avait oublié la survenance possible, était celle de M'"" Ormel. Déjà, on en entendait grincer les roues, sur les cailloux de la berge. Le gâchis devenait complet.
— Ah ! tenez, cria l'ingénieur, j'envoie tout au diable!...
— Pardon ! riposta le vieillard, ni le capitaine ni moi, nous ne nous laisserons traiter comme des polissons!... Nous vous sommons...
A son tour, il fut interrompu par une apparition : du haut d'un tertre, projetant son ombre, la stature d'un garde champêtre
qui, la main en visière, inspectait hostilement le groupe des fauteurs de désordre.
Or, le vieux gentilhomme avait une répugnance acquise pour tout ce qui évoquait, dans son esprit, matériellement ou moralement, l'idée des lois. Cette disposition, d'ailleurs fondée sur un caractère indépendant et altier, datait, chez lui, d'un temps où il ne s'appelait encore ni Brugnans ni Lecomte.
— Ah ! fit-il, si ce gaillard-là vient aussi s'en mêler!... Décidément, j'aime mieux lâcher tout...
— Eh bien, proposa Alphonse en ouvrant son carnet, bâclons le procès-verbal, et que tout soit fini...
— On le dressera ce soir, à Paris.
— Mais, c'est que... pour les journaux de quatre heures...
— Soit! Donnez votre crayon.
Le comte rédigea un compte rendu où il était reconnu que « conformément aux conditions ci-dessus, deux balles ayant été échangées sans résultat, les témoins soussignés avaient déclaré l'honneur satisfait. »
Pour unique correction, Alphonse proposa, au lieu de « témoins soussignés », de mettre : « le comte de Brugnans et le capitaine Constantinowich, d'une part; M]\L Alphonse Ormel et Jacques Bernoir, d'autre part... » De telle sorte que cette seconde pièce ne mentionnait pas les noms des ad- \-ersaires, mais que, en revanche, ceux des témoins y figuraient deux fois, en comptant les signatures.
Pendant ces opérations, les combattants de tout à l'heure, insensiblement ramenés l'un vers l'autre par les liens du cœur, n'osaient pas encore se regarder en face. Ce fut Jacques qui intervint, les exhortant, les poussant sans avoir besoin, d'ailleurs, d'y mettre la moindre force...
— Mon pauvre vieux ! mon pauvre vieux!... s'exclamèrent ensemble les deux amis dans une étreinte mêlée de quelques jietits sanglots.
— Si nous filions? dit le comte au capitaine.
— Je 'voudrais bien m'en aller aussi I grommela le chirurgien de Préfanier.
La BL\NCUISStUs:E REGARDAIT UN BRAS SUR LE FRONT.
— Eh bien ! montez avec nous ! Ces messieurs ramèneront M. de Sempach pour parfaire la réconciliation.
Alphonse eut un soupir de soulagement en étant désormais affranchi des remontrances possibles par le départ de ce premier landau. Il s'élança au-devant du coupé de M™^ Ormel, qui, maintenant approché,
eut abaissé la glace de sa voiture. . . La paix est même déjà faite entre Sempach et Préfanier.
Et il ajouta, de plus près, plus bas, avec une moue câline :
— Tu vois, méchante tête, que c'étaient bien eux qui se battaient,... quand tu ne voulais pas le croire!...
Du HAUT d'un tertre, UN GARDE CHAMPÊTRE INSPECTAIT HOSTILEMENT LE GROUPE
ralentissait sa marche et allait s'arrêter à distance. Sa physionomie, vite composée, exprimait cet empressement approbateur que tout homme prend, à la longue, l'habitude de montrer à la femme dont il dépend, dans l'instant même où son for intérieur la désapprouve le plus. Et c'est, en effet, le seul moyen d'éviter le grief inévitablement encouru par quiconque laisse apercevoir à celle-ci qu'elle a tort.
— Tout est heureusement terminé; criat-il dès que Mercedes, écarquillant les yeux.
Mais le regard de sa femme lui échappa, lui passant par-dessus son chapeau à haute forme, pour se porter plus loin, grave, investigateur, vers le groupe formé par Jacques et les duellistes qui, stupéfaits, la main encore dans la main, venaient d'interrompre l'échange de leurs effusions bavardes. Déjà, ces deux derniers, par la survenue de la jeune femme, commençaient à reperdre une partie de la pleine possession d'eux-mêmes. Ils ne savaient plus que penser ni faire. Devaient-ils rester en place?
Histoire d'un Diirl
Pourquoi n'alhiionl-ils pas saluer M*"" Ormel?...
Alphonse, à la portière du couixî, s'agitait et parlait avec volubilité :
— Vcux-tu (jue je t'aide à descendre?... Voici le prcK-ès-verbal, tu vois? Ecoute un peu que je te lise... Dis donc, nous allons tous revenir ensemble, n'est-ce pas?...
Mercedes ne rlesserrait toujours pas les dents. Elle examinait la supirticie du ter-
noir, s'étaient décidés à accourir vers elle.
- Figurez- vous, leur dit Alplionse, que cette linotte s'était persuadt-e que ce fût moi qui eût à en dé<x>udre... Au moins, Mercedes, bourre- les donc d'un ix;u de morale...
— Mauvais sujets! fit-elle en leur tendant à chacun une de ses mains, en même temps, par un geste uniforme.
Son ordinaire entrain pour toutes choses
Le comte rédigea un compte rendu.
:ain environnant où s'était évaporée toute la fumée de la poudre, ainsi que les chimères sans doute dont sa cervelle s'était ?mplie durant son trajet solitaire.
— J'ai bien entendu les coups de pistolet! dit-elle enfin d'une voix ténue.
Elle mit pied à terre. Son teint s'était bistré. Elle portait une toque à plume blanche, en cheviot marron comme sa jupe, sa ja(|uette et son gilet d'adolescent. Son petit cou se dressait, coquet et volontaire. hors d'un col empesé.
Sempach et Préfanier, suivis de Ber-
lui revenait ix?u à peu. Elle voulut qu'on la conduisît sur la place qu'avait occupée Sempach, et sur la place de Préfanier.
— Alors, c'est là que vous étiez?... insista-t-elle, en cherchant sur le sol l'empreinte des semelles.
Et, s'étant baissée pour mieux voir, les mains dans les poches, les coudes anguleux, elle dessina sous le soleil une silhouette étrange. Son ombrelle, qu'elle serrait d'un bras contre sa taille, allongea sur la terre comme une aile de sphinx.
— En route, en route! finit par com-
mander Alphonse qui, depuis le départ du comte de Brugnans, se sentait redevenir chef du mouvement.
On s'organisa pour revenir tous, par le landau.
Jacques avait vaguement l'intuition qu'il était, en quelque sorte, de trop dans la compagnie. Son rôle inconscient, auprès de M""^ Ormel, n'avait duré que l'espace d'un déjeuner. C'est ainsi parfois qu'on sent à jamais finies, des choses qu'on n'a même point senti commencer.
— Je vais grimi:)er sur le siège, proposa-t-il avec une maussaderie qui était propre à n'inspirer aucune protestation.
Préfanier s'assit en face de M™" Ormel, et Sempach à côté de lui. Tous deux
— Tout est heureusement terminé !
avaient, sur leurs genoux, une boîte de pistolets.
Mercedes voulut absolument manier celles des armes qui avaient servi. Elle posa
ses narines, qui vibrèrent, au bout des canons.
— Oh ! murmura-t-elle, comme cela sent mauvais!... Vraiment, comment peut-on?...
Elle ne trouva pas ce qu'elle voulait exprimer, et personne non plus ne sut définir où le début de cette phrase aurait bien pu la mener.
Alphonse, particulièrement zélé vis-àvis de Sempach, — auquel il voulait bien démontrer qu'on peut s'entremettre afin de faire tuer quelqu'un sans que pour cela d'anciennes relations avec ce même individu doivent en être altérées, — s'adressait à lui de préférence.
— Croyez- vous qu'elle est curieuse, ma femme? lui exposa-t-il... Je n'ai pu me défendre de la mettre dans le secret de votre affaire !...
Sempach, ignorant le degré d'instruction que Préfanier avait conféré au mari dans la matière, baissa le front, assez gêné.
Tout de suite, M""^ Ormel, plus curieuse de la femme, comme son sexe l'est par une sagesse indirecte et superfine, que de l'homme lui-même, demanda, avec le too d'une certaine impertinence :
— La... personne pour qui vous vous êtes battus... le sait-elle?...
— N'en, madame, répondit fermement Préfanier, elle ne s'en doute pas.
L'accentuation singulière de ces mots rendit Mercedes songeuse.
Au bout d'une minute, elle eut un petit rire; et, familièrement :
— Du moins, reprit-elle, j'espère qu'elle en valait la peine.
— Ta, ta, ta! interrompit l'ingénieur... C'est toujours la même!...
Mais sa femme le dévisagea, d'un air réprimandeur, presque choqué. Sa lèvre retroussée mf)ntra le coin, par ceci même un. peu canaille, où manquait une dent. Et elle renouvela sa question.
Sempach et Préfanier, provoqués jusqu'au fond de l'âme, stimulés par la chaleur de ce voisinage féminin et de ce langage intime, s'entre-regardèrent avec une espèce de mélancolie ; et tout leur être dit un oui ! muet.
L'attention de Mercedes se fit très affec-
— Alors, c'est la que vous étiez ?...
tueuse pour les jeunes gens, et se porta, de l'un sur l'autre, par de régulières alternatives. Un instant, Préfanier voulut la concentrer.
— Sovez franche, madame ! fit-il, moitié plaisamment, moitié tristement, en tout cas avec hardiesse... Que penserait-elle de nous, si elle apprenait la vérité, en nous voyant ainsi revenir sains et saufs ? Ne croyez-vous pas qu'elle nous trouverait bien ridicules?...
Les yeux de la jeune femme avaient déjà sauté dans la direction de Sempach. Au son des paroles qui la circonvenaient, ses prunelles bien noires, si noires! s'enlevaient d'un coin de l'orbite pour se reposer aussitôt à l'autre coin, promptes à s'effaroucher d'abord, puis vite effrontées comme les moineaux des squares.
— Avouez, madame, poursuivit à son tour Sempach, que vous ne nous prenez plus au sérieux...
Déjà, elle avait reporté son regard sui Préfanier.
— Moi, murmura-t-elle avec un léger trouble, mais non ! Pourquoi ? pourquoi cela? pourquoi donc cela?...
Et, dans une bienveillance impartiale, elle enveloppait les deux rivaux d'un rayonnement élargi, clair et daaud comme ceux qui tombent du ciel.
— Oh! les jobards! s'écria Alphonse...
Hein, Mercedes, ils font bien la paire?...
Et là-bas, là-bas, rigide comme la loi, dédaigneux et dédaigné comme elle sur le terrain du duel, le garde champêtre ayant fait pivoter ses gros souliers, contemplait toujours, avec sa main en visière, l'aspect diminuant du dernier landau qui roulait, par la plaine, .ses flancs gros de petits mystères.
Rux Affaires Étpangères
La partie de dames était enfin recommencée entre les deux collègues.
\Uf sv
Le iecne Arnaud Gigot de Bretteville pénétrait au ministère des Affaires étrangères.
Le quart d'avant deux heures sonnait au moment même où, avec sa ponctualité de tous les après-midi, le jeune et élégant Arnaud Gigot de Bretteville pénétrait, par le quai d'Orsay, dans la cour du ministère des Affaires étrangères.
Depuis quatre ans qu'il appartenait au département, le soin de son extérieur et son goût s'étaient éclairés par les meilleurs exemples. Sa tenue actuelle était irréprocha-
ble, sous un chapeau à haute forme et à bords plats dont les soies lançaient une lueur de brillant anglais, dans la redingote noire et le pantalon à carreaux qui, descendant jusqu'aux souliers vernis dans cet ordre normal, lui pinçaient étroitement les côtes et les tibias.
La marche saccadée d'une canne à peu près aussi grosse que ses jambes précédait de quelques centimètres le pas vif d'Arnai:d
lO
dont le cou restait toujours raide au bout de son corps long et mince. La physionomie pâle du jeune homme sans être naturellement mobile, était pourtant susceptible de deux expressions bien distinctes, suivant qu'elle fût ou non affublée du monocle. En l'absence de ce petit objet, ses yeux dégageaient une douceur sympathique et bleu fade ; et la blonderie de ses moustaches frisottantes prêtait quelque charme à ses lèvres closes. Mais cet aspect avenant se trouvait vite altéré dès que le diplomate entamait la série d'efforts infructueux au début, et cependant indispensables pour réussir à loger un carreau sous une de ses arcades sourcilières. Le poil incolore et clairsemé sur cette région se hérissait soudain ; et, audessous, la peau molle d'une joue était alors fripée par la pesée enfin triomphante d'un geste de la main devenu hargneux. L'œil mis sous verre prenait un air de menace ou d'effroi, d'égarement en tout cas; et désormais la bouche distendue bâillait sans trêve, idiote, dévoilant les petites misères de plusieurs dents prématurément gâtées. Par bonheur. Arnaud Gigot de Bretteville ne portait point du matin au soir ce genre de parure, même il n'y recourait guère que dans les grandes circonstances, lorsqu'il voulait à tout prix en imposer, se faire valoir et plaire.
Le jeune homme dut céder le pas, sur l'allée pavée, à une paire de carrossiers qui venaient de quitter leur stationnement devant le vestibule de l'escalier du ministre. Il reconnut l'équipage du Nonce, auquel il avait eu l'honneur d'être récemment présenté; et contre la glace réverbérante d'une portière, il décocha un salut de premier ordre qui fit vaguement mouvoir une forme dans le fond obscur et mystérieux de la voiture. Puis il continua son chemin, aise de cette rencontre fortuite et sans conséquences possibles, comme d'une positive aubaine. Ce petit incident allait, du moins, lui fournir un sujet de propos personnel et distingué à placer et replacer négligemment :
— J'ai vu aujourd'hui, j'ai vu hier M^"" Rémora...
Voilà qui ferait bien. Dis-moi qui tu
vois, même rien qu'en qualité de passant,, et je te dirai qui tu es.
Arnaud Gigot de Bretteville entra sous le porche de l'édifice officiel, et, immédiatement à droite, poussa la porte basse, vitrée, battante, qui précède des marches sombres. Tout en gravissant un court étage, dans un soin machinal et quotidien, il caressa le nœud de sa cravate, cambra ses reins et ramena vers la ligne médiane de son corps, par une légère secousse, une dernière boutonnière, qui, tirant un peu trop, empêchait son vêtement de tomber droit. Bientôt il eut à parcourir un long corridor, à enjamber de nouvelles marches, à entreprendre le trajet d'un couloir encore. Pendant ces occupations, le port digne de sa tête et les allures de son corps témoignaient amplement que le personnage possédait un sentiment bien déterminé sur son rang social. Or, Arnaud Gigot de Bretteville était attaché payé au ministère des Affaires étrangères.
A un autre égard, on pourrait prétendre qu'il se dédoublait au moral comme au physique. C'était instinctivement un assez bon cœur, une intelligence mo3'enne, une humeur plutôt enjouée; mais il s'était façonné une manière spéciale d'envisager la vie, qui constituait comme un monocle de son âme. Tous les préjugés mondains et la plus étrange fantasmagorie de tous les respects humains obscurcissaient sa vision. La grosse fortune de son père, entrepreneur retiré, l'avait affranchi de la lutte pour l'existence ; mais lui-même s'était jeté dans la lutte pour la haute existence, le high-life auquel il prétendait. Par exemple, l'heure encore récente, qui lui avait apporté un triomphe et l'apogée du bonheur, avait été celle où, invité à une fête privée de la ^Larche sur un mail attelé de quatre pur-sang, il avait grignoté des pélinottes froides, en compagnie d'une Bourbon de Sardaigne et d'un ami du prince de Galles, au milieu des. gazons fleuris. Le soleil était radieux ; et Arnaud Gigot de Bretteville, éperdu, aurait volontiers admis, dans l'excessive concentration de ses facultés optiques, que la terre fut faite au commencement, que Dieu partagea la. lumière d'avec les ténèbres et que toutes les espèces d'hommes, de bêtes et de
Alix A(T;iiies f:tmiloèics
phuiUs sortiront onsi-mliU- »lc IKilcii, uiii- (jut-iiK-nt pour causer (im-liiuos-unes de ces fins dont lui, atta<^ié payé, était en train de jouir. Il estimait les gens, non d'après leur mérite, mais selon rim|>ortance tles maisons où ils étaient reçus. Très f^entil envers ses parents pendant leur présence, il en avait honte au dehors, et les reniait au besoin. En revanche, ceux-ci l'adoraient et l'admiraient.
— Ah! répétaient-ils à qui voulait les entendre, Arnaud tait joliment son chemin! Le voilà aux honneurs, maintenant! Il ne lui reste plus qu'à nous trouver une fK'tite bru bien gracieuse. Mais, monsieur a ses idées d'amour-propre là-dessus. Il lui faut une très grande héritière... Mâtin! il va! il va ! le gailJard !...
... Ce jour-là, du pas où il allait dans le couloir, le gaillard ne tarda pas à arriver devant la première des doubles-portes qui gardaient, contre tout intrus, les arcanes du bureau adjoint des Services supplémentaires. Il s'introduisit lestement dans une salle carrée, aux murs défraîchis, n'ayant pour meubles que des armoires de service, des chaises de paille et de grandes tables dont les pieds disparaissaient sous la chute des tapis verts, poussiéreux, maculés d'encre. Sur la cheminée nue, un chapeau tenait lieu de pendule. Au-dessus d'un bahut, des cartes à jouer et une douzaine de tasses attendaient. Ailleurs, un tas volumineux de paperasses. Une fumée de tabac commençait à emplir l'atmosphère. Deux plumes d'oie gisaient sur le parquet. L'aspect du local tenait de l'estaminet et du bureau de placement.
Là, quelqu'un était déjà installé sur un siège, .son dos tourné à la porte et arrondi comme si une solide occupation l'eût attaché en avant. Cet individu, sans se mouvoir, Tuumura indolemment :
-- Est-ce vous, mon cher Bretteville?
— Oui, cher ami!... Comment va? répondit avec empressement Gigot qui. en se faisant inscrire au ministère, eut jadis le tact de prendre ce nom de Bretteville, à une terre que sa famille avait achetée ou dû acheter en Normandie.
Il libellait ses cartes : Arnaud G. de
Hrctl(\illf, et tout le monde s'en trouvait l)K-n. Lui, d'al)ord. bénéficiait d'une telle flimiiuition de solidarité avec un nom qui continuait à figurer souvent, .sous la lut-ur douteuse d'une lanterne, parmi les décombres de la voirie : « lùitreprise de travaux. Ancienne maison Gigot et Cie. » «Ju.int à ses collègues, la plupart lui .savaient gré d'avoir bravé le ridicule et rehaussé le prestige du bureau, en se couvrant ainsi d'un vernis aristocratique. Ceux qui étaient vraiment nobles approuvaient, comme une flatterie, cet effort fait pour s'élever vers eux, hors de la roture native. Ceux qui n'étaient pas nobles encore voyaient là un exemple et un encouragement.
... Après s'être débarrassé de sa canne et de ses gants, Arnaud Gigot de Bretteville déblava une table qu'un fouillis de notes et de dossiers encombrait. Ensuite, il se dirigea vers un cartonnier brun, dont ï' ouvrit la case étiquetée « Affaires réservées t, et il en tira avec précaution un large damier sur lequel trois dames blanches tenaient une dame noire en respect. Alors, désignant cet appareil :
— Voulez-vous, mon bon Tayot-Charpin, que nous en finissions?...
— Une minute seulement ! répliqua son interlocuteur qui n'avait point cessé d'être penché sur sa besogne. Je vais être à vous. Je vous demande pardon, je n'ai plus à tailler que ceux de la main droite; mais ce sont les plus difficiles..., quand on n'est pas gaucher...
— Parfaitement ! fit Bretteville en prenant place vis-à-vis de lui... A proj)os, je viens de croiser la voiture du Nonce. Je n'ai eu que le temps de saluer son Excellence ; mais je me demande si elle m'aura reconnu ?
— Est-ce que vous le connaissez, NF"" Rémora? demanda négligemment Tayot-Charpin.
Et Bretteville, assujetti sur une des trois ou quatre idées qui suffisaient i>Hir meubler son esprit pendant des journées entières, se répéta, dans cette réponse indirecte :
Il faudra que je sache s'il m'a reconnu !...
— Mon cher, reprit Tayot-Charpin, qui à ce moment mordait sa lèvre inférieure, clignait d'un œil et crispait un pouce et un index dans les boucles d'une paire de grands ciseaux... je ne comprends pas qu'on ne nous oblige point, quand nous sommes tout petits, à exercer également nos deux mains...
Tayot-Charpin, commis principal, ff (faisant fonction) de chef de bureau, était
Tayot-Gharpin.
le fils du banquier Tayot et de 1\I"^ V^^ Ba- ■chuat, née Charpin, du sang des notaires Charpin. Cet homme déjà chauve, avec un ensemble brun de favoris et de moustaches coquettement hérissés (sous un regard terne, humide et flottant), était marié, toujours correct, à l'ordinaire distrait et potlnier. Tayot tout court n'avait pas eu besoin de longtemps prendre l'air du quai d'Orsay pour s'apercevoir de l'inconvénient que c'est là de s'appeler vilement.
Aussi, avec une bonne grâce analo-
gue à celle de Gigot de Bretteville, il s'était empressé de joindre le nom de sa mère à son nom patronymique. L'emploi, en ces matières, du simple trait-d'union exige moins d'effronterie que la prise d'une particule; et, néanmoins, cela produit encore son petit effet. Tayot, n'est-ce pas? est un nom à coucher dehors, et Charpin donc! On en conviendra aussi. Mais non pas Tayot-Charpin. Voilà qui n'est plus banal. Devant ce double nom, l'observateur s'arrête et l'imagination s'élance.
Tayot-Charpin!... Pourquoi cette alliance? murmure-t-on devant un mystère qui impose malgré tout. Bien prononcé, Tayot-Charpin produit l'effet d'un nom noble. Oui, avec un tantinet de prononciation anglaise...
... La partie de dames était enfin recommencée entre les deux collègues. Et comme le commis principal était toujours très long à décider son parti à l'égard d'une pièce quelconque, et qu'en même temps on ne pouvait saisir, dans ses yeux incertains, ni une direction, ni la moindre intention de jouer ou de ne pas jouer, Bretteville ouvrit la conversation :
— Qu'avez- vous fait, hier soir?
— Ah ! mon cher, de la charmante musique!... Et vous?
— Moi, j'ai dû me rendre à une soirée embêtante, très embêtante...
— Vous êtes-vous amusé ? demanda machinalement Tayot-Charpin.
— Figurez-vous, mon cher, que, pardessus le marché j'ai retrouvé là un ancien camarade de Sainte-Barbe... Oh! l'ancien camarade de collège ! Vous connaissez ce type, hein?
— Ne m'en parlez pas! je l'ai en horreur!... Ça crie, ça gesticule, ça vous tutoie, jusqu'à vous rendre aussi grotesque que lui-même!...
— C'est odieux ! poursuivit Bretteville... On a gardé le souvenir d'un galopin étique ou d'un gros plein de soupe en pantalon court ; et, soudain, un homme sérieux, auquel la barbe tombe jusqu'à son ventre, s'élance sur vous en s'écriant : « Ce brave Un tel ! Quoi ? Tu ne me reconnais donc pas, ma vieille? Je suis Machin I...
Aux AfLiircs litmn<;èrc'S
Et qu'est-fe que tu fais maintniant ? Moi, je fais ci, je fuis ça... En voilà ilii tv-nips qu'on ne s'est pas vu! Faut-il être bêtes! Doux vieux copains comme nous! »...
(Juelle tuile! mon cher...
— En ces occasions, déclara Tayot- Oharpin, je coujk' court à ses effusions au vieux copain, en lui disant que je ne me rappelle rien de son histoire et qu'il doit commettre quel(]ue erreur. Pan! il est tout de suite calmé, le vieux copain...
Et le commis principal ricana avec sa satisfaction de diplomate consommé qui aime à rester jovial dans le triomphe de ses astuces.
Bretteville hocJia la tête :
— Mon particulier était tenace. 11 m'avait empoigné le bras... « Tu sais, mugissait-il, je ne te lâche plus. Ce bon Gigot!... {V attache payé se reprit.) Ce bon
Bretteville! Il s'agit maintenant de renouer les relations d'autrefois. Non, quand j'y repense. Ha! ha! ha! le père Plachausson ! »... Quelle tuile! mon cher...
— Pouah! fit Tayot-Charpin en manœuvrant enfin une pièce sur le damier.
<^)uel rang tient-il donc dans le monde, votre individu?
— Ma foi, je l'ignore. Je crois avoir jadis entendu dire que son père était entrepreneur... Un monsieur Tourtelin?...
Tayot-Charpin remua dédaigneusement les sourcils.
— Oh ! oui ! mais un gros entrepreneur ! se dépêcha d'ajouter Bretteville qui crut en outre devoir se rattraper ainsi, non sans rougir un peu : somme toute, un monde des plus communs!...
— Eh bien, s'exclama l'autre, vous avez été bon enfant d'avoir tant de patience. Qu'est-ce qui vous retenait?... On s'est perdu de vue h. l'âge de quinze ou seize ans. Quand on se revoit, à trente-trois ou trente-quatre ans, sans s'être surveillés pendant l'intervalle, on a eu le temps l'un et l'autre de faire plusieurs fois le tour du monde, en s'arrêtant à Nouméa...
— Le fait est, observa Bretteville, que ce Tourtelin a une tête à ramoner les cofïres-forts. Il est haut comme un tabou-
r<t, et avec ça, une barl)e <]ui sali.ssait tout son plastron de chemise... Des boutons de
corail, mon cher! 11 avait des boutons de corail !
— C'est moi qui nu- .s'-rais joliment décroché de ce crampon !
— J'étais enfin décidé à cela, coûte que coûte, quand Tourtelin me dit : « Attends du moins que je te présente à ma femme. Car je suis marié, ma vieille! Tu i)eux bien m 'accorder jusqu'à ce que la danse .soit finie. Tiens, justement la voici rjui valse devant nous, ma femme, avec une plume blanche dans les cheveux... » Pour avoir la paix, je regarde dans la direction qui m'était indiquée...
— Aïe ! aïe ! je vous voir venir à présent ! s'écria Tayot-Charpin subitement attentif.
Son regard, éteint d'ordinaire, avait déjà un éclat et de la fixité. En effet, rien ne le délectait comme la perspective de surprendre des intentions vicieuses ou d'écouter des détails polissons. Qui se ckirgerait de concilier ce goût caractéristique avec la réputation que Tayot-Charpin avait de devoir à sa femme son avancement d'une scandaleuse rapidité? Sa réputation elle-même était-elle fondée? Au ministère, cette rumeur confidentielle s'enfonçait, plus aiguë, dans le creux des oreilles du personnel, chaque fois que Tayot-Charpin gravissait un nouvel échelon de la hiérarchie ; mais nul n'avait aucun indice justificatif à citer. Tout le monde soutenait hardiment la chose, sans que, en conscience, personne y crût. Ou plutôt, on y croyait pour s'amuser, et lorsque la plaisanterie avait assez duré, le prud'homme que chacun a dans l'âme s'en tenait à cette réflexion peu concluante : « En définitive, Tayot-Charpin est un excellent collègue... »
Au surplus, toute nomination aux Affaires étrangères excite si vivement la verve du personnel, qu'on en ferait volontiers remonter tout rhonneur à des faits d'incendie volontaire, de parricide ou de baraterie, si, par un point quelconque, ces catégories d'actes i)ouvaient aiiler à une promotion. Chaque fonctionnaire aurait un
dossier criminel des plus complets, dans l'imagination de ses collègues qui toujours répugnent à attribuer l'avancement d'autrui au mérite individuel. Cela ne signifie pas que personne ait le moindre doute sur sa propre valeur.
— Mon cher, avait avancé Bretteville, la femme en question était vraiment très bien. Largement décolletée, dans une robe de soie blanche tout à fait réussie... Des hanches, mon cher ! Et surtout des hanches qui valsaient ! Plus haut, une belle poitrine à la base de laquelle un danseur trapu, petit comme le mari, s'entortillait et se démenait. La tête de ]\1™*' Tourtelin planait. Très bien aussi, la tête, et hautaine, impassible, nettement dégagée audessus de son cavalier, tournant comme une tête de cire dans une vitrine... Au fond des veux noirs, cette petite lueur fréquente chez les rousses-brunes...
Tayot-Charpin palpitait d'aise. Quoiqu'il apportât, dans son ménage, des moeurs fidèles, il aimait, chez les autres, les manifestations de coupables appétits.
— Allez, allez, libertin! Dévoilez-moi vos infamies !
Et il contemplait, avec une bienveillante tendresse, ce conteur auprès duquel ses ambitions se sentaient en sécurité, suivant le principe qui servait à Tayot-Charpin pour régler toutes ses sympathies. Devoir être ou ne pas être deuxième secrétaire avant lui : cela était la question. Or, Tayot-Charpin avait sur Bretteville une avance convenable qui lui permettait de passer successivement deuxième, puis premier secrétaire, tandis que l'autre, de troisième secrétaire deviendrait second. Une sorte de loi mécanique semblait ainsi maintenir à tout jamais leurs rapports ; car Bretteville ne ];ossédait ni mérite exceptionnel, ni protecteur influent. Ni femme, ajouterait une mauvaise langue; mais Tayot-Chaipin n'avait peut-être point conscience de cette force qui pousse à certains hommes mariés, dans l'administration.
Pressé de questions par le commis principal, l'attaché payé avoua qu'un revirement favorable avait déjà modifié ses dis-
positions, quand il fut amené à M™® Tourtelin.
— Elle m'a, fit-il, très chaleureusement reçu. En causant, sa figure s'anime... Son œil est chaud, sa voix tendre... Elle a les lèvres rouges, rouges, oh ! mais rouges l Comment dirais- je?.., EL avec ça, l'habitude de les mouiller, du bout de la langue, entre chaque propos.
— Non, mais je la vois d'ici, votre ^jme Tourtelin... Elle ne doit rêver qu'à tromper son mari...
— Le fait est, fit pensivement Bretteville, que le couple est peu assorti...
Tayot-Charpin s'excita :
— Pourquoi n'essayez-vous pas de l'avoir pour maîtresse? Je vous dis que ça ne tient qu'à vous. Puisque je vous le dis!... Quand devez-vous la revoir?...
— ■ Tourtelin a promis de m'écrire. Je n'ai pu faire autrement que de lui laisser mon adresse.
— Bon! bon! l'affaire marchera! décida le commis principal, en se frottant les mains.
Bretteville, sous l'autorité d'un homme auquel tout le monde concédait, san= bien la définir, une sorte de compétence dans cesmatières, sentit un projet, à peine né, prendre en lui-même de la consistance. Et un je ne sais quoi, qui ressemblait à du désir et à de l'espérance, se mit tout à coup à bourdonner entre ses tempes.
... Sur ces entrefaites, était survenu Hector d'Albret, égal en grade à Bretteville, quoiqu'il appartînt depuis une vingtaine d'années à la Carrière. Mais l'Empire et les gouvernements successifs avaient tous maltraité cet héritier d'une famille trop notoirement légitimiste. Le rejeton actuel n'avait pourtant aucune imprudence ni aucune négligence à se reprocher. A chaque changement de ministère, il avait été le premier à solliciter un poste. Jamais il n'avait professé d'opinion politique; on ignorait autour de lui ce qu'il pensait. Le savait-il lui-même? Pensait-il seulement?
Quoi qu'il en fût. les passe-droits avaient prématurément ridé, vieilli cette admirable tête, déjà grisonnante et copiée sur celle d'Henri IV. Hector d'Albret était la gloire
La lEMMK EN QUESTION ÉTAIT VRAIMENT THÉS BIEN.
Aux Affaires litrnngères
nobiliaire du dcparloim'iU. On W ciMisultait sur les tasliions. C'était un roiloiilahlf arbitre du bon ton et de la vraie distinction, que ses collègues ciierchaient à se concilier par toutes les bassesses. On l 'interrogeait constamment sur le Jo<:key-Club; et, vers cette es|)t-ce de paradis, on s'efforçait de jeter un couj) d'œil à travers son âme, comme par une porte entre-bail lée.
— Vous avez lu les nouvelles nominations? tît Hector il'Albret qui, en entrant, tenait d'une main l'Officiel, et, de l'autre, une laisse de cuir jaune au bout de laquelle trottinait son caniche noir.
— Mais oui ! répliqua Ta\ ot-Charpin avec indifférence, car le mouvement s'était accompli dans des sphères supérieures à sa position actuelle.
Là-dessus, comme la partie de dames s'était enfin terminée à son avantage, il se retourna vivement; et, tout entier à la préoccupation qu'il venait de contracter :
— Apprenez, mon bon ami il'Albret, que notre cher Bretteville devient l'amant d'une femme mariée...
Ce dernier protesta faiblement, dans un sourire fat, par le mot d'anticipation.
D'ailleurs, Hector d'Albret, déjà plongé dans son travail habituel, parut n'avoir rien entendu. Le jour, au bureau, parfois même chez lui le soir, il dépensait sa vie à mettre au point VAiîiuiaire diplomatique, et à l'annoter avec deux crayons : un rouge, un bleu. Des barres, des croix, des ixes, dont nul n'avait jamais pu lui arracher le secret, ornaient d'hiéroglyplu^s la marge de son exemplaire. Puis, cette besogne accomplie, Hector d'Albret s'abîmait en de longues prostrations. Il avait l'air d'attendre que le fleuve des promotions d'autrui eût ces.sé de couler, pour passer enfin sur la rive bénie où fleurit l'avancement.
... La conversation sur le métier amoureux se poursuivait entre les deux autres ])ersnnnages, avec l'obstination monotone <lont sont susceptibles des gens bornés, oisifs et assis.
Albret se décida à relever le front. Tl promena la main sous sa barbe de manière à en cambrer l'épaisse extrémité; et, sou-
riant avt>c une de ces hauteurs familières où le Vert-d. liant devait se comjjlaire :
— I.a {<-mme d'un ami? demanda-t-il.
— Oh! s'écria Bretteville, ami qui n'en est pas un!... Ce 'l'ayot-Charpin est là qui me fait bavanler !... Du re.ste, il ne s'agit que d'une toute petite bourgeoise...
La majesté de son noble collègue gênait le lovelace par persuasion qui s'excusa, en hâte, de projeter une conquête dans un monde où {)ersonne ne portait un nom d'avenue ni de bataille. Il s'avisa de feindre une dépravation excessive et de vanter, dans tuie théorie voluptueusement imiK-rtinente. le laisser-aller, la lx>nne franquette et le tempérament de ces dames du tiers. Somme toute, il pouvait le savoir de race : M"* Gigot, sa mère, en était.
Hector d'Albret, par un axiome que n'eût pas désavoué le royal amateur dont i! empruntait le masque, arrêta Bretteville :
— Dès qu'elles sont amoureuses, toutes les femmes se valent... Toutefois, félicitezvous de ce que votre passion soit mariée. Outre que le succès y est plus honorable et plus flatteur, on a moins de peine à réussir auprès de la femme d'un ami qu'auprès de sa maîtresse.
— En effet, interrompit Tayot-Charpin... Mais comment expliquer cela? D'autant que, depuis le rétablissement du divorce, les craintes d'être délaissée par l'éditeur responsable ont dû devenir égales, de part et d'autre, chez les vertus chancelantes...
— Rien de plus bizarre! convint Hector d'Albret, car, en définitive, j'ai remarqué que les amants étaient à peu près aussi détestés que les époux par celles qui vivent constamment avec ceux-ci ou ceux-là !
... Ce fut un quatrième venu, auquel on n'avait pas pris garde, qui. avec une voix incisive et un accent méridional très prononcé, proposa cette solution du problème :
— La femme mariée n'a point l'indépendance relative dont jouit la maîtresse, et, par suite, les facilités lui font défaut davantage pour chercher au dehors, comparer, opter. Il faut qu'elle jette son dévolu sur un familier de la maison, sur un ami qui a libre accès au foyer conjugal, de pré-
férence sur celui que son mari préfère... C'est qu'elle n'a guère de choix, la pauvre femme mariée !
— Oh ! permettez ! protesta Tayot-Charpin, permettez !...
Mais, dans l'assistance, la phrase de Cabistrous ne fut pas autrement relevée ; parce qu'une sourde hostilité régnait contre ce nouvel attaché non payé que son oncle, dépiîté radical, avait fait caser là, sans concours, au mépris de tous les règlements.
Cabistrous n'avait point trop mauvaise tournure; il était affable, joyeux. Mais, avec cela, une brusque franchise parfois, une propension bonhomme à mettre dans le plat ses chaussures à vis, une prononciation f élibrée qui indisposait contre lui... Et puis ce nom : Cabistrous, fleurant Perpignan, l'ail et le gros vin qui fait les moustaches bleues ! S'il s'était seulement appelé M. de Cabistrous, ou même rien que Cabistrous -Cabistrous. Par respect pour la Carrière, on en était réduit à passer ce collègue sous silence. Ainsi Bretteville, questionné à l'occasion, répondait volontiers : « Dans le même bureau que moi, il y a cet excellent Tayot- Charpin, le baron AJarin... (Après un temps •d'arrêt et avec une articulation soigneuse) : mon grand ami Hector d'Albret... Qui encore? Ali! le petit Saint-Arsène, Ruppowicz... » (Les noms étrangers, dans le doute, sont toujours admis pour nobles, car c'est un plus grand mal, a dit le poète : dégrader un seigneur qu'anoblir un vassal.) Mais jamais Bretteville n'ajoutait : « Il y a aussi Cabistrous... » Non, non, cent fois non ! Il n'\- avait pas Cabistrous, moralement il n'y était pas!... En outre, cet attaché de malheur avait, hors du Ministère, les plus compromettantes habitudes. On l'avait aperçu rue Royale sur l'impériale d'un omnibus, à la Grenouillère dansant avec des modèles de peintres, dans un café du boulevard rejoignant des journalistes qui fumaient la pipe et dont les paroles faisaient, comme les siennes, un bruit de sac de noix qu'on remue. Toutefois les malins, tels que Tayot-Charpin et Saint-Arsène, amadouaient en cachette ce compagnon politiquement bien apparenté.
Mais, en la présente circonstance, le com-
mis principal fut vexé de s'être déconsidéré en ayant été le seul à témoigner de l'attention à Cabistrous, au milieu de la froideur générale; et, se rappelant, avec opportunité, qu'il était jf de chef de bureau :
— Monsieur Cabistrous, fit-il, il est deux heures trois quarts ! Comment vous permettez-vous d'arriver aussi en retard?'
— Bah! s'écria gaîment l'attaché en tirant un bouquin de sa poche, puisqu'il n'y a rien à faire ici... En ce moment du moins, observa-t-il aimablement pour ménager toute espèce d'amour-propre...
Il se reprit encore, désigna les pions du damier épars sur une table et les travaux cunéiformes d'Hector d'Albret :
— Je veux dire : rien à faire pour moi.
Tayot-Charpin préféra ne point répliquer. Il se borna à échanger avec son entourage des regards conformes qui signifiaient :
— Vous avez entendu? Que pensez -vous encore de celle-là? Et que pourrait-on y faire?
Cabistrous n'avait jamais d'hésitation à exprimer ce qui était manifeste, ni à renier des doctrines légendaires, ni à dire ce qui était devant n'être pas dit (infandiim). Bref, il ne possédait point la Traditior;, qui est le caractère essentiel du diplomate.
Qu'est-ce que la Tradition ? Rien, plus qu'elle, n'est facile à constater et difficile à définir. Le nom de son inventeur, comme le nom de l'inventeur de la poudre, est perdu pour la science; néanmoins, on se risquerait peu en pariant que ces deux découvertes n'ont point procédé d'un auteur commun. Des hommes qui ont véritablement la Tradition, une sorte d'air particulier s'exhale, rien que par leur façon d'être gras ou maigre, de se vêtir, de porter la tête ou de se moucher, surtout lorsqu'elle est chez eux un bien héréditaire. Les cas de Tradition acquise sont fréquents et sensibles aussi. Le parvenu de la Tradition a. l'art de nuancer son discours, selon que c'est adressé à l'inférieur ou au supérieur. Il sait juste la mesure de ce qu'on doit montrer de soi-même aux gens de la Carrière, cacher aux gens qui n'en sont pas, et réciproquement. Enfin, par-dessus tout, il est
Aux Afriiies F-tranuères
résolu ira\aiic<' à ne jair.ais donner sa (lé- V.\ N- petit Saint-Arsène aussi, auquel
mission, quoi (ju'il arrive, quehiue iléiii de on pardoiuiail, à ce titre, ses trafics avec
justice qui lui soit inflij^é, ([uelque mauvaise les iKHikmakers, et qui depuis lonj^temps
action dont il ait été convaincu. On peut eût été affiché à son cercle, s'il n'avait
Je chasser, mais non le faire drmissioniKr. approprié ce don ^\\\ ciel à l'usaLTe de tous
On l'avait aperçu dansant avec des modèles de peintres.
Dieu merci pour le Bureau adjoint des Services supplémentaires, à défaut de Cabistrous, MM. .Arnaud Gigot de Bretteville, Hector d'Alhret, Tayot-Charpin étaient doués de la pure Tradition !
les embarras journaliers ! Et le baron Marin également, dont la tache de vin faciale eût été jugée simplement ignoble, sans cette comj>ensation ! VA Rii]ip)\vicz donc, qui. à force de tenue dans la Tradition, parvenait
à créer des doutes et des débats sur la profondeur de son imbécillité!
... Ces derniers personnages ne furent pas plus tôt consécutivement arrivés que Tayot-Charpin les initia à l'aventure de Bretteville. Dans ce milieu désœuvré, un pareil sujet de controverses libidineuses était, en lui-même, déjà toute une bonne fortune. La chute prochaine de M™^ Tourtelin de\'int l'affaire personnelle du Bureau, qui n'en avait point d'autres. Sous l'acharnement endiablé du commis principal, que poussait son penchant, chacun finit par éprouver, en son for intérieur, une sorte d'intérêt. Et Bretteville, naturellement, se trouva être le plus émoustillé. Avec une inépuisable complaisance, il recommença son récit, le corsa de détails anecdotiques. Il s'échauffa dans une envie de croire sa tâche aisée. A chaque reprise, il montra
son ancien copain de plus en plus vulgaire et abject, et la femme dont la description embellissait sans cesse, apparut comme un^ chose éminemment désirable et vite d'ellemême offerte. Si bien que le petit Saint- Arsène, subjugué, entrevoyant le foyer de Tourtelin comme un lieu que je ne voudrais dénommer, exprima naïvement la formule d'un appétit que les autres auditeurs gardaient dans la gorge :
— Dites donc, Bretteville, plus tard, vous me présenterez, hein ? dans cette maison-là?...
— Tous ! tous ! tous ! cria Ruppowicz à tue-tête, en regardant si l'assistance riait ; en riant du moms, tout seul, de l'à-propos avec lequel il avait lancé cette locution de l'argot théâtral.
Jamais il ne s'en demandait davantage [)Our être content de lui.
Un soir, Bretteville reçut une lettre
DE TOURTELIN QUI, d'aBORD, S'eXGUSAIT DE SON RETARD A ÉCRIRE.
Bretteville était sorti de la précédente séance presque passionné pour une conquête envers laquelle il avait été tout au plu.s aguiché, dans le début. Désormais, une espèce d'engagement moral était contracté entre ses facultés séductrices et le Bureau adjoint des Services supplémentaires.
Néanmoins, pour diriger heureusement une cour, la première condition était de se retrouver en la présence de l'objet. Mais comment approcher M'"^ Tourtelin? Où donc ? Quand ça ?
Une semaine s'écoula sans que le mari <lonncât signe de vie à l'attaché pavé qui, <le son côté, repoussa l'idée, d'ailleurs imprudente, de faire une visite, en premier.
Du moins, il retourna dans la maison tierce oîi la rencontre avait eu lieu, et des questions insidieuses lui valurent l'assuranc-e que le ménage ne figurait ixiint là parmi les hôtes fréquents.
Les interrogations des collègues avaient pris un tour de litanies :
— Eh ! cher, où ça en est-il ?
L'attaché payé conçut un petit sentiment de rage contre Tourtelin dont il flétrit l'inconvenance. Très sincèrement, en pleine conscience, il trouvait que l'autre n'était pas gentil.
— <,)ue diable! ronchonnait-il, quand on doit les oublier de la sorte, on ne se jette pas ainsi au cou des gens.
Ensuite il s'ingénia à pratiquer les en-
droits où il y avait quelque chance de rencontrer la jeune femme. Les théâtres, les concerts, les Champs-Elysées, même le Jardin d'Acclimatation où les bébés entraînent parfois leur maman.
— Oh ! pourvu qu'elle ait un petit enfant ! souhaitait durant cette dernière expédition Bretteville, au demeurant, fort galant homme.
Mais toutes ses tentatives restaient infructueuses. Et toujours pour le talonner, les :
— Ah çà! mon bon! Vous n'avancez donc pas ?
Tayot-Charpin s'exaspérait comme si une part de son amour-propre eût été en cause. Lui aussi imaginait des moyens :
— Peut-être serait-il bon que vous essaviez ceci, que vous fassiez cela?...
Enfin, un soir, Bretteville reçut une lettre de Tourtelin qui, d'abord, s'excusait de son retard à écrire « Une indisposition, ma vieille »... ^Laintenant il s'agissait de renouer « et au trot » les anciennes relations. Bretteville acceptait-il de dîner, le mercredi suivant, sans façon, chez son vieux copain ?
— Victoire! chanta l'invité, quand il arriva le lendemain au Bureau, en brandissant la bienheureuse missive.
Tout le monde voulut voir l'écriture d'un individu qui avait pris, dans ce milieu, les proportions d'un héros populaire, et dont chacun se représentait, à sa guise, le type caricatural. Le baron Marin qui, sous sa tache de vin, cachait les plus estimables talents de société, déchiffra le caractère de la personne, d'après les caractères manuscrits. Prononcer que Tourtelin devait être idiot, lâche, et avoir une chance de... coquin, fut un succès qui, au reste, était sûr d'avance.
Les quarante-huit heures qui précédèrent la réception, Bretteville les employa à se promettre la victoire et à dresser des p-lans. Tantôt, il décidait d'être, sans préparation, très entreprenant ; tantôt, il estimait préférable de laisser venir les événements. En tout ras, il se faisait fort de découvrir dès le début comment il pourrait .se replacer •^"tv les pas de M"® Tourtelin, et
si celle-ci avait ou non quelque attache ment envers son mari.
Bretteville s'appliquait aussi à définir le genre d'impression qu'il a\ait pu produire, à première vue, sur l'être convoité. Un mot banal, un coup d'œil gracieux à son adresse, qu'il se remémorait, lui fournissaient l'inébranlable conviction d'avoir plu. Mais l'honneur de ce résultat, à quoi en était-il plus particulièrement redevable? Au charme de sa personne physique?... Bretteville se regarda complaisamment dans une glace... Sans doute encore, à l'attrait de son esprit?... En contemplant le jeu. de ses prunelles et en renouvelant le mouvement coquet de ses lèvres, il répéta tout ce qu'il se rappelait avoir dit à M"''^ Tourtelin, lors de sa présentation, même les choses les plus insignifiantes. Il se sourit alors et se parla de si près, à sa propre miage, que son nez toucha soudain le froid du miroir.
— C'est la femme, réfléchit-il, qui m'aura fait inviter.
Au cours de ces agréables hypothèses,.
Arnaud eut subitement l'intuition que son rang social devait avoir été un fameux, appoint de son succès. Sa particule, la brochette de décorations qui ornait son revers d'habit, son titre d'attaché pa3-é, c'est-àdire de troisième secrétaire d'ambassade, étaient bien faits pour éblouir une petite Tourtelin. Et son contentement devint plus vif à l'idée que sa carrière le prônait peutêtre davantage que sa beauté même et son intelligence. Voilà encore ce qui s'appelleavoir la Tradition.
Aussi, le jour du dîner auquel il était convié, une heure avant, Arnaud mit-il à s'attifer autant de soin que s'il eût étéattendu chez un ministre plénipotentiaire. Nonobstant, pour cette fois, il ne se fleurit, que fl'une fine rosette multicolore où le Nicham Iftlkar. l'ordre d'Isabelle, le Lion de- Perse et le Sauveur de Grèce étaient fondus de manière à ne simuler que l'emblème de la Légion d'honneur. Ce phénomène, qu'on remarque fréquemment à certaines boutonnières, n'a d'analogie qu'à la surface de ces toupies, peintes de l'arc-en-ciel, où toutes les couleurs s'annihilent en pivotan':..
Une BO>fNE LUI ocvniT dans vne antichambre ••
Aux Affaires }-trangèrcs
De plus, en celte occurrence, Arn.iutl ^iit garde de négliger les avantages prestigieux 'lu monocle. Ce n'est pas le moment où il pa4t en bonne fortune (jue choisirait un sauvage pour retirer l'anneau de ses narines; et, en délinitive, l'homme civilisé ne doit pas montrer une vaillance moindre dans l'observation il'une mode d'élite, quoi fju'il en souffre.
Pendant le trajet, Bretteville s'inquiétait de deviner si les Tourtelin avaient convenu de le recevoir avec d'autres étrangers que lui même, et quelle espèce de gens cela pourrait être? Ou bien serait-il seul ou à peu près seul, avec le couple? Cette dernière combinaison engendrant tant de facilités dans les aises, serait apparemment la plus profitable. Mais quel bénéfice il y aurait aussi à brdler au milieu d'un entourage médiocre, dont la muette considération envers la personnalité d'un diplomate équivaudrait à un patronage auprès de la maîtresse (le la maison !
... Impatient, plein de confiance, curieux, le jeune homme entra sous une porte basse de la rue de Turbigo, et eut à gravir trois étages d'un escalier étroit, mais propre. Une bonne lui ouvrit dans une antichambre qui avait les dimensions d'une cabine téléphonique. Des voix retentissaient à proximité, avec une bonté d'humeur asse2 grosse. D'instinct, l'arrivant eut le cœur un peu serré et une vague tentation de déi^ringoler quatre à quatre. Mais déjà la porte d'un petit salon, à l'ameublement groseille, était entre-bcâillée; et, d'ailleurs, Arnaud avait repris courage en .se di.sant qu'il allait ici faire, au moms momentanément, le ton, et cju'au surplus on n'a pas intérêt à retrouver ses propres mœurs près de ceux chez qui on a conscience d'entrer en belligérant.
Il franchit donc le seuil, avec une tenue composée, contractant une joue pour soutenir le carreau qui stupéfiait un rie ses yeux, la bouche béante. Et tout l'appui moral du Bureau adjoint des Services supplémentaires f)ouffait .sous son gilet en cœur et marchait flans .ses chaussettes de soie.
D'un regard, Bretteville constata qu'il pénétrait dans une pure réunion de famille,
(.1 (juc son habit était unique parmi l'assistance, où un silence profond et gênant s'établii.
L'attaché [>n\c, dans un éclair de vanité, supposa (ju'une annonce pomi>euse lui avait pré])aré cet accueil, et s'orienta à la découverte de M""' Tourtelin.
Mais le mari se précipita sur lui, en grondant avec son autorité de vieux copain :
— Je t'avais recommandé de ne pas faire de façon! Je suis furieux! C'est ridicule ! Pour manger le ix)t-au-feu ! Je te préviens : nous n'avons que le pot-au-feu !...
Et Tourtelin, zélé, sourd et immobilisant comme un grappin, insista avec une hypocrite humilité sur le menu de sa table, selon la manie absurde qu'on a de prétendre établir un rapport entre le nombre des aliments et la toilette de ceux à qui on \-a les servir.
Après quoi, il entreprit de présenter son chic ami à la compagnie qui avait contemplé la scène avec cette attention non bien^ veillante et ce dédain jaloux, dont tout inférieur dans la hiérarchie sociale fait snr. arme défensive, sa consolation, .son debellare stipcrhos. De plus, .Arnaud était arrivé le dernier, et il se forme toujours, contre celui-là, une ligue tacite de tous les esto macs exacts.
Le retardataire avait résisté à la manœuvre incorrecte. Par un violent effort, il échappa au bras qui l'enlaçait ; il écarta le corps qui lui barrait le passage, et vint s'incliner devant M""' Tourtelin, en murmurant quelques mots d'hommage..
Celle-ci répondit avec une cordialité charmante, un peu timide. Par contenance, elle tortillait les uns dans les autres, ses dix jDetits doigts. Son habillement était modeste, mais bien confe<'tionné. On v devinait la main soigneuse d'une humble couturière, dirigée cependant par une cliente de goût.
A son côté, une jeune fille d'environ dix-huit ans, sa sœur, qui lui ressemblait extrêmement, avec la sveltesse virginale et une candeur distinguée dans le visage, piqua Bretteville par la ténuité de .son salut.
Du reste, le répit de celui-ci était expiré. Son ami, l'accaparant de nouwnu. le fai-
sait défiler devant chaque personne et déclinait les qualités de l'un et de l'autre.
— ^l. Arnaud Gigot de Bretteville, énumérait-il sans sourciller, selon les termes de la carte de visite, un de nos plus brillants secrétaires d'ambassade!...
M. Tourtelin père avait manifestement préparé une phrase de chaude réception qui débordait, à l'avance, par ses petits yeux gris.
— Ah! parbleu! s'écria-t-il, vous êtes ici, jeune homme, en pays de connaissance... Je l'ai bien connu, le père Gigot, votre papa... Moi qui vous parle, nous avons gâché le plâtre ensemble... Depuis, on a fait son chemin, quoi?...
Cette rude familiarité ne choqua point l'auditoire, qui la connaissait bien, l'histoire du père Tourtelin ! La statue en bronze du Temps semblait même la connaître, sur la pendule, sous le globe de verre. Mais, à cette apostrophe imprévue. Arnaud éprouva un vertige, et cramoisit. La notion du lieu lui avait échappé ; il crut voir apparaître, dans un mirage, la figure sévère d'Hector d'Albret; et, d'un geste éperdu, il couvrit son front, comme si les mots infamants venaient de s'y tatouer. Sans s'être aperçu de rien, Toutelin fils poursuivait ses présentations circulaires. Outre les pères et mères des deux époux, il y avait encore ]à quelques parents des deux sexes, et le médecin de la famille, un vieillard à cheveux blancs qui, malgré son grand âge, n'était même pas chevalier de quoi que ce fût.
A mesure que Bretteville reprenait son aplomb, le caprice artificiel qui l'avait attiré dans cet abîme d'ignominies, s'augmentait d'un besoin de vengeance exemplaire, immédiate. Il rêvait un moyen instantané de séduire son hôtesse. N'importe lequel, à l'encontre de tant d'obstacles tangibles. Par exemple, une douzaine de morts subites qui auraient supprimé les témoins environnants. Les hommes doux, quand on les vexe, ont de ces férocités imaginaires.
C'est dans cet état d'humeur qu'il fut mis en face d'un jeune homme, ayant assez jolie mine, spirituelle physionomie, et qu'on lui désigna comme professeur de l'Université.
— Tiens, raconta Tourtelin, voici un ami retrouvé comme toi!... et qui a eu aussi à prendre le pli de la maison... La première fois, il s'est ingéré de venir en habit, comme toi!... Je t'en ai fait une scène, hein? Popaul?...
Et il pouffa de rire. Celui qu'il nommait Popaul sourit amicalement, poliment; ce trait ne paraissant point de ceux devant lesquels il eût une propension à s'esclaffer. Bretteville lui porta instinctivement un regard soupçonneux et, dans le même temps, sans s'expliquer le pourquoi, il jeta à la dérobée un autre regard sur M^^ Tourtelin qui, à cet instant, occupée à tirer une sonnette au long de la cheminée, en profitait pour mirer sa coiffure.
Pendant quelques minutes encore, les messieurs restèrent debout, à causer. Pour la seconde fois, le jeune diplomate se trouva aux prises avec le père Tourtelin.
— Alors, monsieur, faisait ce dernier, comme ça, vous êtes dans les ambassades. Ah ! c'est une position qui flatte, bien sûr... et qui demande de la capacité... Qu'est-ce qui vous a fait tourner vers la partie?... Sans doute le papa Gigot, hé? Il a toujours eu le nez creux ; il aura senti que le bâtiment n'allait plus aller comme autrefois... Du reste, moi-même qui vous parle, eh bien ! mon fils, je ne l'ai pas laissé dans la suite de mes affaires; Gustave a pris la succession de son beau-père, de ce gros monsieur là-bas qui parle à l'oreille de sa dame... Les produits chimiques, voyez-vous, il n'y a plus que ça, ou bien un métier comme le vôtre !...
Fatalement, chacune de ces phrases meurtrissait Bretteville dans la délicatesse de .ses principes et de ses aspirations. Cependant, il se raidissait, pour garder bonne contenance. La partie lui était faite belle, en définitive. Si l'influence de son titre avait été démolie p:\r la récente allusion à ses origines paternelles, du moins le prestige de la Carrière lui restait, mis en valeur sur le fond obscur que constituait cette troupe d'arrière-boutiquiers. L^ne belle femme, conséquemment coquette, ne saurait manquer d'apprécier la différence. Pour être fortifié dans ce légitime espoir, le regard
Celle-ci répondit avec ine cordialité charmante, un peu timide.
Aux Affaires l.tianfïcrcs
errant d'Arnaud chercha M'"" Tourtclin, et tut arrêté au passaj^c par la captivante pliysionomie tle la sœur, M"" Lucie Roquet. Dans un inventaire rapide, il établit (]ue trois personnes de la six'iété étaient, en tout, « potables » : la maîtresse de céans, la jeune tille et, à la ri};ueur, Popaul, un garçon qui avait d'excellentes manières et même un parler tieuri. \Jn sentiment inexpliqué, i)eut-être une aflinité de nature poussa de nouveau Bretteville à considérer cet inconnu, tandis que l'ancien entrepreneur de bâtisses poursuivait ses rabâcheries. Que pouvait bien faire cet universitaire comme il faut, dans ce milieu abject?... Ah ça! mais, et lui-même, qu'y faisait-il ? Cette réflexion fut comme un trait de lumière...
Dès l'annonce que le dîner était servi, Bretteville se disposa à conduire M""® Tourtelin ; mais celle-ci saisit le bras de son beau-père qu'elle installa à sa droite, son propre père à sa gauche.
L'attaché payé maugréait encore contre cet usage patriarcal qui déconcertait ses plans imités des termites, quand sa place lui fut désignée entre le vieux docteur et la tante Maria, une bonne dame au corsage plat de taffetas violet, dont les chexeux cosmétiques formaient deux énormes rouleaux au ras des tempes. Avant de s'asseoir, il ne put s'empêcher de chercher, avec une attention hostile, la chaise réservée au gentil professeur. Ce fut celle entre M"* Lucie et le cousin Charles ; car tous les membres de la famille avaient coutume de s'interpeller avec le terme indicatif de la parenté.
— Bon ! supposa Bretteville, ce Popaul n'est peut-être qu'un prétendu pour la cadette ?
Mais, pourtant, par une bizarrerie, le sentiment de rivalité qui s'était éveillé en lui survécut à cette conjecture rassurante, d'une manière indéfinissable et vague. Il fit, pendant le silence du p<')tage, l'examen mental de la situation. Jusqu'à présent, son effet produit, — nul moyen de se le dissimuler, — était mince, en échange d'une corvée rude. C'était du temps perdu. Et comment mener ultérieurement la campagne? Il serra rageusement, l'un contre l'autre, ses
genoux en exil... Restait à user d'une verve éblouissante, d'ostentations adroites et pro-. pices, de mines éloquentes et di.scrètes. M'"" ïourtelin ne lui avait encore témoigmqu'une affabilité banale, ne trahissant au- ( une espt-ce d'entente. Par hasard, ne diS' cernait-elle pas que l'attaché payé avait condescendu à venir, exclusivement, en l'honneur de ses charmes? C'eût été bien peu
P^jf-
— Précisément, pour mv part, je viens de goli.ahorek au « livre jal ne ».
être femme!... Aimait-elle donc son mari? Quoi ! cet être grotesque, commun, t)ête, nain et barbu comme ces génies en bois sculptés sur les pots à tabac allemands?... Alors, Popaul?...
Pour la quatrième fois, Bretteville eut, vers ce dernier, un accès de curiosité m.éfiante. Il leva son regard qu'accrocha aussitôt celui du père Roquet. Cet homme, qui n'avait encore rien dit, guettait l'occasion :
— (jue devient la politique, monsieur Gigot? Allez-vous un im-u nous en faire de la bonne?... Il serait bientôt temps!
L'attaché payé eut un mouvement d'espoir. La question *se i)résentait bien pour lui procurer de l'importance. Il caressa ses moustaches, et frisant les paupières d'un air plein de sous-entendus :
— Mon Dieu! la politique, vous savez, c'est presque toujours la même chose...
QO
— Oui ! j'entends bien, pour le bon pul>lic, les contribuables comme nous... Mais, vous autres, messeigneurs, qui tenez le manche et connaissez le dessous des cartes !...
Le jeune homme sourit modestement.
Tout le monde le dévisagea; M™" Tourtelin pencha un peu son joli cou, comme une chatte qui écoute.
— On exagère beaucoup, concéda-t-il.
Il n'y a guère que les événements extérieurs dont nous ayons le fin mot. Précisément, pour ma part, je viens de collaborer au Livre jaune...
Le fait était exact. Bretteville avait été chargé de confectionner une table, en notant les numéros des pages imprimées et prêtes pour la publicité. Au surplus, le Livre jaune ne contient jamais que des renseignements sans importance. Lorsqu'une pièce ne paraît pas présenter un intérêt suffisant pour figurer aux archives, les chefs de direction disent à leurs commis : « Mettez cela de côté pour le Livre jaune, » comme ils diraient : « Mettez cela au panier. » Bien entendu le fonctionnaire entreprit d'exposer, sous un aspect tout autre, la composition et la puissance de ce volume. On lui épargna cette peine.
— Le Livre jaune, souffla ^L Roquet d'un ton capable, c'est tout dire en matière diplomatique!... C'est la cheville ouvrière. . .
Gustave Tourtelin s'épanouissait dans la fierté qu'on a, même vis-à-vis de ses proches, à montrer une belle relation, et à les en faire jouir. Sa femme déclara qu'elle était ravie d'apprendre la politique, en réponse à une courtoise insinuation de Bretteville, qui se vit enfin compris à souhait et -classé en un rang convenable. Le pavois s'apprêtait pour lui, au-dessus de l'hommage général.
Le docteur gâta tout, en demandant :
— Pourriez-vous, monsieur, me donner des nouvelles d'un garçon que j'ai mis au monde, il y aura tantôt quarante ans, et qui est votre collègue aux Affaires étrangères, Vl. Lopart? un chancelier?
Par une contraction instantanée, le diplomate pinça les lèvres, décontenancé.
Comment rêver encore la vénération d'interlocuteurs qui confondaient aussi grossièrement les carrières et le niveau des grades ? Toutefois, à bien examiner les choses, la cause de cette erreur indéracinable chez le vulgaire, ne proviendrait-elle pas de l'abus que maintient la Tradition, en baptisant de titres pompeux jusqu'aux emplois les plus subalternes? Qui devinerait un abîme entre le conseiller d'ambassade et ceux qu'on intitule chanceliers comme Bacon, ou consuls comme César? Tout cela, sans qu'ils aient d'autre mission, les uns et les autres, que de noircir ou de gratter du papier à même en-tête ! . . .
D'ailleurs, M'"' Tourtelin déplaça la conversation par une phrase qui fait partie de tous les dîners, et accompagne ordinairement la barbue, sauce hollandaise :
— Etes-vous allé beaucoup au spectacle, monsieur, dans ces derniers temps?
— Parbleu ! riposta le mari qui, dans son zèle pour la diplomatie, s'en faisait parfois d'étranges idées... Avec leur x^linistère, ils ont autant de places 'qu'ils le \euient !...
Bretteville, abasourdi, n'avait pas encore contredit cette théorie que déjà Gustave ajoutait :
— Entre nous, ma vieille, quand tu auras un coupon dont tu ne sauras que faire!...
Et, d'une main désignant sa femme, de l'autre tapant le milieu de sa barbe dont tous les poils vibraient au creux de son estomac, il effectua une pantomime sommaire qui exprimait la régalade conjugale dans une partie à deux.
— Parfaitement! c'est convenu! promit Arnaud qui, soudain, avait envisagé cette « carotte » inconsciente comme un moyen onéreux, mais pratique, d'intervenir, en tiers, quelque prochain soir, dans ce genre de fête.
Et, se raccrochant à un dernier espoir de se montrer enfin exceptionnel, il donna carrière à son esprit en cette matière de critique théâtrale que toutes les réunions où l'on mange considèrent être de leur domaine. Il servit, en .se les appropriant, des mots de Cabistrous ; il rapporta des appré-
Le vieillard se leva pour mimkr le phénomène.
Aux Affaires Htrnngères
ciations d'Hector d'AIbrit, mais en citant, cette fois, leur noble source.
— Avez-vous vu Beaucoup de bruit -pour rien? lit Popaiil.
Hrcttovillc fUl un sourire exquis :
— Je vous avouerai, murmura-t-il, que Shakespeare... Probablement, c'est beaucoup trop fort pour moi...
Mais, à travers cette modestie délicate, il laissait manifestement à l'auditoire la latitude de déterminer de quel côté raillant les incohérences qu'une littérature ignare introduisait entre les véritables allures du high-life et le reflet de celui-ci sur la scène, professant, relevant çà et là tel manquement comi(]ue à l'étiquette cm aux convenances.
— Jésus ! approuva la tante Maria entre ses bandeaux roulés, je dis toujours : Où vont-ils chercher toutes leurs bêtises, ces gredins d'auteurs?...
L'attaché payé tenait décidément le dé de la conversation. Il s'enhardit et, afin de découvrir à l'improviste les vibrations dont le tempérament de M"" Tourtelin était susceptilile, il aborda la question d'un opéra dont la musique très sensuelle avait pour parfait interprète un ténor charmeur qui faisait raffoler toutes les femmes. Il était à scruter l'effet d'une allusion adroitement polissonne, quand intervint le cousin Charles avec sa grêle voix d'octogénaire :
— Ta, ta, ta, ta ! Tout ça, très joli, tant que vous voudrez!... Mais, mon petit monsieur, vous n'avez pas entendu Lablache?... Xon. lors>]u'il entrait, sans se fouler, en se dandinant, comme ça...
I^ vieillard se leva pour mimer le phénomène. Il faillit choir dans sa brusquerie, fit quatre pas et chevrota eji élevant succescivement le ton :
Et, s'étant rassis au milieu de l'émoi général :
— A mon âge, je n'ai pas pu vous donner une idée juste de ce sacré Lablache... Mais cristi ! Quand il entrait... Xon! il n'y avait pas... enfin quoi?... ça y était!... Vous en souvenez -vous, tante Maria, de Lablache?..,
— Pourquoi donc que je ne m'en sou-
xicndrais pas? fit celle-ci avec aigreur.
Gustave Tourtelin adressa à Bretteville un gii clin d'oeil de confidence, et cogna ii i)lusieurs reprises la pointe de ses index, |)our initier le néophyte à un des mystères les [)lus amusants du logis où les vieux étaient, paraissait-il, toujours en bisbille. L'entretien, suspendu à ce petit inciilent, oscilla longtemps, de la chute qu'avait fri- .sée le cousin Charles au mérite qu'il avait d'être si vert encore. On remémorait, comme s'il n'eût pas été là, le nombre de fois où, depuis quatre ans, il avait de si près manqué mourir. Et le bonhomme écoutait, sans en avoir l'air, promenant dans le vide ses prunelles claires et pour ainsi dire délayées, très orgueilleux de sa longévité...
Pendant le règne de ces dialogues insipides, au.xquels il n'avait aucune autorité pour prendre part, Bretteville écœuré, le nez sur son assiette, y contcmpliat les méandres d'une sauce coagulée, avec une fixité idiote. Il se crut tout d'un coup reporté, par une démonialité, aux plus mauvais jours de son adolescence, alors qu'il n'avait pas encore relâché les liens familiaux et qu'il végétait dans la bourbe natale audessus de laquelle l'avaient élevé plusieurs années de démarches obstinées et de strictes observances. Comment était-il là? lui qui, depuis son admission aux Affaires étrangères, ne s'était jamais assis à une table, en ville, qu'avec la perspective d'y gagner, auprès d'un voisin ou d'une voisine, l'accès de quelque salle à manger d'ordre supérieur !
II se pinça cruellement la peau d'un poignet pour s'assurer qu'il ne dormait pas dans un cauchemar infâme, et discerna, sous ses cils baissés, le l>eau tablier blanc d'une bonne qui passait l'entremets. A cet instant, le dos du jeune homme ploya sous la pression d'un ventre obèse, tandis qu'un bras énorme s'élevait au-dessus de sa tête IX)ur remonter la lampe de la suspension.
— Excusez ! marmotta simplement une grosse personne, sans tablier celle-là, familière, colletée d'une palatine de velours, qui renouvelait les couverts et répondait au nom de M'""' Martel.
Bretteville, reprenant le sentiment affaibli de son identité, lui porta une œillade de haine aiguë. Il fut sur le point de jeter la serviette sur la nappe et de prendre la porte, sans autre explication qu'une interjection ordurière, ^Nlais, instantanément-.
Ce VIEUX GIGOT, TOUT DE MÊME ! RÉPÉTAIT
Gustave Tourtelix.
son regard s'était croisé avec celui de M""^ Tourtelin qui s'était allumé à la chaleur du repas. Des mèches acajou frisottaient contre la chair un peu moite du front. Et, sur les joues, l'animation d'un rire sans cause mettait aux pomœiettes les grains d'un rouge mutin. Et le bout de la langue de la jeune femme pointa au dehors, dans un bavardage innocent, courut sur ses lèvres humides, et disparut comme une petite souris rose.
Ces menus faits rendirent subitement Bretteville à la raison froide et à sa mission. Il réfléchit que tout s'était, en somme, accompli, jusque-là, de la façon qu'il aurait dû prévoir. Toutefois le mal qu'il avait enduré, était trop rigoureux pour qu'il l'acceptât, comme la punition providentielle
d'un projet coupable. Les châtiments qui dépassent la mesure ne corrigent pas, ils exaspèrent les volontés. Bretteville était plus obstiné que jamais à s'entêter pour obtenir une compensation, ne fût-ce qu'une toute petite compensation, et même rien qu'une. Oui ! rien qu'une ; la réparation n'en serait que plus grandiose.
... On était rentré au salon j Bretteville, au bras de la tante Maria.
— Ce vieux Gigot, tout de même ! répétait Gustave Tourtelin avec des manipulations claviculaires... Ça me fait rudement plaisir de t'avoir là! Et toi, ma vieille?...
— Moi aussi ! assura l'attaché payé, qui faisait mentalement la revue des résultats acquis à sa tâche.
Il avait maintenant ses entrées dans la place ; mais sans y posséder aucune intelligence. A ce train-là, combien de fois lui faudrait-il revenir, s'astreindre à d'odieuses promiscuités?... Du moins, s'il avait pu faire comprendre à M™'' Tourtelin la contrainte qu'il s'imposait en son honneur, s'expliquer un peu, poser quelques jalons !... Mais comment rendre intelligibles toutes ces choses, avec les seules ressources d'un regard concentré? Ou comment parler net pour elle, en restant énigmatique pour tous les autres?...
Celle qu'il s'agissait de séduire était, depuis une minute, seule, à l'écart, sur un canapé. Bretteville, tout en buvant comme elle son café, vint se planter vis-à-vis, debout. D'abord il chercha, sans la trouver, une formule géniale de langage ; et ses yeux avaleurs s'ouvraient inégalement sous le monocle.
La timide M™^ Tourtelin qui, tout en ne sachant pas à quoi, préparait une réponse, se raffermit en buvant une gorgée. Au geste, une phrase était montée aux lèvres du séducteur qui la retint, malgré une tentation folle : « Je voudrais être votre tasse!... » C'est absurde, pensa-t-il. Mais, à trois reprises, il lui fallut serrer les dents pour interdire l'irruption des mêmes mots. Pourtant cette déclaration était sans doute celle qu'il devait précisément dire puisque la tension de ses facultés la lui suggérait, à l'exclusion
Alix Alïnircs litrangèrcs
de toute ;iiitre. La di-stiiii'e de Brettevillo en eût [H-utêtre dilïérenimenl tourné. Ce (jui est absurde, c'est de décider à l'avance que telle ou telle parole germera ou ne germera pas. si on 1.» sème dans le lias ird !
Au lieu de suivre son impulsion instincti\f. Bretteville dévoya dans la banalité des compliments.
— V(.Hi> «levez, iiKuLinu', èliv excellçiile musicienne?...
— Pourquoi? monsieur... Qui vous fait croire * ela ?
— Mais, parce que... parce que toutes les jolies femmes sont ainsi...
Le teint de M"'" Tourtelin s'empourpra.
— Oh! bredouilla-t-elle, je sais un peu tapoter du i>iano; mais je m'en abstiens le plus [)ossil)le : cela ennuie mon mari.
Bretteville saisit cette occasion de protester contre la tyrannie et le béotisme de Gusta\-e, que sa femme défendit assez affectueusement. Pour comble d'infortune, ces projxjs attirèrent celui qui en était le héros :
— Hein? cria-t-il, on ix)tine donc sur moi?...
De même que presque toujours quand il venait de parler, tous les poils de sa longue barbe dansaient, au bas de son menton, par l'effet d'une rire qui signifiait : « Allez, je vous aime bien tous les deux ; et je sais que vous m'aimez bien! Voilà tout: je plaisante. »
" A son exemple, s'étaient rapprochés le papa cl la maman Tourtelin, le papa et la maman Roquet, cousin Charles, tante Maria, le vieux docteur. Formant un grouix*, aspirant le café avec des glouglous, faisant tinter leurs soucoupes, mis en bonne humeur grâce aux prémices de la digestion, ils avaient tous fini par accorder leur sympathie à ce gandin de Ministère chez lequel ils avaient d'abord redouté l'intelligence qui pose ou celle qui s'imjx)se. Heureux à leur insu de l'avoir tenu à leur niveau, malgré son monocle et sa rosette, ils voulaient maintenant goûter tout de même un plaisir vaniteux, dans la conversation intime avec une bouche officielle.
Bretteville .se tut. Gustave Tourtelin, s'agitant tomme un possédé, sortait de la pièce et y rentrait.
— On prendra les liqueurs, «léclara t-if enfin iVun Ion de résolution extrême, dans la salle à manger, en fumant!...
M"'' T<>urt<'lin mère intervint, ayant au fond de l'âme uiM; sévérité contre .sa bru, pré-cisément parce qu'elle-même sentait que ce qu'elle allait dire ne la regardait point :
Au moins, GiistaM', i Vs ui occu[)é de faire débarrasser la table?
— Oui! j'avais prévenu M""^ Martel...
— Oh! alors, si c'est M'"'' Martel qui s'en est chargée, je suis tranquille.
Et la 'oonne dame, croyant lire une interrogation dans l'œil exorbité de Brette- \ ille, s'empressa de lui confier que ^P"'' Martel était une femme très entendue, avec qui jamais rien ne se perdait. Cette nomenclature de mérites domestiques, cette pluie odieuse, s'entonnant dans une cervelle déjà bondée, fit p>erdre l'équilibre au front du jeune homme qui hocha de droite et de gau chc.
— Messieurs! clama Gustave, les cigares vous attendent... Smoking ! ajouta t-il en s'adressant particulièrement à l'attach' payé et en trouvant, dans l'emploi d'une lo eut ion anglaise, je ne sais quelle galanterie de mise envers un diplomate.
La réunion qui enfermait Bretteville, setant ouverte, celui ci remarqua que M"" Lucie Roquet était assise, à distance, pensive, le buste très droit au-dessus de sa causeuse. Pour lui livrer passage, elle retira leste ment, sous son siège, deux pieds mignons.
— Pardon, mademoiselle.
Elle remua ses fines lèvres comme pour articuler le « Faites, monsieur » auquel nul membre de sa famille, mâle ou femelle, n'aurait certes pas manqué. ^Lais son tressaillement resta silencieux, à l'état d'ébauche d'un tout petit sourire où il y avait: quelque chose de délicat et de fleuri, qui exhalait un parfum inattendu, dans cette atmosphère : celui de la vraie Tradition... Les narines de Bretteville en palpitèren irrésistiblement.
... Devant les petits verres, le pèr.
Tourtelin voulut vainement remettre, sur le tapis de la politique, ce dernier qui, en l'absence des dames (ou mieux de sa dame),
ne s'imposait plus autant de contrainte. Au contraire, laissant le père Roquet fournir la riposte, il s'absorba dans une méditation songeuse, l'âme envolée parmi les nuages de fumée.
Il revoyait le Bureau adjoint des Services supplémentaires, dont il avait compromis un représentant dans cette pitoyable aventure. Il s'attristait à concevoir les questions dont ses collègues alléchés s'empresseraient, dès le lendemain, de le circonvenir. Que leur répondrait-il?
Tantôt, l'infortuné jeune homme délibérait de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Tantôt, aimant mieux faire envie que pitié, il imaginait de s'attribuer un beau rôle, avec des gages déjà obtenus et des espérances immédiates...- De temps en temps, des bribes de discours lui pénétraient dans le tuyau de l'oreille...
— Eh bien ! et l'Angleterre? Est-ce que vous la mettez dans votre poche, l'Angleterre?.;. • " ■
Et Gustave Tourtelin objectait que cette nation n'est pas aussi riche qu'on le prétend, car il y possédait un client dont il ne parvenait pas à tirer son paiement.
... Un peu plus tard, l'attaché payé perçut confusément une énumération interininable de valeurs de portefeuille; ensuite la voix ajouta :
— L'autre moitié de ma fortune est en immeubles...
Malgré lui, Bretteville leva, vers celui qui venait de parler ainsi, ses paupières alourdies. Il reconnut le père de la jeune M"" Tourtelin et de M"* Lucie. Puis il retomba dans son rêve.
... Il se voyait, tortillant sa moustache, clignant malignement des yeux, tandis que Saint-Arsène, le baron Marin, Ruppowicz, et qu'Hector d'Albret perplexe lui-même, étaient réduits à lui arracher, syllabes par syllabes, le récit des événements... Bon! quelques mensonges heureux, d'habiles réticences, et Tayot-Charpin, enthousiasmé, allait colporter çà et là l'évangile d'un nouveau don Juan... C'était la renommée! la curiosité des mondaines s'éveillant ! les plus impénétrables salons ouvrant leurs portes !
Tout à coup, Bretteville éprouva une sCi cousse.
— Hé donc ! grondait une mâchoire cordiale, veux-tu donc coucher là?
Il se redressa, en sursaut. Sous la fatigue des émotions cérébrales, bercé par un ressassement de débats monotones, il s'était assoupi.
— Tout le monde est parti ! reprit Tourtelin... On a respecté ton repos de futur grand homme... INIais, vois-tu, nous sommes une famille de couche-tôt ! Il n'y a plus ici que toi, et le cousin Charles... Dis donc, ma vieille, à propos, tu serais bien gentil de le ramener! C'est sur ton chemin... J'ai toujours peur, pour lui, d'un accident...
Sans défense, engourdi, tout hébété, penaud, Bretteville prit congé de M'"^ Tourtelin, qui s'amusait de ses excuses embrouillées.
— Maintenant tu connais la maison, insistait le mari... Quand tu voudras, mon vieux, ton couvert y sera toujours mis... Et toi, célibataire endurci, est-ce que le spectacle de mon bonheur ne te tente pas?...
Et, ce disant, il embrassa sa femme à pleine bouche.
Sans que son ahurissement fût encore dissipé, le diplomate avait traversé l'antichambre et enjambé quelques premières marches.
Une clameur l'arrêta :
— Sapristi ! et le cousin Charles que tu oubliais!... Là donc! bras dessus, bras dessous ! Voici un tableau touchant ! Ha ! ha! ha!... Je te remercie bien, mon vieux, de la complaisance. . . Surtout ne marche pas trop vite!...
Les deux partants, ainsi accouplés, avaient déjà descendu un étage, quand Gustave Tourtelin cria joyeusement :
— • Ma femme te trouve, comme ça, une tournure bonne à marier!...
Exaspéré par ce dernier trait, Bretteville secoua violemment la chétive carcasse du vieillard qui trébucha et qui, à l 'improviste, courut là un danger de mort autrement grave que ceux énumérés, dans sa biographie sénile, pendant le repas. Au même moment, Bretteville lança, en l'air, un coup d'œil
— Yoici UN TAULExu touchant! Ua ! ua! ha!.
Aux Affaires l-.lrnngèrcs
qui s'émoussa CDiitrc l.i soliilc «t souriante IxMutt- (le la jeutio fi'rnnic, dont la tête s'inclinait au-dessus de celle de son mari. A ce dernier, il lit le sinuilarre, moins hadin que cela ne le parut, de lui empoij^'ner, de loin, cette barbe de nain extraordinaire qui jXMulait au long des barres de la r;im])e, <.lans la ca{;e de l'escalier.
l>ru\fr, 11- coudf de sa si'ulf et in.ivoiuble contiuéte.
1 ii<()rrij;il>l«'m<'nt, ainsi (lu'uii mauvais joueur court dans la [R-rtc n\>n.'s son argent, rjuoi ([u'il en pût advenir, Ikelteville était résolu à se rattraïK-r, en courant après son immense sf>mm<- d'eiunii, durant un s«-ul soir |Mrdue, s.nis la moindre série à la
A bientôt, grin(;a-t-il en serrant, à le veine.
Trois mois s'étaient écoulés, depuis le début de cette histoire. Dans le Bureau ad joint des Services supplémentaires, le personnel était au complet, autour d'Arnaud G. de Bretteville qui, d'un air préoccupé, rédigeait quelque lettre de correspondance privée.
— Mon cher Tayot-Charpin... commença celui ci d'une voix hésitante.
Tous les nez se levèrent avec un empressement attentif et étonné.
— ... Je vous ai prévenu, n'est-ce pas, continua l'attaché payé, que j'aurais besoin, aujourd'hui, de partir à trois heures un quart?
Le chtrf de bureau acquiesça par un signe de tête boudeur. Tous les nez s'abai.ssèrent, au bout des mines immédiatement renfrognées.
L'existence d'un conflit était m.anifeste au sein de la compagnie, où Bretteville paraissait être isolé dans une lutte contre les autres.
Sa physionomie défaite et soucieu.se témoignait, du reste, d'un douloureux tourment, dans son état moral. Comme un œil morne maintenant, son monocle, dont le cordon pendait sur son gilet, semblait se conformer à ses tristes pensées; sa bouche demeurait, à présent, fermée,, muette...
Une autre fois encore, l'attadié payé cessa pensivement d'écrire, et considéra le plafond. A la dérobée, il s'aperçut alorsque ses collègues le regardaient en dessous. Il en fixa un, puis un autre, dont les yeux aussitôt gênés se détournèrent. Mal à l'aise autant, le cœur serré, les mains ner-
Aux Affaires Htraiigcics
loi
veuses, il se remit ;i f;iir<' cmirir sa plumo.
(Jufliiuos [)hra.scs en .soiinliiic, mu- ou .loux syllalx.'s sifflant j)armi «K-s mots chuchotes, achevèrent de le troul)lcr jns(iu"au tond de l'âme. Il se décida à devancer l'heure pour laquelle il avait annoncé son <lépart et murmura un à-revoir général, dans un petit salut embarrassé.
Dès (jue Bretteville eut refV'rmé la porte, Saint-Arsène, qui avait feint d'être j)longé dans l'étuile d'un programme de courses, s'écria :
— Quelle figure il nous fait! Qu'est-ce qui lui a pris, depuis cinq semaines, à ne pas desserrer les dents?
Tayot-Charpin fit signe de se taire en indiciuant. du doigt, que Bretteville pouvait être resté, dehors, à tendre l'oreille. Sur la pointe des pieds, il alla tourner sans bruit le {)ène de la serrure, ouvrit brusquement la porte, se rassura en insixîctant à droite et à gauche; et revenant, la bouche pleine de choses à dire :
— Ses nouvelles manières ont débuté par une scène qu'il m'a faite, h moi, à moi ! «. C'est vous qui êtes la cause de tout! » criait-il... Oh! mais là! une vraie scène, mes bons! J'ai vu le moment où j'allais être obligé de lui flanquer une gifle...
Des pas retentissaient dans le couloir.
Chacun écouta venir et s'éloigner leur marche égale. Tayot-Charpin s'était tu.
— Il n'y a pas de danger, reprit-il ave<: suffisance, je vous répète qu'il est parti...
— Mais, objei'ta quel<iu'un. qu'avait-il donc à vous reprocher ?
Le commis principal se recueillit. Après quoi :
— Entre autres bêtises, il a prétendu que je l'avais compromis en i)otinant dans tout le ministère... Il avait j^ur, j)ar exemple, que l'un ou l'autre de nos collègues se trouvât, un l>eau jour, en relations awT les Tourtelin...
— Tant pis! observa -ton... Il n'avait qu'à la garder pour lui, son histoire!... C'est épatant, ces gens qui exigent, de l'indifférence d'autrui, la discrétion qu'ils
n'ont pas eue eux mêmes, i><»ur un secret qui importe à eux seuls!...
- Ah! voilà! continu. i l.iyot-Charj)in... Il a fait du sentiment. Les larmes aux yeux, il sout«'nait qu'il avait été trop bon; et s'il avait ainsi bavardé, ça n'avait été, avançait-il, que pour nous faire plaisir, par camaraderie, <;ntre amis seulement ; sans que rien dût jamais transpirer en dehors du bureau...
Cabistrous intervînt [)hilos(>phiquement :
— Son système est idiot!... C'est de nous, au contraire, qu'il lui faudrait se méfier, s'il redoute (juelque conséquence. Où les rivalités et les envies de nuire se développeraient-elles mieux qu'ici, entre personnes d'une fréquentation quotidienne?...
Un toile protesta contre cette nouvelle incartade de Cabistrous. Jamais, déclarait-on de toutes parts, on n'avait vu bureau plus uni ! (^ui se rapfxilait avoir été blessé d'un mot — ne fût-il que vif ! — à propos du service? Ne se répartissait-on point la besogne avec le plus parfait esprit de justice, de courtoisie!... Et machinalement, chacun, cherchant dans ses souvenirs, cherchant aussi, du regard, sur les tables environnantes, quelques matériaux du la- \>vuT commun, n'y ai>erçut que des cartes, le damier, plusieurs annuaires, divers romans et un collier à chien dont Hector d'Albret maniait les grelots d'argent.
Celui-ci. digne et grave, ne s'était pas encore mêlé à la discussion. Il restait enfermé, d'ordinaire, en lui-même, comme son caniche noir qui, ne jappant jamais, toujours couché aux pieds du maître, en avait pris l'hviKX'ondrie, à la longue.
— Pardon, demanda-t-il enfin avec sa noblesse mélancolique, où en est l'intrigue de Bretteville? Le dénouement en a-t-il été... celui qu'il désirait?...
— Justement, voici ce que nous ignorons! maugréa Saint- Ar.sène... Il nous a initiés à une foule de péripéties. Nous savions tous les tenants et aboutissants de la dame. C'était drôle comme de l 'excellente comédie... L'affaire était bii-n engagée... Et puis, au meilleur moment, crac!... Les révélations .se sont arrêtées net... Du reste, je m'en moque après f^ut!...
... En effet, au lendemain de son dîner chez ïourtelin, le jeune Arnaud avait éprouvé un immense besoin de dégorger le fiel dont il y avait été abreuvé. Il avait, sans vergogne, dévoilé toutes les abominations de cet intérieur, insistant sur les effets grotesques, multipliant les citations comiques auxquels des rires approbateurs avaient
— Pardon, demanda-t-il enfin avec sa noblesse mélancolique...
répondu. Toutefois, lorsqu'il avait été amené à s'expliquer sur le bénéfice de ses avances amoureuses envers M*"® Tourtelin, il n'avait plus osé être sincère. Par amourpropre ou crainte de raillerie, et en contrepartie, il avait inventé des manifestations féminines de bon augure, des résultats préparatoires, tels que serrements de mains, mots à double entente, jeux de prunelles, etc..
— Probablement, ricana le baron Marin, des croupières auront été taillées, à notre ami, par un certain Popaul !...
... Cette allusion à un rival supposé provenait encore d'une vanité que Bretteviille, en se faisant fort de vaincre toutes les difficultés, avait mise à les grossir. Et c'était ainsi que, de jour en jour, le soidisant séducteur, harcelé de questions, hon-
teux d'avouer l'état stagnant de son entreprise, avait échafaudé un récit de roman. Après les privautés permises, les hasards convenus de rencontres, ce fut le tour des rendez-vous putatifs... Les Services supplémentaires, remplacés dans leur néant, avaient fini par constituer un cabinet d'adultère consultant, qui rendait des diagnostics et auquel l'attaché payé, docilement, soumettait des cas imaginaires. Cela amusait sérieusement tout le monde...
Or, subitement, les confidences avaient cessé. .
— Mon avis, suggéra tout à coup Tayot- Charpin, c'est que EretteviMe en est, hypocritement, arrivé à ses fins. Examinons l'enchaînement des faits : au début, notre collègue, dans son indépendance, était loquace, s'exprimant devant tout le bureau, mettant son plaisir à nous faire plaisir... Plus tard, dès que l'affaire a été engagée, il est devenu plus circonspect, plus sournois, égoïste. A peine s'il nous entretenait de son succès, les uns après les autres, dans le tuyau de l'oreille. Il embrouil.lait les incidents, les dates de jours. . Voyons, est-ce vrai? Quelqu'un en a même fait la remarque...
Nul ne contredit Tayot-Charpin ; mais ce qu'il représentait comme une duplicité devait plutôt résulter de ces manques de mémoire qui sont si fréquents chez les hâbleurs.
— Ainsi donc, poursuivit-il, la ré.serve de notre collègue augmentait simultanément avec les progrès affirmés de sa tactique. A un moment donné, nous devenons tous impuissants à lui soutirer un mot de plus sur son secret... sur notre secret! En même temps, il trahit par trop visiblement son regret de nous en avoir tant appris. Eh bien, ce moment-là a dû coïncider avec celui de la victoire définitive... Bretteville est, à cette heure, l'amant de M""^ Tourtelin !...
Cette dialectique impressionna d'autant plus l'auditoire, qu'eWe émanait d'un homme auquel on reconnaissait qualité pour discourir sur un pareil chapitre. Ceux qui n'avaient point su personnellement raisonner de la sorte, ressentirent un dépit que
— Kl. LE ENTIUIT DANS UNE I.Or.E DK COTft.
Aux Affaires [•trauLîères
los
les joies ilo la [R-rspicacitô triomphant*épargnaient au commis i)rin<-ii)al. I.a plii- ])art, juscjue-là, s'étaient bornés à ni. il [urntlre l'attitude réct-nto «-t ccvntrainte ik- Uretteville, sans clKTolur autrement à s<> l'expliquer. Certains, mémr, s'étairnl plu à y deviner les pressentiments d'uiu' défaite. Mais, dès qu'il leur eut ainsi apparu que le silence dt- k'ur collègue flevait être le fruit lie S(Mi l«)nheur en mat'urité, l'aniniosité de tous prit une forme très pointue.
Tandis que l'assistance restait taciturne, Cabistrous émit une réflexion résumant si bien la i^ensée ambiante <|ue, pour la première fois, il fut écouté avec faveur.
— Vrai ! dit-il, M""" Tourtelin a un drôle <le goût... S'amouracher de ce garçon-là!... Mais c'est qu'il est laid, Bretteville! 'rès laid!...
Aucune protestation ne s'éleva dans ce bureau si uni. Seul, Tayot-Charpin, avec son indulgence pour celui qui devait être son inférieur perpétuel, esquissa une moue pouvant se traduire par : « Bah! il n'est pas plus mal que tant d'autres!... »
Mais, presque aussitôt, le baron Marin, avec un éclair de gaîté qui traça une ride à travers sa tache de vin, se prononça :
— Moi, Bretteville, je le trou\e infect! • — Et c'est qu'il est aussi fort bête!
poursuivit Cabistrous qui s'enhardissait.
Cette fois, Hector d'Albret lui-même approuva, dans un petit rire intérieur, entendu de son chien seul qui en redressa, avec étonnement, sa gueule aimante et inquiète.
— Voulez-vous mon opinion ? murmura Saint- Arsène... Tenez, je flaire là-dessous quelque manigance de femme... des mobiles à elle qui nous échapi>ent?...
Déjà Ruppowicz avait, à plusieurs reprises, ouvert la boucha, sans rien articjjler. Personnellement, il avait bien une nouvelle à fournir; mais il était partagé entre l'envie de faire parade de ses documents et celle de demeurer plus savant que ses collègues. I/hypothèse qui venait d'être lancée, illumina .son crâne obscur, et le •détermina à parler.
J<- l'ai \u<-, M'"" 'idurti-lin, nvii, avec bretteville!
— Comment? se récria-t-on... «^uand ça? Où donc?... Cachottier!...
Un lit cercle autour de Ruppowicz,
— Mercreili dernier, à rCJjjéra... Elle entrait dans une loge de côté... Le signalement, qui nous en a été cent fois donné, ne me iR*rmettaJt pas d'erreur... Il n'y a l^Ks à chicaner, mes bons, c'.-st un<- grande belle femme!...
— Elle a l'air de tout ce qu'on veut, n'est-ce pas? demanda Tayot-Charpin.
— Et Bretteville était là? lit un autre.
— Parbleu!... Je lui ai même .serré la main au foyer. Ha! ha! ha! sa grimace!... Il se promenait ave<" le mari, dont la fameuse barbe faisait sensation,. Avis: des épaules carrées et des pieds tout petits qui, en majchant, semblent s'arc-lx)uter comme pour remuer quelque chose de lourd, le Tourtelin [)roduisait l'effet d'un tonnelier endimanché...
— Sacrebleu, Bretteville a tort de s'afficher en pareille compagnie, cela peut déconsidérer la Carrière!... X 'étaient-ils (|ue tous les trois?
— Non. Il y avait, avec eux. une quatrième personne, jolie... sans diamants...
— Une jeune fdle. alors?
— Certainement. A sa ressemblance même, je parierais que c'est la .sœur cadette de M'"'' Tourtelin; et, pour ma part, je la préfère à son aînée...
On s'étonna que l'existence de M"® Lucie Roquet n'eût jamais été l'objet de la moindre mention ; on eût mieux fait de s'aviser que les pires cynismes s'arrêtent parfois, s'inclinent et se taisent, devant cette grâce d'état «jne les jeunes filles ont.
— Voyons, voyons ! s'exclama tle nouxeau le baron Marin qui marquait une prédilection pour l'un des personnages de cette comédi«' bourgeoise, et Popaul? Absent alors? Il est donc dans le trentesixième tles.sous?...
En effet, reprit Saint-Arsène goguenard, Rupi)o\vicz n'a eu la veine qu'à demi : il a manqué le spectacle de toute la famille... Comment le cousin Chose?
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Machin? n'était-il pas là?... Vous savez bien : le mélomane qui a entendu Lablache?...
— O! o! o! o! vocalisa-t-on en chœur.
Tous ricanèrent, après avoir parodié de
la sorte l'imitation que Bretteville leur avait jadis servie. Et ils évoquèrent successivement le souvenir des docteurs, des Roquet, des tantes Maria, etc., dont les images divertissantes de loin leur avaient été rendues familières par des descriptions réitérées.
— Soit! riposta Ruppowicz, j'ai pu me régaler d'un tableau complet de la famille. Mais j'ai eu des dédommagements. Ce Tourtelin est un racoleur invraisemblable de types plus invraisemblables encore.
Dans les couloirs, il s'entourait de rastaquouères phénoménaux ou les menait à la loge de sa femme, durant chaque entr'acte. .. Je me demandais, à leurs teints, d'où ces gens-là sortaient? Si c'étaient des Boliviens ou des charbonniers?...
— Que peut machiner Tourtelin? insinua vaguement l'austère Hector d'Albret... A la place de Bretteville, je prendrais de la méfiance. Un homme sur lequel je n'aurais aucun renseignement... et qui m'aurait raccroché par hasard... Car, somme toute, il a raccroché Bretteville... C'est inquiétant, je le déclare...
Ruppowicz cligna des yeux :
— Voilà précisément ce que je ruminais tout en lorgnant la belle M™® Tourtelin et ses épaules nues, blanches et lisses, nom d'un nom! lisses comme ça...
Il chercha un point de comparaison, un procédé démonstratif qui ne se présenta point. Il dut se contenter de faire craquer l'ongle de son pouce contre une de ses dents; ce qui, selon toute apparence, n'avait aucun sens, quoique l'assistance en semblât satisfaite.
— A bien l'observer, continua-t-il, ^jrae Tourtelin a, dans ses traits, des contractions singidières par instants... On croirait qu'il lui passe des idées de derrière la tête... Elle se montrait fort à son aise avec les moricauds que lui amenait son mari, et qu'elle présentait aussitôt à Bretteville... En un mot, j'étais très contrarié,
pour le Ministère, que notre collègue fut fourvoyé là...
Depuis peu, les facultés psychologiques de Tayot-Charpin subissaient une pénible tension. En qualité de chef de service, l'esprit de ses responsabilités s'alarmait.
— Tout ça, s'écria-t-il un peu solennellement, c'est très, très, très fâcheux pour le bureau... Vous savez comme Bretteville est bavard? Bien!... Le sieur Tourtelin, après tout, pourrait être moins bête et plus canaille qu'il n'en a l'air? Si c'était un sale tripotier à la Bourse?... ou pire encore?
Sans que le commis principal eût davantage développé sa pensée, Saint-Arsène ajouta :
— Le fait est, qu'avec les femmes, il faut toujours s'attendre à tout !
De part et d'autre, on s'était compris. Le soupçon que M™® Tourtelin fût une espionne, avait unanimement germé, sans que le mot eût été proféré. Déjà, la plupart accueillaient volontiers cette supposition qui leur faisait envisager la bonne fortune de Bretteville, sous une couleur plus acceptable, moins irritante. Mais Tayot-Charpin ne tarda pas à modifier cette tendance, en insistant sur le sujet, avec ce goût malsain qu'on a souvent de se présager des malheurs, alors qu'on n'aurait qu'à se lais- .ser doucement vivre.
— Ce manège-là, fit-il, aura peut-être pour nous les conséquences les plus graves!... Le couple Tourtelin n'aura point de peine à faire jaser cet imbécile de Bretteville. On lui surpirendra les nouvelles, les renseignements confidentiels, les secrets politiques...
— Quoi? Quels secrets? interrompit Cabistrous dont l'accent tonna dans l'explosion de sa loyauté... Les vieilles dépêches qu'on donne à classer, ici comme dans bien des bureaux, pourraient, sans plus d'inconvénient, être distribuées par les rues, à l'instar des prospectus. C'est même moins intéressant... A la direction des Archives, on ne nous laisserait seulement pas feuilleter les pièces de l'expédition du Mexique!... Tout ce qu'on
Elle se montrait fort a son aise wec les moricauds...
Alix Affaires Etrangères
poiin.i. à l;i rigUfiir. tiicr il<' HnU«'\ illo, l'c scr.i ([u'il fli-roiix le «i ri\cK- où fii est le r.ip.itriemiiit ^nllicitc par (jucKjue émigré iiuligfut...
Cftto gros^it-rr ijrortssion (k- f(ji, on même temps (|u'elle irritait, fit (K'ilaijj;neusemeiit hausser toutes les épaules; car, une fois (le plus. .Ile attestait l'irrémédlahle absence de Trailition, chez Cabistrous Cette dernière, etïecttvement. est si rigoureuse dans ses lois qu'elle exige, même entre mdividus exclusivement de la Carrière discutant certaines choses sur la nature desquelles chacun est aussi édifié, qu'ils en parlent néannioms avec mystère, comme SI un profane était présent ou en situation d'entendre.
Et. en détiiiitive, ces messieurs restèrent sur l'impression que cette aventure, dont ils avaient distraie les heures si lentes pour des fonctionnaires à s'écouler d'un émargement à un autre émargement, pouvait bien résulter des menées ténébreuses d'un pays (]uelconque, n'importe lequel, jx^ut-être même non découvert encore. Nul ne se serait porté, en cas de nécessité, davantage garant de ce jugement que de celui qui attribuait à M""* Tayot-Charpin les avancements de son conjoint, mais pourtant le personnel des Services supplémentaires se complaisait dans l'entretien de cette chimère, dans la culture d'une de ces fleurs de nonchaloir dont les bureaux seuls connaissent l'épanouissement local, sous le souffle intermittent du romanesque administratif.
Non I ie >ilence subit d'Arnaud, ni sa discrétion, au moins tardive, ne provenaient point d'une pudeur inspirée i)ar le couronnement de son désir !
Non! la pauvre et innocente M'"'' Tourtelin n'avait rien d'une espionne : ni l'ambition, ni l'infamie, ni les talents, ni les nécessités!.,. Et les physionomies sombres dont Ruppowicz lui avait reproché la fréquentation suspecte, n'appartenaient qu'à de loyaux entrepositaires de houille, à des concurrents aft'ables de Gustax»- dans les produits chimiques, ou à des clients transatlantiques.
Ce soir d'()|iir.i, il.nis cette loge, dont il devait être question, une lorgnette braquée sans prévention aurait \)\\ détrouvrir, en effet, les iinlices d'une intrigue amoureus<'.
Mais, c'était entre le front de M"" Lucie l<(Xiuet, prompt aux rougeurs, et les yeux ardents d'Arnaud, qu'en étaient tendus tous les fils.
Eh bien, oui! (^uoi?... En jouant avec le feu, le jeune diplomate s'était brûlé à une flamme, dont il n'avait point d'afx)rd remarqué le voisinage, ni pu prévoir la rapidité à jaillir.
L'accident lui était naturellement survenu, au cours des assiduités dont il s'était vanté, dans cette mai.son où l'avaient, à l'origine, conduit un instinct pervers de fat en disponibilité et les niaises stimulations d'une sorte de gageure.
En rencontrant constamment auprès d'une femme dont il convoitait bien la Ixîauté, mais sans aucun élan particulier du cœur ni des sens, une autre femme, identiquement belle dans ses lignes vierges et plus jeunes, Arnaud devait arriver à reporter, même à son insu, par une influence fatale, une partie de son attention sur cette dernière.
D'autant que les deux héroïnes n'avaient point été longues à montrer une vigueur inégale, dans leur rivalité passive, dont ni l'une ni l'autre, d'ailleurs ne soupçonnait les vicissitudes. Car, en admettant rjue M™" Tourtelin fût mal mariée à son gré, du moins elle était mariée; et l'in.stinct de la coniiuête d'un mfde, qui anime toutes les cervelles féminines, était déjà dans une large mesure, satisfait en la sienne. Mais sa sœur, au contraire, poussée par les inncKrents appétits de jeune fille sans pâture, apportait des qualités supérieures de zèle, dans une lutte inconsciente, qui, sous une forme bien spéciale, n'était encore que la lutte étemelle entre le prolétaire et le parvenu.
Par un hasard pour ainsi dire providentiel, les deux sœurs s'étaient presque toujours trouvées ensemble, lors des nombreuses visites de Bretteville ; et le seul visage de M"® Lucie avait acquis une ex*
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pression de remarque, à l'égard de cette multiplicité dans les démarches. Qui devinait-elle en être le but? Que pensait la
■ jeune fille?... Mystère!...
D'abord, Arnaud crut avoir trouvé un passe-temps ingénieux, en entamant une partie double. Mais bientôt il s'aperçut que, durant la conversation, ses yeux détournés de l'indifférente M""^ Tourtelin, allaient machinalement, à l'opposé du projet primitif, tout droit aux yeux de la sœur qui, attentive, empressée, témoignait en outre dans mille et un riens, mille et une délicatesses sur lesquelles planait la forme de la Tradition des diplomates,. comme un génie hermaphrodite.
Et, à partir de cette époque, le type de femme dont Bretteville remportait chaque fois la vision, sans être encore tout à fait celui de la cadette, n'était déjà plus qu'un portrait fort retouché de l'aînée, par des traits candides et neufs.
Désormais, grâce à une répulsion spontanée, l'abominable plaisanterie, les prétendues révélations, auxquelles ils se prêtait, furent supprimées dans le bureau, au grand scandale des camarades.
Ensuite, ce fut exclusivement i)Our M"® Lucie que l'attaché payé, sans oser se l'avouer, revint chez les Tourtelin. A ceuxci, chaque semaine, il offrait des loges censément données par le ministre, avec l'arrière- pensée que le ménage emmènerait la jeune fille. Eux se gardèrent d'y manquer, sous l'inspiration d'une ruse loyale et bienfaisante; car, sans être de la Carrière, ni posséder la Tradition, du moins, ils avaient dans leur jeu ce qui fait le î>1us souvent gagner : un but honnête, un i)lan normal, et l'observation rie la règle établie par la loi et les mœurs publiques des sociétés.
Ce qui éclaira définitivement Bretteville sur l'état de son âme, ce fut la nouvelle rencontre qu'il fit, dans le salon de M'"^ Tourtelin, de ce jeune professeur,
; M. Paul, Popaul, dont il avait au début suspecté le rôle, auprès de cette dernière.
, Cette fois et sans plus de fondement, il le considéra aussitôt comme un asi)irant à la main de la jeune fille, et il se mit à le
détester avec une énergie farouche, où il sentit toute la différence du sentiment actuel avec l'ancien. Il fut sur le point de prendre à part Tourtelin, afin de lui dire : « Rassure-moi vite!... Est-ce pour ta femme ou pour ta belle-sœur que cet homme est ici?... » Heureusement il se contint; mais maintenant il était tout entier en proie à cette passion de propriété jalouse qu'on a pour les biens venant non indivis et vraiment à soi.
Conséquemment, la perspective du mariage lui apparut, comme une solution désirable et indiquée. Le jeune homme orienta ses idées, l'approbation de ses parents, dont le rêve était d'avoir au plus tôt des petits-enfants à tripoter, lui sembla d'avance acquise. Quant à la situation pécuniaire de la future, il eut la réminiscence favorable d'un compte de fortune que M. Roquet avait dressé, après la première de leurs agapes communes, et (]ui s'était logé, comme par prédestination, dans le cer\-eau du néophyte, alors bourrelé d'agacements.
De ces divers côtés, tout se présentait donc bien.
Soudain, Bretteville eut la sensation d'un fer rouge appliqué sur son cœur. Un vertige le fit vaciller. Les bavardages du bureau, dans lesquels il s'était laissé gratuitement entraîner, avaient surgi dans sa mémoire. Comme autant de crimes, comme autant de fantômes, la série s'en déroula. Non seulement les atroces folies qu'il avait contées, mais aussi toutes celles que les autres avaient ajoutées, dû ajouter!... Remords terribles et impuissants !...
Après la période des consternations, l'amour bien réel d'Arnaud se surexcita devant cet obstacle moral et voulut se pa\er de mauvaises raisons...
« Di<-u merci ! songeait-il, rien n'avait été dit de Lucie, rien, pas même son nom!... »
Bien! .Soit! Mais ce qui avait été dit de sa famille, de tous les siens, ne rejaillissait-il ))oint sur elle? Au milieu de tant de farces crottées, la jeune fille pouvaitelle être à l'abri des éclaboussures?...
Les deux sœurs s'étaient presque toujours tkouvkls ensemble.
Aux Affaires Htrangères
Hclas! hélas! étaii-il donc impossible de rattrai)er les paroles envolées?
Ha-tteville envisagea les chani'es de réparation (ju'il courrait en confessant, ans collègues, ses mensonges de vanité, er niant ce qu'il avait affirmé, en s'humiliant, en implorant la confiance dans une histoire rétablie... Bah! A quoi l)on, cetle ]>énible tentative? On i)eut persuader la foi dans le mal à la place du bien ; mais jam-ais le bien après le mal. Ces messieurs du bureau ne croiraient nullement à de pareilles dénégations, faites pour les besoins évidents d'une cause; ils en riraient... au moins entre eux...
Alors que devenir?...
Une ressource s'offrait pourtant à l'amoureux : se marier sans tapage, fuir le ridicule, ravager, cacher au ' loin son bonheur... En définitive, ses coupables agissements n'avaient compromis l'avenir que dans un cercle restreint. Le \-enin n'avait pas suinté en dehors des murs du ministère. Ce procédé semblait parfait. Oui! seulement!... Seulement, il fallait démissionner! A cette pensée, l'attaché payé frémit dans tout .son être. Quelque chose se révolta en lui, derrière sa" nuque et au fond de ses entrailles, qui était intime et suggestif comme l'instinct de la conservation : cette force mystérieuse était celle de la Tradition...
« D'ailleurs, reprenait-il en quête de prétextes, les parents de Lucie n'accepteraient pas un gendre sans profession. Et lorsqu'ils m'auront accordé leur fille, serais-je en droit de renoncer à une situation qui, peut-être, aura déterminé leur consentement ? »
Au cours de ces réflexions, cent fois renouvelées, Arnaud devint accessible à une préoccupation qui, mieux que toute autre, prouvait la transformation accomplie dans son caractère si artificiel, par une tendresse noble, un sentiment profond d'humanité véritable.
Pour la première fois de sa vie, il conçut un doute envers la suprématie de la Carrière, ce dogme, et la respectueuse estime dont elle pouvait être l'objet. Il se demanda si les Roquet verraient d'un bon
œil la candidature matrimoniale d'un h.>mme dont la situation serait toujours Ijréraire, à la merci d'un du-f quelronque.
« Car, se disait il, j'aurai Ixau atteindre n'importe quel grade, même arriver au
Après l.*. périodk des consternations.
poste d'ambassadeur, et là encore, j'aurai l)eau me faire tout petit sous mes cheveux blancs, mon sort n'en dépendra pas moins du caprice dun seul individu. Qui sait si les parents de Lucie ne préféreront pas lui voir porter son choix sur le titulaire d'une position stal)le : un avoué, par exemple, ou même un négociant qui, au moins, est chez lui, et maître chez lui!... »
^ L'enchaînement de ces controverses intérieures amena subitement Arnaud au point de s'apercevoir qu'il ne s'était pas encore inquiété des dispositions où M"* Lucie était à son égard. Son examen de cons-
cience évolua aussitôt dans cette direction. Il reconstitua des faits, analysa des détails, et réussit à se convaincre que toutes les apparences étaient à son avantage. Mais ce n'étaient là que des apparences...
Enfin, n'y tenant plus, l'amoureux palpitant avait décidé de s'ouvrir, en toute simplicité, en toute sincérité, à son vieux copain Gustave Tourtelin, dont il était arrivé à dire : « C'est un bon garçon », conformément aux meilleurs termes qu'il eût employés, dans les meilleurs temps, en parlant de Saint-Arsène ou de Tayot- Charpin.
— Allons donc ! avait fait l'autre, ce n'est pas dommage!... Depuis le premier jour, j'ai deviné ton plan... Tu te rappelles? ma femme a dit tout de suite que tu avais l'air bon à entrer en ménage?... Je suis bien content! bien content!... ma vieille...
— Mais, es-tu fondé à croire que M''* Lucie. . . ?
— Ça ira comme sur des roulettes !
— Vraiment! Tu me le jures?... Pourtant, je voudrais bien... Tiens, M™^ Tour telin, qui est si fine, si bonne!... ne pourrait-elle interroger sa sœur... adroitement...
Gustave regarda son ami, d'un air profondément astucieux. Il plongea dans les poches de son pantalon, selon un genre habituel, ses poings convulsifs qui firent tinter des pièces de monnaies ou des trousseaux de clefs; et, partant d'un de ces énormes rires, inattendus, qu'il avait toujours sur lui :
— Viens demain, conclut-il, à quatre heures, chercher la réponse...
Il refusa de s'expliquer davantage.
Arnaud, tout ému, lui donna une double poignée de main, une de ces poignées de main qui prétendent à la souveraine éloquence, et oij il y a de tout : remerciements, exhortations, promesses, stimulations à en mériter de semblables encore. Bref, à peu près la même poignée de main qu'il aurait octroyée à son ami, d'une façon régulière, s'il en eût, comme cela devait être d'abord, débauché la femme. Que voudrait-on? Pour varier les
expressions du langage manuel, chacun n'a que dix doigts à son service!
C'était pour être exact à ce rendez- vous d'une importance capitale, que l'attaché payé avait demandé à son chef de bureau l'autorisation de sortir vers trois heures un quart. Et tandis que son départ anticipé était l'occasion, contre lui, des plus véhémentes récriminations, il poursuivait son chemin, le cœur battant bien fort.
L'n écho de la tempête bureaucratique, à laquelle il n'assistait p>oint, tourmentait cependant son esprit. Bien que les soucis divers de sa passion eussent, depuis quelque temps, atténué, en s'y mêlant, la cuisson qu'il éprouvait d'avoir trop parlé, Bretteville, au moment d'opérer une démarche décisive, sentait plus que jamais l'impossibilité morale d'entrer dans la famille Roquet-Tourtelin, sous le regard proche et moqueur de ses collègues. Et comme l'éventualité d'une démission était systématiquement écartée de tout examen, le jeune nomme ne vit plus de salut que dans l'obtention d'un poste à l'étranger, où, dès son mariage, il s'exilerait doucement avec sa petite femme.
A son arrivée chez Gustave, ce fut Lucie, seule dans le salon, qui le reçut, comme par un fait exprès. Immédiatement Arnaud flaira une malice de son ami.
— Madame votre sœur n'est pas là? demanda-t-il... mademoiselle?
-- Elle s'est sauvée, fit en rougissant la jeune fille, juste à la minute, en entendant sonner... mais elle va revenir, certainement... Elle est dans sa chambre... Je vais la chercher...
— Non, je vous en prie, mademoiselle!... Je vous en prie : restez!...
Lucie rougit encore davantage; et ne sachant que faire de ses bras rondelets, elle les ploya de manière à se pincer du bout des doigts, les lobes de ses oreilles.
Arnaud devina que le beau-frère avait ménagé ce tête-à-tête pour permettre au soupirant de se déclarer et d'obtenir, en faveur de la demande en suspens, l'autorisation de la principale intéressée. Combien était-it changé pour ne pas délibérer,
Aux Affaires Htrangèics
avant tout, sur la rorroction incontestable de ce procédé 1 Le fait est que son uniqur inquiétude fut dr préjuger si Lucie avait été ou non informée de ce qui se préparait pour file.
L'embarras de la jeune fdle croissait, de secomle en seconde, dans ce silence, qui ne ix?sait i)as moins sur son partenaire. Mais, comme il en était coutumier, Arnaud se perdait parmi les recherches de la phrase qui convînt à ce moment psychologique. Et jamais autant que cette fois-là, il ne constata le néant de ses facultés d'à-propos. Lui qui, si souvent emballé dans ses rêves d'ambition, s'était vu, sans en sourciller, appelé aux plus hautes fonctions de la Carrière, et, plénipotentiaire précoce, réglant un débat de la paix ou de la guerre, tenant tête à un souverain majestueux, à un archichancelier hostile, \ui, désormais, n'osait pas aborder le plus naturel des sujets, auprès d'une créature bienveillante et d'avance conciliée. L'âme de cette frêle jeune fille lui apparaissait plus redoutable et plus compliquée que l'Europe !
Tout ce que le diplomate trouva pour dire (l'heure présente ne lui suggérant rien), ce fut dans les débris de ses pratiques anciennes en matière de conversation.
— Je viens de saluer le nonce, mademoiselle... le cardinal Rémora... Sa voiture arrivait au ministère à l'heure où j'en suis sorti...
Le détail, d'ailleurs, était exact. Chacun a sa spécialité pour les rencontres. Bretteville avait celle-là.
Au son de la première syllabe, les lèvres de Lucie avaient frémi. Par la suite, celle-ci s'était un peu remise.
— Vous le connaissez? répondit-elle vivement.
— Oui!... Mais aujourd'hui je ne suis pas sûr qu'il m'ait reconnu...
Pendant ces banalités, une porte de la pièce s'était clandestinement entre-bâillée, et Gustave avait faufilé le sommet de sa tête aux é-coutes...
— Saper lotte ! cria-t-il soudain avec rondeur et en introduisant toute sa barbe.
aurez-vous bientôt fini avec toutes vos façons?... Est-ce que, l'un et l'autre, vous^ n'êtes pas au courant de ce qui retourne?... Allons, ouste!... Ma chère Lucie, Arnaud demande ta main... Arnaud, ma p*tite belle-sœur m'a confessé qu'elle ne désirerait (jue (,-a... Dites-vous la chose, tous les deux, une bonne lois, ensemble. Et que ce soit entendu !...
Actuellement, la jeune fille n'avait plus de couleur. Elle était défaillante et livide.
L'embarras de la jeune iille croissait.
A ses genoux, Bretteville se précipita pour lui baiser une main. Quand il se releva, un flux de sang empouri^rait ses pommettes, sous ses yeux illuminés. Et sans s'apercevoir de combien, pour cela, il lui fallait se baisser, et il se jeta dans les bras de Gustave, qui lui semblait alors un être grandiose et rayonnant. Les phénomènes de la vie, débarrassés de toute morgue et de manœuvres conventionnelles, venaient de se dévoiler à lui sous un aspect précédemment
inconnu, à travers la lucidité d'un bonheur délirant. Il comprenait enfin comment les choses, dont il n'avait jamais vu que la surface d'étiquette et de cérémonial, marchent là-dessous, de toute éternité, dans la beauté de leur pas tranquille. Une voix intérieure lui enseignait que toutes les formes du monde n'aboutissent qu'au fait, que le fait est tout, que le fait était splendide!...
Derrière Tourtelin, :M. et M'"^ Roquet avaient fait leur entrée. Deux petites larmes brillaient aux cils de cette dernière. Son mari, dans une belle redingote, montrait bien quelque solennité.
— Monsieur Gigot de Bretteville, ditil, votre parti me plaît infiniment. Je suis même très flatté... Pourtant, comm® père, j'aurais quelques réserves à vous exprimer... Dans ma sollicitude de père, vous saisissez?...
Tout le monde s'entre-regarda avec surprise; chez Arnaud, ce fut de la détresse.
M. Roquet reprit :
— Votre carrière, monsieur, vous oblige à séjourner parmi des peuples qui, s'ils ne sont point sauvages, peuvent néanmoins devenir ennemis du nôtre, et, par conséquent, du jour au lendemain, vous traiter avec la dernière rigueur. Or, ma fille devrait nécessairement partager votre sort, vos périls !...
M"* Lucie eut, sous ses magnifiques sourcils, une mine de hardiesse et de dévouement. Pour Arnaud, il avait reconquis toute la liberté de sa respiration.
— Ces craintes, fit-il, vous honorent, monsieur; mais elles ne sont point fondées. Le droit des gens garantit la sécurité des corps diplomatiques et de leurs familles... Je vous ferai même observer qu'en cas de guerre, les secrétaires d'ambassade, comme moi, pourraient bien être dispensés du service militaire, en raison de leurs fonctions...
— Ceci est, en effet, digne de considération...
Enchanté de sa présence d'esprit, Arnaud voulut en assurer les résultats. Il ajouta avec quelque forfanterie :
— Pendant que les autres se feraient tuer comme des mouches par les balles, la faim ou le froid, moi, paisible, heureux auprès de votre chère fille, dans le fond d'une bonne petite légation, je passerais le mauvais temps, logé, chauffé, payé aux frais de l'Etat...
On sourit sympathiquement, devant ce tableau de bien-être.
M""^ Roquet murmura :
— Ce qui me chiffonne le plus, c'est de penser à la gêne que fillette aura pour se tenir, comme cela se doit, dans toutes vos grandeurs d'ambassade... Oh! la chérie! elle est si timide! son éducation a été si modeste!... Nous sommes de braves gens qui avons toujours été plus que simples !
Arnaud répliqua, sans ménagement, dans l'effusion d'un zèle sincère qui lui faisait adorer ce qu'il avait brûlé :
— Et mes parents donc!... Ce ne sont pas des poseurs, allez!... Mais ma mère, ma mère, tous les matins, jusqu'à midi, elle circule dans l'appartement en bonnet, en petit bonnet blanc, tuyauté!...
— Tant que vous voudrez ! observa encore l'excellente dame, mais vous, monsieur, personnellement, vous avez appris les belles manières, les usages du grand monde! Tandis que ma pauvre petite Lucie! La voyez-vous, sans préparation, présentée à la cour d'un roi, obligée d'y faire prestance... Non! là, non!...
Ces objections naïves et inopportunes avaient jeté le jeune diplomate hors de lui. Il s'agitait, dans une fureur d'être persuasif :
— D'abord, M"^ Roquet est de celles qui, partout, savent tenir le rang qu'il faut... Mais, d'autre part, chère madame, ne vous faites pas non plus des monstres ! Vous ne vous doutez pas des facilités d'accueil que la diplomatie française obtient maintenant, devant les monarchies. On nous reçoit sans illusions ; on nous prend tels que nous sommes, depuis que le temps n'est plus des noms illustres, des personnalités marquantes qui jadis représentaient notre pavs au dehors. On ne nous accorde plus qu'un caractère très bourgeois ; et on
A SES GENOLX, RrETTEVILLE SE PRÉCIPITA POCR LVI B VISER UNE MAIN.
Aux Affaires Htianuèrcs
est induiront pour nos fai;oiis... Voilà la vérité, madame; et elle doit rassurtr votre orgueil de mère, si noble dans son injuste humilité !...
Certes, Arnaud exagérait en dépréciant ainsi la Carrière. Si Ks figures que nous envoyons à l'étranger manquent le plus souvent d'éclat, leurs ombres se confondent, du moins, dans celle d'un drapeau respecté. Mais, qui n'eût excusé son pieux mobile, à part quelques Saint-Arsène ou autres barons Marin? Et Hector d'Albret lui-même, le grand Hector d'Albret, dont aucun régime n'avait utilisé les facultés représentatives, aurait probablement approuvé ces déclarations fougueuses, dans une oscillation lente de sa tête historique. Les royales sociétés alentour n'avaient-elles f>oint dû se déterminer, depuis longtemps, à faire la place qu'il conviendrait aux dames Arnaud Gigot de Bretteviile, en attendant l'arrivage des dames Cabistrous?
Lucie, pensive, les yeux baissés, n'avait pas encore prononcé une parole. Elle sauta au cou de sa mère, lui caressa le front; et, se tournant vers son fiancé, elle joignit de la fermeté à son ton de prière :
— Nous ne la quitterons pas longtemps maman, n'est-ce pas? Ma bonne chère maman ! Nous ne passerons pas notre vie loin d'elle?... Ah! je n'en aurais pas le cou-
■rage!... Et toi, ma mère adorée? Supporterais-tu ça?...
— Je croii. que j'en mourrais! répliqua la mère dans un baiser ; mais il faut ce qu'd faut, mon enfant!...
Arnaud s'empressa de dissiper ces sombres pensées :
— Encore une fois, rien aux Affairée, étrangères ne répond à l'opinion que vous vous en faites... Imaginez-vous bien que leur personnel est constamment à Paris!... Quoi? Vous supposez que j'invente à plaisir cela pour vous donner confiance?... Détromjjcz-vous ! Les trois quarts des secrétaires d'ambassade sont, pendant dix ou douze mois i)ar an, au quai d'Orsay, affectés à quelque service de bureau !...
— Cependant... essaya d'opposer M.
Roquet.
— Oui ! oui ! je prévois ce que vous allez dire : par métier, nous se-mblons destinés à vivre à l'étranger. Tout jjorterait à croire que c'est la v(K:ation des voyages qui nous pousse à choisir la Carrière. Erreur absolue! 11 n'y a pas un de mes collègues • lui ne fasse des pieds et des mains jxjur demeurer toujours à Paris. Nos chefs connaissent cette inclination et la favorisent avec aménité, acceptant tous les pré-
Elle sauta au cou de sa mère.
textes. C'est comme ça que les locaux de l'administration centrale sont bondés de monde à ne plus savoir où placer 'es sièges, tandis que les succursales extérieures sont vides de la moitié de leurs titulaires !...
La chaleur communicative, la lx>nne foi de l'interlocuteur avaient rallié toutes les hésitations. Celui-ci, pour ouvrir une issue à la pure joie qui le gorgeait, dériva dans la plaisanterie :
- — Un bon diplomate ne se décide à
partir pour un poste sur le Continent que lorsqu'il juge opportun de fuir les conséquences de quelque canaillerie!
Ce fut, de toutes parts, un accès d'hilarité affectueuse. En promenant la bonhomie d'un regard circulaire sur son cercle d'approbateurs, Arnaud découvrit tout à coup la belle M""^ Tourtelin, qui, un peu en arrière, s'était jusqu'alors dérobée à sa vue concentrée. Cette apparition, comme celle d'un spectre, évoqua, dans toute leur horreur oubliée, les remords du
jeune homme qui eut un haut-le-corps. Mais déjà ses exultations avaient secoué le souvenir des fautes irrémédiablement commises. Il pirouetta sur ses talons; et complétant sa théorie par une seconde proposition qui interprétait ingénieusement, à ses propres yeux, la cause de sa prochaine expatriation :
— Parfois aussi, insinua- t-il, un bon diplomate fait une petite fugue à l'étranger, pour gagner un grade avant son tour réglementaire !...
Saint-Arsène, accourant du dehors, 8'engolffra, gomme une trombe.
Quelque temps plus tard, un soir, vers cinq heure? il y avait affluence à la Sous- Direction de l'Ouest, où le thé était offert, suivant un roulement quotidien entre les divers services.
Ces five o'clock's tcas, auxquels il est élégant de se rendre, comme à un sjxjrt, sont précédés d'invitations verbales, de bureau ù I)ureau. qui occupent toujours pendant une heure ou deux. Les fonctionnaires du département sont unanimes à proclamer l'efficacité de ces réunions qui permettent d'apprécier les mérites mutuels, et fortifient la cordialité des relations. Chacun apporte là sa gravité aimable ou son insouciance enjouée; tous les cœurs .se fondent, toutes les paroles s'attendrissent,
sous la vapeur chaude que souffle le samovar.
De minute en minute, de nouveaux arrivants pénétraient dans la principale et la plus confortable pièce de la Sous-Direction. Une foule de beaux messieurs étaient déjà installés sur les deux divans, et dans les profondeurs de fauteuils recrutés un j)eu partout. D'autres commençaient à s'asseoir sur le coin des tables.
Çà et là, on causait d'une pièce en trois actes ou d'un attelage à quatre. L'un prônait la littérature italienne; et l'autre, la littérature allemande, selon leur désir varié de faire savoir négligemment les textes qu'ils pouvaient lire dans l'original. Celui-ci renseignait sur le temps que, à pa-
Teille époque, on avait à Stockholm ; celui-là saisissait cette occasion de citer un séjour à Pékin.
Chacun suivait son idée, sans écouter celle de son interlocuteur; et tout le monde se souriait d'une manière comme il faut... Une suave odeur régnait, de tabacs spéciaux qui brûlaient dans des cigarettes importées de Constantinople, du Caire, de Pétersbourg ou de la Virginie. D'immenses boîtes étaient généreusement tendues à la fantaisie des fumeurs; au reste, ces substances, coûteuses pour le profane, affluent au ministère, dans le sein des valises, sous le sceau de l'Etat, par le bon marché de la contrebande...
A droite et à gauche, des parties d'écarté, des poker, de besigue chinois, étaient engagées, avec l'argent sur table, comme dans les cercles bien tenus. Non loin, les dés faisaient fracas sur un trictrac; le seul trictrac du département, legs de générations précédentes, sur lequel la Sous-Direction de l'Est avait jadis émis aussi des prétentions, et qui avait fini par rester à l'Ouest, en échange d'une paire superflue de coussins, bons oreillers de service.
... Dans un angle de la salle, les membres du bureau-adjoint s'entretenaient, entre ea\, à l'écart. Le prochain mariage de Bretteville venait de leur être révélé; et, en même temps, ils avaient appris, ainsi que tout s'apprend, que la future était précisément sœur de la célèbre M"'" Tourtel in.
Avec un sérieux extrême, ce petit groupe délibérait sur la conduite à observer vis-à^vis d'un collègue tombé dans une situation aussi fausse. La question n'était pas de décider si Bretteville avait tort ou non de contracter cette union, mais si on le féliciterait, et dans quels termes?
— Naturellement, opina Tayot-Charpin, nous attendrons que lui-même en fasse part...
— Alors, interrompit le baron Marin, nous prendrons l'air de ne pas savoir de qui il s'agit...
— Soit! Mais si Bretteville éprouve le besoin de s'expliquer, de revenir sur un
passé louche? S'il veut réhabiliter sa nouvelle famille? S'il insiste?...
— Dans ce cas, je prétendrai que je ne comprends pas de quoi il veut parler, que je ne me souviens de rien...
Tayot-Charpin haussa les épaules.
— Tout dépendra des circonstances, fit- il... Nous ne p>ouvons pas, dès aujourd'hui, régler nos attitudes envers l'inconnu...
— Mais, dit Ruppowicz, ce qui simplifierait tout, ce serait si Bretteville se retirait... Il me semble que, dans la position qu'il s'est créée... les convenance les plus élémentaires... Moi, à sa place, je donnerais ma démission...
Ruppowicz, attaché non payé, devait cette nette manière d'envisager la chose à son désir impatient de voir naître une vacance dans le rang des attachés payés. Le baron INLarin aussi fut d'avis que cette solution arrangerait tout, et que même il n'y avait pas d'autre moyen de tout arranger. Là-dessus, Cabistrous, en restant silencieux, eut un rictus énigmatique auquel on ne fit pas attention.
— En tout cas, conclut Tayot-Charpin repris d'une sympathique faiblesse, Bretteville a toujours été un charmant collègue ; il a été, de plus, spécialement des nôtres. Abstenons-nous donc de clabauder dans le Ministère; et si l'on vient près de nous, aux renseignements, ne nous laissons pas tirer les vers du nez!...
Cette louable proposition fut adoptée.
Hector d'Albret, touché au fond de ses fibres de gentilhomme, serra la main du commis principal dans un compliment muet.
Ce fut juste à cet instant que Saint- Arsène, accourant du dehors, s'engoufl"ra, comme une trombe, par la porte de la Sous- Direction.
— Une nouvelle! mugit-il... Une grosse nouvelle!.. Je sors du Personnel!...
Toute l'assistance eut une secousse d'anxiété; car, aux Affaires étrangères, les nouvelles de la Direction du personnel sont, de beaucoup, celles qui émotionnent
le plus.
Certes, la Direction politique, qui traite
Aux Affaires Htniimcres
des rai>iK)rts avec los puissances, qui s"<x:cuix? (J'ctcindre ou d'allunitr ks cotillits entre les millions d' hommes, offre hien (juehiue aliment aux curiosités. l)v même, la Direction commerciale dont Ks correspondants relatent et doivent protéger le sort lointain de tant d'entreprises fran- <,'aises d'où rcvieiuient chez nous des argents promis, du pain attendu. Oui! mais la Direction du personnel ijui est la première à savoir si un attaché non payé va être payé, si un premier secrétaire devient conseiller d'ambassade!... Allons, pensez-y! Dites? N'est-ce pas une bien autre affaire? En somme, chaque employé ne vit qu'une fois; sa destinée est unique. Celle de leur nation, au contraire, est presque éternelle.
— ... (Quelle nouvelle? réclamait-on avec acharnement, en entourant Saint-Arsène essoufflé.
Certainement, il devait s'agir d'une nomination. Mais (le quel degré? Dans le doute, toutes les poitrines se gonflaient, devant cette vague et universelle menace.
Enfin, Saint-Arsène recouvra son aplomb; et, brutalement :
— Bretteville est nommé second à Carlsbad !...
Un cri rauque sortit simultanément de treize gorges convulsées. Celles-ci appartenaient à des secrétaires de troisième classe, ]jIus anciens qu'Arnaud sur la liste de classement. Seul, de cette catégorie, Hector d'Albret ne se révolta pas. Il en avait vu bien d'autres. Il se contenta d'ouvrir son Annuaire, qu'il emportait toujours sous son bras; et, en regard du nom de Bretteville, il traça, au crayon bleu, f]uelques lignes cabalistiques. La clameur, au-dessus de sa tête, grandissait toujours, confuse comme celle d'un chenil; et son chien noir effaré fit chorus, sans qu'on en distinguât les aboiements.
Toutefois, une partie de l'auditoire avait repris son calme, dès que la nature de l'événement avait été connue. C'étaient des fonctionnaires d'une classe au-dessus ou au-dessous de celle où le mouvement s'opérait. Rassérénés, satisfaits dans la sécurité de leur petit numérotage, ils dis-
cutèrent avec bienveillance les titres et la valeur du nouvel impétrant, dès que le vacarme traversa un laps de repos.
Ces allures paisibles exaspérèrent surtout les rejjrésentants du lUireaii des services supi)lémentaires qui, excepté Cabistrous, se récrièrent avec cette touchante union dont ils avaient plaisir à se congratuler.
Mais oe Gigot, ce sale petit Gigot, hurlait Rup|)f)\vicz, c'est le fils d'un paveur!... Hier encore, j'ai failli me casser le cou dans une excavation creusée par le successeur. J ai lu le nom sur une planche en bois pourri !...
- ()uel ignol)le scandale, siffla la bouche du baron Marin dont la tache de vin saignait presque... Ça ne peut point se passer comme ça!... Il faut que la presse soit informée!... Sinon la Carrière est flambée ! . . .
Et Saint-Arsène, allant de l'un à l'autre, exposait, à ceux qui l'ignoraient encore, le rôle prétendu de Bretteville dans le ménage Tourte! in.
— C'est lui-même qui l'a dit : son Ix^au-frère a ramoné des coffres- forts!... Et le père Roquet! la mère Roquet! Quelle bande!... Et le cousin Charles!...
— O ! o! o! o! chanta simplement Hector d'Albret, que plusieurs collègues, non initiés encore, prirent pour fou, en l'entendant ainsi détonner dans une circonstance pareille.
Tout l'auditoire, entraîné par tant d'élans, se mit au diapason du bureau si uni.
Un rédacteur de la Sous-Direction de l'Est répondit à Saint-Arsène, qui se dépensait avec le dévouement d'un prédicateur de croisade :
— J'espère que Bretteville va l'emmener, ce Popaul, comme lecteur de madame?... Si celle-ci chasse de race?... Elle a de qui tenir, de sa sœur!... Encore un collègue qui va jouir d'une chance de... coquin !...
Ce dernier mot dérida un peu Tayot- Charj)in qui s'était écroulé sur un sofa, sans voix. 11 le répéta passionnément, machinalement, au moins vingt fois ;
— Quel. . ccquin ! quel... coquin!. . quel. .
Puis il s'arrêta soudain, retombé en dé faillance Ainsi, ce Bretteville auquel il avait témoigné tant d'affection véritable, et qu'il aurait eu tant de joie sincère à voir gravir tous les échelons de la hiérarchie, pourvu que ce fût avec un degré de retard !.. Voilà que ce Bretteville à présent lui avait piétiné sur le corps!.. Non, il ne fallait auner personne ni se lier à au-
Tayot-Ch.\rpin s'était écroulé sur un sofa.
cun ami!... Mais comment cela avait-il pu advenir à un être si médiocre, sans appui particulier?...
Tayot-Charpin se releva enfin, ayant pris le parti de se dominer. Peut-être sa conscience lui avait-elle soufflé, tout bas, bien bas, que Bretteville allait maintenant être un collègue marié, une puissance avec laquelle on devait compter? Peut-être le commis principal croyait-il vaguement sentir l'influence d'une femme inconnue qui, en venant s'associer avec l'adversaire, ar-
mait ce dernier, à l'avance, d'une force expansive et mystérieuse?... Mais qui aurait deviné cela? L'âme de Tayot-Charpin n'était que ténèbres. Au surplus, il était un excellent collègue. Voilà le positif.
Ce fut encore un bien autre tapage, lorsqu'on apprit au département que Cabistrous remplaçait Bretteville en ses fonctions payées. Et pourtant rien n'était plus logique.
Un beau matin, aux approches de la célébration de son mariage, Bretteville, surmontant ses répulsions, s'était rendu au domicile de Cabistrous. D'ailleurs l'esprit de Tradition n'interdit pas de demander service à ceux-là même qui ne sont pas doués de cette grâce.
— Mon cher, avait dit le fiancé, avec vous on peut parler franchement... Vous êtes un homme à idées larges, au-dessus des préjugés mesquins...
Je n"ai pas besoin de vous dire, puisque vous savez qui j'épouse, combien les bêtises que j'ai racontées devant vous et les autres, rendent impossible mon séjour au bureau, après la cérémonie nuptiale...
— D'accord! répondit le brave Cabistrous avec un bruit de tonnerre lointain qui était sa prononciation naturelle.
— D'autre part, je ne puis sacrifier mon avenir... Je vais donc solliciter un poste au
dehors... Mais ne vous semble-t-il pas (]ue partir avec mon grade, outre que ce grade est médiocre pour un homme marié, cela aurait toutes les apparences d'une disgrâce?...
— En effet ! consentit de nouveau Cabistrous perplexe.
— Il faudrait donc qu'on me nommât quelque part, en qualité de deuxième secrétaire... Mais ce serait là une énorme faveur que pourrait seule m'obtenir une intervention'puissante... Et, moi, je n'ai i^er-
Aux Affaires lîtrani/ères
soniio dans ma niaiicfio qui soit ;i nu'mo de... Alors, j'ai jx^iisé à vous, du moins à votre oncle, vous savez bien? U- député?... — Celui que vous a])pelez le sous-vétérinaire!...
vais vouloir à craindre, ]5retteville, en (jueliiues mots bien choisis, t-claira suffisamment Cabistrous, pour que le baron Marin, Saint-Arsène, Rujipowicz, et même le patient Hector d'Alb'et, eussent peu de
— Mon cher, avec vous, on peut parler franchement
— Non, pas moi, jamais!... C'est cet imbécile de baron Marin qui vous exècre... Si vous entendiez ce qu'il dit de vous!...
Et, pour détourner sur autrui un mau-
bénéfices à espérer, le jour où l'oncle radical aurait le portefeuille des Affaires étrangères. Et comme ce dernier n'a pas encore été ministre, ce sera bientôt son tour.
Si Cabistrous avait possédé la Tradition, il aurait sans doute répliqué à son collègue :
— Mon Dieu ! cher ami, vous ne pouviez point tomber plus mal à propos. Je suis justement en froid avec mon parent... Dans quelque temps... je tâcherai... Ou bien :
— Mon parent est résolu à ne plus rien demander au ministre actuel. Il me
l'a encore répété hier... Prenez un peu de patience. En ce qui me concerne, soyez sûr que, pour ma part, de mon côté, etc..
Pris au dépourvu, par incapacité de se défendre peut-être plus que par bonté, Cabistrous consentit à prêter le concours dont il était prié.
Les démarches réussirent à souhait.
Bretteville fut aussitôt promu ; et, comme carollaire, son bienfaiteur en prit la place précédente, encore chaude, à laquelle douze douzaines de concurrents avaient de bien meilleurs droits. Cabistrous aurait eu la Tradition qu"il n'aurait pas mieux fait, sur ce point.
Toutefois, cette première marque de polissure fut prise en mauvaise part.
Pendant trois mois, la société du quai d'Orsay en fut bouleversée. Cinq cents bouches de commis déclamaient, mille mains tremblaient de colère.
Puis un calme relatif commença de renaître dans les bureaux de Paris. Mais
peu à peu, la nouvelle du passe-droit se répandait sur tout le réseau extérieur.
Les détails du scandale Cabistrous portèrent d'abord le désordre dans nos ambassades d'Europe. Plus tard, ils détraquèrent le service jusqu'au fond de nos légations les plus reculées.
La monstrueuse nomination de l'intrus, surprenante et indéniable, parcourait officiellement le monde, ou plutôt les repaires lointains du petit monde diplomatique.
Elle courait en croupe des chemins de fer par les plaines torrides et les champs de neige, franchissant les fleuves immenses, se faufilant sous la masse des montagnes. Elle naviguait. Elle rampait au long des câbles...
Cabistrous! Cabistrous! Cabistrous!...
Et de Santiago, du Chili, jusqu'à Tokio, du Japon, un même accent français exhale encore, faiblement et désespérément, cette clameur maudite, à travers le Pacifique.