X... Novembre
A mackiine Gustave Chèvrefils,
A Québec.
Ma chèfe Ar^tihémisQ^
Je n'ai pu, dans ma dernière lettre, que dire de quelle manière miraculeuse j'avais fait connaissance de mon fiancée. Mon trouble était encore si grand, que je ne te Tai pas même présenté. 1
C'est un jeune homme de vingt-cinq an^ à peuj près, grand, svelte, avec de beaux yeux noirsi' et des cheveux d'ébène. Il y a dans toute sa personne un cachet de distinction qui attire vers lui. On trouve dans son œil, quand il vous reeet tempéré par un sourire des plus doux qui^
garde, un air calme elt de résolution. Cet) air met à découverte les plus belles dents du monde.
Tu m'as toujours accusée de froideur et d'indifférence. Sois contente, ma cher Arthémise, je ne me reconnais plus moi — même depuis que j'ai fait sa connaissance. Je sens en moi des aspirations qui m'étaient Inconnues jusqu'à ce jour. Les obstacles les plus grands, les difficultés les plus sérieuses me sembleraient faciles à surmonter. Pour arriver à lui, je me croirais de force à rouler le rocher de Sysîphe.
J'ignorais oe que c'était qiie ce sentiment divin que l'on nomm« amour. Pas iv^ homme n'avait encore fait battre mon cœur. Je n'en avais pas encore distingué un seul, parce que je les avais tous trouvés calqués sur le modèle de celui qui, dès* mon premier quadrille m'avait dît: "Tl fait bien chaud, mademoiselle!"
Tous défilaient devant mes yeux, et malgré mon désir d'être impartiale, ie ne découvraîs qu'une espèce de petits crevés ne s' occupant qu'à apprendre un nœud de cravate nouveau ou à admirer leur petite insignifiance dan» un miroir de poche.
M. Villeneuve es* bien différent d^s -o^^^v^c. que j'ai connue jusqu'à ce jour. Une ''nuit *** de causerie m'a convaincu qu'il n'était nî blasé, ni content dé soi. J'ai constacé qu'il ne ressemble en rien à ces petits maîtres précoces, incapables de passion on de fougue qui composent la génération actuelle, et quî ne valent cer-
tainemant pae la peine de se cadkp de» enioinB et des périls pour eux.
Vioilà ce qui fait que je ne suis plus la même. Voilà la cause qui m'a révélé que j'avais dans mon cœur des flob» de tendresse à Tétat latent.
Ce cœur n'attendait qu'une nature assez forte et assez habille pour le faire battre et réveiller cee* sentiments endormie. Je l'ai rencontrée, cette nature; prie avec moi le ciel qu'il me la donne et me la conserve pour ioujoura.
Quand me sera-t-il donc permis de mettre fin à "notre" exil? S'il souffre autant que moi de l'absence, il doit être bien malheureux.
Et dire qu'un î^ul mot pourrait faire cesser le malentendu qui existe entre nous. Maie madame Villeneuve ne veut pas encore qu'il soit prononcé, ce mot, et mon amour-propre de "femme refusée" par lui me fait un devoir de me venger un peu de ses hésitations, d« son refus de m'épousier, moi et ma dot.
Je l'aimerai pîue après pour le dédommager. Car c'est ma vie que je lui consacre; maïs en retour, Je veux la sienne toute entière. Je deviens même jalouse du présent^ du passé, de quiconque à des yeux pour admirer ce que j'aime.
Voilà où j'en suis rendue, moi, ''la froide et
Tu vois qu'il est temps que voue vous entendiez pour rappeler le ©aime dans mon âme. Pour la fiôre Eugfeée" eômme tu m'appelais.
y arriver, il vous suffira de ne plus troubler le repos de mion prétendu fiancé.
Toujours à toi,
EUGENIE SENNETERKE.
Montréal, janvier 186...
Mon cher Gustave,
Que me parles-tu de mon voyage aux Etats- Unis? Pendant des jours, des semaines, j'ai vécu sans bien savoir où je me trouvais. J'ai vu tous les lieux parcourus à travers ma tristesse, ou plutôt je n'ai regardé qu'au dedans de moimême. Toujours l'image de mon inconnue. Je suis effrayé moi-même des ravages que cette passion a causé dans toute ma personne.
Parti avec l'espoir que le déplacement, une vie nouvelle me ferait oublier cette jeune fille, je vous reviens plus oalme, il est vrai mais non moins amoureux.
De tout mon voyage, je ne me rappelle distinotement que deux éltapes, Boston^ ville ennuyeuse avec ses rues qui s'entrechoquent, où le voya-
geur est toujours prêt à s'égarer, et qui me parut charmante parce qu'un jour, arrêtée devant la vitrine d'un magasin, j'aperçus une jeune la vitrine d'un magasin, j'aperçus une jeune iille répondant tellepient au souvenir qui m'est resté de celle que j'ai sauvée, que je crus la voir devant mes yeux. Je fus vit>e aetrompe pourtant quand elle se retourna. Quoique jolie comme une ajnéricaine qui se le permet, ce qui arrive peu souvent à mon avis, la femme que j'avais devant moi, malgré une ressemblance assez frappante, n'avait ni le regard candide, ni l'harmonie des traite de mademoiselle La jeunesse.
Les forêts agrestes du lac Champlain, ses belles eaux, ©es tannières audacieusement plantées sur les rochers me parurent des sites atroces, parce qu'au départ de B..., joli village où j'ai séjourné plusieurs Jours, étant allé réclamer mes lettres au bureau de poste, j'en trouvai une adressée par une main de femme. J'espérai, tant les amoureux nourrissent de chimères, que la jeune fille que je cherche à oublier s'était laissée toucher par mon amour et qu'elle me rappelait auprès d'elle. Il n'en était rien malheureusement; certaine cousine m'écrivait pour me demander je ne sais plus quel service.
Notre année de 186... sera remarquable par un acte généreux de la jeunesse canadienne. J'apprends par la lecture des journaux qu'un détachement de jeunes gens part de Montréal
i !.. I iii 1 i« 'il I ^ il , ) 1 ■ ' ^ ■ ■ ^ ' ' ' ' ■ dans quelques jours pour aller s'enrôler dans
Farniée du pape. Puisqu'il m'est impossible de ''la'' retrouver, mon cher Gustave, je descends à Québec la semaine prochaine pour mettre ordre à mes affaires et je pars avec ces jeunes gens. Ma mère est assez riche par elle-même et n'a pas) besoin de mon travail pour vivre; je quitterai donc le pays sans inquiétude. Qui sait ! peut-être parviendrais-je à oublier là-bas ou à me faire tuer!
AUGUSTE
A Mademoiselle Eugénie Senneterre,
Village de œ Ma chère Eugénie,
Ce sors de chez madame Villeneuve, et à sa prière, je t'écris immédiatement pour te prévenir que le bal de madame D... est fixé à mercredi prochain, 25 courant.
Il est donc indispensable que tu te hâtes de monter ici pour le grand jour qui doit mettre un terme à tes angoisses amoureuses et à celles de oe pauvre Auguste.
A propos, sais-tu b|ien qu'il devient intéressant, ton Auguste, et que si j'étais un peu malheureusement comme tant de ces femmes que je connais je m'étudierais à le guérir. Rassure-toi, va, je lui préfère encore de beaucoup mon Gustave, ne t'en déplaise.
Je n'aurais jamais cru ce jeunç homme aussi
suseeptil^le d'un amour sérieux. Tu peux te vanter d'être véritablement, sincèrement aimée.
Il désespère pourtant de te retrouver, et le voilà même qui se dispose à voler au secours du pape dans le but d'oublier ta charmante personne.
Mais il compte «ans nous et sans ce prochain bal où il peut être certain de rencontrer là ce qu'il n'y viendra pas chercher.
C'est à grand peine que nous l'avons décidé à paraître à la soirée de madame D..., et la considération seule qu'il la blesserait s'il ne s'y montrait pas, l'a engagé à nous promeittre d'y assister. D'ailleurs Gustave veillera au grain, passe-moi cette expression que j'emprunte à mon mari.
Aussitôt descendue chez ta tante à Québec, qu'Auguste ne connaît pas et où par conséquent tu pourras garder ton incognito, faismoi prévenir.
J'ai mis madane D... dans la confidence et elle m'a chargée de te faire parvenir une carte d'invitation.
Je t'embrasse, et mon mari me charge de tè dire mille choses aimables de sa part.
Tout à toi,
ARTHEMISE B. CHEVREFILS.
Tout Québec en parla longtemps du bal x^ustume de madame I)..., car ce fut le mieux réussi de la saison et le dernier.
11 s'agissait d'éclipser toute® les fêtes précédentes et on y parvint.
Madame D... occupait une vaste maison à quelques deux milles de la ville, ayant en arrière serres et jardins.
Dès neuf heures, une file d'élégantes voitures d'hiver jetaient sur le péristyle de la maison les nombreux invités du bal, emmitouflés dans leurs manteaux de fourrure, invités qui reparaissaient après quelques minutes de toilette dans les salons étincelant d^ mille feux jaillissant des candélabres, sous des arceaux de feuillages' improvisés en plein hiver.
L'orchestre était caché au fond d'un bosquet attenant à la serre éclairée ''a. giorno".
Bientôt défila un cortège unique de costumes qui, comme ceux que nous consacre malheureusement la mode de nos jours, avaient le triste
avantage de décolleter un nombre assez considérable de grandes dames.
On comptait là pas moins de deux cents invités. Ici un arménien avec sa longue robe, se faisant personnage aimable auprès d'un essaim d'abeilles; plus loin un grave Nostradamus donnant le bras à une bohémienne, tandis qu'à droite et à gauche papillonnaient gais hussards, brigands calabrais, gentilles paysannes albanaises, de Pouzzoles et du lac de Fusaro.
Et que sais-je,: moi?
Ma plume est incapable de décrire ce magnifique tableau, et cette longue galerie peuplée d'assez belles peintures, figures presque vivantes, entre les piliers où s'enroulaient des fleurs naturellesi. Et ces girandoles de cristal enflammées, ces poissements de soi, et ces voix rieuses et vibrantes, la gaieté devenue poésie, les imaginations exaltées, les propos galants, les spirituelles réparties que permet le masque.
Cependant, un arlequin adossé à un massif près de la porte de la serre, sa batte oisive sous le bras, semblait étranger à tous les enivrements de ce bal. Il n'avait engagé de dialogue avec personne, et c'est à peine s'il répondait par monosyllables aux provocations de toutes sortes dont il était l'objet en raison même de son silence.
11 était néanmoins observé depuis quelques instants avec assez de persistance par Nostradamus et la bohémienne.
Tous deux semblèrent en prendre leuar parti; et s' approchant d« rarlequin:
— Tu semblés bien ennuyé, beau masque, au milieu de tous ces divertissements, fit Nostrada- Aurais-tu perdu, par hasard, forte somme au jeu? La dame de tes pensées t'aurait-elle été mus. Oublies-tu donc le lieu où nouii sommes et le rôle obligé de déguisement que tu porttJes ? infidèle? Car, arlequin, m.on ami, tes larges soupirs depuis ton apparition en oet endroit te dénoncent. Parle, me suis- je trompé?
— Va, crois m'en, continua- t-il en quittant le bras de sa compagne et voyant que son interlocuteur restait silencieux, chasse de ta pensée là femme qui te fuit et prend consolation auprès de cette jolie bohémienne. Sa science devinatoire est grande et peut-être tfouvera-t-elle moyen de te dire pourquoi tu souffres ©t ce U qu'il faudrait pour te consoler.
Ih Après cette longue tirade, et avant même que l'arlequin eût le temps de répondre, Nostrada- " mus avait esquissé une profonde révérence et s'était perdu dans la foule des invités.
La bohémienne était restée en face de l' arlequin fort décontenancée de sa fausse position: Celui-ci s'aperçut de l'embarras de la jeune fille, et en homme du monde, il lui offrit son bras, qui fut accepté après un moment d'hésitation, et tous deux s© mirent à faire le tour des salons.
— Franchement, fît tout- à-coup l'arlequin sem-
blant plutôt répondre à sa propre pensée qu'à engager la conversation, j'oubliais là, tout à l'heure, près de oe massif, et le lieu où nou^ sommes, et le rôle obligé du costume qu'e je porte, comme me Ta si bien rappelé Nostradamus. Que voulez-vous! je ne suis pas venu à ce bal pour m' amuser, mais bien dans le seul but de ne pas désobliger une vieille amiey Madame D... qui désirait me voir à sa jolie sioirée. — Serieii-vous du nombre des petites jeunes gens de notre époque, reprit la bohémienne, qui, dèa Vkge où ils devraient être encore dans toute la fleur des illusions et des joies du cœur se posent en personnages blasés? Car, il ne faut se le dissimuler, — du moins c'est l'avis compétent de la vieille amie dont vous parliez tantôt — la jeunesse d'aujourd'hui ne vaut pas, celle d'autrefois. Avouez-le vous-même, monsieur, l'amabilité sera bientôt diose inconnue parmi nous et|... mais pardon...,
— Continuez, je vous en prie. L'amabilité sera bientpit chose inconnue?,..
— ^Non, monsieur, je serais peut-être un peu sévère, et qui sait! loin de vous guérir, de chasser les idées sombres dont vous m'avez semblé envahi tout-à-l'heure^ ne réuseirais-je qu'à les augmenter^
— ^Eh! bien, j'avoue que vous n'avez pas toutà-fait tort, reprit l'arlequin après quelques moments de silence, et n'allez pas croire vue je plaide la cause de la génération actuelle en
plaidant la mienne. Mais seulement, si Ton en recherchait la raison ne trouverait-on pas que votre sexe est un peu responsable d'un état de choses que je déplore aussi sincèrement que vous, Je vous rassure.
— Voyez, ajouta-t-il en montrant une espèce de bergère dont les formes étaient mises en reb*ef par un étroie fourreau, le mariage de bonne heure serait sans aucun doute un des remèdes à ce mal, si on nous élevait des femmes de cœur, à Tesprit cultivé, connaissant mieux les détails d'un intérieur domestique que les figures d'un quadrille, et voyez, disais-je, voilà ce qu'on nous fait épouser après deux ou trois saisons de bal qui ont mis toute une ville au courant des charmes de notre future femme.
Vous qui regrettez tout le passé, à votre tour, dîtes-moi qu'est devenue cette timidité virginale, la vraie pudeur, ce parfum des cieux que, dans sa bonté, "Dieu avait mis sur la terre! Dites-moi s'il est facile de s'engager sans ridicule à protéger une enfant qui porte si délibérément, sous le feu de tant de regards, un pareil accoutrement?
— Mais toutes les femmes ne sont pas comme celle que nous avons sous les yeux.
— Heureusement pour toutes les femmes.
— Cherchez et vous ttrouverez peut-être Vidéo,] nue vous rêvez. Etes-voua certain m.ême de n'pn pas connaître, de ces femmes, qui partagent* Joies et chagrins avec leurs maris, fluî
sont pour eux des compagnes honnêtes, des épouses dévouées à leur intérieur, comme vous les désirez?
— Je doute qu'il y en ait beaucoup.
— Je veux vous convaincre avant de vous quitter et il me suffira de vous faire rentrée en vous-même. Vous vous plaignez des femmes de notre époque, vous allez même jusqu'à douter qu'il existe un idéal tel que vous le rêvez. Vous n'êtes pas sincère.
— Comment pouvez-vous l'affirmer?
La bohémienne hésita pendant quelques instants, puis semblant prendre vve resolution extrême:
— Je veux être franche, fit-elle er^se plaçant en faoe de son interlocuteur. Vous maudissez, les femmes, vous leur refusez tout, même le dévouement; n'avez-vous pourtant pas rencontré une jeune fille qui, s'il faut en croire du moins ropinion que vous avez d'elle dans vos lettres, possède toutes les qualités du cœur, celles que vous désirez surtout chez une épouse?
Vos impressions sont- elles fausses? Je Tîgnore. Tout ce que je sais, c'est que cette femme, si le ciel permet que vous l'épousiez, fera consister son bonheur à vous rendre heureux. Déjà même ne vous a-t-elle pas donné des preuves de son dévouement à votre égard?
— Oh! vous êtes mon inconnue! s'écria l'arlequin. Au nom de ce que vous arvez de plus
cher au monde, dites-le moi et mettez aux angoisses d'un homme qui vous consacrera sa vie...
— Vous vous trompez, monsieur, répartit la bohémienne en arrêtant du geste F arlequin qui allait se précipiter à ses genoux. Ne vous torturez pas l'esprit en vain pour me connaître, vous ne réussirez pas à trahir mon incogaito ; car je suis bien en effet une inconnue, une véritable inconnue pour vous.
Je m'en vais, du reste; et voici précisément Nostradamus qui me cherche. Adieu!...
Sur ces derniers mots, elle nuit ta brusquement le bras de son Cavalier et prit celui de Nostra,damus qui arrivait en ce moment.
L'arlequin se précipita à leur poursuite, et, s'adressant à Nostradamus qui sortait du premier salon avec sa compagne:
— De grâce, monsieur, fit-il, joignez-vous à moi pour prier madame de me fixer sur son identité ou de me répondre un mot d'espérance. Mettec le comble à mon bonheur en me donnant le nom de madame et le vôtre. Quant à moi, vous le voyez, je me démasque.
Et l'arlequin, en effet, retira son masque, ce (jui laissa voir la figure jeune et belle, quoiqu'un peu fatiguée, d'Auguste Villeneuve.
La bohémienne dit deux mots à l'oreille de Nostradamus qui répondit d'un ton solennellement comique:
— Mionsieur Villeneuve, je ne puis trahir le se-
cret du nom de madame, qui me le défend. Quant au mot d'espérance, le voici: demain, vos peines de cœur seront finies. Sur ce, je suis bien, ainsi que madame, votre très-humble serviteur.
Et saluant tous les deux, ils se dirigèrent à pas pressés vers le salon de sortie oîi se trouvait la maîtresse des céans.
L'arlequin, ou plutôt Auguste Villeneuve, puisqu'il nous est maintenant connu, continua sa poursuite, et les voyant s'arrêter auprès de madame D..., il s'informa de tous les côtés.
Il ne put recueillir aucuns renseignements sérieux. Les uns lui déclarèrent peu connaître ce grave personnage et pas du tout sa compagne ; les autres se moquèrent de son peu de perspicacité; quelques railleurs lui nommèrent madame X... qui persiste à recueillir, malgré son grand âge, grâce à ses déguisements et à une tournure éternellement jeune, les compliments et les déclarations.
Bref, furieux de ces moqueries, et voyant le couple, objet de ses recherches infructueuses lui échapper par la grande porte de sortie et se diriger vers une voiture sans numéro, il endossa à la hâte son manteau de fourrure, et avisant un cocher de louage qui dormait 8(ur son siège. îl réveilla et lui montrant la voiture qui partait au grand trot de ses deux chevaux, se dirigeant vers la ville:
—Cinq dollars, dît-il au cocher, sî tu suis
cette voiture sans* la perdre de vue un seul instant, jusqu'à oe que les personnes qui la montent en descendent.
Auguslb© ouvrit lui-même la portière et s'élança au-dedans, tandis que le cocher, à grands coups de fouet, faisait prendre à ses maigres horidelles un trot assez rapides.
— ilSO —
Lei jeune Jiomme était dans un état d'agitation extrême.
— il faut que je saclie à tout prix quelle est cette femme qui connaît mes secrets aussi bien que moi-môme, se disait-il en mettaat la tête ^ la portière de minute en minute. Quand il me faudrait violer un domicile, commettre une indiscrétion, je saurai si la scène de ce soir était préméditée ou si je ne la dois qu'au hasard...
M'est-il possible de croire que cette jeune fille soit mon inconnue de Tété dernier? Ne seraitce pas plutôt une de ses amies mise par elle au courant de mon aventure, à laquelle j'aurai été certainement signalé par Madame D...? Voilà sans doute une plaisanterie de madame D..., un de ces coups montés dont elle est si coutumière. Qui sait si elle ne soupçonne pas mon amour malheureux? si elle ne le connaît pas? C'est cela sans aucun doute, puisque depuis mon retour des Etats-Unis, elle ne m'appelle plus que 'le beau ténébreux".
Mais qui lui aurait dit ? Personne autre que Gustave ne connaît cet amour!...
Après tout sa femme a pu surprendre mes lettres, ou Gustave lui-même a peut-être trahi ma confiance? Car il aime trop sa femme — ce à quoi j'aurais dû réfléchir plus tôt — pour ne pas la mettre à demi dans tous ses secrets et... ceux de ses amis.
Mille et mille autres pensées assaillaient Tesprit du jeune homme, pensées brûlantes, projets insensés, idées qui font souffrir et que Ton regretterait n'avoir pas connues, parce qu'elles ont leur charme.
Qui de vous, lecteurs, n'a pas eu de ces heures d'angoisses amoureuses, chagrins créés souvent par une imagination enfiévrée, déception d'un moment, craintes jalouses d'un rival? Qui n'a pas souffert d'un de ces amours vrais, sincères, qui vous rendraient capables, il vous r,emble, des actions les plus héroïques, amour qui forcerait la nature la plus apathique à se créer un avenir brillant, comme il sera pour bien d'autres une source d'obstacles.
Vous souffrez, et cependant quand, après l'angoisse, arrive le calme dans votre v^me et voti'e esprit, quand ces ennuis n'existent plus qu'à f'état de souvenir, il vous ferait peine de les avoir ignorés.
Cependant la première voiture, suivie de près par celle d'Auguste Villeneuve, passa bientôt le pont Dorchesiter, prit la rue S t- Joseph et en-
fila la côte du Palais. Arrivée sur le sominet de cette côte, elle fit quelques pas dans la rue St-Jean, s'arrêta tout-à-coup, et le cocher — probablement d'après les instructions de son maître — se retourna sur son siège et sembla b'^assurer si la seconde voiture mettait de la persistance à suivre.
Auguste, pour ne pas donner Téveil, prit une direction contraire, et, comme pour justifier ses appréhensions, la première voiture se remit immédiatement en marche à une allure peu rapide.
Etendu au coin de la rue la Fabrique, notre) héros descendit de voiture et paya son cocher.' Pour ne pas être reconnu, il releva le collet d< son manteau, enfonça son casque de loutre si ses yeux et revint à la course sur ses pas.
Après avoir détourné le coin de la rue d'AuteuiR, la voiture de Nostradamus venait de s'arrêter.
Quelle fut la surprise d'Auguste, quand il 1 vit entrer, avec sa compagne, à la résidence d son ami, Gustave Chèvrefils.
— Ah! décidément, se dit-il, j'en aurai le' oioeur nefc.
Sans réfléchir, qu'il était une heure du matin et ce que sa visite pouvait avoir d'étrange à une heure aussi indue, à peine Nostradamus et la bohémienne étaient-ils entrés, qu'il frappait à la porte de son ami.
Un domestique vint ouvrir quelques minutes I après.
Nous croyons avoir déjà dit quel degré d'in- Itimité existait entre Auguste Villeneuve et Gusitave Chèvrefils. Plus rl'nro ^ois, Auguste, arrivait de voyage au milieu de la nuit, allait de préférence frapper à la porte de son ami p]utôt qu'à celle de sé^ mère.
Le domestique parut cependant frappé de l'altération des traits et de l'agitation du jeune homme. Tl s'empressa de répondre à la question d'Auguste que monsieur et madame étaient au salon.
Ce salon était situé au second étage. La porte donnait sur le palier et était entrebaillée.
Auguste, en montant les marches de l'escalier, entendit de frais éclats de rire et reconnut la voix de madame Chèvrefils.
Après quelques moments d'hésitation, il frappa timidement. Le silence s 3 fit aussitôt et la voix de Gustave cria: ''Entrez".
Auguste poussa la porte et resta pétrifié, stupéfié, les pieds cloués au sol dans l'encadrement, tandis que trois exclamations simultanées saluaient son apparition.
Etait-il possible qu'il en fut autrement? Que le lecteur soit juge.
Il y avait là Gustave en frais d'enlever sa vaste robe de docteur et qui resta du coup à mi-chemin à l'entrée d'Auguste, les bras ballants et la bouche ouverte, madame Chèvrefils,
nonchalamment couchée sur un sofa, et à ses pieds, assise, encore en costume de bohémienne et son masque sur les genoux, la jeune fille du sauvetage, la jeune fille follement aimée par Auguste, Tinconnue enfin du yacht, la prétendue Clara Lajeunesse! ...
— Parbleu! d'où diable sors-tu et qui t'amène si tard? fit Gustave.
Ces simples mots semblèrent réveiller Auguste qui se précipita vers son inconnue.
— Ah! enfin, je vous retrouve donc, s'écrîa-t-il, et qu'on vienne maintenant essayer de nous séparer! Qu'on me refuse le droit de vous dire que je vous aime, que je vous cherche depuis le jour où je vous ai connu. Oh! si vous saviez comme j'ai souffert!...
— Est-il possible, continua-t-il, que vous ne me disiez pas, après tant de preuves d'amour et de constance, que vous êtes sensibles à mes sentiments? Me tairez-vous plus longtemps le nom de la femme à qui j'ai donné depuis six mois toutes mes pensées, tous mes désirs, tout mon être?...
Gustave intervînt.
— Allons, allons, dit-il à son ami, mettons-y plus de décorum s et permets que je te présente dans toutes le's reerles à mademoiselle Eunrénie Senneterre, du villa 2*e de X.... la bonne amie, la compagne de couvent de ma femme.
— Ainsi, c'était vous? reprit avec une stupéfaction croissante le jeune homme. Oh? pourquoi m'avoîr fui si longtemps!
— Avouez avec moi, monsieur, vrépondît en souriant la jeune fille, qu'au risque de m'exposer à un échec d'amour-propre, échec que je me sentais incapable de supporter, vos premières
lettires à M. Clièvreiils n'étaient pas de nature à me convaincre que vous teniez beaucoup à laire ma conquête.
— Ail! pour cela, il ne si^fisait que de vous montrer, répliqua Auguste en prenant la main de mademoiselle Senneterre et qu'elle ne lui lotira pas.
— Mais m' expliquerez- vous?...
— C'est moi qui suis chargée de vous donner des explications, mon clier Auguste, fit mjiiame Clièvrefils, et croyez que vous voyant réellement souffrir, plus d'une fois j'ai failli tniLir le complot ourdi pour un instant contre votre repos par madame votre mère et la jolie bohémienne que voilà.
Vous vous rappelez votre répugnance à contracter une union aver mademoiselle tSenneterre parce que vous ne la connaissiez pas. — Cette raison était-elle suffisante pour vous excuser? —
Nous étions alors à ïtimouski; et Gustave me communiquait vos lettres.
— Oh! le traître! fit Auguste en souriant.
— ^Ne lui en faites pas un crime, reprit la jeune femme, car s'il en eût été autrement, peut-être ne jouiriez-vous pas ce soir d'un bonheur que vous recherchez si activement depuis six mois.
S'est ainsi que je connus l'idée que vous vous faisiez de mon amie et votre grrrande répugnance à lui donner votre nom.
Il me semble qu'il était de mon devoir de lui en dire un mot. Eugénie reçut ma lettre le lendemain du jour où elle fut si chevaleresquement sauvée par vous. Si elle se donna un nom d'emprunt dans cette circonstance, vous comprenez comme moi tout ce que sa position avait d'anormale et une sorte de pudeur instinctive rengagea à se taire. Après la lecture
de ma letU'© le lendemain, les rôles étaient cJianges et elle ne voulut rien enueprunaie sans nous avoir consultées, maaaine Villeneuve et moi sur la conauit-e a tenir envers vous.
Mon clier Auguste, jusqu à preseni:, votre mère vous trouvait un peu izger dans vos aitaires de <iœur. (Jette belle fille — dont je connais le cœur et le caractère — ne méritait pas d'être aL>usée. Je savais même que si elle venait à vous aimer et qu'elle fut trompée, c était le mallieur de toute sa vie.
Jinfin, voilà donc votre temps dépreuve explique, dit en terminant madame (Jhèvrefils ; c'est votre mère elle-même qui nous a aicte la conduite à tenir envers voueu (4^.1 saitl madame Villeneuve a peut-être eu également la pensée de vous punir un peu de votre dédain à regard d'une jeune fille pour laquelle une foviie de jeunes gens ont pourtant soupiré.
— Du dédain? Oh! miadame!...
— Je sais, je sais que vous avez changé d*opi| nion depuis. Reste à savoir si vous trouver( grâce devant mademoiselle, si vous êtes enco] assez intéressant pour qu'on vous porte un pei d'intérêt et qu'on sioit indulgent. Qu'en dis-tu" ma chère Eugénie.
La jeune fille baissa la tête en rougissant et ne répondit pas.
— Mademoiselle, fit Auguste, je puis avoir^ — Mademoiselle, fit Auguste, je puis avoir mauvaise tête, mais le cœur est resté bon, mes amis ici peuvent l'affirmer. Je vous en fais le serment, et ©oyez certaine qu'il sera tenu: sa vous consentez à devenir ma femme, Vious n'au-" rez pas à vous plaindre de votre sort. Je sens que je vous aime sincèrement, saintement et que le but de toute ma vie. Tunique pensée qui pré-
aidera à toutes mes actions sera celle de voue rendre heureuse. Ne me direz-vous pas d'espérer?..,
— Dis donc, mon cher Auguste, interrompit Gustave, ne crois-tu pas comme moi qu'une demande en mariage, toute belle qu'elle soit, est toujours intempestive à deux heures du matin et après une soirée de bal? Attends le jour au moins, mon ami, et pour te faire prendre patience, je t'annonce que mademoiselle Senneterre consent à demeurer quinze jours avec noug, pendant lesquels quinze jours, il te sera permis de lui faire ta cour tant que tu le voudras. ^ ^ ; i I H"^
— Gustave, mais... dit madame Chèvrefils en s' adressant à son mari.
— Laisse donc, ma mie, inteirompit celui-ci, c'est pour son bien ce oue j'en dis. Ne vois^tu pas qu'une veille trop prolongée dans un état de sentiments aussi fulminants peut lui causer préjudice à ce grand garçon-là?
— Tiens, Auguste, ajouta-t-il, accepte un cîcrare et... va te coucher. Je ne t'offre pas l'hospitalité aujourd'hui. A demain, ou plutôt à tout à l'heure.
Auguste se leva en souriant et se dirigea vers la porte du salon, reconduit par mademoiselle 8enneterre. tandis que Gustave s'éloîenaît discrètement avec sa femme à l'^^utre extrémité de l'appartement pour doîiner loisir aux deux jeunes e^ens d'échano-er un mot sans témoins.
Lo Jeune homme, s'arrêta sur le seuil et tendant sa main à la Jolie bohémienne:
— Si vous voulez nue mos ano-oisses cessent tnut-à-fait, dès à présent, fit-îl, oh î ne le dîrez-vnus pas ce mot d'espérance que Je vous demandais tout à l'heure?
La jeune fille releva sur Auguste son doux et franc regard et, mettant sa main dans la sienne: , ^ • : , , i 1^
— Eh! bien, oui, répondit-elle, ce mot que vous me demandez, j'ai peut-être besoin de vous le dire. Espérez, aimez-moi bien toujours; car moi aussi je vous aime!
Et elle s'enfuit sur ces derniers mots en refermant la porte du salon.
Un mois plus tard, un jeune homme et une jeune femme en toilette de voyage, accompagnée d'une vieille femme à la physionomie douée — probablement la mère de l'un des époux — et d'un couple d'amis, attendaient le départ du convoi de la E-îvîêre-du-Loup à la gare de Lévîs.
— Combien de temps comptez-vous demeurer chez M. Senneterre? disait la vieille femme au jeune couple.
— Oh! un mois. Tout au plus, répondît le jeune homme.
A ce simple échans^e de deux phrases, le lecteur perpîcace a déjà deviné qu'il s'agît ici des divers personnages de notre récit.
Nous sommes en effeit en présence pour la dernière fois d'Aueuste Villeneuve, marié sans bruit, sans étalagre, la veille à 1a charmante "Eu frénîe Senneterre, et qui vont passer leur lun de miel à X...
La mère d'Auguste, Gustave Chèvrefîls et sa femme accompagnent les feunes épousés jusqu'à' la gare.
Pendant que madame Villeneuve s'entretient avec son fils et madame Chèvrefils, Gustave offre le bras à la jeune femme de son ami.
— Voilà donc enfin ce pauvre Auguste heu reux, dit-il, heureux pour toute sa vie. Comment pourrait-il être en être autrement; vivre auprès d'une ange telle que vous!...
— Oh! trêve, vous qui m'aviez juré que je ne serais plus jamais le but f'; • raincries, fit en souriant la jeune femmo.
— C'est vrai. Je me fais sérieux pour un moment, et pour preuve de ma sincérité, permettezmoi de vous donner un conseil avant de vous quittyer.
— Voyons le conseil.
— Auguste, madame, est une bonne nature, un cœur d'or, mais un câVap^ ' m jooer, qui
sera cependant la perle des maris si vous savez l'aimer comme il doit l'être. Cherchez à le comprendre, étudiez ce caractère un peu fantasque, au besoin demandez conseil à madame Villeneuve, qui n'a qu'une seule pensée, faire le bonheur de son fils. Et comment Auguste serait-îl heureux, si vous ne Tétiez pas vons-mAnie? Car il vous aime bien, madame.
Eaîtes qu'il vous chérisse toujours, et pour y arriver certainement, menaîrez votre amour, ne le dépensez pas en une semaine. S'il en était autrement, vofre mari vous délaisserait peutêtre pour chercher des dif^fropfionQ oui ne vaudraient pas ceTles qu'il trouverait auprès de vous.
— N'aî-je pas fait la conqurte de son cœur une première fois et croyez- vous que Je ne eauraîg pas l^amener à mof une seconde?
— C'est vraî. Vous avoz su, en mettant du romanesque, du mystérieux dans votre conduite
avouez qu'en cela le ciel vous a protégée — arrêter à vous cet esprit léger et inconstant. Mais admettez avec moi que le moyen était extrême et que vous av^ même failli échouer. Vous en doutez?
— Un peu.
— Ignorez-vous qu'Auguste a eu la pens^ sérieuse de s'engager dai p es^ pontifi-
caux? Si je n'avais pas connu son projet à l'avance et qu'il eût donné suite à son idée, il était certainement perdu pour vous. Car le déplacement et une vie nouvelle, active, auraient commencé à vous éloigner de son esprit, et le temps aurait fait le reste. C'est pour ces raisons que j'ai trouvé plus d'une fois votre épreuve un peu longue. Qu'en dites- vous? madame.
La jeune femme devint sérieuse et après un moment de silence:
—Après tout, dit-elle, J'aî réussi?...
— Voilà bien un mo+ rV f-rv^me, riposta Gustave en riant: mais Je m'incline, madame, tout est bien qui finît bien!
— "Ail on board"! cria d'une voix de stentor le conducteur du traîn.