ADIEU
— Asseyez-vous ici, monsieur Philippe, et causons sérieusement. Vous êtes amoureux de moi, à ce que vous dites, et vous désirez m'épouser.
' — Oui, Madame, jamais je n'avais aimé; vous avez fait un miracle.
— Je le sais bien. Avez-vous lu la dernière lettre que je vous ai envoyée quand vous étiez à PariS; voilà huit jours?
— Je la réciterais sans changer un mot, Madame, et je vous ai dit pour toute réponse que je vous porterais la réponse moi-même. Me voici. J'ai employé les huit jours à prendre au ministère tous les passeports, à la Bibliothèque royale tous les documents : j'ai deux cartes de l'ambassadeur, des lettres de recommandation pour tout le monde. Nous ferons uu voyage comme celui de Cléopâtre et d'Antoine, avec des voiles de pourpre.
— Avez-vous \o consentement de votre famille ?
— A trente ans, vous savez que les consentements devieiineut inutiles, celui d'un oncle surtout.
— Il n'importe... Ce n'est pas M. votre oncle qui méfait ombre; j'ai, comme vous savez, un ennemi plus redoutable dans votre maison.
• — Vous n'avez pas d'enneujis. Madame;
un indifférent, pardonnez ce mot dont je me réjouis, n'a plus de haine; d'ailleurs, nous ne devons de comptes à personne. Mais, en tout cas, M. Claudel trouve fort naturel que je me marie et que je voyage... avec vous...
— Ah! vous croyez que M.Claudel prendra gaîment ce mariage et cette absence.
— J'en suis sûr... ; dernièrement encore...
— Il vous Ta dit?
— Mille fois, Madame. Je voudrais voir madame de Limiers mariée, me répétait-il souvent quand nous causions de vous ; elle mérite un sort tranquille.
— Il répétait cela souvent? Savait- il donc que je fusse veuve ?
— J'ai dû le lui apprendre, Madame; aurais-je eu tort? dit Philippe avec son habileté d'autrefois.
Apolline détourna la tête pour cacher une rougeur d'indignation.
— Vous avez bien fait, répondit-elle. Oui, je m'appartiens absolument, mais je veux encore ménager les apparences ; et pour vous, pour moi, je désire qu'il n'y ait aucune récrimination plus tard; aussi ai-je pensé à une chose qui vous paraîtra simple...
Philippe s'inquiéta.
— Une chose sans laquelle je ne partirai pas pour l'Orient... avec vous.
— Ah ! mon Dieu !
— Sans laquelle aussi je ne vous épouserai pas.
— Dites vite, Madame, quelle chose!
< — Je veux le consentement par écrit de M. Claudel à mon mariage avec vous.
Philippe se dressa tout effaré. Apolline qui prépafait ce spectacle depuis le commencement de l'entretien, regarda en face son inter-
locuteur, et ne manqua rien du coup-d'œil. D'abord le malheureux perdit toute contenance, puis il se remit, mais conserva un tremblement nerveux qui secouait jusqu'à ses joues.
— Quoi ! Madame, vous exigez, dit-il avec effort, vous exigez que mou bonheur dépende ainsi du caprice d'un homme... que vous devez estimer... si peu!
— Est-ce que vous douteriez maintenant de ce dont vous étiez si sûr tout à Theure?
— Oh! non pas. Si Marcellin changeait d'avis, s'il trouvait étrange...
— - Vous ne lui avez pas dit peut-être que vous fussiez si fort avancé près de moi ?
— Assurément il le sait, Madame 5 toutefois ma position est difficile.
— La mienne l'est plus encore : M. Claudel peut se figurer que vous m'aimiez depuis long-
512 DEUX TRÀIIISOISS.
temps, que si vous l'avez engagé à se marier, c'était pour prendre sa place; il peut aussi croire que je m'entendais avec vous, et un doute pareil m'offenserait.
Philippe resta foudroyé. Le ton d'Apolline, sa résolution subite faisaient d'elle à ses yeux une autre femme ; mais l'amour avait tellement dompté cet homme, qu'il se fût soumis jusqu'à l'humiliation.
— Ecoutez, Madame, dit-il, si vous m'aimez...
Apolline se mordit les lèvres, Philippe remarqua ce mouvement.
— Si vous avez quelque amitié pour moi, faites la moitié du sacrifice. J'aurai vingt mille francs de rente un jour ; pour le moment je ne suis plus riche, mais je vous reconnaîtrai en vous épousant cent mille écus si
DEUX THAHISOiNS. 515
VOUS voulez... je quitterai ma famille, pour que nous ne soyons exposés ni l'un ni l'autre à de fâcheux contacts. Partons ensemble ; j'abandonnerai ma fortune... Faisons d'abord ce voyage, ensuite nous vivrons à Paris, à Rome, où vous voudrez.
— Vous voulez donc que je me cache, moi? Ne suis-je pas libre? Est ce ma faute si vous avez peur de votre beau-frère?
— Ehbien ! non, Madame, ne nous cachons pas... Mon Dieu , que je suis malheureux!
— Pourquoi donc? la chose est simple, je vous l'ai dit : contez votre amour à M. Claudel, il doit compatir à ces sortes de peines, lui qui a été amoureux de votre sœur, et qui n'est pour moi qu'un indifférent, un étranger ; mais son consentement, ou séparons-nous.
— Combien me donnez-vous de temps?
s'écria Philippe qui tremblait si fort à l'idée de
cette rupture, qu'il eût entrepris en ce moment l'escalade d'une étoile.
— Je vous donne tout le temps qu'il vous faudra, répondit Apolline avec un singulier sourire que Philippe traduisit selon son cœur, et qui le fît bondir de joie.
• — Quand faut-il que je parte alors, chère dame? Ah 1 vous verrez si je vous aime...
— Faites comme il vous plaira, cela vous regarde. Le temps est à vous... Où iriezvous?
— A Fouilletourte, près de Marcellin ; je vous retrouverai ?. . .
— A Saint-Mars, car je veux sortir au plus tôt de cette glacière, mon beau soleil de làbas m'appelle.
— Oh! oui, quittez vite ces marais qui mouillent vos jolis pieds, ces brouillards qui pâlissent vos lèvres chéries. Un an de séjour ici peut tuer, mais une journée vous ôterait
peut-être un an d'existence. Oh ! pensez à moi, car je vais partir tout de suite pour être plus tôt revenu. -
— Allez, monsieur Philippe, allez, vous aurez là-bas de mes nouvelles.
Philippe, radieux malgré son inquiétude secrète, se disposa au départ, répétant tout bas : — Avec un peu d'adresse et du temps j'endoctrinerai Marcellin... Je l'ai bien fait déjà pour de l'argent, aujourd'hui je combats pour l'argent et pour l'amour.
Mais lorsqu'il fît ses adieux au vicomte, l'étonnement de ce dernier éclata d'une façon bruyante; on lui objecta les plans de voyage, sa promesse. Apolline le regardait, il partit.
— Ah çà ! mais vous renvoyez votre monde bien brusquement, belle dame, dit l'officier; est-ce que nous jouons un petit mystère? Et notre voyage ?
516 DEIX TRAHISONS.
— Capitaine, vous me voyez au désespoir, le voyage est manqué pour moi ; la famille de M. Philippe s'oppose à son mariage; vous comprenez que dès-lors tous rapports avec M. Rovery ne seraient plus convenables.
— En vérité? Ils sont bien difficiles ; mais quant au voyage, si vous voulez que je sois franc, jamais je n'ai compté que vous le feriez avec nous.
Emma serra la main d'Apolline eu signe de condoléance.
— Vous êtes triste, n'est-ce pas ? le cœur était un peu engagé ?
— Pauvre Apolline, dit Emma; viens avec nous, cela te distraira. Pendant ton absence les choses s'arrangeront; songe que si nous retardons, la saison sera trop avancée... Quel malheur !
• — Je retournerai à Saint-Mars, chère amie.
DEUX TRAHISONS. 5i7
Partez sans faire altenlion à moi... Si le consentement arrive, nous saurons bien vous retrouver.
Les consolations plurent alors sur Apolline, qu'on prenait pour une victime de l'amour. Elle supporta très patiemment ce personnage, car sa pensée était autre part.
Le soir venu , elle se plaignit d'une lassitude douloureuse et prit congé de ses amis , qui firent allumer un grand feu dans toutes lés chambres.
Cependant, vêtue d'une mante épaisse , elle se glissa hors de la maison , côtoya la terrasse , et arriva tout émue sur le pont , à l'extrémité duquel une ombre se promenait lentement.
— Vous enfin, Apolline ! s'écria Marcellin.
— Toujours fidèle à ma parole , Monsieui*.
518 DEUX TIIAIIISONS.
Mais éloignons-nous d'ici , gagnons la route, j'y ai vu des contre-allées fort couvertes.
— Yenez plutôt vers le grand marais ; une forêt de saules et de trembles arrête le vent , et la mousse y est moins humide.
Ils pénétrèrent dans une vaste éclaircie d'un plan ovale encadrée de peupliers énormes qui, blanchis au sommet par le crépuscule et baignés à leur naissance dans une herbe noire, se dressaient comme des plumes fantastiques au-dessus d'un encrier gigantesque. A mesure que la lune montait dans le ciel , l'ombre de ces arbres séculaires s'allongeait parallèlement sur le gazon , et entre les alternatives sombres, çà et là, un saule, chargé d'excroissances , posait comme un hideux bossu à la chevelure éparse. Sous les arceaux formés par les premières branches des peupliers, apparaissait l'eau nacrée du marais sur lequel uu
DEUX TRAIIISO.NS. 549
rayon de lune éraillait sa ligne lumineuse ; les trembles faisaient leur bruit de foule lointaine, les grenouilles poussaient incessamment leur cri perçant qui monte jusqu'aux étoiles.
— Eh bien ! Monsieur , dit Apolline la première , votre exigence inconcevable a été satisfaite. M. Rovery est parti, vous l'avez sans doute appris?
— Je l'ai vu moi-même, merci, Apolline, maintenant , raisonnons sans colère.
— Je suis venue ici sous l'influence d'une terreur que je ne comprends pas à présent ; je redoutais une querelle entre deux frères.
— C'est vrai , murmura Marcellin.
— Je cédais à la volonté d'un homme qui n'a plus de droits sur moi et qui abuse , ce me semble, d'un passé...
— Pardonnez -moi, Madame, oui, vous avez raison, depuis tantôt je pense comme vous.
320 DEUX THAHISONS.
Philippe fût-il le plus traître des hommes, je n'ai rien à lui dire en face. J'ai tort contre vous, il a raison contre moi.
— N'est-ce pas , Monsieur?
— Seulement , Madame , je trouve qu'il est indigne de votre âme si belle d'apporter ainsi vous-même le remords au coupable. Philippe, en vous épousant, va rentrer dans la famille; certes , jamais femme plus vénérable n'aura été présentée au monde , car s'il y avait tache sur votre existence, c'est à moi qu'on doit imputer cela; un mois de patience , et vous pouviez m'accorder l'honneur de porter mon nom. mais quels liens voulez-vous que j'établisse désormais entre vous et moi , entre vous et... la sœur de Philippe? Pour moi, vous êtes un reproche vivant; pour elle, une insulte... faite par son frère. Quel parti me reste-t-il donc à prendre? Vous voir tous les jours avec l'autre .. Ah! je vous connais, au bout de
quinze jours vous répugnerez à me continuer ce supplice... Mes souffrances vous feront pitié.
Apolline tressaillit.
— Cependant, Madame, que votre désir s'accomplisse. Jamais je ne me plaindrai ; je vous rends grâces de m'avoir, par votre prudence, sauvé d'un premier mouvement de colère. J'agissais comme ces enfants cruels qui ont torturé leur passereau et qui hurlent de rage quand la victime les pince. Peut-être eussé-je oublié que M. Rovery est devenu mon frère et que vous êtes devenue libre.
— Je suis bien heureuse, Monsieur, devons voir converti à des sentiments plus vrais. Si je ne vous ai point inquiété dans la route que vous avez choisie, n'avais-je pas droit d'espérer que vous agiriez de même envers moi ?
— Vous avez été bientôt consolée , Madame.
522 DEUX TIlAIIlSOiNS.
• Apolline ne répondit pas.
— J'avais encore une crainte , et je l'ai toujours ; quand vous entrerez dans notre maison et que vous serez assise à la table de famille, oh! comme la destinée se joue des hommes! vous jouirez d'un triomphe bien doux. Comparant ma vie passée avec ma vie présente , vous me direz h chaque geste , à chaque regard : le malheureux! qu'a-t-il gagné? Tant de peine qu'il a prises , qu'il a causé/CS, ont abouti à cela! Et vous serez vengée de moi à toute minute... Certes, voilà un châtiment... Eh bien! permettez-moi de le dire bien bas, bien humblement, avec un cœur bien déchiré : ce qui me rend doux et calme en ce moment malgré l'appréhension des maux qui m'attendent, c'est l'idée que je vous verrai encore, que je reprendrai l'habitude de vous parler , de frôler votre main , votre robe,
et que, malgré vous, malgré moi-même, Apolline , je vous nommerai ma sœur.
Il prononça ces derniers mots d'une voix si rauque, si entrecoupée, que l'on devinait un sanglot étouffé entre chaque syllabe.
— Vous l'avez voulu, dit Apolline en faisant un violent effort pour articuler... Mais, repritelle après avoir porté son mouchoir à ses lèvres avec cette toux grave, particulière aux femmes qui pleurent souvent, n'avez-vous pas dit que l'aspect de votre ménage serait un triomphe pour moi ? Est-ce que vous ne trouvez pas là-bas ce que vous comptiez y trouver? Les apparences vous^uraient-elles déçu ?
Marcellin ne répondit qu'en hochant la tête.
— Souvent, continua la jeune femme d'un ton affectueux, les caractères ne se fondent qu'après plusieurs annéesj, Les commence*
524 DEi'X TRAHISONS.
ments d'une union sont des luttes ; avec de la raison et de... l'amour, il est rare qu'on ne triomphe pas.
Un poids douloureux oppressait la poitrine de Marcellin; il s'agitait comme pourchasser de lui-même ce flot amer. Il souffrait tellement, qu'Apolline arrêta sur lui un regard plein de tendre compassion.
— Je nesuis pas heureux, dit-il enfin en suffoquant. Mon orgueil cède à ma misère. Je ne sais pas ce que m'a montré le fantôme que j'ai suivi, mais ce n'était pas ce que j'ai. J'étais las de tout, Madame, j'ai horreur de tout aujourd'hui. Comme les rêves charmants qui s'en vont le matin, je vois hors de ma portée la vie que j'ai dédaigné de suivre. L'aboiement lointain de mon chien frappe toujours mon oreille ; tout bruit me fait tressaillir comme celui de la rame tombant dans notre bateau. Le
soir, à une fenêtre de ma chambre, je cherche la fenêtre doucement éclairée qui me faisait face, et puis, si une porte s'ouvre, je vous vois dans votre parure bien connue; je ne cause plus avec personne, car je ne sais plus me faire comprendre ; autrefois on comprenait mon silence. Voyez comme je suis devenu peu de chose'; je souffre à table d'être placé devant une porte qu'on ouvre à chaque instant ; c'est la seule, mais on ne peut y adosser un vieillard ni une jeune femme. Qu'est-ce cela? Rien. Eh bien ! je souffre. Autrefois, j'avais le mur derrière moi et une belle vue en face : ah I mon Dieu ! un autre a ma place, maintenant. On me fait jouer aux cartes le soir ; quand je suis triste, on me boude, c'est bien naturel ; pourquoi suis-je triste? J'ai voulu tout cela. Mon amie si douce vient de me le reprocher tout à l'heure. On m'a dit : Vous aurez UQ frère, un père. 11 ne faut pas qu'un homme
526 DEUX TIUÏIISONS.
s'en aille tout seul à son tombeau; les liens qu'on peut briser ne maintiennent pas, rattachez - vous à quelque chose. Me voici tout couvert de ces liens, oh! qu'ils me blessent! Et puis, où est le frère? Il m'a trahi. Ce père, c'est ui^ oncle qui a placé sa nièce. — Quand je songe que j'avais tout ! la beauté, l'affection, l'habitude, ces trois bonheurs. Non, je me trompe; ce n'est pas du regret, ce n'est pas de la faiblesse, c'est du besoin. — Quelque chose me manque, quelque chose m'appelle, quelque chose m'attire. Je ne sais pas me défendre ; cette force est irrésistible, elle tient à mon cœur et l'arrache. Quand les étrangers me disent : Votre famille, je pense tout de suite à Saint-Mars, malgré moi, allez, car cette pensée est bien douloureuse. Mais que voulez-vous, ma famille est là, je n'en connais pas d'autre, je me sens tout seul au monde. Ah ! je ne suis pas heureux !
À ces mots, il ne fut pins possible à Marcellin de comprimer sa douleur ; un bruyant sanglot lui déchira la gorge, et des larmes brûlantes jaillirent de ses yeux.
Apolline, incapable de faire un pas, appuya sa main sur son cœur bondissant.
— Je vous fais pitié, continua Marcellin. Voyez-vous ce que ce sera là-bas quand du faîte de votre bonheur vous me contemplerez m'agitant au fond de l'abîme où j'ai roulé seul!
— Mon bonheur ! s'écria-t-elle en relevant son visage sillonné de pleurs, mon bonheur ! Vous y croyez donc, Marcellin ?
— Vous me l'avez dit, vous le prouvez, ce me semble, vous qui aimez.
— Avais-je ce front pâle, ces yeux noyés, quand nous sommes venus à Saint-Mars, il y a sept ans, et que je vous ai dit : Je suis bien heureuse ?
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— Cependant vous l'épousez, ce misérable Philippe, le démon qui nous a perdus tous deux!
Apolline leva sa main droite vers le ciel.
— Marcellin, je ne l'épouserai pas, puisque cela vous afflige.
Marcellin, écrasé par le remords et la reconnaissance, tomba aux genoux de la jeune femme ; car ses paroles renfermaient un sanglant reproche et un pardon généreux.
— Moi qui vous ai tant affligée, Apolline; moi qui mérite votre haine et votre mépris, c'est à moi que vous faites tant de bien : vous oubliez donc mon crime?
— J'ai eu tant de bonheur près de vous.
— Mais, je vous en conjure, soyez franche, est-ce un pénible sacrifice que vous me faites? aimez- vous M. Rovery?
Apolline jeta sur Marcelliii un indéfinissable regard, mais elle se tut.
— C'est que... continua-t-il timidement, sans le hasard providentiel qui nous rassemble, vous lui apparteniez bientôt.
— Ce n'est pas de ce moment que je romps cette union, Marcellin.
— Cependant, sans mon instante prière...
— M. Rovery est parti pour aller vous trouver et demander votre consentement, duquel, lui ai-je dit, le mien dépend absolument. Il y fût allé de même si je ne vous eusse pas rencontré ici.
— Oh! s'écria Marcellin, transporté de joie et pleurant d'amour, vous m'aimez encore, n'est-ce pas? Allons, mon amie d'autrefois, mon Apolline adorée, puisque Dieu, qui est si bon, n'a pas éteint la mémoire en votre cœur, puisqu'il «ou» réunit après tant de
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malheurs, ne défaites pas son ouvrage. J'ai commis un crime envers vous, je l'expierais par tous les supplices. Je vous retrouve, je ne vous perdrai plus. Il y a des gens qui , le jour oii ils doutent, changent de chemin et s'égarent et se plaignent amèrement; moi, je bénis mes souffrances, elles m'ont appris ce que vous êtes pour moi.
— Et si je ne vous aime plus? répondit Apolline d'une voix éteinte.
Marcellin recula d'un pas en tremblant.
— Je retournerai à mon malheur, emportant au moins votre pardon.
Apolline serra tendrement la main de Marcellin dans les siennes; une émotion mortelle gagnait son cœur, et cependant elle sentait renaître cette vigueur de résolution qui sauve les hommes en danger de mort.
DEUX TIUHISONS. 531
— Vous m'aimez donc toujours, vous? ditelle.
— Devant le ciel qui éclaire vos larmes, je jure que le jour de notre séparation je vous adorais comme en ce moment.
— Ne redites pas cela, mon ami, ou je vais mourir, murmura-t-elle si bas qu'il ne l'entendit point.
— Une longue vie nous attend peut-être; à peine quelques mois en ont été distraits. Seuls, libres, enfuyons-nous avec notre proie. Tu ne peux douter de moi , n'est-ce pas? Qu'exiges-tu pour caution? Veux-tu que sur un mot, sur un signe, je meure à cette place? Apolline , nous transporterons Saint-Mars dans un coin ignoré de la terre.
— Bon Dieu! pensait la jeune femme, égarée, délirante, je n'ai jamais aimé au monde que cet homme ; il me parle d'un avenir heureux, il m'aime, il est à mes pieds. Que me
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fait sa trahison passée, puisqu'il revient à moi? Il s'est engagé, mais ne m'appartenait-il pas avant? Les autres pleureront. Ah! j'ai bien pleuré, moi! est-ce que je connais quelqu'un quand il s'agit de mon bonheur?
Déjà elle joignait les mains et ouvrait toute son âme à ce torrent de joie.
— Dites un mot, reprit Marcellin, car vous hésitez ; je vous sacrifie l'espoir de cette fortune, qui m'a une fois éloigné de vous ; la femme à qui l'on m'a enchaîne, je l'abandonne
Apolline s'arrêta au son de cette parole.
— J'oubliais ! . . . pensa-t-elle avec angoisses. Mon bonheur ne m'appartient pas. Oh ! mon Dieu ! accordez-moi de la résignation ; faites que j'exécute l'idée que vous m'avez en-
voyée; car, je le sens, la vie est perdue pour moi,
— Mais cette femme ne vous a pas fait de mal, réjjondit-elle, et vous allez briser son cœur. Songez-y, ce sera une mauvaise action... Vous me mépriseriez plus tard si j'acceptais.
Marcellin cacha son front dans ses mains.
— Vous le voyez, mon ami, on n'est pas libre comme on le pense.
— Je le deviendrai .
— Ce dont on se défait n'enchaîne pas. De quelle liberté parlez-vous? J'en sais une que nous n'obtiendrons ni l'un ni l'autre.
— De grâce, soyez courageuse pour moi, Apolline ; tombé dans l'avilissement par une première faute, je suis entraîné vers une autre : ne me repoussez pas... Vous n'êtes pas responsable, vous ; laissez-moi manquer deux
fois (l'honneur, je vous en supplie, notre bonheur m'absoudra devant Dieu, et, comme un lâche, je fuirai les hommes.
— Merci, Marcellin, de cette générosité. Vous ne cherchez pas d'excuse ; je vois que vous aimez avec un noble cœur. Mais écoutez-moi... Si plus tard j'allais vous voir triste, pensif, si j'allais croire que vous regrettez ! . . .
— Apolline, si vous ne m'accordez pas ce que je demande, n'espérez pas pour cela me rendre meilleur. Je quitterai ma nouvelle famille, je quitterai la vie pour me fuir moimême ; me chasserez-vous quand je m'agenouillerai à votre pote?... Non, car je vois que vous m'aimez toujours. Pas de grandeur d'âme, c'est un traître, un homme sans cœur qui vous en supplie. Vivons pour nous, ou ne vivons pas !
Madame de Limiers , effrayée de sou déses-
poir, ne chercha plus h combattre cette furieuse éruplion. Marcellin , dont elle connaissait la violence, n'eût pas reculé en ce moment devant un sacrilège.
— Je ne refuse pas , ami , dit-elle de sa voix touchante , j'accepte même l'aveu de votre amour. J'ai trop pleuré votre absence , pour faire désormais de la grandeur d'âme comme vous dites. Mais ne précipitons rien. La plaie saigne encore. Je n'ai peut-être plus pour vous tout l'amour que j'avais autrefois, que je retrouverai sans doute , et dont j'ai besoin pour accomplir ce que vous proposez. La ruine de ma confiance aveugle a entraîné quelque peu celle de mon affection. Rendez-moi cette confiance par votre abnégation pour le présent, par votre constance dans l'avenir.
Marcellin frémit d'impatience.
— Vous le voyez, ami, un feu nouveau vous dévore; vous êtes capable pour moi aujourd'hui de tout ce que vous avez fait naguère contre moi... De la raison, Marcellin , delà raison. Soumettez-vous à une épreuve... Tenez, elle me coûte autant qu'à vous, dit-elle en lui tendant la main , qu'il couvrit d'ardents baisers.
— Quelle épreuve? voyons, parlez, ange de bonté.
— Vous sacrifierez donc encore quelqu*un à votre instabilité ! Vous ne savez pas ce qu'on souffre ! vous ne savez pas ce que fait de nous la vengeance! Mais ne parlons plus de ces malheurs affreux qui sont loin de nous. Vous m'aimez, n'est-ce pas? redites-le.
— Plus que jamais , et je vous aimerai toujours. Je ne puis être autrement.
— J'en suis sûre, mon ami. Alors, vous m'aimerez encore dans un an.
DEUX TUAHISOP^S. $57
— Un an !
— C'est ma condition , c'est votre châtiment. Je demande un an pour être convainc ue de votre amour.
— Un an !.. . Cependant je vous verrai .
— Vous ne me verrez pas. Je partirai demain avec M. et madame de B. . . pour l'Orient.
— Apolline, vous me trompez! Apolline vous n'avez pas renoncé aux projets de Philippe.
— Devant Dieu , Marcellin , et par l'âme de ma mère, je vous jure que je ne re verrai jamais volontairement M. Rovery j que je ne l'épouserai pas , que je ne partirai pas avec lui , que je ne l'aime pas , et qu'avant peu il aura un congé bien formel , s'il ne l'a déjà .
— Allons , vous venez encore de me consoler. Vous m'attendrez fidèlement, surtout?
— Je ne serai jamais à personne eu ce monde, qu'à TOUS , mon cher amour.
i. as
— Dans un an ! oh ! que c'est long !
'— Oui , Marcellin , cela ne finit jamais. Voyons , à présent que vous êtes bien sûr de moi , vous allez me faire un serment à votre tour.
— Exigez, je consens à tout.
— 'Pas de querelle avec votre beau-frère , pas d'allusions à notre engagement; qu'il ignore toujours...
— Je vous le promets sur l'honneur. Oh! mon bonheur y est trop intéressé !
— Et vous me promettez aussi de partir sur l'heure et de ne pas faire de démarche à mon sujet avant un an?
— Oui , mon amie , je vous en donne ma parole. Vous allez voir TOrient, êtes-vous heureuse !
— Bien heureuse ! votre souvenir ne me quittera pas. Hélas ! on dirait que le jour vient déjh : l'eau bleuit , les peupliers se dessinent
DEVX TRAHISONS. 559
plus noirs à l'horizon. J'ai froid, ce me semble. -— Ah ! ce pays est abominable ; je souffre de vous y voir.
— Il est bien beau , ce pays , mon ami , ditelle en regardant avec mélancolie autour d'elle.
— Mais on y meurt, partons vite.
Apolline serra doucement les doigts de Mar^ cellin sur son cœur.
— . A quelle heure partez-vous , mon Marcellin ?
— Tout de suite après vous avoir quittée ; je ne veux pas qu'une seule parole succède ici aux vôtres, je ne veux pas que le jour efface ce beau tableau de nuit qui vivra éternellement dans mon souvenir.
— C'est cela, partez, oui, partez... le froid me pénètre.
— Adieu donc. Recevrai-je de vos nouvelles , au moins , Apol ine chérie ?
— Cela serait difficile et détruirait rcfficacité de mon épreuve. Dans un an , Marcellin , je vous préviendrai. C'est moi qui ferai le plan tout entier.
Il lui prit la main et approcha ses lèvres du front si blanc qu'elle lui présentait.
— Me voici réconcilié avec la vie, g'ér cpia-t-il.
— Allons , ami , adieu.
— Adieu !
— Apolline fît trois pas et revint brusquement vers le jeune homme immobile.
— Marcellin, dit-elle avec un accent ineffable, nous nous sommes mal embrassés !
Et posant ses mains amaigries sur les épaules de Marcellin, elle appliqua sa bouche brûlante sur des lèvres qui cherchaient les siennes, puis, rouvrant ses yeux éteints :
— Maintenant, adieu, mon Mavcellin, adieu.
Et elle disparut derrière les peupliers en se disant : Si j'ai eu du courage devant lui, j'espère en avoir en son absence.
Marcellin lui tendit les bras comme à une ombre, et quand il ne la vit plus, il pleura.