EN RETOURNANT
Nous faisons nos adieux à la famille Larue, et nous trouvons au rivage trois canots d'écorce qui nous attendent,
Nous voilà de nouveau sur la Rivière-Croche, mais aujourd'hui nous descendons le courant, ça va deux fois moins mal. M. J. B. Boucher gouverne l'un des canots, tandis qu'un petit garçon conduit son cheval par le sentier dont nous avons déjà parlé. Nous descendons la rivière Croche en assez peu de temps, et puis, sans arrêter, nous nous élançons sur les flots du Saint-Maurice. Nous entendons bientôt les mugissements de la chute, mais nous sommes à une assez bonne distance pour qu'il n'y ait pas de danger. Cela nous rappelle, cependant, que dans le temps des crues un cheval a sauté les trois cascades, et s’est rendu en bas avec sa pleine connaissance et sans une égratignure, Lord Byron, pour se rendre célèbre, essaya de traverser le Bosphore à la nage ; notre cheval à fait une action incomparablement plus éclatante, il est donc raisonnable de léguer son nom à la postérité. Eh bien ! il s'appelait d'abord C4arly, mais après son mirobolant exploit, on l’appela simplement “ La Tuque.” Sur ses vieux jours il perdit ses dents, sans perdre sa force extraordinaire ; comme il ne pouvait plus manger, son propriétaire résolut de le fusiller, pour lui rendre service. Mais avant d'en venir là, on fit une gageure sin-
ulière : on gagea que ce cheval rendu monterait ouze quarts de farine dans une côte appel£e la côte à
Blondin. “ La Tuque ” monta bravement cette charge monstre, puis il périt au champ d'honneur.
Pendant que nous pensons à ces choses, de joyeuses détonations reténtissent, et nous abordôns à deux heurés et quarante minutes; plusieurs personnes sont sur le rivage pour nous récevoir. Madame Lacroix nous a préparé un bon goûter auquel nous faisons honneur,
Madame Lacroix est une métisse, née et élevée à Montachingue ; elle a nom Marguerite Walker. Par son teint et ses traits on voit tout de suite qu’elle a du sang sauvage, mais elle est ‘de haute stature, et elle a toutes les bonnes manières de nos compatriotes.
Après le goûter, Monseigneur bénit Madame Lacroix et toute sa famille, et nous faisons de nouveau ce trajet d'un mille, que nous avons déjà fait en pleine nuit. Ce n'est aujourd’hui pour nous qu'un exercice salutaire. Dans tout cet espace, il n’y a plus de grands arbres, et certains morceaux de terrains sont complètement défrichés. On dirait vraiment que la nature a préparé ces lieux pour en faire l'emplacement d'une ville, et d'une très belle ville. Est-ce que l'inse canadienne pourra, plus tard, opérer cette merveille ?
Monseigneur arrête faire une visite à M. McGregor, premier contremaître de M. Ross. J’entre d’abord avec Sa Grandeur, mais comme je ne suis pas décidé à déployer la profonde connaissance que j'ai de la langue anglaise, je profite de l'entrée d’un certain nombre d’autres personnes pour m'esquiveret courir chez M. Bourassa. Nous sommes toujours mieux chez les nôtres.
Bientôt Monseigneur vient à son tour chez M.
Bourassa, et après quelques minutes d'entretien, nous partons pour la Rivière-aux-Rats.
Nous sommes en barge, et nous avons trois rameurs qu'on noü$ donne comme les meilleurs du Saint- Maurice. Ce n’est pas peu dire. M. Honoré Thibault, accompagné de son épouse, nous suit en canot d'écorce. jrs ?
Nous voici au lac à Quinn, mais nous ne ferons pas la pêche aujourd'hui. Nous allons atterrir sur une pointe sablonneuse, de l’autre côté de la rivière.
Je marchais seul sur le sable pour me dégourdir, quand il me prit fantaisie de monter sur la côte. Me voici donc grimpant des pieds et des mains, m'accrochant aux arbustes, et enfin arrivant au sommet. Je pensais bien me trouver seul en cet endroit, mais à ma grande surprise, il y avait déjà quatre ou cinq de mes compagnons qui y étaient rendus. Nous avions sous les yeux une grande plaine littéralement couverte de bluets. Disons pour les étrangers qui pourraient nous lire, que les Canadiens dbbclent bluets non pas la Centaurée des blés, mais l’Æedyotis cær:.lea avec ses baies d’un bleu foncé fort recherchées dans notre pays. Nous en emportons à brassée.
Nous repartons et nous considérons encore avec surprise toutes ces hautes montagnes qui s'échelonnent des deux côtés de la rivière.
En haut du rapide Croche, Monsieur Prince nous raconte une anecdote dont je veux vous faire part ; nous ne sommes pas très pressés, et puis il m'a semblé que vous désiriez un petit récit, renfermant quelque chose de merveilleux.
Plusieurs habitants de Saint-Maurice travaillaient à la coupe du bois dans la forêt que nous avons à notre droite, et à mesure que les bûches étaient coupées, ils les amenaient sur le bord de la montagne, à l'endroit le plus escarpé. Ils trouvaient là, en effet, un lançoir préparé par la nature, et au printemps ils n'auraient qu'à pousser les bûches pour les voir rouler dans le fleuve.
Un nommé Alexis Marcotte était occupé à transporter ainsi le bois préparé par les bûcherons ; comme il allait tourner sa voiture auprès de l’escarpement, elle commença tout à coup à glisser, et alors, en un clin d'œil, homme, cheval et traîneau furent emportés dans Jabîme.
Les compagnons de Marcotte restèrent comme abasourdis ; mais après le premier moment de stupeur
ils se dirent : allons voir ce qu'il est devenu. Le contremaître, qui était un PE es les avertit de prendre leur temps, car votre compagnon, dit il, est certainement mort, et vous n'en trouverez que les débris. Ils descendirent par un ravin qui se trouvait à une certaine distance. Arrivés au pied de la montagne, ils aperçurent un homme qui semblait occupé à se préparer un chemin à travers la neige : c'était Marcotte qui gagnait le ravin pour retourner à son ouvrage.— Mais tu ne t'es donc pas fait mal —-Non, répondit-il tranquillement, tout en marchant vers le ravin. Et le cheval s'avançait aussi, et paraissait n'avoir aucun mal. Or ils étaient tombés d’une montagne qui a plusieurs centaines de pieds de hauteur. Faites-vous montrer cette montagne, amis lecteurs, et vous trouverez comme nous qu'il y a dans cette protection quelque chose de merveilleux. Pour conserver le souvenir d’un fait aussi étrange, quelques personnes se sont plu à nommer l'endroit où il s'est passé /e saut de Marcotte.
Nous sommes à la Rivière-aux-Rats à huit heures et dix minutes. Il nous fait plaisir de retrouver l’excellente famille Desilets, ce sont de nos amis maintenant.
Après le repos d’une bonne nuit, nous nous rendons à la chapelle. Monseigneur dit la première messe et M. Princela seconde. onseigneur voyant l'heure trop avancée, nous condamne, M. Gravel et moi, à ne pas dire la messe ce matin-là. j'étais contrarié, je l’avoue, Mais, sur ces entrefaites, M. Gravel arrive et dit qu'il veut faire communier M. ]. B. Hennesse. Je suis donc forcé de dire la messe, car il faut consacrer une hostie pour ce vieillard. C’est une nécessité bien douce pour moi.
Nous partons à 9 heures, dans ce chaland de M. Grandmont qui nous a menés si heureusement à la Tuaue. Madame Peletier et ses deux beaux petits garçons reviennent à la Grande-Anse, Madame H. Desilets nous accompagne aussi jusqu'à la Grande- Anse. On chante, on lit, on cause. Un grand aigle se montre quelque temps, et se replonge dans la forêt.
Mais tandis que nos amis s'amusent si bien, voulez-vous que nous vous donnions une idée générale des territoires. du Saint-Maurice, que nous connaissons maintenant ? Promettez-moi seulement de ne pas dormir pendant que je vous parlerai.
Le Saint-Maurice est un fleuve très puissant, qui coule à travers une masse dé montagnés. Ces montagnes re sont pas des plus hautes, car un ärpenteur qui à pris des mesures lui-même, nous assure qu'il n'y en a pas qui dépassent mille pieds, mais elles n'ont jamais rien de monotone. Tantôt ellés sont abruptes et baignent leur pied dans le fleuve, tantôt elles sont à pente douce et couverte d’une belle végétation. Ici ellés prennent la forme d’un demi-cercle, là’ elles ont l'apparence d’un mamelon. Les incendies ont mis à nu les roches de plusieurs pics, d'autres sont couverts de grands arbres. Quelques montagnes sont couvertes de troncs noircis et dépouillés, quelques autres prennent une apparence de jeunesse sous la nouvelle végétation qui les recouvre.
Des rivières assez considérables et des criques nombreuses coupent ces montagnes, et ajoutent encore à la variété du panorama.
Mais vous vous écriez : Parlez-nous des habitations ; vous ne parlez que de montagnes ! Les terres, où donc les placez-vous ?—Eh bien ! voici : De temps en temps les montagnes s’éloignent du Saint-Maurice, en laissant une bande de terre de 15, 20, 30 arpents, ou un peu plus ; c’est sur ces terrains d’alluvion que sont les habitations actuelles. Quelquefois il n'y a de place que pour un seul habitant, qui se trouve séparé de ses voisins par de hautes montagnes. D'autres fois il y a place pour deux ou trois ; pius rarement, une dizaine d'habitants ont pu se mettre ensemble au pied d’un rocher plus indulgent. Ajoutons, pour être bien véridiqué, que le groupe de la paroisse des Piles est plus considérable. La seulé' voie de communication dé tous ces cultivateurs, c’est le Saint-Maurice.
Parfois, à la hauteur des rochers qui bordent la rivière, on trouve de belles terres, bien fertiles et bien
planes, mais ces terres sont peu nombreuses relativement à la grandeur du territoire, et la colonisation ne s'est pas encore aventurée jusque là. Voilà le Saint- Maurice tel que nous l'avons trouvé.
“ S'imaginer, dit un auteur de nos amis, qu'il y a ‘“ moyen de créer dans le territoire du Saint-Maurice ‘“ une série d'établissements agricoles du genre des an- “ ciennes paroisses qui bordent le fleuve (Saint Lau- ‘ rent), serait une pure utopie. Les endroits coloni- “ sables qu'il possède, n'offrent ni l'étendue, ni les fa- ‘“ cilités des terrains unis de la plaine ; ils se trouvent “ disséminés par-ci par-là à travers les chaînes de “ montagnes, les lacs et les rivières et souvent à d'as- “ sez grandes distances.” Voilà qui s'accorde bien avec ce que nous venons de vous dire,
Cependant l'auteur que nous citons voit un bel avenir pour les territoires du Saint-Maurice dans le développement de l'industrie, et il pense que l’industrie s'y développera quand nous aurons des moyens de communications faciles. L'agriculture toute seule n'y peut rien faire de bien important, mais si l’industrie vient s'unir à l’agriculture, ces deux forces vives pourront produire des merveilles.
‘ Du moment, continue-t-il, que, laissant les vallées “ généralement étroites des rivières, vous atteignez le “ sommet des élévations que d’en bas vous aviez pris ‘“ pour des montagnes d’une certaine hauteur, vous “avez devant vous de vastes plateaux offrant un sol ‘“ uni, richement boisé et sans autre accident que les ‘“ tranchées formées de distance en distance par des . “pièces d’eau enchâssées de verdure. Il y a bien ça et ‘“ 1à quelques cimes qui émergent de ces vastes plaines, “ mais non pas en nombre suffisant pour justifier l’idée “ qu'on aurait pu d’abord se former du caractère mon- ‘“tagneux du pays. Cette immense contrée coupée ‘en tout sens de rivières et de lacs magnifiques, pos: “ sédant les plus riches pouvoirs d'eau du monde, “ couverte de forêts de pin, d’épinette, de liards alter- “ nant avec de riches zones de bois francs, offrant en “ quantité illimitée le minérai de fer de la meilleure “ qualité, sans compter les carrières de marbre, de gra-
is
“ nit et d'ardoise, n'attend que le travail intelligent de “ l'industriel et du colon aidé de moyens faciles de “ communications, pour devenir l'une des florissantes “ parties du Canada. (La vallée du St-M aurice, p. 3.)
Oui, c’est dans l'exploitation de ces grandes forêts que nous voyons s'étendre à perte de vue, c’est dans l'exploitation aussi des minérais précieux que renferment ces montagnes si nombreuses et si hardies quese trouve l'avenir de notre Saint-Maurice. Et de peur qu'on ne voie en tout ceci que des paroles en l'air, nous désignerons spécialement certaines sources de richesses : 1°. À la montagne de l’Oiseau vous trouverez le minérai de fer en quantité immense, et ce minérai est de qualité supérieure. 2°, Vis-à-vis l’île aux Noix, sur la rive droite de la rivière, vous trouverez deux montagnes de marbre blanc ; la première est du marbre le plus pur qu'il y ait en Amérique, la seconde est d’un marbre veiné, un peu moins riche que le premier., Sur cette dernière montagne il y a aussi de la plombagine. 3°. On connait depuis deux siècles les belles peintures de la rivière Vermillon, elles s'offrent à qui veut les prendre, et personne cependant ne va s'en emparer. Pas de moyens de transport, voyezvous |
Nous mentionnons ces trois exploitations entre bien d’autres que l'on pourrait faire. Et combien de richesses ne découvrirait-on pas en étudiant de plus près les montagnes du Saint-Maurice !
Donnez-nous donc des communications faciles, et demain l’industrie fera peut-être surgir au pied de ces montagnes des villages florissants.
Pendant que nous causions ensemble, le chaland a franchi un espace considérable, et notis sommes arrivés au poste de la Grande-Anse. Nous nous reposons quelques instants ici, et nous goûtons aux bons gâteaux et aux excellentes confitures de Madame Pelletier. Cela n'était pas dans notre programme, car le dîner nous est nréparé chez M. Vaugeois mais il est midi, et le voyage aiguise l'appétit. Nous adressons des remercîments bien mérités et des souhaits bien sin-
Et
cères à la famille Pelletier, puis nous continuons notre voyage.
Les choses humaines ont presque toujours leur mauvais côté. Ce chaland où nous s5mmes si bien a un grand défaut dans la circonstance, il ne va pas assez vite. Quand donc nous sommes arrivés chez M. Grandmont, nous le remercions du grand service qu'il nous a rendu, mais nous exprimons le désir de voyager maïintenant en barge, afin de gagner un peu de temps. On prépare en effet une nouvelle embar:ation, et à trois heures nous étions chez M. Vaugeois. J.2 dîner était prêt depuis midi, et on commençait à croire que nous ne viendrions pas. On n'a rien perdu pour attendre, car les appétits sont féroces.
Mon cher lecteur, souvenez-vous que c'est ici la famille affligée dont nous avons parlé dans notre article sur la Matawin. N'ajoutons rien à ce que nous avons dit, car ce sujet réveille des souvenirs trop douloureux.
Dès que notre équipage a pris le ‘liner nous nous mettons en route, car nous sommes déjà bien en retard.
Un joli petit garçon vient nous présenter une pla-. tée de bluets d’une beauté et d'une grosseur extraordinaires ; nous approchons du bord pour les recevoir et donner une petite récompense, et puis nous filons à toute vitesse.
Nous reconraissons la fontaine du Genou : Nestor Desilets soulève le grand chapeau de paille garni de mousseline qu'il portait dans le voyage, et salue c°t endroit remarquable pour lui.
Nous descendons le rapide Manigonse par l’endroit le plus facile, nous sommes si sages ! Ceux qui aiment le pittoresque descendent par quelqu’endroit où l'eau est plus tourmentée, mais ils sont exposés à voir les vagues sauter dans leur embarcation.
En passant à l'endroit où périt M. Théodore Olscamp, nous nous découvrons et nous chantons le psaume De profundis, que Monseigneur entonne d’une: voix grave et émue.
sis
En arrivant chez M. Louis Vaugeois, la plupart de nos compagnons, Monseigneur en tête, descendent sur la grève et coupent la pointe en s'avançant à pied. Nous ne restons que trois dans la barge, et pour éviter de faire un très long détour, nous longeons la côte mais avec beaucoup de difficultés, car il y a bien peu d’eau.
Comme nous approchons du rivage, un coup de canon retentit ; oui, un canon est rendu sur le Saint- Maurice ! Les montagnes, en cet endroit, forment presque une circonférence ; l'écho forme aussi un cercle de son autour de nous ; rarement nous avons entendu quelque chose d'aussi beau et d'aussi terrible à la fois.
Les habitants de la mission de Saint-Joseph dela rivière Mékinac nous attendent chez M. Vaugeois. Ils ont préparé un chaland pour la circonstance. Nous leur pressons la main, nous saluons aussi la famille Vaugeois, et sans plus de cérémonie nous partons. I] faut bien se hâter : il est six heures du soir, et nous avons trois lieues à faire sur une rivière à peine navigable,
A St Joseph de la Mékinac
Notre chaland s’ébranle, et un vigoureux coup de canon va dire au loln que l’évêque des Trois-Rivières part en ce moment, pour faire sa première visite dans la mission de St-Joseph. Six hommes robustes poussent le chaland avec leurs longues perches ; un septième est au gouvernail. Nous reconnaissons plusieurs des hommes qui nous ont conduits sur le Saint-Maurice ; reposons-nous sur la force et le courage de ces braves.
Les passagers sont fort à l'aise, mais quelle navigation pénible pour ceux qui poussent le chaland ! A chaque instant nous touchons aux pierres qui sont répandues partout dans le lit de la rivière, et il faut toute la force de ces hommes du Saint-Maurice pour nous faire passer outre.
Il vient des moments où le chaland s'échoue complètement ; il semble alors que nous ne pouvons aller plus loin, et vous auriez dit, vous aussi bien que moi : retournons sur nos pas, il est impossible de remonter la rivière Mékinac, la nuit, avec une pareille embarcation et une pareille charge. Eh bien ! savez-vous ce que font nos hommes ? Les quatre qui sont aux coins du chaland sautent dans la rivière, ils poussent le chaland, ils le soulèvent au besoin, et lui font franchir l'obstacle.
Il y a de grosses pierres qui obstruent le passage, mais à côté de ces pierres l’eau est assez profonde, les hommes en ont jusqu'a la ceinture et parfois même jusque sous les bras. N'importe ! ils n'ont pas un mo-
ms DE
ment de faiblesse ou d'irrésolution. Quand l'obstacle est franchi, ils s'élancent sur le chaland avec leurs habits trempés. Or, à mesure que la nuit s'avance, il s'élève un vent glacé des plus désagréables ; nous qui sommes bien vêtus et toujours sur un plancher sec, nous sommes grelottants. Nous trouvons donc la conduite de ces hommes admirable, en considérant surtout que plusieurs ont déjà reçu la visite chez eux, et ne se trouvent ici que par complaisance et par esprit de foi,
Non seulement la navigation est difficile, mais encore il faut faire des sinuosités qui rappellent bien celles de la rivière Croche. A un endroit surtout, on arrive sur un rocher qui s'élève en dos d'âne, on fait un détour considérable, puis on revient à un demi-arpent du point d’où l’on est parti.
Il y a peu de chant pendant ce voyage : le travail immense que s'imposent nos hommes nous ôte l'envie de chanter.
Nous avions au-dessus de nos têtes un beau ciel étoilé, et Monseigneur s’occupa longtemps à montrer à notre aimable servant de messe les constellations les plus intéressantes.
Nous arrivons au rapide Blanc, ainsi nommé à cause de la mousse blanche que forment les eaux en s’y brisant sur les pierres. Ici, nous devrons faire un trajet en voiture ou à pied.
La lumière d’un fanal brille sur la rive : nous abordons, et nous reconnaissons, au milieu de plusieurs autres, M. Adolphe Landry, le jeune ecclésiastique que nous avons dejà rencontré à Saint-Roch de la Mékinac. Une grande voiture, entourée de feuillages, nous attend. Monseigneur, M. Prince, M. Gravel et moi y prenons place ; les autres font le trajet à pied.
En haut du rapide, une barge reçoit Monseigneur et M. Prince, un canot d'écorce porte M. Gravel et votre humble serviteur, et nous voguons sur la rivière mais toujours péniblement.
À mi-chemin, M. Prince qui redoute les mouvements de la petite barge où il est, descend à terre et,
s'unissant aux autres hommes, fait le reste du chemin à pied. M. Gravel suit l'exemple de M. Prince.
Enfin nous arrivons chez M. Joseph Belleville ; c'est le terme de notre voyage. La missicn a coutume de se faire un peu plus loin, chez M. Joseph Gagnon. C'est bien là aussi que devait se faire la visite épiscopale ; les préparatifs étaient déjà commencés, et quelle fête n'était-ce pas pour cet excellent chrétien ! Mais samedi, un vent soudain passa en tourbillonnant, et emporta le toit de sa maison. Dieu a éprouvé son serviteur en le privant d’une grande consolation ; le serviteur s’est soumis sans murmure, il a baisé la main de son maître,
Il fallut alors choisir une autre maison : M. Belleville offrit la sienne et on la transforma en chapelle. ‘On couvrit les murs de branches de sapin, on éleva un autel magnifique et qui restera dans la mission ; on se procura de beaux chandeliers et de beaux tapis, enfin la chapelle fit honneur à ceux qui l'avaient préparée.
Mais savez-vous quelle heure il était quand nous nous trouvâmes réunis chez M, Belleville ? Onze heures et trois quarts de la nuit. La table étant toute mise, nous nous hâtons de manger avant minuit. Nous prenous un instant de récréation et nous essayons de dormir quelques heures. Nous étions six chez M. Belleville, car M. Landry s'était joint à nous.
Je ne sais pas ce qu’il en fut des autres, mais pour ma part je ne dormis pas bien cette nuit-là, j'étais trop grelottant.
A six heures du matin, Monseigneur dit à haute voix : Benedicamus Domino, et il descend le premier du lit. Le vieil évêque était moins brisé que ses jeunes prêtres.
Monsieur Prince dit la première messe ; notre bon petit servant est fatigué du voyage d'hier, il est obligé, à l’évangile, de se faire remplacer par M. Ad. Landry. Monseigneur dit la seconde messe ; je dis la troisième et M. Gravel dit la dernière. Monseigneur chante des cantiques comme dans les autres missions, et il fait seul tous les frais de la prédication.
Il n'y a personne à confirmer, mais nous donnons la communion à 24 personnes.
La mission Saint-Joseph, au recensement de 1886, renfermait 33 âmes, 6 familles, 24 communiants ; aujourd’hui on y compte 10 familles, de sorte qu'il y a une augmentation considérable,
Le premier colon fut Zéphirin Doucet, et Mme Doucet fut la première femme résidante. Le premier enfant qui ait été baptisé à Saint-Joseph est Marie- Anne Philomène Doucet, fille de Louis Doucet et de Rosanna Hamel. La première mission fut donnée par notre compagnon, M. le chanoine Prince, chez M. Joseph Gagnon, le 18 septembre 1885, jour de la fête de S$, Joseph de Cupertino, En conséquence, M. Prince donna à la mission le nom de Saint-Joseph. Messieurs les abbés F. Beaudet er P. H. Marchand assistaient à cette cérémonie.
M. l'abbé Théophile S. de Carufel avait d'abord désigné le lot 23e comme devant recevoir la future chapelle, mais plus tard M. le chanoine Prince choisit à cette fin le lot 18e.
M. Joseph Gagnon voulut absolument nous conduire à l'endroit où sera élevée la chapelle, et c'est avec un grand bonheur que nous nous rendîimes à ses désirs.
Tout en cheminant, nous admirons l'excellente qualité de la terre, les défrichements qui sont déjà faits, et la beauté de la moisson qui couvre les terrains défrichés. Monseigneur prit la peine de mesurer une tige d'avoine, elle avait cinq pieds et demi.
La chapelle sera située dans un endroit 2 zréable, non loin de la rivière et sur le bord d’un joli ruisseau.
M. Joseph Gagnon conserve la hutte où il s’est logé en arrivant à Saint-Joseph : cela rappelle les cellules des anciens solitaires. Franchement, nous admirons ce vieillard qui, jouissant d’une douce aisance à Saint-Mavrice, est parti cependant pour s’enfoncer dans la forêt, à un âge où l’homme a droit de réclamer un légitime repos. Ses parents, ses amis cherchaient à
le détourner de cette entreprise, mais une voix intérieure le sollicitait avec plus de force encore; le ciel a des missions de dévouement pour certaines âmes choisies,
Un jour que les obstacles semblaient se multiplier outre mesure, il se jeta à genoux dans la forêt et dit à S. Joseph: Si ce n’est pas la volonté de Dieu que je m'établisse le long de la Mékinac, je suis prêt à y renoncer; mais si c'est la volonté de Dieu que je me dévoue à cette œuvre, donnez-moi les moyens de vaincre les obstacles que je rencontre. Il se leva réconforté ; il continua son œuvre, et aujourd'hui il a deux belles terres, l’une pour lui-même, l'autre pour le plus jeune de ses fils, car ses autres enfants sont bien établis à Saint-Maurice même. Ces terres ont déjà une grande valeur, et il continue à les défricher avec courage: c'est l'œuvre de ses vieux jours, il y met tout son cœur.
Son rève maintenant, c'est de voir avant de mourir une chapelle s'élever au milieu de cette petite colonie dont il se regarde comme le père, et d’entendre le long de la Mékinac retentir les sons de la cloche sainte, Oh! quand il vous parle de cela, les larmes lui viennent aux yeux.
La paroisse de Saint-Joseph est formée de trois rangs parallèles ; les terres sur ces trois rangs sont excellentes, et la plus grande partie en est absolument plane. Ce sont des terres de belle argile, et la glaise se trouve à quelques pieds sous la terre arable.
Si M.le Dr Trudel, représentant du comté de Champlain, nous fait l'honneur de lire nos humbles notes, c'est à lui que nous nous adressons plus spécialement en ce moment. Il faut un chemin de sortie pour cette colonie intéressante ; il faut la mettre en communication avec les centres commerciaux. Or elle ne peut avoir de communication facile qu'avec la paroisse de Saint-Tite. Il faut dor.c qu’un chemin de colonisation s’établisse entre la paroisse de Saint-Tite et la nouvelle paroisse de Saint-Joseph. Ce chemin aura trois lieues de long, traversera un terrain plan et fertile,
<t ouvrira le deuxième rang de St-Joseph à la colonisation, Ce sera là ur chemin utile s’il en fut jamais, et quand il sera fait, la formatlon d’une paroisse bien organisée sur la rivière Mékinac sera l'affaire de deux ou trois ans. Monsieur le Dr Trudel, n'oubliez donc pas nos amis de Saint-Joseph dans le partage de l'argent de colonisation.
Viendrait-on nous objecter que les paroisses de Sainte-Flore, de Saint-Tite, de Saint-Narcisse veulent avoir leur part de cet argent? Je serais vraiment surpris d’une pareille objection. Quoi! n'est-ce pas en faveur des vieilles paroisses que l'on travaille en ouvrant des chemins dans les terres nouvelles ? Qui donc prendra possession de ces terres, si ce ne sont pas les enfants des vieilles paroisses ? Qu'on ne vienne donc pas poser d’objections puériles, mais qu’on aide de toutes ses forces à ouvrir un large champ à la colonisation, afin que les jeunes gens n’aillent pas s’expatrier, en disant qu'ils ne savent plus où s'établir.
Nous avons vu le terrain de la future église, nous retournons maintenant chez M. Belleville, et ensuite se fera le départ.
La visite pastorale est donc terminée. Elle a été bien courte, mais elle laissera de longs souvenirs à Saint-Joseph.
Comme nous descendons la rivière en plein jour, il nous semble qu'elle n’est plus la même ; le voyage se fait rapidement. Nous comptons neuf jolies maisons le long de la Mékinac.
Nous avons retrouvé notre chaland d’hier au pied du rapide Blanc, mais arrivés chez M. Vaugeois, nous sommes priés de monter dans un autre où nous nous trouverons plus à l’aise. On y pose des talets, car nous allons descendre le Saint-Maurice à la rame. On met le canon sur notre chaland : il faut que les habitants des Piles ouvrent les oreilles à notre arrivée.
Nous descendons fort heureusement et fort gaiment aussi. Mais quand nous sommes vis-à-vis la maison de M. Alfred Maurice, nous voyons venir un
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canot d’écorce vers notre chaland ; c’est M. Maurice lui-même qui le monte. Il aborde et dit à M. le curé Gravel : Je vous prie de venir chez nous, ma femme se meurt. C'est cette femme que Monseigneur a bénie quand nous sommes montés dans le Saint-Maurice. La joie et la tristesse se touchent dans notre pauvre vie ; qui n’a éprouvé cela mille fois ? M. le curé passe dans le canot d’écorce, et nous continuons notre route.
Nous rencontrons un autre canot qui remonte le fleuve, et l’homme qui le conduit nous dit avec humeur : Vous allez assister à un beau spectacle ; les hommes de M. L. sont sur l’île aux Fraises, et je crois bien qu’ils sont à s’égorger, c’est effrayant de ies entendre. C'était un parti de flotteurs qui campait sur cette: île. Sans doute, ils étaient allés chercher de la boisson aux Piles, et la chicane s'était sasuite élevée parmi eux. Pauvres gens si courageux, si admirables d’ailleurs, pourquoi donc permettez-vous que la boisson vienne vous enlever et l'honneur, et la pureté de l’âme, et tout le fruit de vos pénibles travaux ?
Quand nous sommes vis-à-vis l’île aux Fraises, nous entendons retentir une voix; nos rameurs s'arrêtent à l'instant. La voix continue alors : Monseigneur, on vous demande votre benédiction. Nous étions loin, il n’y avait pas moyen de tenir une longue conversation, Monseigneur répondit : Je vais vous bénir, mes enfants, mais à une condition : c’est que vous ne vous saoûlerez pas. Nous crûmes entendre que la voix répondait : C'est bon. Alors Monseigneur leur donna sa bénédiction.
Un coup de canon parti de notre chaland va dire aux habitants des Piles que Monseigneur est proche. Un second coup réveille l'attention de ceux qui auraient été distraits au premier. Il commence à se faire tard. Nous voyons une lumière courir sur la rivière : c’est le gardien des estacades qui se hâte de les ouvrir pour nous livrer le passage.
Les détonations retentissent de toutes parts. Une chaloupe vient audevant de nous, chargée de trois prêtres et de quelques laïques. Ils chantent l'A
PQ
maris slella, le Sub tuum, etc. Ils chantent bien mieux que nous, mais nous avons une bonne excuse à donner; nous sommes enrhumés parceque nous avons trop chanté pendant le voyage. En descendant comme en remontant le Saint-Maurice, nous avons employé le temps à ce plaisant exercice.
Enfir nous abordons. On crie des hourras, on tire dufusil, même quelques maisons sont illuminées. Nous serrons la main d’une foule d'amis et nous gagnons le presbytère.
Oh ! la bonre et belle nuit que celle du retour !