AUX PETITES-PILES
Je dis adieu aux bonnes gens du presbytère. M. le curé vient me reconduire jusqu'au pied de la chute ; j'allais dire jusqu au quai, mais fm y en a pas ; il vient du moins jusqu'au rivage.
Notre esquif, un gentil canot d'écorce, dort tranquillement sur le flanc ; nous l'éveillons : il est prêt à faire bonne route sur les flots.
Je monte dans le vaisseau ; je suis le seul passa-
ger à bord, et l'équipage se compose de M. Basile Maurice, etc.
Voilà un ef cactera qui est venu se mettre sous ma plume je ne sais comment, et qui ne manque pas de peser sur ma conscience, car je n'aime pas à mentir. Il pourrait désigner, en forçant un peu la note, cette mouche du coche de Lafontaine, qui
Pique l’un, pique l’autre, et pense à tout moment Qu’ elle fait aller la” machine...
Va, vient, fait l'empressée. x mais malheureusement, je n'ai pas même vu l'ombre, d'une mouche à mon départ : Maringouins, frapped'abord, mouches noires, moustiques, toute la gent pique- fort était restée dans ses retranchements, car il soufflait un vent du nord qui poussait bien notre pirogue, maïs qui n'était pas du tout favorable aux mouches. Nous n'avons pas même senti la piqûre du 6r#lot, ce liliputien du monde des insectes, Je retire donc
ce malheureux e/ caetera, qui n'a pas sa place dans mon récit,
J'avais reçu mon éducation canotière l'été dernier ; je m'assieds au fin fond de la pirogue, je fais deux parallèles avec mes deux jambes, et je sens moi-même que l’embarcation est sûre. Un coup de pagaie nous lance dans le courant, au milieu des petites vagues courtes et gaies du pied de la chute, et nous voilà partis. Bon voyage, nous crie M. le curé Gravel, et nous filons. Mettez-vous un peu à gauche, me dit mon guide ;—encore un peu ;—bien |
Quelle jouissance de naviguer en pirogue sauvage | Comme nous glissons sans bruit et avec rapidité ! J'éprouve le sentiment que j'éprouvais dans ma jeunesse, quand je glissais avec mon joli traîneau sur les collines couvertes de neige durcie. Glisser sur la croûte, selon l'expression consacrée, je le demande aux petits caradiens, y a-t-ilun plaisir comparable à celui-là ? Oui, ces jouissances du jeune âge sont revenues dans mon âme un peu vieillie, quand M. Maurice poussa son canot d’écorce qui dansait si gentiment sur la lame.
Je ne porte pas de pagaie ; non, non, je suis un écrivain qui voyage pour le plaisir de voyager ; assis donc dans la nacelle, je porte les yeux à gauche et à droite, en avant surtout ; je suis muni d’un calpin et d'un crayon, rien ne m'échappera. Si je parle à mon guide, je ne tourne pas la tête, j'envoie les paroles sur un ton élevé, et je reçois la réponse sans broncher. Mon guide a fait le voyage d'Egypte : il me conte ses impressions sur les paysages les monuments et les mœurs de ce pays, mais les yeux ne jouent aucun rôle dans notre conversation. Si je sens trop de fatigue dans les jambes, je les relève un peu le long de la pirogue, mais avec précaution ; les relever un peu fort, ce serait rendre le canot versant. Dès que je le puis, je les étends bien au fond, et alors mon canotier jouit : la pirogue va si bien !
Je ne puis plus tarder à voûs dire que mon guide m'a fait des compliments sur la manière dont je me tenais dans le canot.
J'ai dit que je ne tournais pas la tête pour regarder en arrière ; mais il faut avouer que j'ai‘fait une exception en partant des Piles. C'est la nécessité qui m'y a contraint, et mon guide ne m'en a pas fait le moindre reproche. J'ai donc regardé en arrière, pour voir quel était l'aspect de la chute. Elle se divise en trois courants, et forme ainsi trois chutes bien distinctes, dont la plus torte se trouve du côté du village. Celle-là forme un remous qui, prenant de l'importance au temps des crues, va ronger le rivage et forme un large bassin de forme circulaire.
La chute des Piles a peu de hauteur ; elle vient même à se niveler pendant la jante des neiges ; et cependant un canot qui y tombe est considéré comme perdu : elle est très mauvaise si elle n'est pas très haute.
A propos de cette chute nous avons en carnet quelques anecdotes dont nous ferons part à nos lecteurs.
C'était en 1833. Les flotteurs faisaient en grande diligence la descente du bois sur le Saint-Maurice. Une brigade s'était rendue, le 10 juillet après-midi, en bas de la pointe à la Madeleine. Trois hommes voulurent alors se donner le plaisir de traverser aux Piles : ils montèrent donc dans un canot d’écorce, etse rendirent heureusement à l'endroit où s'élève aujourd'hui le village. Ces trois hommes répondaient aux noms suivants : Charles Mulaire, Narcisse Vaillant et Elie Perrault ; le premier était de la ville des Trois- Rivières, le second était de Saint-Sulpice, près de Montréal, et le troisième était du Cap-de-la-Madeleine. Vers sept heures du soir, ils voulurent retourner vers leurs compagnons, ils traversaient proche de la chute, et arrivés au milieu du fleuve, ils eurent le malheur de chavirer, Charles Mulaire et Joseph Vaillant essayèrent en vain de saisir le canot, ils furent emportés par un courant irrésistible : l’abîme grondant les reçut et ne .endit que deux cadavres contusionnés.
Elie Perrault était le plus jeune des trois naufragés; il fut sur le point de partager le sort de ses
compagnons, car Mulaire l'avait saisi à une jambe, et avec cette tenacité irréfléchie des hommes qui se noient, il l'emmenait avec lui dans le gouffre. Elie Perreault fit un effort suprême, se dégagea de l'étreinte du mourant, et fut assez heureux pour saisir la pince du canot. Il descendit ainsi dans la chute, et perdit connaissance au milieu des bouillons. Il fut alors jeté par le mouvement des vagues sur le petit rocher dés Piles, et sans se rendre compte de rien, ilse cramponna à une des fentes de ce rocher. Deux sauvages,
ouis Sougraine et Joseph Quatre-Pattes, l'ayant aperçu de loin s’empressèrent d'aller le recueillir. 11 revint très vite à la connaissance et se trouva bien portant, car il n'avait reçu aucune contusion grave. On cite Elie Perrault, (qui est encore plein de vie et demeure aux Trois-Rivières), comme le premier qui ait sauté impunément la redoutable chute des Piles.
Ses deux compaonons furent retrouvés au bout de quelques jours ex transportés aux Trois-Rivières. Narcisse Vaillant fut enterré le 26 juillet, et il ne se trouva pas même un ami pour donner le nom de son père et de sa mère au prêtre qui faisait la sépulture. Charles Mulaire fut enterré le lendemain; une grande foule assistait à son service, car sa mort avait produit une impression très vive dans la population trifluvienne. Il était âgé de 32 ans.
M. Olivier Frigon, de la paroisse de Saint-Maurice, travaillant un jour à un pilier d’estacade, perdit l'équilibre et fut entraîné dans le courant. Personne ne se trouvait en état de le secourir, et sous les yeux de ses compagnons consternés il gagna rapidement vers la chute. On croyait bien que c'en était fait de lui, mais il est bon et sage d'espérer contre tout espoir. Notre bon ouvrier, au moment où il perdit l'équilibre, portait une varlope d'une main et une planche de l'autre, et, selon l'habitude des naufragés, il ne laissa pas échapper ces objets; c'est à cette circonstance
u’il dut son salut. Il passa dans la chute avec la rapidité d’une flèche, mais la planche qu’il portait le protégeait contré le choc des pierres, et on alla le recueillir
sain et sauf dans lé grand remous dont nous avons déjà parlé.
, Mais voici une autre anecdote que nous recommandons à l'attention et à la piété de nos lecteurs. Quelques personnes étaient parties de Saint-Maurice pour aller faire visite à des colons nouvellement établis à Sainte-Flore. Il n’y avait pas encore de curé dans cette paroisse, ni, à plus forte raison, dans la paroisse des Piles. Le dimanche arrivé, nos promeneurs voulurent se donner une petite récréation: Nous allons traverser aux Piles, se dirent-ils entre eux, pour manger des framboises. Ils montèrent dans un canot, et un homme s’emparant du seul aviron qu'il y eût, fit partir la nacelle. On était au milieu de la traversée, lorsqu'un accident vint jeter la consternation dans ce groupe si joyeux : l'aviron se cassa, et il ne resta dans les mains du canotier qu'un petit bout de manche tout à fait inutile. Un cri de terreur s’échappa de toutes les poitrines, et comme on s'aperçut que le canot se dlirigeait déjà vers la chute, tous les passagers se précipitèrent à l’eau. Mais le fleuve fut sans pitié: nacelle et passagers furent engloutis-dans le gouffre.
Il y'eut cependant une exception: Vitaline Duchesny épouse de John Thomelson se voyant au moment de périr, prit son scapulaire et s'adressant à la mère de Dieu : “ Sainte Vierge,” lui dit-elle, “je sais que vous avez fait beaucoup de miracles par votre scapulaire, eh bien! vous allez en faire un pour moi aujourd’hui ; je vous en prie donc, sauvez moi de l’eau en ce moment.” Au lieu de suivre le fil de l’eau, elle fut alors poussée par une main invisible, et se rendit tranquillement au rivage. |
Cette femme est encore vivante, elle rend gloire à la Sainte Vierge, et elle ne manque pas de recommander la dévotion au scapulaire de Notre-Dame du Mont-Carmel.
J'aurais peut-être pu trouver d’autres anecdotes dans la mémoire tenace des vieillards du Saint-Maurice, mais je préfère laisser mes lecteurs sous la bienfaisante impression de celle que je viéns de leur raconter,
Les Piles ont un joli petit nom en algonquin : Kawichetawakachiche, ce qui veut dire portage vaseux ; il parait donc que nos frères algonquins trouvaient rarement le chemin sec lorsqu'ils transnortaient leurs canots en cet endroit.
Dans le remous des Piles la pêche est assez abondante : on y prend du doré, du brochet, de l’anguille, etc. Mais si le poisson ne manque pas, les pêcheurs jeunes et vieux manquent encore moins, comme on peut le comprendre en considérant qne le village est à deux pas d'ici Nous avançons et je remarque à chaqne instant que les montagnes sont moins hautes qu'audessus des Piles : nous marchons vers la plaine, on le voit bien. Une butte de sable parait au milieu de la rivière, ayant sur son sommet plusieurs bûches qui semblent se chauffer au soleil ; cette butte est le résultat du ralentissement des flots, et son peu d'étendue suffirait pour prouver que la chute n'a pas une grande importance.
Mais voyez donc cette île qui s'élève comme un bouquet au milieu des ondes ; c’est l'île de Mme Boyce, ainsi appelée du nom de son premier propriétaire ;.elle appartient aujourd’hui à M. Alexis Leblond. La terre y parait de bonne qualité.
À notre gauche voici l'entrée de la crique des Plaines. Un nommé Beaulieu s’est noyé à la pointe qui avoisine cette crique : on retrouva son corps dans une eau peu profonde et à six pieds du rivage.
Plusieurs îles s'étendent et sourient au beau soleil qui commence à luire : c’est d'abord une autre île de Mme Boyce, puis l’île à Marchand, l'île à Dontigny, etc. Dans ces endroits-ci, les îles portent tout simplement le nom de leurs propriétaires.
Les montagnes disparaissent peu à peu, le terrain est beau, plan, couvert d'arbres de la plus forte venue. Les colons paraîtront, un jour ou l’autre, sur ce rivage qui appelle leur cognée. En attendant, les oiseaux font entendre dans les grands bois le plus délicieux concert, et nous voguons au chant de ces ménestrels des solitudes. Nous voudrions que la pirogue allât plus lente-
ment, il est si doux d'entendre cette musique pure et céleste. Mais bientôt nous apercevons la maison de M. David Dontigny, de Ste-Flore : la colonisation n’est donc pas loin de nous; il nous semblait qu'il en devait être ainsi.
Nous voyons à notre gauche la crique à Sauva- Seau, et auprès de cetts crique une anse assez remarquable, Plus loin, nous apercevons dans la rivière un Ouvrage de main d'homme : cela surprend un peu au milieu d’une nature aussi sauvage. Cet ouvrage est une aile, une espèce de petit bâtardeau, pour empêcher le bois de flottage de tomber dans un mauvais trou. Mais tiens, nous ne pouvons passer outre; voilà que mon guide conduit la pirogue à terre. Alerte sur le rivage | nous sommes déjà aux Petites Piles,
Des Petites-Piles à la Grand Mère
Les Petites-Piles sont à une lieue de la chute des Piles (1) d'où nous sommes partis ce matin, et elles reçoivent leur nom de ce voisinage. Les Algonquins les appellent Omaïkaki kapatagane (2), ce qui veut dire portage du a La à cause des grémillons que l'on y trouve. Or sachez, mortels ignorants, que les grémillons sont des choses du genre gravois, mais un peu plus grosses que les gravois.
Je m'étais bien proposé de sauter ce rapide, cependant mon guide trouvant qu’il y. avait du danger à le faire, je ne voulus pas exposer follement ma vie. On ne pouvait le sauter sûrement qu'avec un canot de trois brasses, et le nôtre ,je crois l'avoir déjà dit, n'avait
ue deux brasses. et demie de longueur. Il s'agissait onc de faire un portage.
J'avais souvent entendu parler des portages, mais savez-vous, cher lecteur, qu'à mon âge, c’est-à-dire à 41 ans, je n'en avais jamais fait ni vu faire ? J'ai fait celui-ci pour mon coup d'essai, et ce fut un portage en règle, comme vous allez voir.
Mon guide commence par tirer son canot d'écorce sur le rivage : puis il fixe entre les parois de la pince les menus objets qui se trouvent libres. C’est d’abord le pot à la gomme, qui est pour le canotier ce que la
(1) Les Pile= deviennent ainsi forcément les Grandes-Pilese
(2) Les Sauvages cérnent plutôt. les chutes par le nom de portage; ils ajoutent pour cela kapatagane au nom de la chute,
trousse est pour le médecin. Si, en effet, par un accident quelconque, la pirogue se trouvait blessée, il guérirait la blessure en un instant avec cette gomme magique, et continuerait paisiblement son voyage. C'est ensuite une espèce de tapis en laine sur lequel je me trouvais assis, et enfin la blouse du canotier luimême, qui s'est mis en manches de chemise pour travailler plus librement. : Quand il a fini ces apprêts, M. Maurice renverse la pirogue et se la met sur la tête, comme un chapeau d’officier prussien; puis il s'avance: à grands pas, par un petit sentier à droite du rapide. Et les pagaics ? Elles restent dans le canot, retenues par deux tringles qui servent d'appui au dos des passagers.
Moi je porte notre sac aux vivres et mon parapluie, et nous voilà hardiment en route. Le chemin est court, heureusement, car je trouve que mon guide a le pas un peu leste. Nous sommes bientôt rendus au bas du rapide; la pirogue est remise à flot, et nous allons de nouveau y prendre place.
Les Petites Piles ne sont pas très élevées, et les sauter n’est que l'affaire d’un instant. M. Elzéar Gérin en parlait ainsi dans ses intéressantes notes sur le Saint-Maurice : “ Un peu plus bas que les Grandes “ Piles se trouvent les Petites Piles, autre rapide un ‘“ peu moins fort. En arrivant à ce rapide, nos compa- . “ gnons seutent sur le rivage, afin d’alléger l'embarca- “tion. Je reste dans le canct, décidé à connaître les ‘“ émotions que l'on éprouve en tombant dans ces “ passes périlleuses. En un clin d'œil, les hommes qui “ guident le canot saisissent le fil de l’eau, visent la “ direction qu'il faut prendre, et nous voilà dans le “ courant. Nous volons sur l’eau, le canot glisse avec “ Ja rapidité d’un engin lancé à toute vapeur. Force à “ droite! force à gauche! crie l'homme de l'avant à “ celui de l'arrière. Prends garde au remous!
“ Une roche, défions-nous. .... C'est fait CERR “ hourrah pour nous autres!
‘“ En effe:, nous avions sauté le rapide er moins “de temps qu'il n’en faut pour le raconter.” (Revue Canadienne du mois de janvier 1872).
La descente même du rapide n'offre peut-être pas de grands dangers, mais c’est dans le remous que les accidents sont à craindre. Cela s'explique facilement, L'eau prend, en effet, une vitesse extraordinaire dans le rapide, et arrivée au bas, elle exécute sans violon certaines gigues simples qui n'ont rien de rassurant. De plus, elle forme des rondes auprès desquelles les valses furibondes et les polkas saugrenues du grand monde actuel ne sont que des jeux d'enfants. Si donc le canot est petit, les vagues qui dansent vont gentiment sauter dedans et le abroio on puis à l'instant: les rondes furieuses le font chavirer sans miséricorde : au milieu du brouhaha des vagues, les malheureux naufragés trouvent rarement alors assez de force ou de présence d'esprit pour gagner le rivage.
Il y a quelques années, quatre jeunes gens après avoir sauté le rapide ont chaviré ainsi dans le remous ; trois d’entre eux ont pu se sauver à la nage, mais le quatrième a été englouti sous les flots.
Le deux août de la présente année, 1888, six hommes ont sauté ce dangereux rapide dans une grande barge, ils se croyaient ainsi à l'abri de tout danger, mais la malice du remous est bien profonde et bien noire. Ils voulurent arrêter à un endroit bien connu des canotiers, mais leur barge étant plus longue. que les barges ordinaires, lorsque la Zénce taucha le rivage, il se trouva que l'arrière était encore à la portée des rondes du remous, l’embarcation fut subitement culbutée, et les six hommes furent precipités dans les flots, Cinq gagnèrent le rivage, mais le sixième, M. Charles Bernier de Ste-Flore, qui était au gouve: "il, fut emportédans le remous et y trouva ia mort. 5on corps fut retrouvé le lendemain de l'accident.
Aux Petites-Piles, le Saint-Maurice peut avoir de 160 à 180 pieds de largeur; nais quand il a passé cet endroit, il fait comme un homme qui s’est tenu recoquillé pendant un certain temps : 11 étend ses membres, et forme la baie des Petites Piles qui a bien 18 arpents de iarge. ve
Audelà de cette baie, une batture parait nous barrer complètement le passage; plusieurs bûches s'y
reposaient sur le sable, attendant que les flotteurs vinssent avec leurs mordants renards et leurs longues gaffes, les rouler de nouveau uans le courant.
Voyez-vous cette lisière qui s'étend au loin, sur les deux côtés du Saint-Maurice? Les ons be sont plus courts et plus petits qu'ailleurs, le vert des feuilles y est plus tendre. C'est qu'ici la vieille forêt a été abattue, arrachée et jetée en javelle par un cyclone dont on a gardé le souvenir, On se souvient très bien aussi que dans ce temps il y avait beaucoup de danses à Chawinigane et à Ste-Flore; les curés prêchaient et ne parvenaient pas à se faire écouter ; mais quand la tempête eut fauché cet andain effrayant à travers les champs et les forêts, les danses cessèrent tout-à-coup ; on vit en cela un châtiment terrible et une menace plus terrible encore.
Mais voici que nous apercevons des constructions, bien au loin, il est vrai: ce sont les hangars de la Compagnie de la Grand'Mère. Nous allions dans un pays sauvage, il semble que nous fussions au fond des grandes forêts du Nord; la simple vue de ces bâtiments change le paysage, et nous nous sentons en pays civilisé,
Nous ferons part ici à nos lecteurs d’une remarque que nous avons faite plusieurs fois pendant notre petit voyage : Depuis les Piles jusqu’à la Tuque, tout se fait en vue du Saint-Maurice, c’est la grande artère vitale de ces endroits; mais en bas des Piles, c'est comme un parti pris de dédaigner le Saint-Maurice. Il y a des paroisses chaque côté, et cependant notre fleuve coule solitaire et abandonné. Les églises ne se mirent pas dans ses eaux profondes, elles se sont toutes placées à distance |
L'église Ste-F'lore est établie au fond d’une grasse vallée, entre deux moñtagnes: c’est un nid au milieu des prés verts.
L'église de Saint-Boniface ne s’est pas occupée de cette belle chute de Chawinigane, connue de si loin et qui devra attirer tant de voyageurs ; elle s'est placée dans les champs, au pied d’un petit rocher: c’est un
solitaire qui se défie des hommes et qui ne voit que son modeste champ et le ciel bleu.
L'église de Saint-Etienne est bâtie au sommet d’un coteau de sable rouge; elle est jolie, mais vous vous sentez rôtir rien qu'à la regarder ; et cependant, y aurait-il eu quelque chose de plus poétique qu'une a HR sur les vertes collines des Grès ? Quel superbe village aurait surgi en cet endroit! Mais non, cela se trouve Je long du Saint-Maurice !
La paroisse de Saint-Maurice s'était mise un jour en frais de bâtir deux églises à la fois. Y en avait-il une sur les bords du Saint-Maurice? Eh! non. Elles s'élevaient toutes deux dans la plaine. Une seule a été achevée, celle qui se trouve à trois lieues du fleuve dont elle porte le nom. L'église de Saint Maurice est comme ces blocs erratiques qui viennent interrompre l'uniformité de la plaine, et que le hasard seul à placés à un endroit plutôt qu'à l’autre.
Toutes ces paroisses se sont donc formées sans tenir plus de compte du Saint-Maurice que s’il n’existait pas.
Mesdames les paroisses, vous dédaignez le Saint- Maurice ! Certes, je vous trouve singulièrement méprisantes. Permettez-moi de penser qu'il y a erreur dans votre affaire, Nos pères ne faisaient pas comme vous avez fait : ils mettaient toujours les églises près des rivières ; or nos pères avaient de l'esprit plein leur tête, vous le savez. Quand on fonde une paroisse, on espère qu’elle deviendra grande; quand on place une église, on espère qu'il se groupera un village, une ville même alentour. Eh bien! il y a cent raisons de mettre les villages auprès des rivières ; et pour les villes, j'ai peine à concevoir qu’elles puissent être placées autrement.
L'erreur dont je parle ne devient-elle pas évidente à Ste-Flore ? Voilà qu'un village sur‘ À la Grand'Mère, à quatre milles de l’église : q' .-t-on faire? Une population d'ouvriers un peu considérable ne restera pas ainsi éloignée de l’église ! Si donc l’église de Sainte- Flore était à la Grand’ Mère, cette paroisse prendrait.
en quelques années le premier rang dans notre diocèse : une ville s'y formerait. L'éloignement de l'église retarde le progrès, Mais ps ant, quand la manufacture sera en opération, l'augmentation aura lieu
uand même, et alors l'embarras ne sera pas peu considérable Que fera-t-on, encore une fois, de cette population d'ouvriers ?
Supposez que Saint-Théophile aille bâtir son église auprès de la chute, sur le côté opposé à la manufacture ; vous verriez cette nouvelle paroisse marcher à pas de géant, et elle jouerait un fort mauvais tour à Sainte-Flore : En étendant les bras pour faire sa moisson, elle engerberait le village de la Grand’'Mère, et Sainte-Flore serait pp en, ne jamais grandir.
C'est beau d’être ;'ctit, mais une fois placé sur la terre, tout être demande à grandir, c'est dans notre nature,
Que nous glissons bien sur le Saint-Maurice! Si ‘mon esprit est occupé à philosopher, je vois bien que la main de mon canotier n'est pas distraite. Nous
assons la rivière Noire et la pointe de la Rivière: Noire elles ne nous offrent rien de remarquable.
En approchant de la Grand'Mère, la nappe d’eau s'étend plus belle à nos yeux; cette eau semble nous appeler : Venez donc, novs dit-elle, mes demeures sont fraîches et parfumées, la plaisir y habite à toute heure.
Elle parlait ainsi, il y a quelques années, dans une circonstance bien solennelle, et plusieurs prêtèrent l'oreille à sa: voix enchanteresse, On se jeta en riant dans ses moelleux replis, mais un jeune homme de noble- famille, plein de force et de santé, trouva une mort inattendue au sein de ces ondes caressantes. C'est une triste histoire qu'il faut raconter avec ses détails, n'est-ce pas ? |
Sir Edmund Head, qui gouverna les provinces unies du Canada depuis 1854 jusqu'à 1860, avait voulu se donner le plaisir délicat d'un voyage sur le Saint- Maurice. Il partit donc des Trois-Rivières en grand équipage, et s’'avança d’un poste à l’autre au milieu
d'une société brillante et de démonstrations extraordinaires. En face de la chute de Chawinigane, dans un endroit qu'on avait défriché tout exprès, il prit un repas
ui est demeuré célèbre sur les bords du St-Maurice. Î se rendit ensuite à la Grand'Mère, et là il vit les nageurs les plus habiles faire de grandes prouesses pour le récréer et récréer aussi les gens de sa suite. Le gouverneur prenait un grand plaisir à ces jeux, et il exprima le désir de voir son propre fils y prendre part. Le jeune homme ne se fit pas prier : il se jeta à la nage, et parut de force à lutter avec les plus habiles. Il disparut bientôt sous les flots, mais on crut qu'il voulait montrer son habileté de plongeur. On attend, on regarde; le jeune homme ne parait pas. Enfin, il est évident qu'un malheur est arrivé. Quelle stupeur ! quelle désolation !
Un sauvage toucha le corps du pauvre noyé avec une perche, et M. Toussaint Bellemare alla le chercher au fond de l'eau et le traîna au rivage.
Si ce jeune homme eût appartenu aux rudes habitants du Saint-Maurice, ils l'eussent roulé sans respect et sans miséricorde, pour lui faire vômir l’eau qu'il avait bue, et peut être fût-il revenu à la vie. Mais c'était le fils du gouverneur : il fut déposé douillettement sur de molles couvertures de laine, et il resta plongé dans la mort, car les larmes de son père ne pouvaient le ressusciter.
Sir Edmund Head s’en retourna, dans un grand deuil, avec la dépouille inanimée de son fils. Les scènes joyeuses ont souvent un funeste lendemain.
Il sembla garder rancune au Canada de ce malheur terrible, et il quitta notre pays si hospitalier sans aucune espèce de regret.
De leur côté, les Canadiens-Français n'ont gardé de ce gouverneur qu'un souvenir désagréable : ils ont compâti à sa douleur de père, mais ils n’ont jamais pardonné au représentant de leur souveraine de leur avoir appliqué le titre infâmant de race inférieure. 1] y a des écarts de langage que le représentant officiel
d'un grand pays comme l'Angleterre ne peut se permettre impunément,
Tandis que nous nous occupons de Sir Edmund Head, ne perdez pas de vue, bienveillant lecteur, que nous sommes en voyage : or je vous apprends qu'à cette heure nous abordons au village de la Grand’Mère, un peu en haut de la manufacture de pulpe.