‹ Deux voyages sur le Saint-Maurice [microforme]Chapitre 29 sur 32 · UN PÈLERINAGE · texte numérisé non relu

UN PÈLERINAGE

Aux Vieilles Forges Saint-Maurice

Maintenant, amis lecteurs, en avant ! Suivez-moi, et ne craignez pas de vous égarer. Passons au-dessus de ce petit courant d’eau, une seule planche y sert de pont : eh bien! c'est la rivière des Forges qui vient ici se jeter dans le Saint-Maurice. Et si vous concevez du mépris pour la puissance ou l'utilité de ce courant d’eau, je vous avertis que vous êtes dans l'illusion. Nous reviendrons sur ce point.

A côté de la rivière et sur le bord du Saint-Maurice on connaissait depuis longtemps un puits dont l'eau bouillonnait toujours, bien qu'elle fut assez froide, c'est-à-dire qu’il y a là une de ces sources de gaz si nombreuses dans la vallée du Saint-Laurent ; on a mis dernièrement un baril sur ce puits, afin de rceueillir le

az, et on a fait arriver un tube en plomb dans le haut

e ce baril. Vous avez une allumette ; allons, faites prendre, et mettez le feu à l'extrémité du tube. Voyez, quelle belle flamme! Si l'on avait ici un gazomètre et ensuite un système de tuyaux, on pourrait chauffer et éclairer tout le village des Forges.

Montons par ce chemin de charette : il n’est pas très battu, mais la pente en est assez douce, n'est-ce pas? Nous voilà au moulin à farine du Dr Beauchemin. Ce moulin est en brique et à deux étages ; c'était

d'abord une boutique de menuisiers, élevée par M. Henri Stuart pour l'utilité des Forges. Un petit moulin dont on voit encore les fondations se trouvait à quelques pas d'ici : M. Onésime Héroux devenu propriétaire des deux bâtiments transporta les moulanges dans la boutique, et en fit le moulin actuel qui est beaucoup plus confortable, Tiois moulanges y sont en activité.

Le pouvoir d'eau est largement suffisant pour faire marcher le moulin, et je crois sincèrement que l'on a ici le type des pouvoirs d'eau. Pas besoin de bâtardeau coûteux pour barrer la rivière, pas besoin d'étang pour amasser de l'eau, un simple canal en bois de quelques

ieds suffit pour tous les besoins. La quantité d'eau ournie par ce canal esr toujours à peu ge la même : elle re diminue pas sensiblement dans les sécheresses de l'été, elle n'augmente presque pas au printemps, de sorte que le moulin marche toujours avec une régularité parfaite.

Et comment se fait-il que la rivière qui coupe le terrain des Forges en deux parties garde le même niveau toute l’année ? N'allez pas avoir recours à de forts calculs pour expliquer cela, car c’est une chose toute simple. 1° La rivière ne prend sa source qu’à trois milles, tout au plus, de son embouchure, de sorte qu'elle n'a pas le temps de rencontrer un grand nombre de ruisseaux qui puissent gonfler son cours. 2° Elle coule au milieu d'un terrain sablonneux qui boit l'eau de la pluie et ne permet pas, le plus souvent, qu'il en arrive une seule goutte jusqu’à elle. 3° Elle prend sa source dans une savanne, réservoir inépuisable sur lequel les sécheresses de l'été et la fonte des neiges au printemps ne peuvent pas produire d'effets bien sensibles. |

La source étant à peu près toujours la même, il n'est pas surprenant que la rivière qui en découle reste aussi toujours la même.

On avait cru que le déboisement changerait cet état de choses, mais l'expérience prouve inexorablement qu'il n'en est rien.

On se sert dans le moulin d’un ancien poêle que l'on distinguerait immédiatement des poêles actuels par l'épaisseur de ses plaques ; les vieillards se souviennent de l'avoir vu autrefois dans la chapelle; il ne remonte cependant pas au temps des Français, car il porte les armes de l’Angleterre.

Continuons maintenant à remonter la côte : nous voilà en face de la jolie maison du meunier : des arbres nous protécent contre les ardeurs du soleil, des fleurs nous réjouissent par la variété de leurs couleurs. Si la demeure du meunier Sans-Souci était semblable à celle que nous voyons, il pouvait bien refuser de la vendre au roi de Prusse.

Entrons ici, car M Fortin, le meunier, est notre ami. C'est le maître-chantre de la chapelle des Forges; et les habitants des Trois-Rivières aiment certes bien à l'entendre, eux aussi, quand il va prendre sa place au chœur de la Cathédrale. M. Fortin va maintenant être notre guide dans la visite que nous allons faire des parties les plus intéressantes du village.

Dirigeons-nous immédiatement vers la chapelle, car la maison de Dieu doit toujours avoir nos préférences. En passant, remarquez cette maison longue, à plusieurs logements, c'est la dernière de cette forme qui reste de l’ancien village, tel qu'il était dans les temps de prospérité. Traversons maintenant la rivière; à côté du pont, qui peut avoir une vingtaine de pieds, à notre gauche, voyez cette petite cascade artificielle : c'est là que les charretiers venaient laver la mine de fer, avant de la transporter au fourneau.

Nous passons devant une maison à deux portes, où se fait maintenant l’école, et sur une petite élévatior, la face au.chemin, nous trouvons la chapelle. C'est une maison en bois, de 50 pieds sur 30, qui fut élevée dans le temps que Mrs Stuart et Porter étaient propriétaires des Forges. La croix à fleurs de lis qui surmonte le clocher est la croix de l’ancienne chapelle qui se trouvait à quelques arpents d'ici; elle est de fonte, et on conserve encore le modèle en bois qui servit pour en faire le moule. -

Pendant longtemps cette chapelle servit en même temps d'école : une cloison volante séparait au besoin le chœur de la nef, et la nef devenait alors une maison d'école très confortable. Un monsieur Doucet, deux demoiselles Dugal, y ont instruit bien des enfants.

L'intérieur n’est pas riche, mais il est tout propret. Nous trouvons un harmonium près de la porte : c’est presque du luxe, dans une si petite mission. À droite de l’autel il y a une jolie statue de la Sainte Vierge devant laquelle les bons habitants des Forges viennent prier chaque soir du mois de Marie. C’est un exercice qui se fait toujours avec une piété vraiment édifiante. Une image de la Sainte Face domine le tabernacle : n'allez pas, je vous prie, y jeter seulement un regard distrait, car c’est ici l'expression d'une pensée toute sainte.

Les Vieilles Forges étaient autrefois un poste où les voyageurs du Saint-Maurice s’arrêtaient pour boire et blasphémer d’une manière horrible. Celui qui vou-

drait aujourd’hui rapporter les paroles aui ont été prononcées par ces redoutables passants, serait nécessairement regardé comme un calomniateur, car ily à dans leurs blasphèmes quelque chose d’incroyable. Connaissant cette pénible histoire, M. l'abbé Caisse voulut que la chapelle qui s'élève au milieu des Forges devint la chapelle de la Réparation, et il résolut de la consacrer au culte de la Sainte Face.

Mais il fallait faire encore davantage : Avant que la Saiite Face ne prît possession de son temple, il fallait la porter en triomphe dans toutes les parties du village, affirmer la victoire de Jésus et rendre les chants de bénédiction et de louange plus retentissants et plus solennels que les blasphèmes ne l'avaient jamais été. On organisa donc une grande fête pour le 15 juillet 1883. Tout le peuple contribuait aux préparatifs avec un véritable enthousiasme. ‘“ On fit si bien, “ dit le missionnaire lui-même, qu'au jour venu le ‘“ modeste sanctuaire des Forges se trouva tout à fait “ transformé. Le voilà devenu beau, on le reconnait à “ peine! Et cependant, qu'y at-il? Verdure de la “ forêt, fleurs du jardin, modestes draperies rassemblées

“ au hasard, voilà nos précieuses parures, nos délicieux “ parfums, nos riches et brillantes tentures !.,... Et “ tandis qu’à l'autel le prêtre, assisté de ses diacres, “offre le très saint Sacrifice, tandis que des voix “ pieuses font entendre des chants de l'âme, des cris du ‘“ cœur, la foule pressée au dedans et au dehors du “ saint lieu trop petit pour la contenir, attentive et “ recueillie, contemple, en priant, l’auguste Face de “ Notre-Seigneur, les yeux mouillés de larmes.

‘“ A l'issue de l'office divin, la procession se met “ en marche, la croix pour unique bannière. Tout le “ décor du modeste cortége a été mis dans les mains “ pures et innocentes des petits enfants. Huit d’entre “eux, costumés pour la fête, portent l'image vénérée “ de la sainte Face; les autres tiennent à la main de “ petites oriflammes, et s’avancent graves et recueillis “ comme des anges à la suite du Roi des cieux.

“ En un moment, l’ordre le plus parfait s'établit “ dans les rangs, chacun a pris sa place sans tumulte “et sans bruit. Entre les deux haïes de balises qui “ bordent le chemin, on voit défiler lentement deux “ rangées de vieillards, d'hommes, de femmes et “ d'enfants, tous dans le plus profond recueillement, et “se communiquant l’un à l’autre une émotion visible “et croissant à chaque pas.

“ Après avoir traversé toute la partie habitée des “ Vieilles-Forges, la procession vint s'agenouiller aux “ pieds d’un magnifique reposoir élevé sur le seuil de “ Ja dernière demeure, auprès de laquelle coulent, en “ murmurant à travers un rocher, les eaux de la rivière “ Saint-Maurice, si longtemps témoin des scandales # dont il a été parlé plus haut.

‘ C'est jà, sur une estrade élevée, en présence de “ la sainte Face déposée sur un autel préparé à l’avan- “ ce, que le prédicateur va faire entendre sa voix, st “ protester au nom de tous contre les blasphèmes et les “ scandales dont ces lieux ont été si souvent le théâtre, “ C'est là aussi que la foule pieuse va laisser libre “ cours à des larmes depuis trop longtemps dissimulées “ sous une paupière attendrie, à des soupirs jusque là

“ comprimés au fond de leurs cœurs gonflés par l'émo- “tion la plus vive. La parole élequente du prêtre “ n'eut pas de peine à rompre cette digue, et bientôt “ l'orateur lui-même puisa son émotion dans l'auditoire “ en larmes. Le prédicateur distingué de la circons- “ tance, M. l'abbé A. Biron, du séminaire des Trois- ‘“ Rivières, peut se féliciter, à la gloire de la sainte “ Face, d'avoir jeté une semence précieuse dans une “ terre fertile et bien préparée.

“ Le sermon terminé, toute la foule en pleurs “ s'inclina respectueusement devant la douloureuse ‘“ Face de Notre-Seiyneur, puis s'en retourna, dans le ‘“ même ordre et avec un recueillement encore plus “ grand, vers le sanctuaire béni, où la sainte effigie fut “ déposée par le célébrant et ses ministres au-dessus “ du tabernacle de l'autel principal. Après le chant du “ Te Deum, l'assistance se prosterna de nouveau devant “ Jimage vénérée de la sainte Face; et se dispersa, “ comblée de joie, chacun racontant partout le bonheur “ inattendu et les émotions vives de cette belle journée.

“ Désormais, la pauvre chapelle des Vieilles- “ Forges Saint-Maurice sera un sanctuaire de grâces et “ de bénédictions spéciales, dans lequel les amis de “ Dieu recevront des faveurs plus promptes et plus ‘“ abondantes. On viendra prier dans l’Oratoire de la ‘“ Sainte Face, et l'on obtiendra des prodiges, selon “ cette promesse de Notre-Seigneur Jésus-Christ à la “ sœur Saint-Pierre: “ Par ma sainte Face, vous ferez

“ des prodiges.”

“ Notre-Seigneur a dit encore de sa Face adora- “ ble qu’ “ Æ£7/e dort être le signe sensible de la Répara- “ fon.” Comme nos péchés sont la cause des refus ou “ des retards que nous éprouvons dans nos prières, ‘ nous irons au pied de l'autel de la sainte Face faire “ de solennelles réparations pour nos péchés, et nos ‘“ vœux parviendront ainsi sans entrave jusqu’au trône “ de Dieu.

“ Déjà la dévotion à la Face de Jésus a opéré “ des prodiges au Canada, des guérisons étonnantes, “ des conversions vraiment miraculeuses, des grâces

“ de toutes sortes qui ont imprimé dans les âmes une “ confiance qui ne s’effacera plus. Notre-Seigneur a “ dit : ‘ Vous obtiendrez par ma sainte Face /e salut de “ beaucoup de pécheurs ; par cette offrande yen ne vous “sera refusé.” Allons donc au pied de l'autel de la “ divine Face, et là, prosternés, nous nous écrierons “avec le psalmiste : “ J'ai supplié votre Face de tout “ mon cœur ; ayez pitié de moi, selon votre promesse.” # Deprecatus sum Faciem tuam in toto corde meo ; mise- “ere met, secundum eloquium tuum." (Ps. 118, v. 58.)

Le Dieu du Calvaire a accompli ses promesses : de grandes faveurs spirituelles sont venues récompenser la piété des habitants des Forges. Dans l’oratoire de la sainte Face on obtient même des faveurs de l'ordre purement temporel. En voici une, entr'autres, dont le souvenir ne passera pas. M. Raphaël Bourassa s'était cassé une jambe et cette blessure ne guérissait pas ; l’enflure menaçait même de monter jusqu'au corps, par conséquent une mort prochaine semblait inévitable. M. Bourassa, qui est un homme de stature colossale, se traîna péniblement pendant neuf jours de suite jusqu’à l’oratoire de la sainte Face ; il y pria avec une foi robuste, et il y fit prier, surtout par ceux de sa famille qui le soutenaient pendant ses pèlerinages. A la neuvième journée il se sentit tellement mieux qu'il laissa ses béquilles dans la chapelle, où on les voit encore suspendues à une poutre devant la sainte Face, La guérison a continué, et au bout de quelque temps elle était devenue parfaite.

Rendez gloire à Jésus, ô habitants des Forges, soyez dévots à la sainte Face, car les anciens que vous remplacez n’ont pas été irréprochables sous le rapport du blasphème, et dans votre village Dieu a souvent été insulté par d’autres que ces passants dont parle votre missionnaire.

Le petit sanctuaire des Forges a reçu dernièrement une nouvelle et importante faveur. Dans un voyage à Rome, en 1887, M. l'abbé J. R. Caisse a en ‘effet obtenu qu’on pôt y gagner l’indulgence du Saint- ‘ Pardon ou de la Portioncule,

Qu'est-ce que l'indulgence de la Portioncule ? Le ère Maurel va nous l'apprendre. Ce fut, dit- il, en l'année 1221, vers le mois d'octobre, que saint Fran- “ çois (d’ Assise), dans une apparition de Jésus-Christ, “de la sainte Vierge, et d'une multitude d’esprits “ célestes, osa demander à Notre-seigneur lui-même, “ par l'entremise de Marie, une indulgence plénière “ pour quiconque, contrit el confessé, visiterait l'église “ de Sainte-Marie-des-Anges, ou de la Portioncule. “ Le Fils de Dieu exauça la prière de son fidèle servi- “ teur, à condition toutefois que François obtiendrait “ du Pape alors régnant, Honorius III, la confirmation “ de cette indulgence qu'il lui accordait. Honorius la “ confirma, en effet, la même année ; mais ce ne fut que “ deux ans après, en 1223, qu'il l'accorda à perpétuité, “ la fixant selon la volonté de Jésus-Christ manifestée à “ saint François dans une seconde vision, au 2 août, à “ commencer aux premières Vêépres, c'est-à-dire vers “le déclin du jour où l'apôtre saint Pierre se trouva “ délivré de ses liens.

“ Elle fut publiée solennellement à Sainte-Marie- “ des-Anges, le rer août de cette année 1223, par ordre ‘“ du Souverain Pontife, et par les évêques d'Assise, de “ Pérouse, de Todi, de Spolette, de Foligni, de Nocera “et de Gubbio. La publication de l'indulgence fut “ précédée d'un discours plein de ferveur par saint “ François lui-même.

“ Ce grand privilége, nommé l’Indulgence du ‘“ Saint- Pardon ou de la Portioncule, fut ensuite étendu “ à toutes les églises des trois Ordres de Saint-Fran- “ çois par plusieurs Papes, et notamment par Grégoire “ XV, lequel, à la confession déjà prescrite pour “ gagner l'Indulgence, ajouta la communion. Et Inno- “ cent XI, par un bref du vingt-deux janvier 1689, la “ rendit applicable aux défunts.

“Ce que l'Indulgence du Saint-Pardon a de À particulier, c'est qu'on peut la gagner foftes quotres, “ c'est-à-dire plusieurs fois le même jour, ou autant de ‘ fois que, dans le dessein de participer à l’Indulgence, “on visite l’église de la Portioncule, ou toute autre “ église qui jouit du privilége, depuis lheure des

“ premières Vêpres jusqu'au soir du 2 août. On doit à e fa visite et aux prières faites aux intentions du Sou- “ verain Pontife ajouter la confession et la communion, “ Rappelons-nous d'appliquer surtout ces Indulgences “ aux saintes âmes du Purgatoire. ”

Vous comprenez maintenant, mes chers lecteurs, que c'est un grand privilége qui a été accordé à la chapelle des Forges, aucune des églises du diocèse des Trois-Rivières n'en a été dotée jusqu’à ce jour, aussi, le 2 août 1888, le modeste temple était beaucoup trop petit pour la foule qui voulait y trouver place. Un fils de saint François, le père Frédéric Ghiveld, commissaire de Terre Sainte au Canada, adressa la parole au peuple, et l’on crut entendre saint François lui-même renouvelant son discours de Sainte- Marie-des-Anges. Après cette suave exhortation, les fidèles firent jusqu'au soir une ample moisson d’indulgences en faveur des âmes du Purgatoire.

O petit temple, j'ai dû rappeler sans retard ces évènements si honorables pour toi, et maintenant je te dis adieu : j'ai prié avec foi devant ton humble autel, et je sais que j'aurai désormais plus d’ardeur à pratiquer et à prêcher la dévotion à la sainte Face de Jésus.

Dirigeons nos pas vers cette maison qui s'élève sur un coteau, droit en face de la chapelle. C’est la demeure du seigneur de l'endroit, de M. le docteur Beauchemin. Entrons sans crainte, tout le monde ici a le cœur sur la main, et puis le respect du prêtre est de tradition dans cette famille Madame Beauchemin a toutes les bonnes manières de la haute société: le docteur est un ancien ami pour moi, car jadis, ne vous déplaise, j'ai été missionnaire des Forges ; la réception ne peut donc manquer d’être tout à fait cordiale.

C’est ici la maison des prêtres, le missionnaire s’y trouve comme dans son presbytère; mais en même temps c’est une maison canadienne, elle est donc pleine d'enfants. J'ajoute qu’elle est pleine de beaux enfants, bien mis et bien élevés. Quels égards tout ce petit monde n’a-t-il pas pour le missionnaire! Il faut l'avoir éprouvé pour le croire,

Pendant que je suis à m'entretenir bien amicalement avec l'excellente famille Beauchemin, j'entends que M. Fortin se munit de permissions et des clefs pour visiter la Grande Maison. Oui, il faut y songer, nous devons renoncer au charme de la conversation et continuer notre pèlerinage à travers les Vieilles Forges. Adieu belle et noble famille, cœurs vraiment chrétiens ; quand vous priez dans l’oratoire de la Sainte- Face, accordez quelquefois un petit souvenir au plus humble de vos anciens missionnaires.

Nous retournons un peu sur nos pas. Après avoir traversé le pont, et passé les deux maisons habitées qui l’avoisinent, nous entrons dans un champ. Une ruine de maçonnerie s'élève triste et solitaire : ce sont les Forges Saint-Maurice, il n’en reste que cela. Pourtant, en bas de la côte, je reconnais encore la orge du gros marteau ; mais le bâtiment est en ruine et le gros marteau est disparu. C'est donc ici qu'il y a eu tant de mouvement autrefois, et maintenant c’est la solitude. Les dépendances des Forges; les maisons qui contenaient tant de personnes, tout a disparu. Les ruines dans un jeune pays sont comme des cheveux de neige sur une tête de quinze ans, cela serre péniblement le cœur.

Mes amis, j'ai pu recueillir quelques notes qui vous intéresseront : asseyons-nous sur l'herbe, en face de. ces ruines, je vais vous raconter succinctement l’histoire

des Forges.

Histoire des Forges Saint-Maurice

Le roi Louis XIV avait de bonnes intentions à l'égard de la colonie française du Canada, il voulait la voir grande et prospère, cela ressort de tous ses écrits et de tous ses actes. Il reconnaissait l'importance de la traite des pelleteries avec les Sauvages, mais il estimait bien davantage que les colons s’attachassent à la culture de la terre et à l'exploitation des mines qui se trouvaient dans le pays. Colbert, un homme de génie s’il en fut jamais, entrait complètement sur ce point dans les vues de son illustre maître, aussi voit on qu'il donnait une attention extraordinaire à la découverte et à l'exploitation des mines dans la Nouvelle-France. Par son ordre M. de la T'esserie faisait des explorations dans le bas du fleuve Saint-Laurent, en 1666, et découvrait les mines de fer de la Baie-Saint-Paul. Par son ordre encore l'intendant Talon faisait faire des explorations dans d’autres parties du pays, et découvrait les riches gisements des environs des Trois-Rivières.

M. Talon étant allé en France en 1668, fit connaître ces importantes découvertes et obtint des sommes d'argent pour faire de nouvelles explorations. M. de la Potardière fut même envoyé tout exprès au Canada. Arrivé à Québec, M. de la Potardière trouva des échantillons des mines de fer de Champlain et du Cap de la Madelaine, envoyés par l’ordre de Daniel de Remi, seigneur de Courcelles : ces échantillons ne lui plurent qu'à demi. Il procéda cependant à l’inspection des mines dans les environs des Trois-Rivières

et fit rapport qu'elles n'offraient rien d'avantageux ni en qualité ni en quantité. Ce rapport est loin de faire honneur à M. de la Potardière, car le minérai se rencontrait en abondance, presque à fleur de terre, dans le fief Saint-Maurice. “ Le sol est jaune etsablonneux,” dit l'histoire des Ursulines des Trois-Rivières, “ coupé de savanes et de cours d’eau. Il suffit de lever le gazon pour rencontrer le minérai, en grains ou en galets, de couleur bleuâtre. Un simple lavage le débarrasse des matières terreuses qui y adhèrent, et il est prêt pour la fonte” (1). Néanmoins, le rapport dont rous parlons venant d'un homme regardé alors comme ün savant, retarda de plusieurs années l'exploitation de nos incomparables mines du district des Trois-Rivières.

La valeur de ces mines s’imposait à l'attention des hommes réfléchis. Malgré l'appréciation si désavantaeuse de M. de la Potardière, nous voyons qu'en 1672 M. de Frontenac continuait à les regarder comme très importantes, Le marquis de Denonville écrit en 1681 pour signaler l'avantage de nos minérais de fer. Il insiste en 1686 : Les mines sont abondantes, dit-il, e{ 27 y a un bon courant d'eau. I] fait plus, il envoie des échantillons pour prouver qu'elles sont d'éxcellente que On ne perdait donc pas de vue cette source e richesse pour notre pays. * |

En 1676, la seigneurie de Saint-Maurice est concédée à Dame Jeanne Jalope (2) épouse de Maurice Poulin sieur de La Fontaine, procureur du roï aux Trois-Rivières. Voici le titre de cette concession :

JAOQUES DucHEsNAU, chevalier, seigneur de la Doussinière et Dambrault, conseiller du roi en ses conseils d’estat et privé, intendant de la justice, police et finances du Canada, Acadie, Isle

(1) On attribue ici, à lu suite de M. Laterrière, la couleur bleuâtre au minérai du fief Saint-Maurice, cela nous surprend un peu, car le minérai que nous avons vu employer aux Vieilles-Forges était toujours La à limoneux, c-à-d. de couieur rouge plus ou moins foncée. Voudrait-on désigner ici le fer oligiste, qui est gris d'acier avec poussière noir-rougeñtre ?

(2) Jeanne Jallaut, d’après l’abbé Tanguay ; Jeanne Jeannot d’après les régistres des Trois-Rivières, Il y a encore des Jeannot parmi nous, mais Jallaut ou Jalope est un nom tout à fait inconnu.

de Terreneuve, et autres pays de la France Septentrionale. En procédant à la confection du terrier du domaine de la Nouvelle- France en conséquence de l'arrest du conseil d’estat de Sa Majesté, tenu au camp de Lutin dans le comté de Namur, le quatre juin mil-six-cent-soixante-quinze, et de notre ordonnance rendue sur iceluy lo vingt-cinquième jour de may dernier, est comparu pardevant nous Jeanne Jalope, veuve de deffunt Maître Maurice Poulin, Sieur de la Fontaine, vivant procureur du roy de la juridic. tion royalle de cette ville des Trois-Rivières; laquelle, tant en son nom que comme tutrice des enfants du dit deffant et d'elle, nous a remontré que Monsr. Talon, lors intendant pour Sa Majesté en ce pays, avait permis au dit deffunt Sieur Poulin de faire travailler sur une terre située sur le bord de la rivière ditte les Trois- Rivières, du costé du sud-ouest, avec promesse de lui en donner titre de concession, ainsi qu'il est porté par sa lettre missive du dix janvier mil six cent soixante-ct-huit, depuis lequel temps il aurait été fait beaucoup de déserts et bâtiments sur la dite terre, tant par le dit deffant que par elle ès dit nom, même concédé une partye d'icelle, mais comme elle ou ses enfants pourraient estre inquiétés en la possession des dits lieux faute de contrats, elle requiert qu'il nous plaise luy accorder,donner et concéder une lieue de terre de front sur la ditte rivière des Trois-Rivières et deux lieues de profondeur dans les terres, à prendre partie au-dessus et partie au-dessous du lieu où sont les dits travaux, iceux compris, avec droit de pesche sur la dite rivière vis-à-vis la dite lieue de front, le tout en lieu non concédé, à titre de fief, justice et seigneurie relevant du domaine de Sa Majesté, aux us et coutumes de la prévosté et vicomté de Paris; veu la dite lettre missive susdattée, et considérant les services rendus par le dit Sieur Poulin en la dite charge de procureur du roy sans aucun gage pendant plusieurs années, comme aussy les travaux faits sur les dits lieux pour l'avancement de cette colonie: Nous, sous le bon plaisir de Sa Majesté, avons accordé, donné et concédé, accordons, donnons el concédons par ces présentes à la dite veuve Poulin, ès dits noms, une lieue de terre de front s':r le bord de la rivière ditte les Trois- Rivières, du costé du sud-ouest, à prendre partie au-dessus et partie au-dessous du lieu où sont les travaux par elle faits sur icelle, et deux lieues de profondeur, avec droit de pesche sur la dite rivière vis-à-vis de la dite lieue de front, à condition que les dittes terres ne soient concédées à d'autres, pour en jouir par la dite Jalope, ses dits enfants, leurs hoirs et ayans cause, en fief et tous droits de seigneurie, à la charge du la foy et hommage qu'ils seront tenus de porter à l'avenir au château St.-Louis de la ville

de Québec, duquel ils relèveront aux droits et redevances accoutuméz et au désir de la Coutume de,la prévosté et vicomté de Paris; que la dite veuve Poulin ès dits noms continuera de tenir et faire tenir fou et lieu sur la ditte seigneurie ; qu'elle conservera et fera conserver les bois de chesnes qui se trouveront sur le dit fiet, propres pour la cunstruction des vaisseaux ; qu’elle donnera incessamment avis au roy des mines, minières et minéraux, si aucuns se trouvent dans les dits lieux, et d'y laisser les chemins et passages nécessaires,

Dont acte; et a la ditte Jalôpe déclarée ne savoir écrire ni signer, de ce interpellée, avons signé les présentes de notre main t icelles fait contresigner par notre secrétaire,

Fait aux Trois-Rivières, en notre hostel de la ville des Trois- Rivières, le quatrième jour d'août mil-six-cent-soixante-et-seize,

(Signé) Ducuxsnsau.

Bzoquer.

Et plus bas,

Par MonNSBIGNEUR,

Nous avons donné ce titre seigneurial en entier à cause de certains renseignements qui s'y trouvent compris, et sur lesquels il ne sera pas nécessaire d'appuyer. |

Madame Poulin légua sa seigneurie à Michel Poulin, son fils, le 19 janvier 1683. Le 4 avril 1725, on voit Pierre Poulin, fils de Michel, faire acte de foi et hommage au gouverneur en son Château St-Louis, pour lur et ses pères, pour le fief et seigneurie de Saint- Maurice. La seigneurie était donc déjà passée en troisième main depuis 1676, mais toujours dans la même famille, |

Quant à l'exploitation des mines de fer qui -donnaient tant de valeur à cette seigneurie, il semble qu'il n’en fût pas question : la famille Poulin, sans aucun doute, n'avait pas les ressources nécessaires pour subvenir aux frais d'installation de grandes forges, et elle n’avait pas encore trouvé l’occasion de former dans -ce but une société forte et avantageuse.

Cependant, le 22 mars 1730, le roi accorda à M. de Francheville le droit d'exploiter les mines de fer dans le fief Saint-Maurice, droit qui n'était pas compris dans Ja concession faite à Madame Poulin. Ce-fut le signal

du réveil, Le 16 janvier 1733, en effet, Messieurs de Francheville, Pierre Poulin, Gamelin et Cugnet formèrent une société et se mirent résolument à l'œuvre. Des bâtiments s'élevèrent et la fonte du minérai fut commencée ; on parlait au loin des nouvelles forges, et avec raison, car c'était les premières qu'eut encore vues VAmérique du Nord. Cette entreprise, pourtant ne devait pas arriver immédiatement à un succès complet, car on a toujours remarqué que les œuvres très. importantes ont des commencements difficiles : M. de Francheville, l'âme de tout ce mouvement, étant mort sur ces entrefaites, les opérations ne purent continuer, et le 23 octobre 1735, les associés survivants remirent entre les mains du roi la propriété des Forges et le droit d’exploitution des mines de fer. Ce résuitat n'était guère satisfaisant ; néanmoins l'élan était donné et le succès définitif ne pouvait tarder bien longtemps.

Dés l'année suivante, Messieurs François Etienne Cugnet (1) Pierre François Taschereau, Olivier de Vezain, Jacques Simonet et Ignace Gamelin formèrent une nouvelle société, et achetèrent la seigneurie de Saint-Maurice pour la somme de 6000 livres. C'était le 15 octobre 1736. Les vendeurs étaient Pierre Poulin Louise de Boulanger sa femme, et Michel Poulin prêtre. Le roi, par une ordonnance du 22 avril 1737, donna à la compagnie appelée Cugnet et &cie ou Compagnie des Forges, le droit d'exploiter les mines de fer, et de

lus il lui avança la somme de 100,000 livres sans. intérêt.

On fit plus encore pour favoriser la nouvelle compagnie : M. Cugnet s'étant plaint que le fief Saint-Maurice ne contenait que peu de bois alors, et que la Compagnie allait se trouver obligé d'acheter du bois des habitants à des prix ruineux pour elle, M. de Beauharnois et M. l'intendant Hocquart lui concédèrent le fief de Saint-Etienne, par un acte du 12 septembre 1737. ‘“ Nous”, est-il dit dans ce document, “ en vertu du pouvoir à nous conjointement donné par sa Majesté, avons donné, accordé et concédé, donnons,

(1) L'abbé Tanguay donne François-Joseph, fils de François Etienne Cugnet, comme seigneur de Saint-Etienne,

accordons et concédons aux d, intéressés tant le fief de

St-Etienne réuni au domaine de Sa Majesté par

ordonnance du six avril dernier, que les terres qui sont

depuis le d, fief de St-Etienne, à prendre le front sur la rivière des Trois-Rivières, en remontant jusqu'à une

lieue au-dessus du Sault de la Verandry, sur deux

lieues de profondeur, lesquelles terres seront en tant

que de besoin réunies au domaine de Sa Majesté, con-

ormément à l'arrest du conseil d'état du 15 mars 1732,

pour estre le d, fief de St-Etienne et les terres qui sont

au-dessus, comme il est dit cy-dessus, unies et incor-

porées au dit fief de St-Maurice, et ne faire ensemble

qu'une seule et même seigneurie, et en jouir par les d,

intéressés,leurs successeurs et ayans cause, à perpétuité

et à toujours, à titre de fief et seigneurie, avec haute,

moyenne et basse justice, droit de pêche et de chasse,

seulement dans toute l'étendue de la de, concession : à’ la charge de porter foy et hommage au château St-

Louis de Québec. ..., à la charge aussi de donner avis

à Sa Majesté ou à nous et nos successeurs, des mines, minières, ou minéraux, si aucuns se trouvent dans l'étendue de la d. concession, à l'exception des mines” de fer, dont le privilége a été accordé aux dits intéres-

sés, etc. ”

Avec ces secours précieux, la Compagnie put mettre son établissement sur un bon pied : fourneau, fonderie, forge, boutiques, tout était fait sans épargne, quelque cher que cela pût coûter; et lorsqu'en 1739 un homme entendu, venu tout exprès de France, dirigea les : travaux de cette grande exploitation métallurgique, on

ut dire que les forges Saint-Maurice faisaient honneur La Nouvelle-France. Mais dans un jeune pays où les fortunes sont rares et mal assises, où les banques ne sont pas encore établies, il est bien rare que l’on puisse faire des déboursés très considérables sans s'exposer à la ruine ; aussi la Compagnie des Forges qui eût fait fortune dans le cas où elle eût pu braver les premières difficultés financières, se vit obligée de remettre sa charte au gouvernement des Trois-Rivières. Le 1er mai 1743, ordre fut donné de réunir les Forges au domaine royal. Le roi comprit:sans doute que le

temps n'était pas encore venu pour les colons canadiens de se mettre à la tête d'une entreprise qui demandait des avances d'argent si considérables. On fit fonctionner les forges Saint-Maurice, mais au nom et au profit du roi de France.

Les fourneaux furent réparés,des maisons furent bâties, entr'autres,croyons-nous, cette Grande Maison qui est aujourd’hui une admirable relique,et les travauxcommencèrent sur une grande échelle. Les Forges purent alors fournir à toute la population du Canada des poèles, chaudrons, marmites, fers à repasser, haches, pelles de fer, et autres articles d’un usage quotidien. Les poèles surtout attiraient l'attention générale, et l’on pouvait à peine suffire aux demandes qui en étaient faites.

Le poëèle, en effet, est un meuble indispensable dans une maison canadienne. Nos hivers de six mois ont leurs charmes et leurs avantages, oui, mais à condition qu’il y ait un poëèle bien ronflant au milieu de la famille. Quand on pense que les premiers colons se chauffaient au feu de cheminée, on se demande comment ils ont pu résister aux rigueurs de notre climat.

* On fit venir de la Bourgogne et de la Franche- ‘“ Comté plusieurs chefs ouvriers, lesquels tenaient “leurs traditions des hommes que Colbert avait envoyés “ en Suède, soixante-quinze ans auparavant, apprendre “ le métier de mouleur et fondeur. C’est si bien le “ cas que le naturaliste suédois Peter Kalm, visitant “ nos forges en 1749, y trouva toutes les choses réglées “ comme dans son pays.” (1). Il dit dans son récit de voyage que le bois y est proche, le minérai fusible et de bonne qualité ; il dit aussi que plusieurs des employés se sont bâti de jolies maisons, mais il assure que les Forges ne rapportent aucun profit au roi.

M. Franquet, qui visita le Canada comme inspecteur des fortifications en 1748, visita aussi les Forges St-Maurice. Pour nous distraire un peu nous allons l'accompagner dans sa petite excursion. Il commence par donner quelques détails sur les Trois-Rivières :

(1) Histoire des Ursulines des Trois-Rivières, page 381.

“ Le gouverneur, dit-il, se nomme Mr Rigaud de Vaudreuil, il est frère du Major des Gardes.

Madame de Rigaud est fille de M. de la Gorjandière homme riche, et Directeur de la compagnie des Indes pour le castor à Québec.

Le Lieutenant du Roy Mr de St Ours.

Le Major Mr de Noyelle.

L'aide major Mr de Ganne,

et le garde magazin Mr de Tonnancour, homme fort riche, d'une belle figure, et de beaucoup d'esprit. Sa femme est sœur de Madame Prévost, dont on a parlé cy-dessus. ...”

“ Mr Bigot, intendant de la Nouvelle-France, résidant à Québec, m'avait recommandé de visiter les forges de St-Maurice, en adjoutant que l'Etablissement était considérable, et que je serais bien aise de les avoir vues pour être en état d'en rendre compte, et qu’en séjournant aux Trois-Rivières, je pourrais m'y rendre en moins de deux heures, à quoy consenti, j'en prévins Mr Rigaud, qui eut la complaisance de dire qu'il m'accompagnerait.

“ Sorti des Trois-Rivières à cinq heures du matin avec Mr Rigaud, Tonnancour et tous mes compagnons de voyage que Mr de Rouville directeur des dittes forges arrivé de la veille en ville pour m'engager à ce petit voyage y avait invités.

‘“ En sortant de la ville, le chemin est beau, large et sablonneux, il y a une maison bâtie dans son milieu qui masque le coup d'œil de son avenue environ à cent toises audelà ; l’on monte à droite une petite hauteur, d'où traversé une plaine, ensuité un bois l’on arrive à sa sortie aux dittes forges, ce bois est brulé en partie, d’ailleurs il est dépouillé de tous ses arbres propres à la charpente, il n’y reste que du taillis et du sapinage. Vu dans sa traversée plusieurs tourtres et Perdrix, et quelques éclaircis de prairie ; à l'extrémité du chemin,

our descendre à St-Maurice, lieu où sont les dittes orges du Roy, est une rampe qui conduit à un ruisseau que l’on traverse sur un pont de bois d’où l’on se rend au logement du Directeur.

“ Après le cérémonial du premier accueil de lui, de sa femme et des autres employés, on se mit en devoir de ‘parcourir l'endroit. Onse porta d’abord sur le ruisseau : il descend des hauteurs des bois est traversé de trois digues jusqu’à son confluent qui forment autant de chutes; la première digue soutient les eaux pour le service de la forge située endessous ; audelà est la seconde, où ces mêmes eaux appuyées font aller un martinet, et plus bas, est la troisième qui retient de nouveau les eaux pour l'utilité d’un semblable martinet, de là ce ruisseau va se confondre dans la rivière de St-Maurice, qui débouche comme on l'a dit dans la journée précédente, par trois chenaux dans le fleuve St-Laurent.

‘“ Na qu’à chacune des retenues est une décharge aux eaux pour évacuer lors dés grandes crues le superflux au service des dittes forges.

“ La forge et les deux martinets qui font l'objet. de cet établissement sont situés à la rive gauche de ce ruisseau. L'on estime, eu égard à l'abondance de ses eaux, à leur force occasionnée par la raideur de leur pente qu'on pourrait établir deux autres semblables martinets à sa rive droite, et même un troisième entre la dernière digue et la ditte Rivière.

“ Les bâtiments affectés au logement des ouvriers sont situés sur le même côté des forges, mais un peu éloignés, il sont plantés çà et là sans aucune symétrie, ni rapport de l’un à l’autre; chacun a son logement isolé, et particulier de manière qu'il y a une Quantité de maison ainsi que de couverts et appentys pour magazins aux forges, au charbon et au fer, et d'écuries pour les chevaux dont l'entretien par économie doit constituer en une grande Dépeise, le principal bâtiment est celui du Directeur, quoique grand, il ne suffit point à tous les employés qui ont droit d'y loger, il en couterait moins au Roy si tous les autres étaient rassemblés de même, néanmoins distribués en logement différents tant pour la commodité de chacun que pour l’aisance du service.

‘ Entrés ensuite dans la forge affectée à la gueuse on me fit la galanterie de couler un lingot d’environ

quinze pieds de longueur sur 6 et quatre pouces de grosseur, il n’y a pas grande cérémonie à cela, quand la matière est prête, on ne fait qu'enfoncer une espèce de tampon, pour lors elle coule dans .un canal formé entre deux petites digues de sable. ...

“ À la sortie de la forge, entrée dans un des martinets, ensuite dans l'autre, on y fait que du fer battu de différentes grosseurs, il m'a paru que les ouvriers le travaillaient avec la même célérité qu'en France, et dans chacun de ces trois endroits ils observent la cérémonie de frotter les souliers aux Etrangers.

‘ Cet établissement est considérable, il y a au moins 120 personnes qui y sont attachés; on ne brûle dans les fourneaux que du charbon de bois, que l’on fabrique à une distance un peu éloignée de l'endroit, La mine est belle, bonne, et assez nette, cy-devant on la tirait sur les lieux, mais aujourd'huy il faut l'aller prendre à deux ou trois lieues au loing......

“ Après avoir visité tout ce qu'il y a de remarquable à cet établissement dont l'endroit montagneux quoique défriché conserve encore un air sauvage, nous rabattimes chez M. de Rouville Directeur, où nous dinâmes splendidement et en partimes vers les cinq heures du soir. Discouru beaucoup, chemin faisant, sur la forme de sa régie, qui ne sçaurait être que très onéreuse au Roy. A notre arrivée aux trois rivières descen:lus chez Mad. Rigaut, et de la soupé avec toute la con\pagnie chez M. de Tonnancour.”

Les entreprises faites par les Gouvernements ne sont jamais payantes, et celle des Forges Saint-Maurice ne fit pas exception à la règle commune, mais si le roi n'y trouvait pas son avantage, la Colonie y trouvait le sien, si le roi ne s’y enrichissait pas, les sujets du roi s’y enrichissaient fort bien, de sorte que les Forges étaient précieuses pour le Canada.

Le village s’augmenta graduellement : il compta d'abord 50, puis 100, puis 130 maisons. On regardait les Forges comme prospères lorsqu'elles employaient 180 ouvriers, mais il vint un temps où elles en em. ployèrent. jusqu'à 800. Ils étaient tous logés dans les

environs du Fourneau; l’espace ici parait restreint, il est de fait qu'on ne vit jamais une seule demeure sur les coteaux environnants.

Voulez vous maintenant que nous vous donnions

une idée de l'aspect général des Forges et du caractère de ses habitants soûs la domination française et

dans les années qui suivirent immédiatement, c.-à-d. jusqu'en 1780 ? Ecoutez, nous allons essayer de reconstituer quelques-uns des traits de ce passé lointain.

Les usines étaient noires, mais les maisons des ouvriers étaient jaunes, gris pâle, rouges parfois, et toutes si propres, dit l’histoire des Ursulines des Trois- Rivières, que pour l'entretien de leurs demeures et leur toilette personnelle les gens des Forges étaient passés en proverbe. Il y avait de grands et beaux jardins, et le gros ruisseau, tombant en cascades, murmurait agréablement au milieu de cet essaim de travailleurs. “ Les hauteurs couronnées par la forêt primitive, encâdraient le paysage sur lequel se détachait, imposante dans sa masse, la Grande Maison, avec son toit normand, ses murs énormes et ses fenêtres riantes aux quatre faces de son long carré” (1).

Les étrangers y venaient de tous les pays par curiosité, les habitants de la ville des Trois-Rivières et des paroisses environnantes en faisaient autant; les algonquins du Haut Saint-Maurice prenaient l'habitude d'y venir vendre leurs pelleteries, de sorte qu'il y avait un mouvement considérable sur ce petit coin de terre.

Les ouvriers dansaient quelquefois dans la cour des Forges, à peu près à l'endroit où nous sommes, donnant ainsi une marque extérieure de la satisfaction dont ils jouissaient dans leur cœur. En effet, cette petite république vivait dans la paix et le bien-être : les ouvriers ne chômaient pas, ils étaient bien payés de leur travail, et le luxe qui met aujourd'hui la gêne dans tant de familles n'avait pas encore fait irruption dans notre pays. Cette population en général était bonne, bien qu'il y eût certaines misères inséparables

Histoire des Ursulines des Trois-Rivières, ler vol. p. 382,

des grandes agglomérations d'hommes. Quant aux misères plus graves dont vous avez peut-être entendu parler, elles arrivèrent dans des temps assez rapprochés de nous, lorsque les Forges cessant leurs opérations, laissaient la population inactive ou insuffisamment occupée. Le travail est moralisateur, mais” l’oisiveté engendre tous les vices.

À chaque heure du jour, les cris des charretiers qui amenaient la mine ou le charbon, les coups du gros marteau qui ébranlaient le village tout entier annonçaient une‘ vie singulièrement active et laborieuse, mais d’un autre côté, les personnages de distinction qui arrivaient à la Grande Maison en beaux équipages donnaient une idée de la vie plus libre et plus brillante de la Noblesse.

Telles étaient les Forges Saint-Maurice autrefois.

Tant que la Colonie resta sous la domination de la France, la population des Forges jouit d’un avantage qui contribua beaucoup à la conserver chrétienne et heureuse : elle eut les services d’un prêtre résidant au milieu d’elle.

Dès l’année 1740, il existait une chapelle aux Forges Saint-Maurice. (Cette chapelle n'était pas somptueuse, elle était en bois rond, d’après M. Benjamin Sulte; mais enfin le peuple pouvait s'y assembler pour entendre les saints offices et les prédications. On y ajouta une sacristie en pierre, de vingt pieds sur vingt, que l’on voyait encore en 1860, et dont on trouve les fondations en bèchant le sol. Cette sacristie qui servait peut-être de presbytère aux pères Récollets, se trouvait vis-à-vis l'aile de laGrande Mäison,à l'endroit que l'on appelle aujourd’hui le petit jardin. La :chapelle était plus au nord-ouest, et le cimetière s'étendait le long du Saint-Maurice, à l'endroit où l’on a vu naguère les carrés d’un vaste jardin, aujourd’hui en. friche. Un enfant de S. François, un père récollet, fut chargé de cette modeste desserte, et le roi de France étant devenu propriétaire des Forges, payait lui-même l'entretien de ce bon religieux. Or voici l’ordre dans. lequel se succédèrent les pères récollets :

Le père Augustin Quintal de 1740 à 1743.

“# Bernardin de Ganne de 1743 à 1744.

#4 Clément Lefebvre de 1744 à 1749.

#4 Luc Hendrix de 1749 à 1750.

# “ Hyacinthe Amiot de 1750 à 1763.

Le père Augustin Quintal que l'on trouve à l'origine de plusieurs grandes paroisses, telles que la Rivière-du-Loup, Maskinongé, Yamachiche, fut donc aussi le premier desservant des Forges. Dans un acte de mariage du 17 juin 1742, il dit lui-même qu'il réside dans la mission, ce qui confirme la tradition sur la résidence des Récollets aux Forges Saint-Maurice.

Avec le père Lefel re la mission des Forges semble prendre de 14 di nité, elle devient /4 parorsse des Forges Saint Maurice. Le père Hendrix en fait /a

paroisse de Saint-Maurice des Forges, et le père Amiot

pendant les treize ans qu'il tient les régistres, commence invariablement les actes par ces mots : Nous, frère récollet, faisant les fonctions curiales aux Forges de Saint-Maurice.

Les lieutenants civils paraphent aussi les régistres pour la. paroisse Saint-Maurice des Forges, i n'y a d'exception à cela qu'en 1749. À la tête des régistres de cette année on lit : ‘ Régistre présenté par le R. P, Luc Hendrix prêtre missionnaire de la paroisse St-Louis des Forges St-Maurice etc.” Nous ne savons s’il faut considérer ceci comme une simple erreur de nom, ou si la mission des Forges a été réellement, autrefois, sous le patronage du grand saint Louis ; nous soumettons la question aux experts.

L'un des évènements les plus remarquables dont fut témoin l’ancienne chapelle est la visite qu'y fit Mgr de Pontbriand, évêque de Québec, en 1755. Le père Amiot faisait alors les fonctions curiales. Nous regrettons vivement de ne pouvoir donner aucun détail sur la réception qui fut alors faite à l'évêque ; elle fut sans doute digne en tout point de l'esprit de foi qui animait nos ancêtres.

Le vingt-six octobre de l’année suivante, eut lieu la bénédiction de la première cloche qu’on ait entendu

résonner dans les Forges Saint-Maurice ; cette bénédiction fut faite par le père Augustin Quintal, alors supérieur du monastère des Trois-Rivières. ‘“ Laquelle “ cloche, est-il dit au régistre, a été nommée par ‘“ Monsieur Glaude Cressé et Dame Louise André de “ Rouville du nom de Louise.” L'ancienne paroisse de Saint-Maurice terminait ainsi peu à peu son organisation au milieu de la satisfaction générale.

Le premier acte qui ouvre le Régistre des Forges est un acte de baptême; il est daté du 6 décembre 1740, et signé du père Augustin Quintal. Le dernier est un acte de sépulture, daté du 25 mars 1764, et signé du nom de J. F. Perreault, V.G. Le dernier acte de la main des récollets est aussi un acte de sépulture ; il est du mois de septembre 1763 (le jour n'est pas indiqué), et est signé du père Augustin Quintal qui s'y donne encore comme exerçant les fonctions curiales.

Je ne veux pas vous ennuyer davantage avec des questions de régistres, mais avant d'aller plus loin, je veux faire une remarque à laquelle j'attache beaucoup d'importance. J'ai dit en un certain endroit que la population des Forges était bonne du temps des Récollets ou immédiatement après eux ; on est généralement sous l'inpression contraire, et l'on va peut-être croire que c’est une parole bienveillante lancée à tout hasard. Je tiens absolument à dire qu'il n’en est pas ainsi. D'abord je pourrais bien citer les paroles de M Laterrière qui rend le même témoignage à la population des Forges dans ses Mémoires si peu laudatifs, et j'aurais déjà prouvé que je ne parlais pas à peu près. Mais notre grande preuve, la voici : On a tenu pendant 23 ans un Régistre exprès pour les Forges Saint- Maurice, or dans l'espace de ces 23 ans il n'y a pas eu une seule naissance illégitime. Il est bien peu de centres manufacturiers qui puissent sortir honorablement d’une pereille épreuve. Cette population était morale, on peut donc dire qu’elle était bonne et même

très bonne.

Hélas! le fil de mon récit me mène à l'époque sinistre de la conquête : la bataille d'Abraham eut lieu

le 13 septembre 1759, et Vaudreuil capitulait à Monttréal le 8 septembre 1760. L'article 44e de la capitulation de Montréal traitait des forges Saint-Maurice : ‘“ Les papiers de l’Intendance, des bureaux du contrôle de la marine, des trésoriers, anciens et nouveaux, des magazins du roi, du bureau du roi, du bureau du domaine et des forges de Saint-Maurice, resteront au pouvoir de M. Bigot, intendant ; et ils seront embarqués pour France dans le vaisseau où il passera ; ces papiers ne seront point visités.” La réponse du général Amherst fut celle-ci : ‘“ Accordé avec la réserve déjà faite.” Or voici quelle devait être cette réserve : “excepté les archives qui pourront être nécessaires pour le gouvernement du pays.” Et les forges Saint- Maurice devinrent la propriété du roi d'Angleterre. Le roi de France y avait bien fait couler des mortiers, des canons, des boulets ; mais pour de l'argent sonnant, il n’en avait pas encore retiré. Il perdait sa propriété avant d’avoir pu la faire valoir sérieusement à son profit.

Aussitôt après la reddition de Montréal, le général Ambherst divisa le pays en trois gouvernements militaires : celui de Montréal, celui de Québec et celui des Trois-Rivières. Le général Thomas Gage fut nommé gouverneur de la première division, le général James Murray gouverneur de la seconde, et la troisième division échut au colonel Ralph Burton. Ce dernier “vint immédiatement prendre possession de son gouvernement des Trois-Rivières.

Il fit déposer les armes et prêter le serment de fidélité, puis son attention se porta sur les forges Saint- Maurice. En effet, dès le 1er octobre 1760, il écrit à : M. de Courval que son intention formelle est que les travaux de ces forges soient continués. Il lui donne même l'ordre de retenir les services des ouvriers suivants : Delorme, Robichon, Marchand, Humblot, Ferrand, Michelin, Belu. Les Forges furent donc mises en activité avec le même personnel qu'auparavant, et pendant tout le rêve militaire qui dura 4 ans, les ouvriers pouvaient encore se croire au temps de la domination française.

Il y eut cependant un changement d'une grande importance. Les autorités mililaires, on le comprend, n'étaient guère disposées à continuer l'œuvre du roi de France en entretenant un religieux franciscain au milieu de la population des Forges. On eut bien des fois à se louer des bons procédés du colonel Burton, mais il ne faut pas oublier qu'il était anglais et protestant. Frédéric Haldimand et Hector Théophile Crémahé qui lui succédèrent étaient protestants aussi. Les franciscains continuèrent leur mission quelque temps encore, mais à la fin de 1763 ou au commencement de 1764 ils durent se retirer.

La petite chapelle fut donc abandonnée. Elle resta vide et inutile pendant un certain temps, ensuite on lui fit l'affront de la faire servir de remise pour les voitures, puis enfin elle disparut. On sait par la tradition que la messe fut dite de temps en temps dans la on Maison, jusqu'à ce qu'on élevât la chapelle actuelle. Le curé ‘des Trois-Rivières desservait la mission. |

Après le règne militaire, les Forges furent remises au Gouvernement Civil, mais celui-ci n’en put rien faire, et elles demeurèrent oisives jusqu’en 1767.

Christophe Pélissier, marchand très actif de Québec, forma alors une compagnie, et demanda l'usage des Forges pour ‘une rente modérée, Il réussit dans ses démarches, et une proclamation du 9 juin remit les Forges à Messieurs Christophe Pélissier, Alexandre Dumas, Thomas Dunn, Benjamin Price, Colin Drummond, Dumas St-Martin, Georges Allsop, James Johnston et Brooke Watson, pour un terme de 16 ans, moyennant une rente de 25 louis par année. La Compagnie construisit des bâtiments et fit des réparations pour la somme de 4500 louis; alors les Forges furent mises en activité selon le système français suivi avant

la conquête, et elles produisirent une grande quantité de fer.

La Compagnie faisant des affaires très considérables, avait son commissionnaire à Québec. Le Docteur Pierre de Sales Laterrière qui prit cet emploi

en 1771 donna tant de satisfaction à la Compagnie,

ue M, Pélissier le fit venir comme inspecteur des tou en 1775. Le nouvel inspecteur avait 125 livres de salaire, il était logé, nourri et éclairé, et prenait un neuvième du bénéfice total.

Dans des Mémoires qui nous sont parvenus, M.

Laterrière donne de nouveaux et intéressants détails sur les Forges telles qu'elles étaient tenues alors. “On “n'y chauffe, dit-il, les fourneaux et les affineries “ qu'avec du charbon de bois qu'il faut choisir : pour “les fourneaux, on ne fait usage que de charbon de “ bois dur et franc, et pour les affineries que de char- “ bon de bois mou, comme la pruche, le tremble, etc.

“ Une telle exploitation nécessitait l'emploi de “ 400 à 800 personnes tant dans l'atelier que dans les “bois, les carrières, les mines, et pour les charrois : 6 “hommes attachés au fourneau, 2 arqueurs de charbon, “ 1 fondeur, 8 mouleurs et autant de servants, 6 “ hommes à chaque chaufferie, 2 arqueurs, 4 charrons, “4 menuisiers, 16 journaliers, 8 bateliers, 4 chercheurs “ de mine, 40 charretiers, et les autres employés aux ‘ventes, charbons, dressages, ou comme mineurs, charbonniers, faiseurs de chemins, garde-feux, 8 au «“ moulin à scier, etc., etc. Pour le soutien de tout ce “ monde, on possédait un magasin de marchandises et “ de provisions.

‘“ Le directeur avait la vue sur tout, l'inspecteur “ pareillement ; celui-ci était obligé de passer de demi- “heure en demi-heure à tous les chantiers pour voir “ si tout y était dans l’ordre, et ordonner ce qui était “ nécessaire ; les remarques qu'il faisait étaient 7ourna- “ Zisées au jour et à la minute, et le teneur de livres “ les enrégistrait dans chacun des comptes qui étaient “ réglés tous les mois.

‘“ Le fourneau produisait un profit de 50 louis par “jour, chaque chaufferie 50 louis par semaine, la “ moulerie 50 louis par coulage,—en somme de 10 à “ 15 mille louis par campagne de 7 mois; les frais en “ emportaient les deux tiers; c'était donc le tiers net

“ que les intéressés avaient annuellement à partager. ”

M. Laterrière nous donne sur la discipline suivie aux Forges quelque chose qui a lieu de nous surprendre : “Il était de règle, dit-il qu'aucun des ouvriers ne “ retirait personne chez lui sans venir au bureau en “avertir et demander la permission; si bien qu'il

n'ariivait jamais rien d'indécent ni d'accident sans que nous en eussions connaissance ; nous étiors informés même de leurs bals, de leurs danses, de leurs ‘“ festins. ”

Cependant l'on était arrivé à l'invasion des Bostonnais en 1775. Nos bons voisins voulaient nous e profiter, malgré nous, des avantages de la république qu'ils avaient fondée, et ils vinrent pour prendre possession du Canada,

Cela n'était pas aussi facile qu'ils se l'étaient imaginé.

Christophe Pélissier, le directeur des Forges Saint- Maurice, avait un faible pour les Américains, et il désirait le succès de leurs entreprises au milieu de nous. “ Cependant encore fort réservé, dit le Dr Lateri'ère, “ il n'assista aux assemblées et conseils des nouvesux “ venus, qu'à l'arrivée du général Wooster aux Trois- “ Rivières en quartier d'hiver. Ces nouveaux venus “Jui ayant connu de grands talents, l'engagèrent à aller faire une visite au général Montgomery, à la “ maison d'Holland, proche Québec. Dépuis ce mo- “ ment, il fut reconnu et dénoncé par les espions du général Carleton comme acquis aux Américains et “ par conséquent comme un dangereux ennemi de la. “ Grande-Bretagne. Les autres officiers des Cyclopes “ tels que moi inspecteur, Picard le teneur de livre, “ Voligni le contre-maître, nous fûmes dénoncés aussi, “ parcequ'on sûpposait naturellement que nous buvions “ le même poison de la rébellion à la même tasse.”

Sans doute, ces trois derniers n'étaient nullement coupables, mais Pélissier semblait prendre plaisir à se compromettre, ce qui montre combien il comptait sur le succès des Bostonnais. Il ne craignit pas de se rendre auprès de Montgomery, et il fournit une grande quantité d'effets et de munitions à l’armée américaine.

Dans des forges qui appartenaient à la Couronne d'Angleterre, il fit couler des bombes et des boulets destinés à bombarder Québec et à détruire l'armée anglaise.

Les Américains avaient pris possession de la ville des Trois-Rivières, et ils y stationnaient en grand nombre. Mais quand leur principal corps d'armée eut été écrasé près de Québec, par le général Carleton qui venait d'arriver à la tête de la flotte anglaise, quand surtout la rumeur vint leur apprendre que les royalistes avaient enlevé Montréal, 1H èrent prudent de se retirer à Sorel, et les Anglais 1 remplacèrent am Trois-Rivières. C'est alors que, partant de Sorel et de Saint-François, les Américains entreprirent cette malheureuse attaque de la ville par l'angle des bois et par les Forges, qui fut comme le coup de grâce de leur invasion du Canada. Ils croyaient surprendre les Anglais et les écraser. Ils vinrent donc au nombre d'environ 2000, ES par les nommés Larose et Dupaul, d'Yamachiche. En chemin, ils forcèrent un nommé Gauthier de la Pointe-du-Lac de se mettre à leur tête, pour leur faire traverser sûrement la forêt voisine qu'il connaissait parfaitement. Mal leur en prit, car Gauthier se plut à les égarer dans les grands bois, - et pendant qu'ils perdaient ainsi le temps à faire mille détours inutiles, le capitaine Landron allait prévenir le

énéral Carleton aux Trois-Rivières. Celui-ci se retrancha à la Croix-Migeon, à un mille et demi de la ville; ét lorsque les Américains sortirent du bois le matin, tout harassés, les uns après les autres, ils trouvèrent une armée de 7000 hommes prêts à les recevoir. Ils eurent malgré tout le courage de combattre vigoureusement, mais les circonstances leur étaient défavorables, ils furent vaincus et massacrés. Il s'en sauva un certain nombre dans les bois, mais plusieurs s'y perdirent et y moururert; en effet, pendant tout l'été, les chercheurs de minérai en découvraient de petits groupes morts et pourris.

Le lendemain de cette action, le général Carleton envoya à M. Laterrière l’ordre de faire battre le bois par son monde pour ramasser les blessés et les fuyards

et les traiter le plus humainement possible, Lorsque cet ordre arriva, il en faisait mener dans dix voitures soixante qui s'étaient rendus d'eux-mêmes. Le lendemain, ses chercheurs et chasseurs en trouvèrent soixante-dix ; il fit donner à manger à ces prisonniers et les envoya aux Trois-Rivières, Son Excellence 1

général Carleton approuva sa conduite, et le généra américain Smith le remercia de son humanité,

La veille du jour que l’action se donna, Pélissier ayant eu avis du grand vicaire Saint-Onge que Son xcellence ne serait pas charmée de le rencontrer sur son passage, se trouva si épouvanté qu'il monta en canot et se fit mener secrètement par deux hommes à Sorel. Laterrière demeura donc seul à la tête de l'établissement.

Lorsque le général Carleton vit M. Laterrière' la conversation suivante s’engagea :—" Pélissier est “ donc parti?—Oui, mon gouverneur.—Qu'est-ce qui “ l'a fait quitter ainsi sa famille et les forges ?—Autant “ que je puis le savoir, c’est un billet du grand vicaire “# Saint-Onge, à qui il paraissait que’ Votre Excellencé “avait ordonné de l’avertir de ne pas se trouver sur “ son passage.—Cela, fit le gouverneur, ne voulait pas “ dire de tout abandonner pour aller rejoindre ouver- “ tement l'ennemi. S'il était resté paisiblement chez luï “et m'avait écrit un mot de justification, cela aurait “ suffi. —Il craignit la malice des faux délateurs, dont “il connait le venin.—Tout cela ne lui eût pas ôté un “ cheveu, et je suis fâché de sa folie. Eh! quel mal “ vous arrive-t-il à vous et aux autres officiers de ces “ forges ?—Aucun, mon général. Nous sommes prêts “ à vous obéir à votre premier ordre.—Continuez de “ soutenir cet atelier dans toute son activité pour les “ besoins et le bien de la Province, de l'Etat, c'est à “ tout ce que j'exige à présent de vous.”

M. Laterrière le remercia, et le pria de continuer à protéger les officiers des Forges. Avant de partir des Trois-Rivière, le général voulut bien visiter les Forges, accompagné de tout son état-major, et il n'eut que des compliments à adresser au nouveau directeur.

M. Pélissier se retira d'abord à Sorel, puis à Saint-Jean et à Carillon, sur la frontière. En ce dernier endroit il fit pendant quelque temps le rôle d'ingénieur ; mais ne pouvant pas s'entendre avec l'ingénieur en. chef, il alla se faire payer par le Congrès les avances faites à l’armée américaine, et passa en France, . à Lyon, où il avait sa famille. 11 envoya plus tard une procuration à un M. Perras de Québec, pour que celuici réglât toutes les affaires en son nom.

Quoique M. Pélissier eût emporté tout son argent et un compte des avances faites à l’armée du Congrès se montant à 2000 louis, qu'il n’eût laissé qu'environ 6000 barriques de minérai, fort peu de fer dans les différents mag»sins. néanmoins ]. Laterrière ne se découragea point : il déploya toutes les ressources de son talent et fit appel à ses nombreux amis pour préparer la campagne qui allait suivre, Il doubla les préparatifs et remplit les magasins de provisions et de marchandises, car il était décidé à employer le plus de monde possible, Il prouva qu’il méritait la confiance de la Compagnie, car il eut le bonheur de faire u: brillante et profitable campagne, que l’on citait tous les ans sous le nom de Première campagne de Laterrière. Dans le cours de l'hiver suivant il paya ses. dettes, et le coffre-fort contenait des moyens suffisants pour pousser vigoureusement les travaux de l’année suivante. “ J'étais si content de moi-même, dit-il avec ‘“ingénuité, voyant que tout me riait, que je donnai : plusieurs bals et dîners au général Kidgzel (Kiedesel), “ en garnison alors aux Trois-Rivières, avec son état- “ major et les respectables citoyens de cet endroit et “ du voisinage. ”

Lorsque la paix eut été conclue, M. Pélissier revint pour quelque temps à Québec, il régla ses comptes avec M. Laterrière, puis il repartit pour la France. Il était en amitié avec le gouverneur Haldimand, mais il ne pouvait demeurer au Canada après la conduite qu'il avait tenue pendant l'invasion américaine, Avant de partir, il parait avoir demandé au gouverneur d'arrêter M. Laterrière, contre qui il avait des sujets de plainte d’une nature fort délicate.

Cependant M. Laterrière prépara la campagne de 1777,et arriva à un succès complet. Les Forges étaient décidément alors l'industrie la plus payante et la plus prospère de tout le Canada, aussi c'était celle qui attirait le plus l'attention. M. Félissier ayant quitté le Canada et étant sorti de la Compagnie d'une manière définitive, M. Alexandre Dumas n’hésita pas un instant à racheter le bail qui n’expirait qu'en 1783 et à se mettre lui-même à la tête de l'entreprise.

Quant à M. Laterrière, ii quitta son emploi qu'il aimait beaucoup, et se retira dans une île qu'il avait achetée à l'embouchure de la rivière Bécancour.

On était à peine au milieu de la campagne de 1778, que M. Dumas regrettait amèrement l'absence d'un homme qui avait donné tant de prospérité aux Forges Saint-Maurice. Ne connaissant absolument rien dans l'exploitation du minérai de fer, il se trouvait incapable de diriger les opérations d’une manière compétente. Alors il fit tant d'instance auprès de M. Laterrière qu'il le décida enfin à acheter la moitié des Forges pour la somme de 2000 louis. M. Laterrière fit le marché, mais à la condition formelle qu'il irait lui-même diriger la campagne de 1779. Il comptait sans le gouverneur Haldimand qui ne l'avait pas perdu de vue, et voulait remplir la promesse faite à M. Pélissier.

Un jour donc que M. Laterrière était aux Trois- Rivières, il fut tout-à-coup arrêté par ordre du Gouverneur : il était prisonnier d'état. Il alla languir pendant plusieurs années dans la prison de Québec, demandant toujours son procès et ne l’obtenant jamais. A la fin on lui permit de s'échapper, mais sans lui faire savoir pourquoi il avait été retenu si longtemps en prison. Il alla contempler le beau soleil et respirer d'air de la liberté dans l’île de Terreneuve. Plus tard il revint au Canada, mais il ne reprit jamais ses fonctions aux Forges Saint-Maurice.

Il y a des auteurs canadiens qui admirent la mansuétude du gouverneur Haldimand, disant qu'il n'a pas voulu répandre le sang. Nous ne pouvons en aucune

manière partager cette admiration : les emprisonnements arbitraires dont ce gouverneur se rendit coupa ble, nous paraissent des actes d’une ignoble et intolérable tyrannie.

M. Dumas garda les Forges jusqu’en 1783, mais il n'en retira pas le profit qu'il pouvait en attendre, et cela grâce à l'intervention tyrannique du gouverneur Haldimand.

Le 9 juin de rette année 1783, les Forges furent cédées à M. Conrad Gugy pour l’espace de 16 ans, à raison d’une rente de 18 louis 15 shellings sterlings par an. M. Conrad Gugy était un suisse protestant, or depuis la conquête les suisses protestants étaient les hommes de la situation, les préférés du pouvoir. Il continua d’abord les opérations avec assez de succès, mais au commencement de l’année 1787 il tomba dans de grands embarras financiers. et le 10 mars toutes ses propriétés et même son contrat avec la Couronne furent vendus par ordre du shérif Gray de Montréal.

Le contrat des Forges fut adjugé à Mess. Alexandre Davison et John Lees pour la somme de 2300 louis courant. Cependant M. John Lees jugea à propos de se retirer, et M. Davison alors resta seul propriétaire du bail.

Le 6 juin 1793, M. Alexandre Davison vendit ses droits et titres à Mess. George Davison, David Munro et Mathieu Bell pour la somme de 1500 louis courant. C'était un prix fort élevé, surtout si l’on considère le peu de temps qui restait pour se rendre jusqu’à l'expiration du bail. Heureusement pour la Compagnie, le 20 mars 1799, à la recommandation du gouverneur Prescott, le bail fut prolongé jusqu'au rer avril 1801, toujours ayx mêmes conditions.

À l'expiration de ce délai, les choses changèrent de face, et la Couronne parut vouloir retirer de sa propriété le revenu qu’elle avait droit d’en a':tendre : par une proclamation, en effet, le gouverneur Sir Robert Shore Milne loua les Forges à Mess. Munro et Bell pour 5 ans, à raison de 850 louis par année. De 18 à 850 louis, c'est un saut qui en vaut la peine.

À son expiration, le bail fut prolongé d'un an; mais en même temps la Gazette de Québec publiaitfun avis par lequel il faisait connaître que ce bail serait mis à l'enchère le 11 juin 1806. Les plans et estimations n'étant pas encore prêts à cette date, la vente fut retardée jusqu’au 1er octobre. Alors, chose singulière, les Forges furent adjugées à M. Bell, pour une période de 20 ans, à raison de 60 louis par année. Le Conseil Exécutif refusa de ratifier cette vente, parce que la différence entre 60 et 850 louis lui paraissait trop grande. M. Bell reçut alers la permission de garder la

propriété aux conditions du premier bail jusqu’au 1er fmaut janvier 1810,'Alkers Sir James Henry Craig céda les Forges et le terrain environnant à la même société Munro et Bell moyennant une rente annuelle de 500

louis, et le contrat fut passé pour 21 ans.

On faisait alors des profits énormes dans cette exploitation des mines de fer, aussi M. Bell menait-il la vie des grands seigneurs. Il était en rapport avec les personnages les plus distingués de la Province, le gouverneur lui-même venait fréquemmenr s'asseoir à sa table, et il y avait dans la Grande Maison la ambre du Gouverneur, belle salle royalement meublée. Quand le Gouverneur arrivait auprès des Fourneaux, on arrêtait son attelage, et les employés de M. Bell le portaient sur leurs épaules jusqu’à la chambre qui lui était préparée. Le festin était à l'avenant de cette réception.

Le peuple avait aussi sa part dans les faveurs de M. Bell : de temps en temps, une grande salle située audessus de la chambre du gouverneur recevait les EE et le bal s’ouvrait alors pour une partie de a nuit.

Mais ce qui est surtout resté dans la mémoire du peuple, ce sont les exploits du Zalley Lo hunt club. M. Bell nourrissait dans des bâtiments exprès plusieurs centaines de renards, des chiens de chasse et des chevaux. Or, à certains temps de l’année, ses amis de la société aristocratique se réunissaient ; chacun montait un cheval et se Liu suivre de plusieurs chiens : on allait lancer les renards dans les champs de là

Banlieue des Trois-Rivières, et alors les cavaliers se donnaient le plaisir d'une chasse aristocratique. Ils couraient à la poursuite des renards, à travers les champs couverts d'une belle moisson, en traversant les fossés, en sautant les clôtures : c'était une récréation élégante et superbe. Quand les renards avaient succombé, les hardis chisseurs et leurs meutes aboyantes retournaient aux Forges : il ne restait à M. Bell que le soin d'acheter de nouveaux renards l'automne suivant. Pourtant il restait une autre chose à faire. Le lendemain un de ses employés passait dans chaque maison de la Banlieue : Combien demandez-vous pour le dommage que la chasse d'hier vous a causé ? On faisait le prix, et notre homme payait en beaux écus sonnants.

Les lords anglais peuvent à peine suivre un régime de vie comme celui de M. Bell. Ses biens n'étaient pas inaliénables comme ceux des lords, et les forges ne lui appartenaient pas ; après ces folies brillantes, il fit une banqueroute retentissante comme les scènes du Z'alley ho hunt club, une banqueroute de 40,000 louis. Cela n'eut pas lieu, cependant, lorsqu'il exploitait encore les forges Saint-Maurice, car alors les revenus d'une industrie prospère le tenaient plus ou moins à flot. D'ailleurs, il faut reconnaître qu'il conduisait les affaires avec habileté, et n’eût été cette manie étrange desinger les lords d'Angleterre, il eût laissé une fortune considérable. ,

Le bail étant expiré en 1831, fut étendu d'un an encore, et il fut régulièrement renouvelé ensuite pour 10 autres années. Pendant cette dernière période, un

rand mécontentement commençait à se répandre dans a population du district des Trois-Rivivières, et les plaintes se faisaient jour auprès du gouvernement avec une énergie croissante. C’est que les personnes qui louaient les Forges tenaient les fiefs de Saint-Maurice et de Saint-Etienne entièrement fermés à la colonisation, ce qui nuisait aux intérêts de la vine et du district. M. Etienne Parent se fit l’interprête de ces plaintes dans un rapport présenté au Conseil Exécutif et daté du 15 septembre 1843 ; ce rapport fut approuvé par le gouverneur, le 26 du même mois, Pour ne rien préci-

piter, on prolongea le bail de M. Bell d’un an; mais il fut bien entendu qu'ensuite la Couronne vendrait les forges et les deux fiefs de Saint-Maurice et de Saint- Etienne au plus haut enchérisseur. Pour mieux préparer les esprits à ce changement important, M. D. B. Papineau, commissaire des terres de la Couronne, publia, le 20 novembre 1845, un rapport bien élaboré dans lequel il établissait les désavantages du système suivi jusqu'alors ; il terminait son écrit en recommandant de concéder les terres selon la tenure en franc aleu roturier, et à rentes foncières rachetables dans des conditions déterminées. Ce rapport avait été présenté par ordre de Lord Metcalfe; les conclusions en furent admises par le Conseil Exécutif, et le 19 décembre on donna avis que les Forges seraient vendues à l'enchère le 4 août 1846, à 11 heures de l'avant-midi, au palais de justice des Trois-Rivières. Elles furent vendues à M. Henry Stuart pour la somme de 5,575 louis. M. Stuart voulant acheter aussi les fiefs de Saint-Etienne et de Saint-Maurice, le commissaire des terres de la Couronne fit un rapport dans lequel il! recommandait de les lui céder pour 4,500 louis ; mais en vertu d’un ordre en conseil, ils furent mis à l'enchère comme les forges, et M. Stuart les acheta, le 3 novembre, pour la somme de 5,900 louis courant

Monsieur Henry Stuart commença les opérations. avec vigueur: ilse procura des machines perfectionnées, répara la Grande Maison, augmenta le nombre des ouvriers, et le village prit une vie toute nouvelle, Cependant un mécompte faillit alors avoir un * sultat fatal à l'entreprise : suivant avec trop de confiance les plans d’un ingénieur français, M. Henry Stuart dépensa des sommes considérables pour l'exécution de nouveaux ouvrages, et à peine ces ouvrages étaient-ils. terminés qu'ils furent reconnus tout-à-fait inutiles. Il n'eut plus dès lors les mêmes espérances d'avenir ni le: même enthousiasme, et en 1847, il louait les Forges à M. James Ferrier de Montréal. Ce monsieur conduisit les affaires pendant quatre ans avec beaucoup de soin et d'intelligence, et il réalisa de beaux profits. Ce

succès conserva une grande valeur à la propriété de: M. Henry Stuart.

Vous me demanderez ici avec une curiosité bien légitime, si l'on pouvait encore reconnaître les Forges d'autrefois, ou si tout avait été changé, renouvelé, anglicisé. Je vous répondrai par les lignes suivantes qui sont absolument vraies dans tous leurs détails : “ Nombre de curiosités du temps des Français ont été “ conservées, par exemple les boiseries de la “ grande “ maison, ” certains outils, la forge du gros marteau, la ‘ feuille de tôle sur laquelle on sonne A “ charge” des ‘“hauts-fourneaux. Les termes dont se servent les “ ouvriers proviennent en partie du vieux régime. Les ‘“ sas du lavoir au minérai n'ont pas changé de ferme “ depuis #n siècle et demi (1). C’est toujours la même ‘“ manière de cuire le charbon de bois, de composer “les “ charges” des fourneaux, de faire la coulée de la “ gueuse et aussi de préparer les moules des poèles. “ Tout un monde d'autrefois est là, qui persiste à vivre ‘ étranger aux changements de l’industrie actuelle (2).”

En novembre 1851, Messieurs. André Stuart et John Porter de Québec achetèrent les forges et les deux fiefs, mais quand ils voulurent sérieusement en tirer profit. ils trouvèrent que tout y était détérioré, que la mine elle-même se faisait rare; et au bout de Auerque temps, ils en vinrent à la décision extrême de ermer les forges. La grande industrie canadienne qui avait tant attiré les regards et fait rouler tant d'argent tait en pleine décadence.

Alors les colons commencèrent à se fixer sur les terres de la Compagnie et à les défricher sans avoir de titres. M. J. Baptist embarrassait une partie de ces terres par ses travaux d’estacades aux Grès ; de là bien des difficultés et des récriminations. La Couronne, pour ré:ler tout ceia, résolut de faire vendre les propriétés de Messieurs Stuart et Porter, comme elle en avait le droit en vertu de son hypothèque de bailleur de fond. Les Forges, avec un grand nombre de lots

(1) Lusez 117 ans, (2) Les Ursulines des Trois-Rivières, vol. 1, page 383,

du canton de Saint-Maurice, furent saisies à la suite d'un jugement de cour, et vendues le 22 octobre 1861. Les Forges n'ayant pas trouvé d'acheteurs qui voulussent donner la somme réclamée par la Couronne, furent achetées par cette dernière elle-même au prix de 7200 piastres, La Couronne acquit aussi tous les terrains, pour en disposer en faveur des colons.

Les Forges furent ensuite vendues à M. Onésime Héroux, marchand de Saint-Barnabé, pour la somme de 7000 piastres, dont un quart fut payé comptant, et le reste par trois versements annuels égaux. Les fiefs de Saint-Maurice et de Saint-Etienne furent vendus aux occupants à 40 centins de l'âcre, à l'exception d'une douzaine de lots très pauvres. Cette vente fut faite sous la direction de M. Judah.

M. Onésime Héroux garda la ferme occupée aujourd'hui par M. le Dr Beauchemin, (1) mais il vendit les forges à M. John McDougal et fils, le 27 avril 1863, au prix de 1700 louis, On croyait communément que c'était un prix trop élevé, mais les Messieurs McDougal purent se procurer de la mine et du charbon de bois, et ils firent marcher les forges avec un grand succès pendant plusieurs années.

Ils installèrent leur magasin dans l’une des salles de la Grande Maison, mais eux-mêmes n'y demeurèrent pas, ils trouvaierit que l'intérieur en était trop délâbré. Ils occupèrent une jolie maison en bois, bâtie un peu au nord-ouest et à angle droit avec la Grande Maison, à peu près sur l'emplacement de l'ancienne chapelle,

La propriété fut transférée à M. George McDougal le 18 décembre 1876, et les forges purent fonctionner jusqu'à l'été de 1883, quand les opérations cessèrent définitivement.

Maintenant il ne reste des Forges Saint-Maurice que la maçonnerie du haut-fourneau, comme il reste

(1) M. Onésime Héroux étant mort, le Dr Louis Jean-Baptiste Beauchemin épousa sa veuve, femme remarquable par son énergie et sa vertu, et qui mourut encore jeune. Le Dr Beauchemin épousa en secondes noces Demoiselle Azilie Meunier, C'est elle que nous avons vue entourée de sa nombreuse famille.

des os blanchis qnand les chairs de l’homme sont tombées en poussière.

Je viens de vous raconter l’histoire des Forges Saint-Maurice; mais savez-vous qu'il y a des légendes sur ces forges ? Comme nous sommes en voyage, et que nous aimons à augmenter nos connaissances, il sera bien à propos de les recueillir, n'est-ce pas? Eh bien! je me suis fait raconter tout cela en 1871, et je l'ai transmis alors fidèlement au papier ; si donc vous le voulez bien, je vais me citer moi-même. Hem! cela me donne presque de la vanité. Mais une réflexion me vient en tête : j'écrivais déjà en 1870, et je ne suis pas encore arrivé jusqu’à la renommée, il faut donc nécessairement que je sois du nombre des écrivains méconnus par leurs compatriotes !

Après cette remarque faite uniquement par humilité, je commence ma légende; mais n'oubliez pas qu'on vous parle des Forges telles qu’elles étaient en 1870.

Légendes des Forges Saint-Maurice

Cher lecteur, vous aimez sans doute les vieilles et naïves légendes du moyen-âge ! Eh bien ! dans vos voyages de touriste sur la rive nord du St-Laurent, je vous conseille de suivre quelque jour la route désolée qui s'avance au-delà des côteaux des Trois-Rivières, et de vous rendre à ce nid qu'on appelle le Poste des Forges St. Maurice, Rien ne sent plus la légende que ce village. Lorsqu'on arrive au bord de la côte qui borne son horizon, et qu'on aperçoit, au pied, ces maisons longues et sombres, groupées autour d'un fourneau qui annonce plus d’un siècle d'existence ; lorsqu'on regarde ce manoir qui rappelle les châteaux du moyen-âge, on se demande si l'on n'est pas sous le coup d’une illusion ; si, au lieu d'un village canadien, on n'a pas sous les yeux un tableau qui nous retrace le lieu de quelqu'une des scènes qui ont effrayé et charmé notre jeune imagination.

L'isolement où se trouvent les Forges St.Maurice, par suite de la mauvaise qualité du sol environnant, cette petite rivière qui ne se gonfle jamais et ne tarit jamais, qui parait limpide, et dont les vases engloutiraient l'imprudent qui voudrait se baigner dans le cristal trompeur de ses eaux, les flots noirs du St. Maurice qui se précipitent avec un sourd murmure, la savanne, qui s'étend d'un côté avec son impénétrable fourrée, le coteau qui s'élance de l’autre côté comme une imprenable muraille, tout fait de ce village un des endroits les plus mystérieux du Canada,

Mais, le soir, lorsqu'on voit les flammes qui s'élèvent continuellement à plusieurs pieds au-dessus du fourneau, et répandent une lumière blafarde sur tout le village ; lorsqu'on voit sous cette lumière les travailleurs errant comme des fantômes autour de leurs vieilles habitations, avec leurs vêtements noircis par le charbon et la tumée, et surtout lorsqu'on pense qu'il y a quelques années, le village était tout environné de plusieurs lieues d'épaisse forêt, on se sent l'imagination surexcitée, et l’on se dit involontairement : ‘“ il doit s'être passé ici des choses étranges.” Il s’en est passé en effet, et pour connaître ces choses-là vous ne serez pas obligé de faire cent lieues ; interrogez le premier venu du village, il vous en contera de terribles. La génération nouvelle n’a rien vu par elle-même, et cela n'est pas surprenant : la demeure proprette et moderne du Dr Beauchemin et la chapelle qui s'élève en face de cette maison semblent en effet nous dire que la religion et la civilisation ont pénétré dans les Forges, et que leur contact a fait fuir les apparitions et les sabbats d'autrefois.

Un jour, je cheminais vers St. Boniface avec le père Louison un bon vieux du temps passé ; nous arrivions à l'endroit appelé la Pinière, à quelques arpents seulement des Forges.—Père, lui dis-je, i paraît qu'il s'est passé autrefois dans ces endroits-ci, bien des choses extraordinaires.—Oui, monsieur, bien des choses comme on n’en voit plus aujourd'hui. Dans ce tempslà, le chemin des Forges passait, tout le long, au milieu d'une épaisse forêt, je me rappelle bien d'avoir vu ça dans ma jeunesse.

—Connaissez-vous alors le Poste des Fr rges ? — Si je le connais ? Oui, je vous en assure. C’est proche de la Pointe-du-Lac, ma paroisse, et puis je venais souvent travailler là, il y avait toujours de ouvéice,

et l’on avait de si bons prix.

Dans les mortes saisons, nous n'avions rien de mieux à faire que de venir y gagner quelques sous.— Avez-vous eu connaissance vous-même des choses extraordinaires qu'on raconte ?

— J'ai eu connaissance de certaines choses, mais pas de toutes, j'étais encore trop jeune dans le temps ; mais le plus vieux de mes frères a tout vu cela de ses yeux, tout entendu de ses oreilles.—Comme ça vous devez au moins avoir entendu raconter ces faits bien souvent ; ne pourriez-vous pas me les rapporter, cela abrégerait le chemin ?—Vous pourriez en trouver de plus savants que moi là-dessus, car je n’ai pas une bien bonne mémoire ; mais enfin je vous raconterai volontiers ce dont je me souviens.

L'origine de tout ce qui arriva ainsi aux vieilles Forges se trouve dans une difficulté survenue entre M. Bell, propriétaire du Fourneau, et Mlle Poulin, des Trois-Rivières.

Mlle Poulin avait aux environs des Forges des terrains couverts de superbes érables, et M. Bell faisait couper ces érables pour en faire du charbon. Elle voulut l'empêcher comme de raison ; mais c'est en vain qu'elle lui fit procès sur procès, elle ne put jamais rien gagner. Mlle Poulin n'était pas des plus dévotes : ‘ puisque, ditelle, J° ne puis pas même empêcher les autres de prendre ce qui m'appartient, je donne tout ce que j'ai au diable !” Elle n'avait pas d’héritiers, et elle mourut sans faire de testament, se contentant de répéter : ‘“ je donne tous mes biens au diible ! Ils ne jouiront pas en paix de ce qu'ils m'ont volé !”

Le diable prit cette donation au sérieux, et depuis ce moment il se mit à agir en maître sur les terrains qui environnent les Forges et dans les Forges même ; la vieille semblait aussi quelquefois venir en personne jeter la terreur au sein de la population.

Deux femmes s’en allaient à pied du côté de la ville ; elles étaient un peu en deça de la Pinière, lorsque tout à coup elles aperçurent quatre hommes qui portaient une tombe. C'était une chose bien étrange ; mais ce qui était plus étrange encore, c'est que ces hommes ne suivaient pas le cheminiils s’enfonçaient dans le bois. Les deux femmes n’eurent pas peur d’abord; mais l’une d’elle ayant dit : “c’est -Mlle Poulin qu'ils portent en enfer !” toutes deux furent saisies à l'instant

d'une telle frayeur, qu’elles s'enfuirent à toutes jambes vers les Forges et renoncèrent à leur voyage. La nouvelle en un moment fit le tour du poste; tout le monde en parlait, et tout le monde avait peur.

Comme pour confirmer ce récit, on commença bientôt à voir chaque après midi, un homme qui se promenait sur le bord du côteau, un papier à la main, semblant tenir ses comptes. On le voyait parfaitement, et personne cependant ne pouvait lui distinguer les traits du visage. (C'était comme une ombre. Il n'avait pas, à proprement parler, de couleur ; mais s’il eût fallu lui en donner une, on se serait accordé à dire qu'il était noir. Bien longtemps on vit cet homme mystérieux se promener ainsi chaque après-midi ; et jamais personne n’osa aller lui adresser la parole. Les commèrés ne manquaient pas de dire que c'était un gardien que le diable avait mis sur ses propriétés, et qui tenait ses comptes.

Mais l'endroit où il y eut plus de bruit, ce fut au troisième côteau, à la Vente-au-diable, comme on appelle cela encore aujourd’hui. C'était précisément ce terrain qui avait été légué au diable ; aussi les démons y tenaient leur sabbat. À un certain endroit, ceux qui passaient le soir, voyaient un grand feu, et une quantité de personnes autour du feu ; ils entendaient des bruits de chaines, des hurlements, des cris de rage, ou des éclats de rire à faire sécher de frayeur. Ils s'entendaient appeler, ils entendaient des blasphèmes horribles ; vous comprenez que les pauvres voyageurs après avoir vu ou entendu de semblables choses, se rendaient aux Forges plutôt morts que vifs. C'était devenu une chose bien terrible que de se voir obligé de passer là durant la nuit, on avait peur d'y passer même le jour, et personne ne voulait plus aller bucher en cet endroit.

Il est arrivé que le diable se montrait bien inoffensif et semblait prendre plaisir à amuser les passants. Un dimanche, par un des froids les plus piquants du mois de janvier, les gens des Forges s'en allaient à la messe aux Trois-Rivières ; arrivés à la Vente-au-diable, ils aperçurent un homme qui était occupé à se faire la

barbe, auprès d'un arbre. Il était en manches de chemise, tête nue, et se mirait dans une petite glace suspendue à l'écorce de l'arbre par une épingle. Les gens ne purent s'empêcher de rire en voyant une pareille farce, mais ils ne doutèrent pas que c'était le

démon à qui il avait pris fantaisie de venir faire le “drôle.

Presque tous ceux qui passaient à la Vente-audiable avaient quelqu'avarie dont ils se souvenaient longtemps. Souvent, par exemple, les chevaux s’arrétaient tout-à-coup, comme s'ils eussent eu les quatre pattes coupées, et plus moyen de les faire repartir! C'était bien terrible de se trouver pris comme cela, en pareil endroit, surtout durant la nuit. Mon Dieu, je frémis, rien que d'y penser! On dit pourtant qu'ils avaient un moyen infaillible de faire partir les chevaux, vous allez rire, mais ce n'est pas moi qui ai inventé cela, on me l'a conté cent fois : ils viraient leur bride à l'envers, et aussitôt les chevaux partaient comme à l'épouvante.

— Père, lui dis-je, il faut avouer que le moyen est passahlement singulier, mais je ne vous accuserai pas d’avoir inventé cela, car j'ai moi-même entendu rapporter la chose bien des fois.

—Vous voyez, reprit-il, qu'il y avait beaucoup de choses étranges sur le Chemin des Forges; mais aux Forges même, le démon avait pris une espèce d'empire. Pendant longtemps il y avait chaque soir un gros chat noir qui venait se coucher au pied du fourneau, à un endroit où il n'y a pas moyen de résister une minute, tant la chaleur est épouvantable. Il restait là plusieurs heures de suite, les pattes appuyées sur le courant de crasse (gangue) qui coulait du fourneau. Les travailleurs essayaient de l'envoyer; ils lui donnaient des coups de barre de fer: le chat aussitôt se renflait le poil, et devenait plus gros qu’un demi-minot. La peur s'emparait des hommes, ls le laissaient tranquille, et alors le chat revenait à sa grosseur ordinaire. Dans ce temps là, c'était la façon d'aller passer un bout de veillée au fourneau, de sorte que tous les gens du poste ont vu ce fameux chat bien des fois. Quand

il était resté longtemps, il se levait et, au lieu d'aller sortir par la porte, il semblait entrer dans le fourneau et disparaissait.

Vous savez que les flammes s'élèvent toujours. au-dessus de la cheminée du fourneau; eh bien! on voyait un petit bonhomme qui allait s'asseoir sur le bord de la cheminée et qui restait là, souvent, une grande partie de la nuit.

Je me permis ici d'interrompre le récit du Père Louison.

—Puisque le diable était à se montrer si souvent. que cela, c'est donc que les gens des Forges étaient bien méchants !—Il y avait des méchants, ce qui ne doit pas surprendre, puisqu'il venait là des gens de: toutes les parties du pays, mais le grand nombre . étaient d’assez bons chrétiens, qui se distinguaient par une grande foi. Ils ne faisaient pas leurs devoirs religieux aussi fidèlement que les gens des autres paroisses, mais il leur était impossible de faire mieux que cela. Il est arrivé des scandales parmi eux, mais assez rarement.

Le défaut des femmes était de médire, de sacrer, de se chicanner entre elles, de se crier des sottises d’une porte à l’autre. Le défaut des hommes était de blasphémer et de tenir de mauvais discours. Les . mauvais discours se tenaient surtout par les jeunes gens qui se réunissaient au fourneau, ce qui explique peut-être la présence du chat dont je vous ai parlé.

Il arrivait aussi, je crois, que le bon Dieu permettait ces apparitions-là pour effrayer les gens et les retenir dans le devoir. Ils avaient besoin de cela peutêtre, ils étaient si isolés, si loin des prêtres !

Un samedi soir, le Gourpeois des Forges avait organisé un grand bal. Les travailleurs s’y trouvaient presque sans exception.

On était sur. le dimanche; il n’y avait plus dans les Forges que les deux ou trois hommes nécessaires au fourneau, les portes et les fenêtres étaient fermées et barrées ; et chez le bourgeois les danseurs s’en ‘donnaient de leur mieux, au son du violon.

Tout-à-coup, les portes et les fenêtres des Forges se trouvent ouvertes, et le gros marteau commence à battre boum, boum, boum, comme si l’on eût été en plein lundi. Les deux ou trois pe’ ‘nnes restées au fourneau et les plus proches voisins coururent voir ce que c'était. Ils aperçurent un homme qui avait une jambe sous le gros marteau, et qui tournait cette jambe sur un sens et sur l’autre, pendant que le marteau battait, absolument comme on fait d'une barre de fer -q'e l’on veut écrouir. Les flammèches s’échappaient ‘en quantité, et la jambe s’allongeait comme si elle eût réellement été de fer rougi. Les spectateurs ne s’en tenaient plus d’épouvante. Cependant il se trouva un homme assez brave pour s’avancer et essayer de pénétrer dans les Forges, mais au moment où il arrivait -dans la porte, tout se trouva fermé et barré comme auparavant. Il s’éloigna ; les portes se rouvrirent et le marteau recommença à battre.

On courut avertir le bourgeois. Il vint promptement et put tout voir de ses yeux; il essaya de pénétrer dans les Forges, mais la porte se trouva fermée et le marteau arrêté. Il donna ordre aussitôt de faire cesser la danse. Chacun s’en retourna chez soi bien <ffrayé, et l’on n’entendit plus rien le reste de la nuit.

Il y eut encore un autre fait du même genre.

Les charretiers avaient pour habitude, du moins -quelques-uns d’entre eux, d'aller chercher un voyage e mine le dimanche au matin; on disait que c'était nécessaire afin qu’il y en eût assez pour alimenter le : fourneau pendant toute la journée.

Un dimanche, au soleil levant, plusieurs charretiers s’en allaient chercher des charges avec leurs voitures à quatre roues et à deux cheveaux.

Arrivés au haut de la côte, ils rencontrent quel- «qu'un qui revenait déjà avec une charge.

Cet homme était assis sur le devant de sa voiture, amais il avait son chapeau tellement sur les yeux que personne ne pouvait lui voir le visage. Les charretiers se mirent à l’insulter :

‘“ Tu t'es levé bien matin; je crois que tu as passé: la nuit en garouage. Qui es-tu? Réponds donc, vilaine bête!”

Le charretier noir ne disait mot: mais arrivé dans: la côte, au lieu de faire un demi-cercle pour entrer dans le village, il s’arança tout droit, et disparut dans. le précipice.

Les charretiers prirent cette vision pour un avertissement, et depuis ce temps ils se dépêchèrent plus le samedi et ne furent jamais obligés de travailler ledimanche.

Mais ce que tout le monde des Forges et des:

environs a entendu, ce que j'ai moi-même entendu mille fois de mes oreilles, c’est cette voix mystérieuse: qu'on a appelé le BEUGLARD ! Cette voix se faisait entendre tous les soirs et souvent même pendant lejour; elle semblait venir de quelqu'un qui planait dans l'air. Tantôt elle paraissait s'approcher, tantôt elle s'éloignait ostensiblement, et criait sans cesse comme un homme en peine : ha-ou! ha-ou! Il n’est pas un sacrier que le beuglard n'ait fait pâlir cinq cents fois. dans sa cabane.

Mon frère aîné était employé à bucher à unecertaine distance des Forges. Un samedi il s’en revint pour recevoir la paye et monter de Îa nourriture; puis, dès le lendemain matin, dimanche, il partait avec deux compagnons pour retourner au chantier. Quand vint l'heure de la messe, les trois jeunes gens ne pensèrent. pas à s'arrêter ni à prier ; ils continuèrent leur route. Bientôt, cependant, ils commencèrent à entendre lebeuglard ; mais comme il paraissait loin, bien loin, et que tous trois l'avaient entendu bien des fois, ils y firent peu d'attention. Au bout d'un moment, ils s'aperçurent. que le beuglard approchait rapidement, tout en criant comme à l'ordinaire : ha-ou ! ha-ou! Ils continuèrent à marcher sans rien dire. Mais le beuglard approchait toujours, et il vint un moment ou il ne paraissait plus.

v'à un demi arpent ; ses cris de ha-ou! ha-ou! retentissaient alors d'une manière effrayante au milieu des. grands arbres qui les environnaient. Pâles, les cheveux.

hérissés, les jeunes gens s'arrêtèrent et se regardèrent instinctivement. Mon frère, qui était le plus vieux, dit à ses compagnons : “ nous sommes fautifs, pour des catholiques c’est mal de marcher pendant la messe comme nous faisons, sans même penser à prier. Arrêtons-nous et disons le chapelet, la Ste Vierge nous protégera.” Ils déposèrent leurs fardeaux sur la neige, se mirent à genoux dessus, et commencèrent le chapelet. Le beuglard aussitôt se mit à reculer, sa voix diminuant à mesure, jusqu'à ce qu'elle s'éteignit dans. la profondeur du bois.

Quand le beuglard nous faisait peur, nous avions tous recours aux mêmes moyens que mon frère aîné ; nous faisions un bon signe de croix, et nous disions quelques prières. Il y en avait alors qui priaient pour l'âme de Mlle Poulin, parce qu'ils croyaient que c'était elle qui venait demander des prières.

D’autres croyaient que le beuglard n'était autre que le démon, qui vengeait ainsi les injustices faites à Mile Poulin, en reconnaissance de la cession qu’elle lui avait faite de tout ce qu’elle possédait. On a demandé bien des fois aux curés ce que cela pouvait être, ils n’ont jamais voulu se prononcer.

C’est singulier comme dans ce temps-là il paraissait y avoir des esprits partout. Tenezil n’y a pas longtemps. que nous avons passé une côte appelée la côfe jaune ; eh bien ! au pied de cette côte là, les charretiers voyaient un homme noir qui se tenait debout, et qu’on ne’ put jamais faire parler. Ils avaient beau lui crier toute sorte de choses, pour l'irriter et le décider à dire ce qu'il était, jamais ils n'avaient de réponse. Un jeune homme s’avisa, un soir, de présenter au fantôme une ardoise et un crayon, afin qu'il écrivit ce qu'il était ou ce qu’il voulait. L'homme noir prit l’ardoise et le crayon, et écrivit, mais personne ne put rien comprendre à son écriture.

Il se passa des choses extraordinaires même dans le temps où les forges ne marchaient plus. On vit par exemple, en plein midi, un gros ours qui passait à petit pas au milieu du village. Grand émoi de tous côtés :

Les chasseurs saisissent leurs fusils, et accourent en toute hâte ; on tire un coup, deux coups, trois coups, dix coups, vingt coups, et l'ours ne parait pas avoir une égratignure. Il s’avance lentement, comme s'il n'avait encore rien entendu ni rien senti. Un certain Michelin, bon ivrogne et bon sacreur, qui avait tiré plusieurs coups de fusil, se trouva dans une grande colère. Il dit à l'ours : ‘ puisqu'il n’y a pas moyen de te tuer, tu vas toujours me mener un bout ! ” et il sauta sur la mystérieuse bête. Elle continua tout simplement sa route, Michelin eut peur et descendit promptement de sa nouvelle monture.

Il y avait longtemps que nous marchions.—Père Louison lui dis-je, vous m'avez conté tant de choses extraordinaires, que je me sens tout effrayé et comme ahuri (ajoutez que les ténèbres qui nous entouraient n'étaient pas propres à me rassurer) ; cependant je voudrais que vous me parleriez d'un personnage qui a sa célébrité aux Forges St. Maurice.—D'Edouard Tassé ? reprit-il aussitôt.—Oui d'Edouard Tassé ; vous l'avez connu ?

—]Je l’ai connu familièrement.

Je vous surprendrai peut-être en vous disant que c'était un bon garçon, tel qu’on en rencontre rarement ; mais ne doutez pas de ma parole, c’est la pure vérité. Tout le monde aimait à travailler sous son commandement. “ Allons, les enfants, disait-il, un petit coup de cœur, nous nous reposerons ensuite, ” Tous les hommes se mettaient à l'ouvrage, c'était un plaisir de voir comme les choses marchaient. Bientôt le repos promis arrivait, on badinait, on riait ensemble, on oubliait la fatigue. Tassé disait de nouveau : “allons les enfants, un petit coup de cœur maintenant ! ” tout le monde se mettait gaiement à l'ouvrage. On allait ainsi d'étape en étape ; le soir arrivé personne ne sentait de fatigue, et il se trouvait qu'on avait fait beaucoup plus d'ouvrage qu'avec certains bourreaux qui ne faisaient que tempêter autour des hommes, et ne leur donnaient pas un moment de relâche. Tassé n'avait que deux défauts : il sacrait et à avait des entrevues avec le diable ; ie premier défaut avait produit le second, mais tout de

même c'étaient deux choses bien surprenantes chez un homme de son caractère. Il n’y avait pas à comprendre cet homme-là. Le diable semblait le suivre partout pour le taquiner. Un jour, il se faisait mener par vn charretier dis Trois-Rivières ; comme ils arrivaient à la Pointe-au-Diable, le cheval s'arrête tout-à-coup, et impossible de le faire repartir. Tassé ne fait ni un ni deux, il débarque, fait quelques pas, et se met à s'entretenir avec un personnage invisible. Le charretier entendait bien deux voix différentes, il s'apercevait que la dispute était extrêmement vive,cependant il ne voyait que Tassé. La frayeur le saisit, mais que faire ? Le cheval ne voulait point marcher. Après s'être ainsi chicané longtemps avec on devine qui, Tassé revint à la voiture et dit au charretier : “ça va aller, maintenant. ” En effet, le cheval partit, et on se rendit sans entraves aux Forges.

Un autre fois il revenait de la Pointe-du-Lac et se faisait conduire par un habitant de la place. C'était en hiver et sur un beau chemin de glace. Tout-à-coup le cheval se met au pas, et commence à tirer sur le bout de la corne, comme s’il y avait eu dix hommes d’accrochés à la cariole. Il y a quelque chose sous les lisses, dit le maître du cheval ; on débarque, on examine, il n'y avait rien. On part ; c'était encore la même chose, “ Je vois bien ce que c’est, moi, ” dit alors Edouard Tassé ; et, mettant la main dans sa poche, il en tire une poignée de copes qu'il jette dans la neige. Il sembla que la cariole retombait sur le chemin, on entendit un bruit sec, pan ! et le cheval partit aussitôt prand train. Notre habitant se rendit aux Vieilles Forges, et il jura alors ses grands dieux que jamais Edouard Tassé ne mettrait le pied dans sa voiture.

Mais ce qui cortribua le plus à faire la mauvaise renommée d'Edouard Tassé, c’est la bataille en règle qu’il eut un soir avec le diable.

Il en avait averti d'avance les gens de la maison où il se trouvait, et leur avait bien défendu de sortir, . quels que fussent les cris qu’ils entendraient. Vers

huit heures, en effet, une voix appela Tassé; il sortit aussitôt, et la bataille commença. Les coups retentis-

saient comme de vrais coups de masse ; on entendait des cris de chat, des hurlements effrayants; quelquefois les jouteurs, en se ruant sur la maison, l'ébranlaient jusqu'à sa base, et faisaient tomber avec fracas le mortier qui retenait les pièces. Les enfants pleuraient, les femmes criaient, tout le monde pensait que Tassé allait se faire tuer par le diable. Au bout d'une demiheure, le combat cessa, et Tassé entra dans la maison tout couvert de sueurs et de sang. Il avait le visage et le corps meurtris, et sa chemise était déchirée en lambeaux. Cependant il se dit vainqueur : “ Je savais bien, répéta-t-il plusieurs fois, qu’il ne me battrait pas, je n’en ai pas peur.” Depuis ce moment, Tassé fut la terreur du poste des Forges St-Maurice, et l'on a mis sur son compte cinq cents fables plus effrayantes les unes que les autres,

Edouard Tassé est mort à St-Boniface, il n'y a que quelques années, dans les sentiments d’un bon chrétien. Il n’est pas surprenant qu'il soit mort en bon chrétien, car malgré tout, comme je vous l'ai dit, c'était un riche caractère,

—Père Louison, pardonnez-moi si j'ose encore vous interroger ; ne pourriez-vous pas me dire, pour terminer, sur quoi l’on s'appu:e pour chercher un coffrefort à la Pinière ?

— Voici ce qu'on m'en a compté, reprit le bon vieillard :

Melle Poulin était riche, elle avait beaucoup: d'argent dans son coffre-fort. Pour que personne ne pât inettre la main sur cet argent, elle le fit enterrer dans la Pinière, et jeta ensuite ses clefs dans le ruisseau. Elle mourut, comme je vous l'ai dit, en disant qu'elle donnait. tout au diable, Néanmoins, quand elle fut morte, celui qui avait enterré le coffre-fort voulut aller le chercher ; zest ! il n'y était plus. Les clefs n'ont pu être retrouvées, bien qu'il ne coule pas six pouces d'eau dans le ruisseau de la Pinière, le diable s'était. emparé de tout.

Aujourd’hui il y en a qui cherchent le coffre-fort au moyen de la magie. Avec une 04 (baguette divina-

toire), ils viennent à découvrir l'endroit où il se trouve, mais quand ils sont pour s’en emparer, le diable le change de place, de sorte que l'ouvrage est toujours à recommencer, Je suis loin de vous garantir la justesse de ce dernier détail, mais quant aux autres choses qui se sont passées de mon temps, je vous assure qu'il n'y a rien de plus véritable au monde.

Ici se termina le récit du Père Louison.

Maintenant, cher lecteur, si vous suivez, quelque jour, la route désolée qui s’avance au-delà des coteaux sablonneux des Trois-Rivières, et qu'il plaise à votre cheval de s'arrêter pour boire au Ruisseau de la Pinière, vous n'oublierez sans doute pas les clefs et le coffre-fort de feue Melle. Poulin. Ne vous amusez pas à chercher ces clefs sous le cristal du ruisseau, elles sont introuvables. Mais avancez dans la Pinière, peut-être le beuglard viendra-t-il encore une fois faire entendre ses mémorables ha-ou ! d'autrefois. Arrivés aux Vieilles. Forges St. Maurice, passez sans crainte, les femmes ne se ‘isputent plus d'une porte à l’autre ; ne manquez pas d'aller saluer les messieurs McDougal, visitez avec eux le vieux fourneau, et surtout que vos cheveux ne se dressent pas sur votre tête, le gros chat ne vient plus s'appuyer les pattes sur le courant de fonte qui sort du fourneau, et le marteau ne bat jamais seul. Si vous êtes touriste, continuez votre route jusqu'à St- Boniface ; vous trouverez une gracieuse hospitalité chez M. Rousseau, qui vous fera conduire aux chutes de Chawinigane. Au bruit de la cascade mugissante, au milieu du bois et de la bruyère, un château abandonné surgira tout-à-coun à vos regards. Vous vous croirez en face de l’un de ces châteaux dont les grand'mères. parlent dans leurs contes à la veillée, il ny raanquera que les géants et les fées d'autrefois. Mais le spectacle imposant qu'une nature grandiose et sauvage présentera. à vos yeux vous dédommagera de ces embellissements, et vous vous en retournerez charmé de votre féérique: pèlerinage sur les bords du St- Maurice.

Page 1