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À LA MATAWIN
Nous partons à une heure et un quart, dans une barge bien commode. Nos rameurs, un seul excepté, : sont les mêmes qu’hier : nous sommes sûrs d’être bien conduits. Trois canots nous font escorte. Parmi ces canots se trouve celui de M. Paterson, un commis de la Compagnie de la Baie d'Hudson quise fait conduire à Montachingue. Ce monsieur a la complaisance de
rendre avec lui M. Gravel, et de soulager ainsi notre Lo qui se trouvait un peu chargée. |
Sur la route que nous avons à parcourir, il y a un espace de trois lieues sans habitations, mais l'intérêt du voyage ne diminue pas. Si l’homme ne parait pas ici avec ses œuvres d’un jour, l'œuvre de Dieu nous
apparait dans toute sa variété et sa majesté.
Voici que nous doublons une pointe de roches appelée la pointe à Château. Vous allez penser qu'il se trouve là quelque château rustique, ou un projet d’édifice quelconque; mais il n’en est rien. Château est ici un homme. Cet homme-là n’a pas joué un rôle comme celui de Bonaparte ou d'Alexandre-le-Grand, nous ne savons ni ce qu'il était ni ce qu'il faisait, mais son nom va tout de même passer à la postérité. (1)
La pointe à Châteeu est célèbre par un évènement sinistre qui s’y passait il y a quelques années.
(1) Ce nommé Château était du district de Montréal. Il parait qu'il se noya à la pointe qui porte son nom,
Aux eaux basses, cette pointe parait assez inoffensive, mais quand le niveau des eaux s'élève, et uand la rapidité du courant augmente, le fleuve vient s'y briser avec fracas, et forme un remous des plus redoutables. Or, un chaland chargé d'hommes et de provisions remontant un jour le Saint-Maurice, dans la saison des pluies, il arriva que celui qui était au gouvernail fit dévier quelque peu son vaisseau de la direction qu'il lui fallait suivre; le chaland fut emporté immédiatement par un courant irrésistible, et chavira dans le remous. Douze hommes perdirent la vie : c'était un malheur comme le Saint-Maurice n’en avait jamais vu de semblable, Un poète populaire (1) a composé sur cet évènement tragique une complainte qui se chante encore sur les bords du Saint-Maurice. On ne trouve qu’un défaut à cette complainte : elle fait trembler la voix de celui qui la chante, et elle fait pleurer ceux qui l’entendent chanter.
Voici les mots de ce chant, tels que nous avons pu les recueillir ; la musique, sans aucun doute, e augmente de beaucoup la valeur.
La rime échappe bien souvent, les incorrections de toute sorte abondent, mais il faut laisser les chants populaires tels qu'ils sont.
Vous me demandez que je chante A tout moment
Une chanson très-affligeante.
Dernièrement
Sur la rivière terne Il n’y a pas longtemps,
Dans rat res Mantoue Un accident.
Dans la classe des voyageurs, C’est très-souvent
Qu'on est exposé à sa perte Dans un moment.
Souve:s la prudence nous manque En voyageant,
C'est sur la rivière Saint-Maurice, Dans ces chalands.
(1) Joseph Varin.
sb) TE de
JIL
Donc aujourd'hui de Mékinac onte un chaland,
Chargé de monde et de bagage Solidement,
Horrible, triste et trop fatale Pointe à Château!
Là s’sont noyés douz’ d’nos confrères En chavirant.
O horrible spectacle à voire Ce matin-là!
Des lamentations horribles Des cris perçants.
Cett’ journée est le neuf octobre Assurément.
Elle est restée très remarquable En y pensant.
Trent’ huit hommes sont à la nage En chavirant,
Parmi les chevaux, le bagage, Charge du chaland.
Treiz’ propriétair’ss’y noyèrent Ainsi qu'Souci
Des gens bien connus par icite, De nos amis.
Ah! malheureux le gouvernaille De ce chaland!
Il est rayé d’la list’ des hommes Depuis longtemps.
Je n’mentionn’ pas son caractère, Non plus son nom ; L’arsenic, le corde attend c’hrute
Assurément,
La voiture des voyageures C'est un chaland,
À partire depuis les Piles, Post’ bien plus haut.
Quand on est rendu à la Tuque, ‘ Post’ bien connu,
Les barg’s ensuit’ sont nos voitures Ou les canots.
Un peu plus loin que la pointe à Château on découvre la pointe à Doré. Pour donner l’origine de ce nom, il faut recourir à la légende sauvage. Les Sauvages donc virent en cet endroit un doré d’une grandeur prodigieuse ; c'était le grand serpent de mer du Saint-Maurice; il avait les yeux de la grosseur d’une tonne, et pendant que sa tête touchait l’une des rives du Saint-Maurice, sa queue dérangeait les cailloux de la rive opposée. Le prodigieux doré s’enfonça ensuite mystérieusement sous le rocher.
Mon cher lecteur, vous ferez de cette légende ce que bon vous semblera, mais il faut bien laisser à la pointe de terre dont nous parlons son joli nom de pointe à Doré.
En approchant du rapide Manigonse, le canotier ne manquera pas de vous montrer, avec une émotion visible, Le lieu où périt Théodore Olscamp, frère de l'ancien curé de Saint-Stanislas, avec sa femme et son enfant. M. Olscamp était l’homme le plus aimé et le plus respecté de tout le Saint-Maurice. C'était un père pour tous ceux qui voyageaient dans ces endroits éloignés, mais un ‘père plein de foi et de religion. M. Xavier Normandin, le poète populaire de la Rivièreaux-Rats, résidant aujourd’hui à Saint-Maurice, a composé sur la mort de M. Olscamp une complainte que nous croyons devoir mettre sous les yeux de nos lecteurs.
Ecoute, chrétien, la triste complainte ;
Que tout l’genre humain entende la plainte, De sept enfants aflligés Qui virent leurs parents noyék.
IT
Un jeudi au matin mil huit cent soixante-dix-huit, Le vingt-neuf août, sur la rivière Saint-Maurice, nt péri subitement Le père, la mère et l'enfant,