‹ Deux voyages sur le Saint-Maurice [microforme]Chapitre 8 sur 32 · A LA GRANDE-ANSE · texte numérisé non relu

A LA GRANDE-ANSE

Mon cher lecteur, il y a du nouveau aujourd’hui. Nous voyagions bien confortablement dans notre jolie barge, mais voilà qu'on veut nous faire voyager plus à notre aise encore : c'est un beau grand chaland superbement pavoisé qui va nous transporter à la Grande- Anse, à quatre lieues de la Matawin. Ce chaland est couvert d'une toile, pour nous préserver des ardeurs du soleil; nous y sommes sur un bon plancher, nous avons des chaises comme dans une maison, nous avons même une table avec des pots de fleurs ; mais nous aurons en même temps l'air pur et le spectacle grandiose des montagnes. Un cheval, monté par son cavalier, marche sur le rivage, et traîne à grands pas notre lourde embarcation. Il fait bon voyager ainsi. Kt dire que nos gens, aux Trois-Rivières, croient que nous faisons un voyage de misère dans les missions du Saint-Maurice! A notre départ, Monseigneur entonne l’Avc maris stella, et réunis en cercle autour de lui, nous l’aidons du mieux que nous pouvons à chanter les louanges de la Mère de Dieu. Nous sommes à chanter ainsi, quand nous passons vis-à-vis l'embouchure de la rivière Caribou.

O rivière Caribou, tu fais bien la douce pendant la “aison de l'été, tu n'es maintenant qu'un petit filet d’eau qui ne remue pas un grain de sable, mais nous te connaissons : quand vient le printemps, tu deviens un torrent furieux, tu roules des masses de sable, tu déracines les grands arbres, et tu les traînes aussi facilement que des fétus. Je ne trouve rien de beau ni dans ton cours, ni sur tes rives, tu ne peux que nous effrayer

HT

dans tes moments de colère, tu n'es vraiment qu'une nuisance publique. Adieu, rivière Caribou.

Le cheval fait monter notre chaland avec rapidité. Mais j'entends mon lecteur me dire : Que faites-vous quand les rochers se rendent jusqu’à l’eau profonde, ou quand il y a des obstacles sur le rivage ? C'est tout simple : nous faisons monter le cheval dans le chaland, et alors nous avons six hommes forts qui, avec leurs longues perches, nous font certes bien avancer sur la rivière, Dès que la grève parait propice, le cheval redescend et continue à nous traîner, pendant que nos hommes se reposent.

Bien souvent l'obstacle n’est qu'un arbre renversé par le vent : on essaiera alors de passer dans la rivière pour détourner l'obstacle ; le cheval aura peut-être de l'eau pardessus la croupe, le cavalier aura les deux jambes entièrement plongées dans l’eau, mais tout cela est peu de chose ; on passe et le voyage se continue paisiblement.

Nous arrêtons un instant chez M. Grandmont, le propriétaire du chaland où nous voyageons.

M. Robert Grandmont vient de la paroisse de Saint-Stanislas. Se trouvant ruiné, et voulant cependant, comme un homme de cœur, avoir son petit domaine à lui, il est allé s’enfoncer dans la Matawin. I] ne le regrette pas; il ne dépend de personne, et la terre où il est lui donne le pain de sa famille. Il ne désire qu’une chose maintenant, mais celie-là, il la désire avec une grande ardeur : c’est la présence d’un prêtre à la Grande-Anse ou à la Rivière-aux-Rats. Voyez-vous, il est père de dix enfants, et il voudrait bien les élever tous dans la pratique de notre sainte relic'rn. Ils’en est ouvert à Monseigneur lui-même,

per aréponse qu'il en a reçue, nous croyons pouvoir ui L”. dire que, dans un temps qui n’est pas éloigné, il "ses justes désirs accomplis.

Monseigneur bénit M. et Mme Grandmont avec leur nombreuse famille ; et nous nous hâtons de repartir. Une grande partie de cette famille, cependant, nous accompagne à la Grande-Anse, L'une des filles

ds 80

apporte avec elle son accordéon ; nous voilà donc avec

un instrument de musique! Vraiment nous regorgeons de bien.

La rivière de la Bête-Puante vient ici se jeter dans le Saint-Maurice : il faut croire qu'il y a sur ses rives un grand nombre de ces bêtes intéréssantes qui jettent de l’eau d'odeur à leurs ennemis.

Mais quel amas énorme de gros cailloux intercepte en partie le cours de notre fleuve! Il est donc vrai que les eaux ont emporté toutes ces pierres-là et les ont ainsi arrondies |! Ah! dans certains temps, le Saint- Maurice est une terrible rivière !

Voici cependant une merveille plus étonnante encore : c'est la montagne de l'Oiseau. On dit qu’elle est moins haute que celle des Maurice, mais il y a certainement peu de différence, et elle est beaucoup plus à pic. Imaginez-vous un mur de 900 pieds de hauteur, avec de grands arbres sur son sommet, pour montrer qu’il est bâti depuis des siècles, vous aurez une idée de la montagne de l'Oiseau. Ce grand mur massif, dont les flots du fleuve baignent tristement le pied, a l'air d’un immense donjon, bâti par le roi du Saint-Maurice. Ecoutez, n’entendrions-nous pas des plaintes sorties de cette masse sombre? On l'appelle montagne de l'Oiseau, sans doute pour dire que les oiseaux seuls peuvent la gravir.

Il y a toute une légende à propos de cette montagne. M. Elzéar Gérin, dont les lettres canadiennes déplorent la mort prématurée, en parle ainsi dans le récit d'un voyage qu'il faisait sur le Saint-Maurice en 1871 :

“ Décidément les premiers voyageurs avaient de “ l'imagination. La montagne qui s'élève devant nous “et qui semble fermer le St-Maurice, ils l'ont appelée “ Mont-L'oiseau et prétendent qu’elle a la forme d'un “oiseau. Alors c’est un oiseau qui n'existe plus, ou “ bien les ravages du feu sur la crête de la montagne ‘“ l'ont bien défigurée. N'importe, c'est un des pics les. “ plus élevés du St-Maurice. Il a du reste de la répu- “ tation dans les annales de la fantasmagorie.

Lee 00 en

“ La plupart des voyageurs vous assurent qu'il “est impossible de camper au pied de cette montagne. “ La nuit, disent-ils, on entend des bruits de chaînes “et des craquements d'os froissés l’un contre l’autre, “ comme si des squelettes se battaient entre eux. Des “hommes qui ont essayé de camper là m'ont assuré “ qu'ils avaient‘entendu tous ces bruits-là et n'avaient “ pu fermer l'œil de la nuit. Mais d’où vient cela, dis-je “à l’un d'eux? Quelle explication donne-t-on? Pour- “ quoi les esprits frappeurs ou les revenants hantent-ils “ cette place plutôt qu'une autre, le Mont L'Oiseau “plutôt que le Mont-Caribou? Une tradition assez “vague rapporte que plusieurs hommes auraient été “ assassinés en cet endroit, et alors, ajoutent-ils, vous “savez qu'on ne peut jamais dormir tranquille sur le “ lieu de sépulture d’un homme assassiné.

‘“ Je donne ces faits pour ce qu'ils valent. Les uns “y croiront, les autres en riront, mais il n’en restera “pas moins vrai que c’est la croyance générale dans “ Je St-Maurice que le pied du Mont-L'oiseau est hanté ‘“ par des êtres mystérieux. Si vous êtes sujet à avoir “la chaire de poule, n'allez pas vous coucher au bas “ de cette montagne. ” (Revue Canadienne, 1872).

Un homme sage, qui formait partie de notre expédition, a réduit, sans doute, notre légende à ses justes proportions, en nous disant que les oiseaux de nuit se réunissent en grand nombre sur cette montagne, et que leurs cris empêchent souvent les voyageurs de dormir.

Cependant Mgr nous annonce qu'il va nous chanter un cantique en sauvage, sur l'air “Travaillez à votre salut.” Nous prenons sur notre calpin le refrain de ce cantique, et à la fin du premier couplet nous pouvons répondre bravement :

Mizi kekway e mayatak Naspits iyekatenamouk,

Comme Monseigneur a chanté ce cantique bien des fois pendant notre voyage, nous allons le transcrire avec la traduction littérale. Nous devons dire, cependant, que Monseigneur entremêlait généralement les.

eus A0 cn

couplets de ce cantique à ceux du cantique “ Travaillez à votre salut,” de manière à nous faire répondre alternativement en français et en sauvage.

Page 1