LE DOSSIER SECRET
Le 13 octobre 1918 intervient le décret me traduisant devant la Haute-Cour de justice pour complot contre la sûreté extérieure de l'Etat. Il y avait neuf mois exactement que j'avais été arrêté. Il y avait près de dix mois que le capitaine Bouchardon avait commencé ime instruction qui n'avait pas donné lieu à moins de 5^ interrogatoires. Depuis la fin de juillet, il est vrai, je n'avais plus été au Palais de justice. Le magistrat instructeur, après avoir assisté à la faillite de la grande conception de M. 3,Iornet, après avoir vu échouer « l'amalgame » avec les Bolo, les Duval, etc., avait essayé de s'attacher à l'affaire Lipscher. Suprême tentative pour justifier une inculpation en conseil de guerre! Elle avorte le jour où il faut me donner communication des
lettres interceptées,, le jour où ^l. Eouchardon est obligé de convenir en propres termes que (( Lipscher a vu échouer ses projets. » (Interrogatoire du 30 juillet 1918.)
Dès lors, silence ! Te ne verrai plus le rapporteur près le 3^ conseil de guerre.
Dix semaines s'écouleront cependant entre le 30 juillet et le 13 octobre. Sans doute furentelles lourdes d'hésitations gouvernementales. Braverait-on les impossibilités? Irait-on jusqu'au bout dans le crime? M'enverrait-on en conseil de guerre ? Ferait-on, au contraire, justice ? On n'osa pas consommer un odieux forfait. On n'osa pas davantage, on ne voulut pas laisser passer la justice,, Ja vraie. On décida le procès politique.
Pendant que les couloirs du Palais, les cabinets ministériels étaient pleins de ces incertitudes dont, quelque jour, quand s'ouvriront certains dossiers, on saura le flux et le reflux, je souffrais cruellement dans la prison où j'étais em.muré au milieu des détenus de droit commun. La fièvre de la bataille m'avait soutenu tant que je discutais avec ^1. Bouchardon. Elle était tombée depuis que je n'étais plus appelé au Palais. La réaction était venue. L'ne sorte de prostration nerveuse ni.'accablait, tandis que ma santé s'altérait de jour en jour. Je dormais à peine, je m'évanouissais parfois, je sentais que ma volonté ne maîtrisait plus mon corps. A la fin du mois d'août, une consultation médicale eut lieu. Force fut de constater que ma tension- artérielle était très inquiétante, qu'il me fallait de l'air, des promenades, un traitement d'électricité par les courants de haute fré-
quence. J'eus un instant l'espoir qu'on m'autoriserait à échapper de temps à autre à l'atmosphère étouffante de la Santé, à aller respirer un peu d'air avec deux gardiens m'encadrant, qu'on me permettrait tout au moins de recevoir au Val-de- Grâce, une fois par jour, les soins que réclamait mon état. Il ne se fût agi que d'une courte promenade, que d'un passage pendant une heure dans un établissement hospitalier. Mais, quelque brèves, quelque surveillées qu'elles auraient pu être, ces allées et venues, en me sortant de 1^ prison nostalgique, auraient détendu mes nerfs. Refus ! C'est en face de ma cellule, dans le quartier de la haute surveillance, qu'on installera les appareils électriques qui permettront de me traiter selon la méthode d'Arsonval. Pas de sortie d'aucune sorte. — J'ai les dents malades. Il n'y a pas de cabinet dentaire à la Santé. Je demande à être conduit chez le dentiste qu'on désignera. On fera garder l'appartement, la rue si l'on veut, par un régiment de policiers. Refus ! — « Arrangez-vous comme vous pourrez ! » Un seul adoucissement est consenti : on me permet de me promener dans ce qu'on appelle le jardin des politiques. Dans un coin de la prison, entre d'immenses murs, il est un jardin de cinq à dix mètres de large, de quarante mètres de long oi^i grelottent quelques arbres où, entre des allées macadamisées, végètent des arbustes squelettiques. C'est dans ce court espace de terre ramassé entre des murailles, qui figure assez exactement un puits, baptisé « la fosse aux ours » par le personnel de garde, que je suis autorisé, au mois de septembre, à me traîner
pendant quelques heures chaque jour, bn seul avantage: je n'ai pas de gardien à mes côtés et je puis m'aftaisser sur un banc, rester de longs moments la tête dans les mains sans subir le supplice d'une surveillance penchée sur mes moindres gestes. Cependant le temps passe. Malgré la d'arsonvalisation ma tension artérielle ne diminue guère,, n-'.on état de santé s'améliore à peine.
Le décret me traduisant devant la Haute-Cour me donne le coup de fouet dont j'ai besoin. Une nouvelle bataille est à Thorizon. Je vais avoir à subir une seconde instruction. J'entends tenir tête. J'entends triompher. ]\Ia volonté se raidit. Elle dominera m^on c'orps. Je veux tenir. Je tiendrai.
Et puis, on ne peut plus me refuser le régime des politiques, puisque je vais être appelé à comparaître devant une juridiction politique. L'esprit de persécution dont on est animé contre moi est tel cependant qu'on refuse de m'accorder tout ce à quoi j'ai droit. Les prisonniers politiques sont autorisés, de par les règlements, à recevoir les visites des membres de leur famille dans leur cellule et celles des amis, dont ils fournissent une liste, au parloir, à de certaines heures, à l'abri de toute surveillance. Il leur est également pennis de se réunir, de causer librement. Pour moi, interdiction de fréquenter les autres prisonniers politiques. ^la femme seule est autorisée à venir me A-oir dans la cellule. Ce n'est que peu à peu, ce n'est qu'au comipte-gouttes qu'on concédera à quelques-uns de mes amis la faculté de me rencontrer, en dehors de l'odieuse présence d'un gar-
clien. Encore la leur rctirera-t-on périodiquement, sans raison d'aucune sorte, suivant le bon plaisir. Malgré ces mesquineries, humiliantes pour ceux qui les édictent, mon transfert dans le quartier des politiques, auquel on ne peut s'opposer, me procure un soulagement. Enfin, je n'ai plus à supporter le supplice du guichet perpétuellement ouvert. Enfin je puis dormir dans l'obscurité. Enfin, je suis éloigné des assassins, des condamnés à mort. Enfin, je n'entends plus les hurlements des malheureux enfermés dans les cachots.
Et une fièvre de travail s'empare de moi. Le réquisitoire introductif d'instance que M. le procureur général Lescouvé lit, le 27 octobre 1918 devant la Haute-Cour, montre les voies dans lesquelles la nouvelle instruction s'engage. J'aperçois que toute ma politique d'avant-guerre, toute l'affaire d'Agadir va être évoquée. Un frisson de joie ! J'aurai l'occasion d'exposer l'œuvre dont j'ai la fierté. J'imagine que je parlerai à un homme politique qui m'entendra; j'imagine qu'il saura ce que sont les difficultés de la vie publique, qu'il comprendra quels pièges sont tendus à ceux qui y sont engagés, avec quelle perfidie on leur prête des intentions qu'ils n'ont jamais eues, comme on est habile à dénaturer leurs paroles, leurs attitudes, leurs gestes. Et me voilà rassemblant des documents, étudiant les dossiers que m'apporte mon nouvel avocat, 'M^ Moutef, qui succède à mon très cher Pascal Ceccaldi, arraché par la grippe en quelques jours à l'aft'ection de sa famille et de ses amis.
Des mois s'écoulent cependant sans que je
puisse développer ma défense. M. Pérès qui a été nomrné président de la Commission d'instruction de la Haute-Cour à la suite de la démission de M. Monis, m.on collègue dans le cabinet Waldeck- Rousseau, mon président du Conseil en 191 1, étudie le volumineux dossier qui lui a été transmis par M. Bouchardon, entreprend toute une enquête nouvelle. Les pièces qui me sont communiquées au fur et à inesure par m.es avocats, puisque la loi de 1897 sur l'instruction contradictoire est enfin applicable, m^e permettent de suivre l'orientation de son travail. L'homme qui est mionientanément revêtu des fonctions de juge d'instruction s'applique à démontrer que, avant la guerre, au cours des événements d'Agadir, et en suite de ces événements, j'ai poursuivi une politique personnelle de rapprochement avec l'Allemagne. Je pressens qu'il m'accordera, par la très bonne raison qu'il ne peut faire autrement, que j'avais, en temps de paix, le droit de chercher à assurer le triomphe de telle politique que je jugeais conforme aux intérêts de mon pays. Mais, j'aperçois aussi qu'il entendra tirer argument de mes prétendus projets d'avant-guerre, qu'il soutiendra que j'ai persisté, après que le conflit eut éclaté, dans la poHtique qui m'est prêtée, que, pour la mettre en œuvre, je me suis concerté avec des agents de l'Allemagne, que j'ai recherché des concours dans certain pays allié. Et je le vois s'efforcer de refaire l'instruction du capitaine Bouchardon; je le vois s'escrimer non seulement sur l'affaire d'Italie, mais sur l'affaire d'Argentine, même sur la grotesque affaire Lipscher en
employant de singulières méthodes, des méthodes que le rapporteur près le 3^ conseil de guerre a dédaignées. Et les illusions dont je me suis un instant bercé tombent. Les paroles de M. Clemenceau, le 16 décembre devant la commission des Onze chargée d'examiner la demande en mainlevée de l'immunité parlementaire qui me couvrait, me reviennent à la mémoire. « J'avoue, a- (( t-il dit, que si j'étais dans le cas d'être inculpé, (( comme on me le faisait craindre, ce n'est pas (( la Haute-Cour que je choisirais. » Des années avant, il avait prononcé : « En politique, il n'y a pas de justice. » Je commence à craindre qu'il n'ait raison. J'ai hâte cependant de m'en convaincre. Mais toujours rien. On ne m'appelle pas au Luxembourg.
Enfin, après quatre mois d'attente, le débat commence. Je me trouve en présence de AL Pérès dont je savais qu'avocat à Toulouse, il avait passé quelques années à la Chambre des députés sans y faire le moindrement figure, dont je savais qu'il était parvenu au Sénat poirté par la coalition de la droite et des républicains modérés, dont je savais enfin le rôle dans le procès !Malvy. Un adversaire ! Quel adversaire ? Impossible pour moi de me rappeler ses traits. Liipossible, quand, au fond de ma cellule, je rassemble mes souvenirs, d'évoquer la physionomie de l'homme que j'ai cependant frôlé dans les couloirs du Palais Bourbon, auquel il m'a fallu sans doute parler. Je crois ne pas le connaître. Je me trompe. Je ne tarde pas à le constater.
Je connais, à travers l'histoire, le Lalïémas qui,
chargé d'enquêter sur un jeune ministre, lui reprochait sévèrement une faiblesse de vie privée alors que, lui, se vautrait dans l'ignominie, alors que, marié, âgé de plus de soixante ans, il gîtait dans un ménage dont il hissait à des postes administratifs le mari complaisant. Je connais le président Harlay qui, pour complaire à Louis XR^, fit trancher la têle à l'un des obscurs meneurs de la Fronde de longues années après que la sédition avait disparu et bien que l'amnistie générale mît à l'abri tous ceux qui y avaient participé. Harlay put, en revanche, s'approprier la fortune qui lui avait été confiée d'un de ses amis resté huguenot après la révocation de l'édit de Nantes. Je connais le président de Mesmes qui, sous la Régence, viola les lois de l'Etat, trahit les devoirs de sa fonction pour servir le duc du Maine qui lui avait promis la garde du sceau de France. Je connais ceux que, sous la Convention, on appelait « les crapauds du Marais », ceux qui livrèrent à la guillotine un jour Vergniaud et les Girondins, le lendemain Danton et ses amis, ceux dont la servilité et l'envie s'accommodaient aisément de la disparition des hommes d'Etat, ceux qui ne s'émurent que lorsque, les têtes ayant été fauchées, ils craignirent que ne vînt le tour des médiocres, ceux qui, en face de cette échéance, jetèrent les cris de « hors la loi » aux hommes qu'ils acclamaient la veille à Robespierre et à Saint- Just, grands eux aussi à leur manière et dont les « crapauds du Marais » haïssaient la stature plu? encore que la doctrine. Je connais les hommes que le duc Mctor de Broglie coudoyait à la
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Chambre des Pairs, dont il disait qu'ayant servi la Révolution, l'Empire, la monarchie légitime, ayant également frappé et mendié à toutes les portes, ils étaient « les politiciens à échine brisée ». Je connais M. Pérès.
Nous commençons par Texamen des événements de 191 1. Durant cinq longues séances qui se situent en février et mars 1919, je m'efforce de faire comprendre au président de la Commission d'instruction de la Cour de justice combien fut grosse de périls la situation de la France à l'époque, comment, investi du pouvoir à la fin de juin 191 1, j'eus la charge redoutable de régler la question marocaine, de liquider un passé lourd d'erreurs, comment je parvins à prévenir une guerre qui eût été désastreuse pour la France que son alliée la Russie se déclarait hors d'état de soutenir sur les champs de bataille, comment j'arrivai à obtenir le désintéressement de l'Allemagne au Maroc, à assurer notre protectorat sur l'Empire chérifien moyennant la cession de forêts et de marais congolais que les obscures tractations de la scandaleuse affaire de la Ngoko- Sangha avaient déjà à demi engagés à nos rivaux. Grand succès diplomatique reconnu, avoué par les Allemands! Immense service rendu au pays par mon gouvernement qui, en retardant la guerre, a préservé la France! M. Pérès écoute. Il ne peut rien objecter, mais il n'entend pas, il ne veut entendre. Il a mission de s'accrocher à des détails.
« Au cours des négociations, vous avez usé <( d'informateurs officieux sans prendre l'attache
« de votre ministre des Affaires étrangères, me dit-il en substance.
— Sans nul doute : le ministre des Affaires « étrangères que j'avais commis la faute de choi- « sir sur les conseils de M. Clemenceau et dont « je ne pouvais me séparer — on ne change pas <( d'attelage quand on traverse le gué — avait (( perdu ma confiance dès le lendemain du geste. (( d'Agadir en cherchant, par des voies obliques, (( à déterminer, malgré moi, contre moi, l'envoi « de bateaux de guerre français et anglais dans « le sud du Maroc en face du navire allemand. (( Nous aurions donné dans le piège germanique, « c'eiàt été la guerre à laquelle l'entourage de « M. de Selves inclinait, comme il résulte de la (( correspondance de notre ambassadeur à Berce lin, M. Cambon, que j'ai en ma possession, et « que je vous montre. Vous y verrez au surplus <( que notre représentant, qui avait la charge de <( négocier, qui exprimait la politique de modérau tion et de mesure à laquelle j'étais attaché, se (( plaint à tout instant que le Quai d'Orsay con- « trecarre ses efforts. (« On me tire dans le (' dos », écrit-il.) J'ai soutenu l'ambassadeur (( contre des coteries de mégalomanes vaniteux « et frivoles, qui enveloppaient le ministre des « Affaires étrangères. J'ai secondé le travail de (( M. Cambon par tels moyens que j'ai jugés « appropriés, en le tenant constamment au couce rant des quelques informations que je recueilu lais, en étant tout le tem.ps en plein accord « avec lui. Au surplus, que signifie tout ceci ? (( Etais-je ou n'étais-je pas président du Conseil
(( des ministres, ayant devant le Parlement et « devant la nation la responsabilité de la police tique extérieure comme de la politique inté- « Heure? De quel droit, au nom de quel article (( de la Constitution prétendrait-on subordonner « le chef du gouvernement aux bureaucrates de (( la carrière? Et, enfin, qu'importent les détails « des négociations ? Le résultat seul compte. « L'accord du 4 novembre 191 1 a été discuté et (( approuvé, ligne par ligne, mot par mot par le (( Conseil des ministres tout entier. Il a été rati- « fié à d'imposantes majorités par les Chambres. (( Faites-vous le procès d'un gouvernement et des « assemblées qui l'ont soutenu?
— Je ne discute pas, reprend M. Pérès qui bat i( en retraite, la thèse que vous soutenez. Mais « n'avez-vous pas, au cours des pourparlers offi- « ci eux ou par des instructions données directece ment à M. Cambon cherché à modifier les (( directions de notre politique extérieure.
(( — Jamais une pareille pensée ne m'est venue « et il vous faut torturer le sens d'une lettre <( que j'ai écrite à M. Cambon et qu'il n'a nulle- (( ment comprise comme vous voulez l'entendre. (( pour hasarder cette hypothèse. Interrogez au <( surplus l'ambassadeur et 'SI. Pondère qui joua " pendant quelques jours le rôle d'informateur « officieux. L'un et l'autre, j'en suis assuré. <^ diront que je ne leur ai nullement donné les i( directions que vous imaginez. »
A l'instruction et à l'audience, l'ambassadeur et l'ancien com.pagnon de Brazza, accidentellement mêlé aux négociations, confirmèrent de tou^
points mes allégations. M. Pérès n'en maintint pas moins ses suppositions, mais devant la Haute- Cour, le désastre de l'accusation fut si complet que ie procureur général renonça à soutenir la thèse de ma prétendue volonté de rapprochement francoiJlemand au cours des négociations d'Agadir,
Insuffisamm.ent informé de la politique extérieure dont il ne voulait voir que les petits côtés à travers ses parti pris, 'M. Pérès était encore moins averti des questions financières. Hostile, bien entendu, à l'impôt sur le revenu, il se figurait qu'en le faisant voter par le Sénat en ma qualité de ministre des Finances en 1913-1914, j'avais fait « de la politique à l'allemande », selon l'expression dont il usa en l'attribuant à M. Ribot. Il me fallut lui expliquer que l'impôt sur le revenu tel que, sur mon initiative, il a été introduit dans notre législation se rapprochait des grands impôts anglais, income-tax et super-tax conjugués, beaucoup plus que l'einkommensteuer prussien. J'exposai encore que, si je ne me cachais nullement d'avoir cherché des modèles dans les législations étrangères, je m'étais surtout inspiré, dans la rédaction du projet de réforme que j'avais fait aboutir, de l'évolution normale de notre fiscalité, que j'avais enfin voulu le succès de l'impôt sur le revenu, non pour les raisons de parti qu'il croyait, mais pour doter la France du régulateur indispensable de tout système de taxes solidement agencé, pour nous munir du seul mécanism-e qui permît de mesurer les fortunes et, par suite, de limiter les excès de ploutocratie surgissant dans les époques troublées.
Je crois que M. Pérès comprit. Il n'insista pas. Jl rechercha, en revanche, avec passion la participation que j'avais pu avoir dans les distributions de fonds de publicité auxquelles donnèrent lieu. les emprunts ottomans émis sur le marché de Paris, en 1913-1914. On lui avait affirmé que j'avais reçu un million ou, tout au moins, que j'avais exigé le versement d'un million dans les caisses du Parti radical. Des perquisitions furent ordonnées dans les banques ; une montagne de registres, de comptes, de carnets de chèques furent saisis. Deux experts furent commis à la vérification de ces papiers. Hélas ! hélas ! il en fut de cette entreprise comme de toutes celles qu'avait tentées le capitaine Bouchardon dans le même ordre d'idées. Dans combien de banques n'avait-on pas fait perquisitionner pour trouver trace d'opérations illicites à mon profit. Toujours un certificat de carence! Une fois de plus les experts déclarèrent que, ni de près ni de loin, M. Caillaux n'avait été m^êlé aux opérations qu'ils avaient la charge d'examiner. En revanche, ils découvrirent qu'une somme de trois millions prélevée sur les fonds d'emprunt avait été attribuée, en sus de la publicité normale, à M. Renier, agent de publicité, par le gouvernement ottoman, pour qu'il amenât la presse française à « concevoir une meilleure opinion de la situation économique de la Turquie. » M. Renier n'avait consenti à entreprendre cette délicate opération que sous la réserve formelle que le gouvernement n'y ferait pas d'objections. Il avait consulté M. Pichon, ministre des Affaires étrangères du
cabinet Barthou qui avait donné son plein assentiment à une si heureuse initiative. Si j'avais eu semblable attitude, que n'eût-on pas dit? M. Pérès dans son rapport, le procureur général dans son réquisitoire m'auraient montré favorisant une entreprise de corruption au bénéfice d'une puissance liée à l'Allemagne. La trahison commençant avant la guerre ! J'aurais beau jeu pour retourner contre mes adversaires politiques de la veille, contre le ministère que j'ai renversé les arguments dont on n'aurait pas manqué d'user contre moi. Mais j'ai trop de bonne foi pour le faire. On se trompe en politique. M. Pichon commit une erreur en facilitant les émissions d'emprunts ottomans, mais je ne doute pas de ses intentions : il crut agir pour le mieux en essayant d'attirer la Turquie dans l'orbite de la politique française. Sans doute eût-il grandement tort de ne pas décourager AI. Renier, mais, hélas ! combien d'opérations analogues furent faites au profit de puissances étrangères et, ici encore, comme il me serait aisé de triompher en montrant les journaux qui m'ont le plus attaqué, les journaux ardemment nationalistes, recueillir avidement la manne du gouvernement ottoman qui, un an plus tard, était en guerre avec la France! Les experts ont fourni dans leur rapport la liste des journaux bénéficiaires, la liste des directeurs de journaux qui ont touché des chèques personnels, parmi lesquels figurent la plupart de ceux qui proclament à tout venant leur patriotisme immaculé. Ces listes ont été publiées, commentées. Je ne les reproduirai pas.
Et voilà closes les recherches sur Tavantguerre. Echec total ! En vain M. Pérès, dans le rapport qu'il soumettra à la Commission d'instruction consacrera-t-il près de la moitié de ses développements à prétendre, en entassant hypothèse sur hypothèse, que, entre 191 1 et 1914, ma politique a été liée à celle de l'Allemagne. Tout croule à l'audience. Rien absolument rien n'est retenu, même par le procureur général.
Nous en venons maintenant à la période de 1914-1918. Le président de la commission reprend l'affaire d'Argentine et l'affaire Lipscher au sujet desquelles je me suis longuement expliqué devant le rapporteur près le 3^ conseil de guerre.
En ce qui concerne mon voyage dans l'Amérique du Sud, de nouvelles dépositions sont intervenues qui me sont soumises : celles de Minotto. celles d'un nommé Rosenwald. Minotto a été entendu à plusieurs reprises en Amérique. Interrogé au mois de février 1918, à Santa-Barbara (Californie), il a déclaré dans les termes les plus formels qu' « il n'avait jamais servi d'intermédiaire entre le comte Luxburg et moi ». Cela suffit n'est-il pas vrai? Pas du tout. On répond en l'internant comme suspect (il est, paraît-il, fils d'une allemande) au fort d'Oglerthoupe. Il y reste de longs mois, durant lesquels une correspondance active est engagée entre un nommé Becker, agent d'affaires, investi momentaném.ent des fonctions d'attorney gênerai suppléant dans l'Etat de
New- York, et M. Jusserand, ambassadeur de France. En vain, mes conseils et moi nous demandons la production de cette correspondance. Impossible! répond-on, 'M. Eecker, qui a été chargé par le gouvernement français de suivre les affaires qui l'intéressent, parce que, est-il dit, les règles de la procédure dans l'Etat de New- York offrent des « facilités )) particulières j. ur l'interrogatoire des tém.oins, sans doute aussi parce que la personnalité de ce magistrat improvisé présente certains avantages, parvient à recueillir au mois de septembre 191 8, huit mois après que les télégrammes Luxburg ont paru, sept mois après que Minotto a été entendu pour la première fois, une nouvelle déposition du jeune Italien. Déposition remplie... d'inexactitudes, déposition dont on aperçoit aisément le caractère! Trois faits:
M. Becker commence par prier son patient de reconnaître qu'il ne lui a pas promis de le faire mettre en liberté, qu'il n'en aurait pas d'ailleurs le pouvoir, que le gouvernement des Etats-Unis seul est compétent en la m.atière et que — autant c,ue, lui Becker, le sache — aucunes promesses n'ont été faites au comte Minotto. Le jeune homme acquiesce. Sa captivité fut cependant adoucie quelques jours plus tard. Il fut mis en pleine liberté dans le courant de 1919. Jamais il fut l'objet d'aucune poursuite ni en .Xmérique ni en France. Premier fait, assez significatif, j'imagine.
Deuxième fait : M. Becker pose à Minotto la question suivante : « Nous avons, n'est-il pas vrai, débattu ensemble pendant de longs jours, dans
des conversations particulières, la question de savoir s'il convenait que vous fissiez des révélations complètes sur vos relations avec M. et Mme Caillaux. Eh bien, convient-il que vous fassiez des révélations complètes?» Quoi! Un juge d'instruction discute, dans des conversations particulières avec, un témoin, la nature et l'étendue de sa déposition! Ou je ne sais plus ce que les mots veulent dire ou il y a collusion, préparation concertée de témoignage, entre le magistrat occasionnel et le témoin.
Troisième fait : Minotto avoue la machination, indique les motifs qui l'ont guidé en concluant ainsi sa déposition : il déclare qu'il a été très germanophile, tout en adorant la France, — ô admirable logique ! — pendant la plus grande partie de la guerre, m.ais qu'il s'est marié aux Etats-Unis, qu'il a trouvé le bonheur dans ce pays, que ses sentim.ents sont devenus ceux d'un loyal américain et qu'il sera très heureux de le prouver « par un service qu'il rendra à la cause des alliés )> (sic). Cela est écrit en toutes lettres.
Comment peut-on s'expliquer de telles choses? Ceux qui ont lu le dernier ouvrage d'Upton Sinclair, le grand écrivain américain, comprendront sans doute. Dans TJic Brass Chcck, Une Etude du Journalisme Américain, Upton Sinclair développe ce thème dont, bien entendu, je lui laisse la responsabilité, qu'à part d'infimes exceptions il n'y a pas de presse indépendante aux Etats-Unis (i ).
(i) L'auteur de The Brass Check affirme qu'un vieux journaliste, vénéré en son temps, John Swinton, éditeur
11 termine son livre en indiquant qu'il s'attend à être poursuivi, condamné pour diffamation, que cela l'indiffère, mais qu'il ne veut pas être discrédité aux yeux de ceux qu'il cherche à influencer en faveur de la justice sociale. Il avertit donc ses lecteurs du « fait capital » que voici :
« Notre police, écrit-il, nos autorités chargées « de poursuivre et d'instruii^e, nos mécanismes « politiques, le monde des grandes affaires sont
de la New-York Tribune, répondant, dans un banquet qui lui était offert par ses confrères, à un toast porté à la presse indépendante, aurait dit :
« Il n'y a rien en Amérique qui ressemble à une presse « indépendante excepté dans les toutes petites villes de « province. Vous le savez et je le sais. Il n'y a pas un « d'entre vous qui ose écrire honnêtement ses opinions « et, si vous le faisiez, vous savez à l'avance que vous « ne seriez pas imprimé. Je suis payé cent cinquante « dollars par semaine pour ne pas écrire honnêtement « mes opinions dans le journal auquel je suis attaché. (( D'autres parmi vous reçoivent de semblables salaires « pour une semblable attitude. Et celui d'entre vous qui (( serait assez sot pour écrire honnêtement ses opinions « serait dans les rues cherchant un autre emploi. La « besogne du journaliste de New-York est de détruire « la vérité, de mentir outrageusement, de se pervertir, « de s'avilir, de se prosterner aux 'pieds de Manimon « et de vendre sa race et son pays pour son pain quo- « tidien. Vous le savez et je le sais, et quelle folie n'est- « ce pas de porter un toast à la presse indépendante ! « Nous sommes les jouets et les vassaux des riches « qui sont derrière ia scène. Nous sommes des pantins ; « ils tirent les ficelles et nous dansons. Nos talents, nos « possibilités et nos vies sont tous la propriété d'autres « hommes. Nous sommes des prostitués intellectuels. » {The Brass Check, p. 400.)
« pour la plupart experts dans l'art de produire (( en justice tout témoignage qui leur est néces- (( saire pour triompher. Il y a peu de compagnies « et d'organisations conduisant un service public (( qui n' emploient pas régulièrement des témoins (( parjures toutes les fois que c'est nécessaire; et (( ceux qui ont abandonné ces procédés l'ont fait « simplement parce qu'ils ont si complètement « dans leurs mains tout l'organisme judiciaire (( qu'ils se soucient peu des évidences qui sont « produites contre eux. » (The Brass Check, page 428.)
Me faut-il ajouter quelque chose? Oui. Le comte i\linotto, par un coup de fortune à la Balzac, a épousé, après que, en août 191 5, ses fiançailles avec la jeune femme appartenant à une très honorable famille française eurent été rompues, Miss Swift, la fille d'un des plus grands (( packers » de Chicago. Il est entré dans une de ces familles de magnats dont parle Upton Sinclair et au sujet de laquelle je rencontre dans son livre l'indication suivante:
« Déposant devant la commission de l'Agricul- « ture et des Forêts du Sénat des Etats-Unis, u le 14 janvier 1919, Frank Henry établit que, (( pour faire échouer le projet de loi sur la régle- « mentation de l'industrie de l'abatage des bes- (( tiaux en suspens devant le congrès, Swift et Co (( dépensèrent à eux seuls un million de dollars « (5 millions de francs-or) par mois à subven- (( tionner la presse... Le sénateur Norris affirma (( qu'il avait fait faire un examen de la presse (( dans l'Etat de New- York ej: qu'il n'avait pas
(( pu trouver un seul journal qui n'eût pas inséré « les communiqués de Swift, — lesquels, ce fut ((. spécifié, n'étaient destinés en aucune manière (( à assurer la vente des produits de Swift et Co, « mais avaient uniquement pour but de faire <( avorter la réglementation gouvernementale sur (( leur industrie. »
Quand on sait, d'autre part, ce qu'est M. Becker, quand une enquête conduite par une commission du Sénat américain "a appris les procédés dont il usait au cours de ses instructions : emploi d'anciens forçats pour travailler les témoins, maquillage de dépositions, etc., quand lui-même a avoué qu'il avait préparé un film sur l'affaire Bolo, qu'il avait cherché à le vendre à une maison lie cinémas pour améliorer ses maigres appointements, (( pour faire de l'argent », selon ses propres expressions, on aperçoit qu'il a à\i avoir quelques raisons de... s'arranger avec le gendre du milliardaire qui répandait dans la presse cinq millions de francs-or par mois pour se débarrasser d'un projet gênant.
Et cependant cette déposition, qui a pour objet d'abriter le m ari de ^liss Swift contre les responsabilités qu'il a encourues et qtii sont la conséquence, soit de son esprit d'intrigues, soit de ce qu'il fut un agent de l'Allemagne, aboutirait simplement, si on la prenait au pied de la lettre, à m.ettre à ma charge des imprudences... et quelles imprudences vénielles !
Minotto conte d'abord que, causant certain soir avec lui dans les environs de Sao-Paulo, je lui aurais dit, après lui avoir quelque peu parlé de
l'affaire du Figaro, que j'avais toujours été partisan de bonnes relations entre la France et l'Allemagne, que j'avais fait des efforts dans ce sens quand j'étais au gouvernement, mais que la diplomatie germanique, qui était un modèle de maladresse et de traîtrise, avait paralysé mon action non sans m'occasionner de singulières difficultés. J'ai parfaitement pu tenir ce langage, de même que j'ai parfaitement pu raconter à Minotto quelques-uns des incidents qui marquèrent les négociations d'Agadir. Conversation d'autant plus simple et normale qu'elle tournait autour de ce leitmotiv: on ne peu se fier à la diplomatie du Kaiser. Minotto expose en second lieu qu'à Buenos-Ayres je lui aurais répété ce que je lui avais déjà dit auparavant, à savoir que les éloges que me distribuait la presse allemande me gênaient considérablement, qu'ils étaient sans doute suscités par mes adversaires politiques. Tout à fait exact! Il ajoute que je l'aurais prié d'aviser le ministre d'Allemagne, avec lequel j'aurais appris qu'il était en relations. Ici Minotto altère la vérité dans un but facile à comprendre:- il ne, veut pas avouer qu'il fut un « informateur », bénévole ou stipendié. Mais, si je lui avais dit — c'est à peu près à cela que revient cette partie de sa déposition — : « Puisque vous connaissez M. de Luxburg, indiquez-lui donc que je voudrais bien que la presse allemande me f... la paix », si j'avais énoncé ce que, un mois et demi plus tard, j'écrivis dans une lettre publique, je ne vois pas quelle faute j'aurais commise du moment où, ainsi que ^linotto le précise dans les termes les plus for-
mels et en développant sa pensée, je n'avais nullement rinterition de servir l'Allemagne ni de lui être utile en quoi que ce soit. Nos ennemis se sont d'ailleurs si peu trompés sur le caractère suspect des informations de Minotto que, comme le prouvent les citations que j'ai distribuées, ils ont continué à m'asperger de louanges.
Le jeune Italien prétend enfin, mettant à ma charge la proposition singulière qu'il me fit, que je lui demandai si M. Luxburg ne pourrait pas me procurer des sauf-conduits pour mon retour en Europe. J'aurais, ensuite, refusé ces papiers libérateurs quand il me les offrit, en remarquant que le ministre d'x\llemagne devait avoir d'autres moyens de préserver mon voyage. L'invraisemblance, la puérilité de ces histoires, qui jurent avec les mots « capture très désirable » du second télégramme Luxburg, sautent aux yeux.
Et voilà tout! La misère de ces ragots mensongers est soulignée par une question que Becker pose. « Ainsi, dit le juge de rencontre, vous n'avez jamais relevé d'intrigue ger^tna.nophile dans laquelle Caillaux eût une part, de complot dans lequel il ait joué un rôle. » La réponse est : « Non, Monsieur. »
Facile de triompher de ce tissu d'incohérences ! J'y parviens si complètement que M. Pérès luimême écrira dans l'arrêt de renvoi devant la Haute-Cour qu'il rédigera au nom de la commission d'instruction qu' « il convient de reconnaître que les récits de Minotto ne peuvent être accueillis qu'avec circonspection. » Un « récit » qu'un
magistrat instructeur qualifie de la sorte est un « récit » qui ne compte pas, dont il ne peut être fait état devant aucune juridiction au monde. On s'est gardé d'inculper I\Iinotto, sans doute pour l'amener à déposer. Sa déposition recueillie on se voit dans l'impossibilité de l'utiliser. On n'ose pas, on ne peut pas le citer comme témoin. Et cependant certaines de ses allégations seront retenues dans des conditions véritablement stupéfiantes quand la Cour de justice prononcera sur la question subsidiaire. Mais je ne veux pas anticiper. Je continue.
Si ^î. Pérès est contraint de jeter par-dessus bord la déposition Minotto, en revanche il s'attache à la déposition Rosenwald. Rosenwald est un directeur de journal, du journal El Orden dc' Tucuman, que j'ai rencontré à Buenos-Ayres, où il m'a offert à déjeuner, que j'ai revu à Paris. Il affirme qu'il m'a mis en garde contre Minotto. Dans une première déposition il indique qu'il m'aurait prévenu de ce que le jeune Italien aurait été vu dînant avec toute une bande de financiers allem.ands ou germanophiles. Je lui aurais répondu : « Quoi de surprenant! Ce jeune homm.e est financier et neutre. Il s'entretient naturellement avec des financiers de toutes nationalités. c'est un devoir de sa fonction. » Je ne me souviens nullement de ce bout de dialogue, mais il est possible qu'il ait eu lieu. Ce que je n'aurai pas dit à M. Rosenwald, mais ce que j'aurai pensé, c'est que je n'aurais pu voir personne ni parler à qui que ce soit si je m'étais arrêté à tout ce qu'on me racontait sur les uns et sur les autres. A
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l'époque, en Argentine, chacun dénonçait son voisin. Rosenwald me fut signalé comme germanophile et la suite des événements prouvera qu'on avait sans doute quelques raisons de le faire. Jadmets donc cette première déposition qui est dénuée de toute portée. Mais, quelques mois après qu'elle eût été recueillie à Buenos-Ayres par le ministre de France, le directeur du journal argentin est à Paris. Il est convoqué par M. Pérès et, de façon bien inattendue, bien surprenante, il ajoute à ses premières déclarations. Il affirme qu'il ne s'est pas borné à me signaler le dîner en question, mais qu'il m'a dit en propres termes quelques jours plus tard: « Faites attention, monsieur le président, ^linotto est un agent boche. » Je lui aurais répondu: « Je le sais, mais je m'entretiens de finance avec lui et il me donne beaucoup de renseignements intéressants. » Mensonge éhonté! Si le fait était vrai, comment Rosenwald ne l'aurait-il pas relaté dans sa première déposition ? Est-ce qu'on oublie momentanément un incident de cette importance? Et puis, l'individu commet la maladresse de préciser la date à laquelle il m'aurait fourni ce second avis et, ce jour-là, le jour qu'il désigne, il n'a pu me voir pour la très bonne raison que j'avais, à ce moment, quitté Buenos-Ayres, que j'étais en mer. Faux témoignage évident auquel un magistrat instructeur ne devrait pas s'attacher une minute ! M. Pérès le retiendra cependant. La déposition Rosenwald sera une des chevilles ouvrières de l'accusation jusqu'au jour, où, devant la Haute-Cour, tout sombrera, jusqu'au jour où le procureur général
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lui-même sera forcé de constater que le directeur d'El Orden est un faux témoin contre lequel il donnera l'ordre d'ouvrir une information.
Bien qu'il ne prévoie pas la mésaventure qui arrivera à Rosenwald, bien qu'il se réjouisse de tenir enfin un témoignage, M. Pérès ne peut se dissimuler que son butin dans l'affaire d'Argentine est singulièrement maigre. Ne sera-t-il pas plus heureux dans l'histoire Lipscher, ou plutôt dans les histoires de Suisse qu'il entend reprendre?
S'il est cependant une affaire sur laquelle un magistrat ne puisse nourrir d'illusions, c'est bien l'affaire Lipscher. Elle a été décortiquée par M. Bouchardon et nous avons vu à quelles conclusions il avait abouti le 30 juillet après qu'il avait é\x me communiquer les lettres interceptées qui faisaient litière de toute accusation. M. Pérès revient à la charge. Un certain commissaire de police de la Siireté générale, dénommé Picard, a été relancer Lipscher en Suisse. L'aventurier hongrois lui a débité une série de sornettes dont la plus importante est l'histoire de l'entrevue d'Ouchy que le malheureux fonctionnaire prend au sérieux. Il est entendu le 9 novembre 1918 par 'M. Pérès auquel il raconte longuement toutes les sottises que lui a récitées Lipscher sans mesurer le ridicule dont il se couvre. Affriolé par un récit qui met en cause quelques-uns des personnages les plus considérables de la République, M. Paul
Deschanel et M. Léon Bourgeois notamment, l'homme politique qui joue le rôle de magistrat instructeur a l'idée de se procurer le témoignage du chevalier d'industrie. M. Bouchardon s'est cependant refusé à se commettre de la sorte, il a bien reçu une lettre bouffonne de Lipscher qui débutait ainsi : « Sur les sollicitations de votre mandataire, M. Jules Picard, chargé de recueillir des informations concernant mes relations avec M. Joseph Caillaux, j'ai l'honneur, monsieur le capitaine, de vous aviser que je suis disposé d'aller, au nom de la vérité, déposer au conseil de guerre de Paris, » mais le rapporteur s'est gardé de répondre; il s'est borné à épingler sur la lettre une feuille avec ces mots de dédain : « Je n'ai jamais envoyé de mandataire à Lipscher. » Le président de la Commission d'instruction de la plus haute juridiction de France juge autrement les choses : il confie au commissaire de police Farahcq une mission auprès de l'individu dont des centaines de pièces lui ont appris quel homme taré il était.
M. Faralicq se transporte donc à Zurich en novembre 1918. Il convoque Lipscher... au consulat de France. La veille l'escroc avait été reçu au même lieu, par qui? par l'attaché militaire de l'ambassade de France à Berne (i). Dans quel but? il est aisé de le deviner, bien qu'aucun rapport n'ait été versé au dossier... On s'est sans doute entretenu des colloques d'Ouchy. i\L Fara-
(i) Faits men'tionnés par M. Faralicq dans son rapport.
licq commence à causer mais ne peut que commencer à causer avec l'intéressant personnage. La police suisse qui ne trouve pas de son goiît ces sortes d'entretiens, qui y voit une violation des conventions internationales, invite le commissaire de police à regagner prestement la France. Obligé de s'incliner, M. Faralicq laisse derrière lui son secrétaire, M. Nicolle, qui continue une besogne dont il n'est cependant plus permis d'ignorer l'incorrection. Dans son rapport du i8 décembre 1918, M. Nicolle rapporte longuement les conversations qu'il a eues avec Lipscher. Dès les premiers mots, l'aventurier n'y va pas par quatre chemins :
(( Quand je verrai M. Pérès, dit-il, je serai fixé. La France veut ou enterrer l'affaire Caillaux, ou l'aplanir, ou la pousser dans ses retranchements. Je suis l'homme de la situation. On ne peut se passer de moi. »
Comme cela va bien ! Que voilà un témoin délicieux, prêt à tout faire, à tout dire, et qui le proclame ! Si l'on en avait quelques-uns de cet acabit, comme le sort de M. Caillaux serait vite réglé! Oui, mais voici le malheur. Lipscher, en homme qui a le sens de ce qui se fait et de ce qui se doit en pareille matière, juge que les faux témoignages se paient et se paient largement. Il a raison ; mais pourquoi diable commet-il la maladresse de le dire tout haut? Ne s'avise-t-il pas de déclarer à M. Nicolle, qui reproduit gravement ses paroles, qu'il lui faut de l'argent. Langage à savourer: « Demain, dit le drôle, si je témoigne, (( je change de camp. Je ne veux plus rien devoir
« à l'Alle^nagne... w Ces sentiments de délicatesse qui honorent Lipscher lui font réclamer à la France 31.800 francs que les Allemands lui auraient fait gagner et qu'en homme scrupuleux il entend leur restituer avant d'aller fournir telle déposition qui conviendra à M. Pérès. Tout de même, c'en est trop ! Le président de la Commission d'instruction, qui n'avait pas craint de rédiger le texte de la demande que Lipscher devait soumettre pour être entendu à titre de témoin, se voit forcé de renoncer à une déposition dont on a été assez gauche pour demander ouvertement la rém.unération.- Il ne peut vraiment céder aux exigences de l'aventurier, qui sont consignées dans un rapport officiel. Quel dommage! Quel beau témoignage de perdu ! Comme il eût fait un heureux pendant avec celui de Rosenwald !
L'homme politique ne se tient cependant pas pour battu. Il n'est pas possible qu'il n'y ait pas quelque chose à ramasser en Suisse d'où sont venus tant de renseignements suggestifs fournis par la vermine du monde qui pendant la guerre s'est donnée rendez-vous sur le territoire de la République helvétique. Sans doute M. Bouchardon a dii reconnaître que toutes ces indications étaient de haute fantaisie, composaient un tissu de fables. Mais, si on recommençait le travail, si on cherchait bien, ne trouverait-on pas? Difficile, pour diverses raisons, dont on apercevra quelques-unes, d'employer les policiers officiels à cette besogne. Qu'à cela ne tienne! On aura recours aux policiers marrons. Voici justement qu'un avocat de Genève, un M. Marcel Guinand,
offre ses services. Il présente toutes les garanties nécessaires pour tenir l'emploi puisqu'î/ a été un ami personnel de Duval. Et, le 21 février 1919, M. Pérès lui écrit la lettre suivante :
« Paris, le 21 février 1919.
(( Mon cher maître,
(( En réponse à la lettre que vous avez écrite (( à M. le procureur général, et pour faire suite. « à nos conversations, je vous serais reconnais- (( sant de vouloir bien, en votre qualité d'avocat, (( recueillir er^ Suisse tous renseignements qui « vous paraîtront de nature à éclairer la justice « dans l'affaire dont je suis chargé.
« Je vous remercie par avance du concours (( gratuit que vous voulez bien me prêter dans (( cette circonstance, et dont j'apprécie tout le « prix.
« Veuillez agréer, mon cher maître, l'assurance « de mes sentiments dévoués.
« Le Président de la Commission « d'instruction de la Cour de justice,