‹ Devant l'histoire: mes prisonsChapitre 14 sur 14 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Dans ses Esscds de Politique et d'Histoire, M. Joseph Reinach, parlant du grand procès de la Révolution auquel je ne me lasserai pas de revenir, écrit : « Ce sont deux politiques en lutte : poli- « tique intérieure d'indulgence, de modération, a politique extérieure de négociation armée, en « un moi politique tendant à ménager le sang, à a l'intérieur et à l'extérieur, dans l'intérêt de la « France — c'est celle de Danton; politique de (( tyrannie, de terreur, d'un patriotisme agressif )> — c'est celle de Robespierre... La même bataille entre deux politiques semblables en 1917!

Pas plus que d'autres, Danton n'essaya de faire prévaloir, en menant une opposition violente, sa politique contre celle du gouvernement de Robespieire. Du jour où. ses amis et lui eurent été écartés du Comité de Salut Public, il s'abstint de toute action; il se garda de contrecarrer, même de gêner, ceux qui avaient îa charge des affaires publiques. Il attendit. Il ne pouvait cependant ni ne voulait dissimuler son opinion à ses intimes. Sa pensée apparaissait dans les articles de Camille Desmoulins, dans les attitudes d'Hérault de Séchelles au Comité des Affaires Extérieures. Et

c'est sa pensée qu'on incrimina, son demi-effacement qu'on lui reprocha, ce sont les projets qu'on lui prêta qui motivèrent les poursuites. Saint-Just reçut mission d'apporter devant la Convention des conjectures, des inductions, de faire état de propos échappés au cours de conversations privées. Avec son furieux talent et sa froide passion d'inquisiteur il accepta toutes les hypothèses, tous les commérages sans rien vérifier, « il couvrit le tout au hasard d'une blanche écume de rage ». Robespierre et lui voulurent abattre, ils abattirent l'homme d'Etat en réserve.

« Politique extérieure de négociation armée », écrit M. Reinach définissant les intentions de Danton ! Politique de modération et de mesure, à l'intérieur comme à l'extérieur, qui eût abouti, si on l'avait laissée se développer, à l'affermissement de la République, à l'établissement dans toute l'Europe occidentale de libres démocraties s'incorporant volontairement à la France de la Révolution ! Politique qui eût sans doute réalisé, en l'élargissant et en l'ennoblissant, le grand rêve de Richelieu, qui eût non seulement porté notre pays sur le Rhin, mais qui en eût fait le tuteur des Allemagnes de l'ouest, qui eût reconstitué les vieilles Gaules dans leur plein équilibre en dotant leurs populations latines du contrefort nécessaire, librement apporté, de race germanique.

La politique du patriotisme agressif triompha. (( Par ses excès, cette politique a lassé l'opinion et épuisé la Révolution », écrit encore M. Reinach. Elle a également épuisé la France. Elle a engendré la réaction thermidorienne, le Directoire,

Bonaparte, l'Empire... Les traités de 1815 en sont directement issus. Sur les guerres de Napoléon, M. de Bonald a écrit, de grand style, une page à relire: a En réfléchissant sur les expéditions de <( Bonaparte, en observant qu'en dernier résultat, « après nous avoir épuisés d'hommes et d'argent, <( elles ont, toutes, tourné à notre ruine et à « l'avantage de nos voisins, on ne peut se <( défendre de Lui soupçonner une haine secrète <( et profonde du nom français, sucée avec >e « lait, et on comprend plus facilement qu'un <( membre des Communes d'Angleterre ait dit « en plein Parlement que les Anglais devraient « lui décerner une statue d'or comme à l'homme « qui avait le mieux mérité de leur pays... w Enfantillage de partisan royaliste qui confine à l'absurdité que d'attribuer au grand Empereur, qui a jeté sur la France un éclatant manteau de pourpre diapré de gloire, « une haine secrète et profonde du nom français ». Mais, réalité, exactement déterminée et mesurée, que de constater que les résultats des guerres napoléoniennes furent de grandir l'Angleterre, abaissée trente ans plus tôt par la guerre de l'Indépendance des Etats-Unis et de diminuer la France appauvrie d'hommes, éloignée du Rhin. Napoléon, apprenant les traités de Vienne, se serait écrié : « Dans quelle situation met-on ce pays auquel on « enlève ses frontières naturelles? » Il était un des responsables du désastre, il n'était pas le seul. Il n'avait fait que s'approprier, que dériver à son profit, au profit de ses conceptions de génie et ensuite de ses rêves de César d'aventure, la poli-

WBS PRISONS. — aa

tique du patriotisme agressif des religieux, des fanatiques à la Robespierre (i) et à la Saiiit-Just qui avait prévalu, comme il arrive trop souvent dans ce pays de flamme, sur la politique de raison et de calme des hommes d'Etat réfléchis.

« L'Histoire jugera les nations qui ont pria «•part à la grande guerre moins par les motifs (( pour lesquels elles s'y seront engagées que par a les résultats qu'elles sauront en tirer », a dit un anglo-saxon imprégné de l'esprit positif de sa race.

Quels résultats a tirés la France du conflit mondial? ^

Les deux politiques que figuraient en 1793 les noms de Robespierre et de Danton se confrontaient à nouveau. On a écarté brutalement celle de Danton. La politique du patriotisme agressif l'a emporté. L'a-t-on du moins faite complètement? A'-t-on su la faire? L'a-t-on conduite comme la conduisirent jadis la Convention, Bonaparte, avant que les folies du grand homme eussent précipité la France dans les guerres de magnificence ? Regardons les faits.

Une puissance, l'Angleterre, a réalisé l'impérialisme. Son succès n'est réduit que par le gigan-

(i) Il n'est que juste de rappeler que Robespierre avait été entraîné dans cette politique, qu'il avait tout fait^ avec infiniment de courage, pour prévenir la guerre voulue par Louis XVI et par la Gironde.

tesque développement de deux grands empires qui montent à rhorizon. Elle n'en a pas moins magistialement converti « la victoire en sa victoire », selon l'expression d'un grand écrivain. Elle s'est emparée de quelques millions de kilomètres carrés. Nous lui avons abandonné l'hégémonie des mers, la souveraineté d'une partie du globe, sans que, en dehors de la restitution des provinces qui nous avaient été volées, il nous ait été permis de ramasser autre chose que les miettes tombées de la table.

Le 7 mars 19 19, le Daily Tdegraph disait: « la (( marine britannique est sottie de la lutte suce prême comme jamais encore elle ne le fit. Au (( début de la lutte il y avait cinq grandes flottes « dans les eaux européennes dont la puissance « variait beaucoup. L'Allemagne, l'Autriche-Hon- « grie, la Russie ont cessé d'être des puissances « maritimes. Nous sommes maîtres des mers, « pour autant que cela concerne notre hémis- « phère, à un degré que nos ancêtres nont jamais « connu ». Et dans un livre intitulé le Chaos Européen, fortement pensé d'ailleurs, un écrivain anglais qui ne peut être suspect d'impérialisme constate : « L'Angleterre a triomphé 'dans la « guerre; elle est pleine de vastes espoirs et res- « sent tous les effets stimulants de la plus « grande victoire de l'histoire, victoire qui ajoute « à son empire de vastes territoires, qui lui « donne une complète liberté de mouvements « sur mer, une puissance indiscutable sur d'é- « normes étendues de terre et des perspectives « qui, comme le disait M. Lloyd George, sont

« plus grandes et plus suggestives que toutes « celles quelle a connues dans son histoire. »

Beaucoup à dire sans doute sur œs perspec> tives! Un pays, quelque grand qu'il soit par la continuité dans les vues, par la volonté obstinée, court des risques en débridant ses ambitions. Il me paraît que la vieille Angleterre, non seulement l'admirable Angleterre de Gladstone, même l'Angleterre de Beaconsfield, aurait redouté un accroissement démesuré de puissance. On ne tente pas impunément de fonder l'empire d'Alexandre. On ne le tente pas en tous cas sans susciter l'envie, la crainte, et la Grande-Bretagne rencontre aujourd'hui sur les océans des rivaux singulièrement puissants dont l'un, le plus proche, les Etats-Unis, aurait, d'après Lord Robert Cecil, retiré de la grande guerre les avantages qui ad vinrent à l'Angleterre après les guerres de Napoléon. Même, en détachant nos regards du grand théâtre du monde pour les ramener sur la petite Europe — nous n'aurons que trop d'occasions de justifier l'épi thète — l'Angleterre a besoin de la France comme la France a besoin d'elle. Et moi, auquel on a absurdement attribué une hostilité préconçue contre la Grande-Bretagne, moi qui tiens au contraire pour essentielle au maintien de la civilisation en Occident comme au bien de mon pays l'union étroite, que, je veux simplement sur le pied d'égalité, entre la France et l'Angleterre, je déplore la disproportion de puissance que les traités de M. Clemenceau ont créée, non seulement parce qu'elle atteint mon pays dans sa force relative,

mais parce que j'appréhende qu'elle ne nuise à la collaboration intime des deux nations.

J'entends ce que nos alliés peuvent répondre, ce qu'ils ont répondu: « Il vous appartenait de « défendre vos intérêts. Vous les avez confiés à « M. Clemenceau, en toute liberté, n'est-il pas « vrai? Nous avons été, bien entendu, complè- « tement étrangers à son avènement et à son « maintien au pouvoir. » — nul n'en peut douter — « De quoi donc vous plaignez-vous? » Conception étroite de la politique internationale! Au cours des négociations d'Agadir, M. Jules Cambon me rappelait un mot de M. Thiers : <( En politique, il ne faut pas trop réussir. » Il faut s'en garder surtout quand on est à la table de la paix aux côtés d'alliés qu'on ne doit pas cesser de tenir pour des associés, au désavantage desquels il ne faut pas chercher des succès, dont il convient au contraire de défendre les intérêts, pour reprendre la formule chère aux Britanniques, comme on défend les siens propres. Thèse qui peut être discutée! je l'accorde. Incontestable que l'argument dont on use contre nous vaut dans l'ordinaire des relations humaines, que, par suite, nous devons l'accepter. Pourquoi donc nos intérêts ont-ils été insuffisamment défendus?

Parce que la politique du patriotisme agressif de M. Clemenceau et de ceux qui l'avaient porté au pouvoir servait la nation ou les nations qui aspiraient à détruire des marines rivales, des commerces rivaux, à s'emparer d'immenses territoires, qui étaient soucieuses d'anéantir, non de construire, qu'elle était en contradiction avec les buts

que la France devait poursuivre. La France, avant la guerre, durant le temps où les Républicains gouvernaient, s'appliquait, non sans succès, à contenir les unes par les autres les grandes puissances du monde. Jaurès disait que « nous ne devions « nous livrer complètement ni à l'Angleterre « contre l'Allemagne, ni à l'Allemagne contre « l'Angleterre. » La formule était sans doute excessive; elle avait un côté déplaisant. Elle exprimait cependant cette vérité profonde que la France devait essayer de prévenir ou de retarder tout au moins le développement, qui ne pouvait pas ne pas être à son détriment, des grands empires qui la coudoyaient. Les intérêts d'un pays sont permanents. La tourmente survenue, il fallait que notre patrie trouvât un contrepoids à la puissance anglo-saxonne, que la guerre devait fatalement accroître, soit dans de grandes nations européennes rendues moins fortes que la France, s'associant à elle, acceptant ses directions, soit dans un ensemble de petits Etats groupés autour de la République. Dans Tune comme dans l'autre de ces éventualités une politique exclusive de passion, une politique de mesure en même temps que de persuasion s'imposait; nous devions user du grand moyen d" action, de l'incomparable levier que nous donnait la Révolution Française; nous devions préparer, en proclamant nos principes, en rappelant l'idéal de 1791, de 1792, en conformant nos actes à nos paroles, l'éclosion de démocraties européennes que, par la conciliation, par la générosité, nous aurions orientées vers nous, attirées dans l'orbite de la latinité.

Ceux qui n'ont pas voulu de cette politique, ceux qui, n'ayant pas compris ou ayant trop bien compris, ont méconnu le grand rôle moral de notre pays qui s'accordait avec ses intérêts, ceux qui ont fait la politique du fanatisme réactionnaire avantageuse pour d'autres puissances, ceux qui ne peuvent même invoquer l'excuse d'avoir brillamment travaillé dans le grand pillage du monde auquel ils se sont attelés et où ils n'ont recueilli que de pauvres épaves, ceux-là auront quelques comptes à rendre à l'Histoire.

Ont-ils du moins réussi à résoudre les problèmes économiques et financiers qui ne se posaient pas en 1815, à peine en 1870, qui, en 1919, dominaient toutes les autres questions.

Quelques pages seulement sur un immense sujet que je n'ai pas la prétention, qui serait ridicule, de traiter ici, à l'examen duquel je consacrerai peut-être un volume !

On a judicieusement comparé l'Europe de 1914 à une gigantesque usine, contenant, selon la formule de M. Hoover, le grand américain qui fut, pour un temps, le dictateur des vivres, cent millions d'hommes de plus qu'elle n'en pouvait nourrir et ne parvenant à les alimenter qu'en échangeant les produits qui sortaient de ses ateliers comtre les denrées que fournissaient les pays neufs de l'Amérique, de l'Australie ou les vieux pays de l'Asie. La guerre a naturellement disloqué la fabrique, rompu les rapports entre les

peuples qui la composaient, obligé ceux d'entre eux qui ne pouvaient conserver des relations avec l'extérieur à aliéner leurs créances sur les mondes nouveaux, à contracter des dettes formidables pK>ur se procurer vivres et matières premières, contraint les autres, ceux- qui étaient courpés des mers, à épuiser leurs stocks, à utiliser les plus minces bribes de leur avoir, à se dévorer eux-mêmes. La guerre finie il n'y avait qu'un moyen de rétablir l'ordre économique et financier: solidariser l'Europe plus étroitement encore qu'avant la guerre, appeler tous les peuples à travailler en commun. Formule générale qui comportait de multiples applications, dans le détail desquelles nous ne saurions entrer, dont nous nous efforcerons cependant de faire entrevoir certaines !

Deux tâches essentielles: assainir financièrement, réparer économiquement. Pour assainir financièrement, il n'était guère qu'une méthode, difficile à mettre en œuvre sans doute, réalisable cependant. Il fallait diluer la dette de l'Europe, l'internationaliser, en ne se laissant pas effrayef* par le total général des emprunts, en considérant à peine ces chiffres fantastiques, en prenant pour base les réalités c'est-à-dire la charge annuelle des intérêts et de l'amortissement, en répartissant cette charge totale, après l'avoir revisée et réduite dans la mesure du possible, entre tous les peuples au prorata de leurs forces et de leurs responsabilités, en exigeant de tous les pays une participation inégale mais effective au fardeau commun par l'établissement d'impôts uniformes ou de

même structure. On devait tâcher d*obtenir par exemple que, dans le monde entier, il fût établi un impôt ou des impôts sur les transports exigés même des pays lointains intéressés au relèvement de l'Europe. Il fallait tout au moins disposer que toutes les nations de l'ancien continent supporteraient des impôts directs sur les revenus et sur les capitaux, ayant la même assiette, combinés de façon à prévenir les fraudes, fixés à des taux différents, très lourds pour les peuples vaincus, ménageant les peuples vainqueurs et les neutres. Les ressources ainsi créées eussent été rassemblées et employées à servir les intérêts et à assurer l'amortissement rapide de la dette contractée pendant la guerre aussi bien que de la dette issue des réparations légitimes dues par les vaincus. Simple schéma qui comporte d'infinies modalités mais dont il faut retenir les idées-maîtresses : création d'une dette européenne compK>sée des dettes de guerre et des dettes de réparations — couverture financière obtenue par des contributions de tous les Etats, calculées de telle sorte que les peuples vaincus aient à supporter une charge notablement supérieure à celle incombant aux peuples vainqueurs — participation des neutres.

Pour réparer économiquement le désastre il suffisait de permettre aux pays du vieux continent de travailler et de produire, il suffisait de ne pas entraver leur effort par des tarifs de douane excessifs ou par de nouveaux obstacles à réchange des marchandises, il suffisait de résister au déchaînement des appétits. On n'a pas eu ce courage, on n'a pas eu davantage la largeur

d'esprit nécessaire si bien qu'on a fabriqué la plus extravagante carte économique de l'Europe qui se puisse imaginer. Je m'explique.

Si la guerre avait abouti au maintien des grands Etats avec des rectifications de frontières peu importantes, analogues à celles que comportaient beaucoup de traités de paix antérieurs, la tâche de négociateurs raisonnables etit consisté à faire revivre, en les corrigeant par endroits, en y ajoutant quelques dispositions générales destinées à prévenir la concurrence déloyale ou l'exploitation abusive des monopoles de fait, les conventions en vigueur avant l'ouverture des hostilités. Le conflit mondial ayant conduit à désarticuler l'Europe, à créer une série d'Etats nouveaux, tout un ensemble de précautions devaient être prises. On ne pouvait pas permettre aux nations appelées à la vie politique de briser les courants industriels et commerciaux. On ne pouvait admettre que l'Europe se hérissât de lignes de douanes. Il n'était pas malaisé de comprendre que, pour rétablir l'usine européenne qui avant la guerre s'accommodait tant bien que mal des anciennes barrières de douanes parce qu'établies depuis longtemps, parce que la production s'était à la fois disposée et organisée en conséquence, il fallait ne pas élever encore ces obstacles, surtout ne pas en créer de nouveaux à tort et à travers. On n'y a pas pris garde. On n'a pas observé que, en régime de libre échange, les divisions territoriales, même artificiellement, mêm.e arbitrairement décrétées, ne comportent aucun inconvénient, au point de vue économique s'entend, mais qu'il n'en va pôs de

même en régime protectionniste. Qu'importe au point de vue du mouvement des échanges qu'une république- tchéco-slovaque, qu'un royaume yougo-slave soient constitués sur les débris de l'ancienne Autriche du moment où les produits pourront circuler librement, comme par le passé, entre Vienne et Prague, entre Buda-Pest et Sarajevo! Au contraire, tout est bouleversé si les nouveaux Etats ont la faculté d'établir tels tarifs protecteurs qu'il leur plaît, si, mis en possession des gisements miniers qui, en 1914, approvisionnaient les hauts-fourneaux séparés aujourd'hui par une frontière, il leur est loisible de taxer le minerai ou le charbon, d'en interdire l'entrée ou la sortie à leur convenance. C'est cependant ce qu'on a laissé faire. On a permis, sur toute la surface du vieux continent, des zigzags de cordons de douanes qui équivalent à des cloisons étanches entre ateliers se commandant dans une même usine.

Il était cependant élémentaire ou de saisir cette occasion d'organiser le libre échange européen ou, si l'on estimait que l'heure de ce grand progrès n'avait pas encore sonné, de stipuler au moins un code économique qui garantît des possibilités de développement à tous les pays. Qu'yavait-il de plus légitime et de plus nécessaire que d'imposer aux peuples qu'on appelait à la liberté et dont l'émancipation politique ne devait naturellement pas entraver la reconstitution de l'Europe un ensemble de règles ou de garanties au premier rang desquelles aurait figuré l'interdiction ée taxer, à Tentrée ou à la sortie, les matières

premières, les denrées indispensables à la vie? Quelques-unes de ces règles auraient été étendues à tous les grands pays. Est-il admissible qu'une nation que la nature a largement dotée du charbon, qui est le pain de l'industrie, tire un profit excessif de cet avantage? Peut-on accepter qu'en surélevant les prix de vente de la houille à l'exportation par un procédé ou par un autre elle parvienne tout à la fois à avantager sa propre industrie contre celle de ses alliés de la veille et à imposer un tribut colossal à ces mêmes alliés forcés de payer et la valeur du charbon et l'impôt qui s'y ajoute?

Mais qui donc a songé à ces vastes problèmes, dont nous venons d'indiquer quelques-uns, parmi les hommes d'Etat du continent qui, détachés de ces vulgarités, trônaient dans un empyrée? Ils ne sont même pas descendus, autant gu'il semble, à consulter ceux qui auraient pu conseiller, crier gare. En ce qui concerne notre pays en tous cas, aucun économiste, aucun financier digne de ce nom ne fut mandé.

Ainsi on a abouti au plus invraisemblable tohubohu économique et financier, à un tohu-bohu qui paralyse l'existence, qui tarit les sources de la vie de l'Europe, qui bouleverse ses changes, cependant que sa fortune se désagrège, cependant qu'ayant jadis exploité l'univers elle voit deux grands pays s'emparer de ses anciens marchés, cependant que ses clients de la veille se détachent d'elle, s'organisent pour se suffire à eux-mêmes. Si les peuples du vieux continent ne s'accordent pas, s'ils ne s'organisent pas pour travailler en commun ils éprouve-

ront bientôt la difficulté d^ vivre. En proie à une misère grandissante, l'Europe continentale ira en s'étiolant, quand bien même elle ne subirait pas un soudain effondrement économique que certains entrevoient, quand bien même elle ne serait pas secouée par des guerres nouvelles ou des convulsions révolutionnaires qu'on voit poindre et qui, si elles surviennent, précipiteront son irrémédiable déchéance.

Et la France?

Deux questions vitales en dehors du problème européen: la réparation des dévastations commises sur son territoire, l'exonération de sa dette extérieure. Que fut-il disposé?

La première question occupa longuement. Elle donna lieu à d'interminables bavardages. Elle eût été solutionnée à l'avantage de notre pays en quelques minutes si l'on s'en était tenu aux quatorze conditions du Président Wilson dont l'une spécifiait que les peuples vaincus seraient obligés de réparer les dommages causés aux propriétés et aux populations civiles. Mais les nationalistes avaient jeté dans notre pays cette formule: « L'Allemagne paiera tout. » On avait crié sur les toits que la totalité des dépenses de guerre serait remboursée par l'agresseur. 'L'Action Française avait été plus loin. Elle avait revendiqué « la part du combattant ». On peut voir encore aujourd'hui sur les murs des lambeaux d'affiches apposées par les soins des royalistes, où il est prédit aux soldats que, de retour dans leurs

foyers, ils seront pourvus, grâce à l'Action Franraise, d'un joli capital versé par l' Allemagne. Honteuse démagogie qu'une ignorance crasse des questions économiques, que dis-je? des possibilités humaines, ne suffit pas à expliquer, encore moins à justifier! Prisonniers de la politique du fanatisme, qui, dans l'espèce, confine à l'ineptie, tenus par les déclarations qu'ils avaient faites et que cependant ils ne pouvaient pas ne pas savoir irréalisables, M. Clemenceau et ses ministres cherchèrent à se dégager des formules du Président Wilson. L'embarras était grand puisqu'il avait été entendu, avant la signature de l'armistice, que la paix serait conclue sur la base des quatorze conditions. Comment faire? M. Lloyd George suggère un expédient: on sollicitera les textes de telle façon que dans la somme à réclamer à Tennemi sera compris le capital des pensions à servir à tous les blessés, à tous les mutilés de guerre, aux veuves et aux enfants de tous les soldats tués. On applaudit du côté français à cette élégante interprétation. On y rallie, péniblement dit-on, le Président des Etats-Unis. On y arrive cependant. Singulière victoire pour la France ! Ses représentants ont feint d'ignorer que les facultés de paiement des peuples vaincus, même en les supposant revenus à une pleine prospérité, étaient limitées, qu'elles étaient de beaucoup inférieures au gigantesque total représenté par l'addition des dommages matériels et du capital des pensions inscrites aux budgets de tous les pays vainqueurs, que, des lors, il faudrait ou opérer une réduction au marc le franc des diverses créances ou

attendre un nombre d'années qu'on ne saurait compter avant d'avoir recouvré l'intégralité du chiffre jeté sur le papier. Ainsi, la somme légitimement réclamée à l'Allemagne pour la reconstitution de nos départements ravagés ne sera pas payée intégralement ou sera soldée dans des délais qui défient le bon sens. Ne va-t-il pas de soi qu'on ne devait accepter l'inscription sur la liste des réclamations du capital des pensions viagères, si tant est qu'il fût admissible d'entrer dans cette voie, qu'à la condition formelle qu'il y aurait priorité, à notre bénéfice, pour le remboursement des torts matériels. Au cas où il eût été impossible de faire admettre cette stipulation par M. Lloyd George, mieux valait mille fois écarter la singulière exégèse du texte de M. Wilson qui nous était « obligeamment » proposée. M. Keynes, dont je n'épouse pas toutes les thèses développées dans le livre remarquable qu'il a écrit sur les conséquences économiques de la paix, a dit, dans la préface de l'édition française de son ouvrage, que, en traitant comme ils le firent la question des réparations, « ceux dont s'entoura « M. Clemenceau (j'admire l'élégance de la « phrase) trahirent les intérêts de la France ». Formuks qui viennent trop aisément sous la plume ! Formules sommaires î Je ne m'approprierai pas celle-ci. Les hommes se trompent... au dommage de leur pays, hélas! C'est ce qui est advenu dans l'espèce. J'ai plus de peine à comprendre, je l'avoue, comment ceux qui avaient charge de représenter la France n'exigèrent pas^ la remise de la dette interalliée, comment il n'a-

perçurent pas que c'était question vitale pour notre pays.

La guerre, ai-je dit devant la Haute-Cour, se fait avec du fer, avec du charbon, avec des hommes. La France a donné les hommes... les corps de 1.385.000 de ses enfants jonchent les champs de bataille, tandis que la Grande-Bretagne, l'Italie, les Etats-Unis réunis n'ont vu tomber que 1.550.000 des leurs. Si l'on considère les habitants âgés de vingt à quarante-quatre ans, ces pertes représentent la proportion de 20 p. 100 en France, de 10 p. 100 en Grande-Bretagne et en Italie, un pourcentage insignifiant aux Etats-Unis. Notre généreux pays a donc largement versé son sang pour le bien commun. Il a dti, en revanche, demander à ses alliés le fer et le charbon dont il manquait. On les lui a donnés. Je me trompe : on les lui a fait payer. La France subissait le préjudice le plus effroyable pour elle qui se puisse concevoir étant donnée la faiblesse de sa population, étant donnée la courbe de sa , natalité qui, depuis François I^, va sans cesse en descendant, un préjudice que rien ne saurait réparer, dont elle ne pouvait être dédommagée d'aucune façon, sous aucune forme. Ses alliés devaient du moins ne pas lui réclamer le remboursement des munitions dont ils avaient approvisionné les héros tombés. Il n'y avait pas à implorer, il y avait à demander justice, il y avait à flétrir Shylock, il y avait à imposer l'annulation de la dette interalliée. Question passée sous silence!!!

Qu'est cette dette? que doit la France à l'Angleterre et à l'Amérique, non pas aux particuliers

que nul ne songe à frustrer, mais aux Etats ? tout simplement 26 milliards 450 millions-or dont 12 milliards 700 millions à la Grande-Bretagne et 13 milliards 750 millions aux Etats-Unis. M. Keynes dont il est de mode non pas seulement de critiquer certaines thèses, discutables je lai dit, mais de vitupérer l'œuvre tout entière sans doute parce qu'elle renferme trop de vérités... gênantes, a pu écrire: « La France peut à peine « obtenir pleine réparation de l'Allemagne pour « les destructions subies sur son territoire, mais, '( bien que victorieuse, elle doit payer à ses alliés « et amis plus de cinq fois l'indemnité que, vainci eue en 1870, elle versa à l'Allemagne. La main a de Bismarck fut légère pour elle en face de la (( main d'un de ses alliés ou de son associé. »

Encore le compte que fait M. Keynes n'est-il pas exact. Il a négligé les changes. Avec les changes actuels ce n'est pas 26 milliards que la France doit à l'Angleterre et aux Etats- Unis, c'est plus de 65 milliards. Comment pourrons-nous supporter un pareil fardeau? Avant la guerre, quand notre pays était en pleine prospérité, il n'équilibrait sa balance commerciale que grâce aux remises que l'étranger lui faisait en paiement des arrérages des capitaux que la France, la grande prêteuse du monde à l'époque, avait dispersés dans l'univers entier. Pour faire face aux charges de la guerre, nous avons aliéné la plupart de ces capitaux qui nous valaient une rentrée annuelle de 3 milliards au moins. Déficit d'autant dans notre balance! Il faudrait y ajouter quelques autres milliards pour satisfaire à nos

MBS PRISONS. — yX

engagements vis-à-vis des Etats alliés. Qu'on se représente bien ce que cela signifie. Nous serions tenus, dès aujourd'hui si nous ne prorogions les échéances, nous serons tenus demain, quand, tout ayant une fin, il nous faudra renoncer à de-? délais supplémentaires, de prélever sur notre production, sur le travail de nos paysans, de nos industriels, de nos commerçants, de nos ouvriers, une somme de plus d'un milliard-or, représentant actuellement trois milliards environ, que nous devrons envoyer à l'étranger pour le service de la dette interalliée. La France est mise en vassalité financière par les Anglo-Saxons. On s'est gardé de l'en dégager, soit qu'on n'y ait pas pensé, soit plutôt qu'on ne l'ait pas voulu. Et, pour avoir les coudées franches, on a contraint au silence ceux qui auraient réclamé pour leur pays l'exonération d'une charge intolérable, ceux qui étaient libres de parkr haut, ceux qui avaient mesuré les difficultés que devait rencontrer le relèvement économique et financier de la France, ceux qui pendant la guerre avaient voulu préparer la paix par des accords entre alliés sur ces questions, ceux qui avaient pensé à unir la France et l'Italie placées dans la même situation, ayant les mêmes intérêts, pour de communes revendications de justice.

Situation redoutable, dont il ne faut cependant pas exagérer la gravité. Situation à laquelk on peut remédier si on sait écarter toutes les rodo-

montades, rejeter les divagations des trublions du nationalisme, si l'on se place résolument en face des réalités avec la volonté de les mesurer et de s'y adapter!

En 1920 les réalités sont mondiales, elles ne sont plus européennes. Les hommes de 70, pour mieux dire les hommes qui ont conservé ou qui ont accepté la mentalité de 1870, n'ont qu'à se frotter les yeux. Qu'ils regardent le monde! qu'ils regardent au delà des temps présents! Peut-être alors comprendront-ils qu'il est des hommes politiques dont la doctrine s'est opposée à la leur parce que ceux-là n'opt pas rétréci le champ de leur vision, parce que ceux-là ont eu une assez large compréhension des intérêts de leur pays pour ne pas les enfermer en un court espace de temps, pour ne pas les concentrer sur un petit coin de TEurope.

Qu'est donc l'Europe aujourd'hui? Où va-telle? Un écrivain, M. Valéry, prétend qu'elle « deviendra ce qu'elle est en réalité, c'est-à-dire « un petit cap du continent asiatique (i) ». Ce qui est dans tous les cas certain, c'est que « le « centre de gravité du monde se déplace ». Deux grands empires, les Etats-Unis et le Japon, sont nés dans le courant du siècle précédent. Rien ne pouvait empêcher leur ascension, elle était fatale. Elle se serait cependant harmonisée avec le développement ralenti d'une Europe à l'apogée,

(i) P. Valéry, La crise de l'Esprit. La nouvelle Revue française, t*"" août T919.

Tinévitable transformation d-e l'univers se serait opérée avec la lenteur clémente des forces naturelles, si la grande guerre n'avait pas éclaté ou si, étant survenue, elle avait été de courte durée. Une paix conclue en 1915 aurait maintenu le monde dans l'état où il était précédemment. Une paix signée en 1917, au moment où les Amériques se jetaient dans le contiit où elles devaient puiser une force et un prestige singuliers de nature à grandement faciliter leur expansion économique, eût limité le mal. En se prolongeant près de cinq ans, la guerre a précipité l'évolution qui cheminait lentement. Comme l'observe M. Demangeon dans son beau livre le Déclin de l'Eu rope (i) tt la guerre a obligé l'Europe à faire à « l'étranger des achats qui l'ont endettée et ren- <( due débitrice de ses anciens débiteurs ; en dé- « truisant les biens, elle l'a obligée à se recons- « tituer perdant ainsi les moyens de créer de nou- « velles richesses à échanger; enfin, en tuant des <( multitudes d'hommes, elle a tari une source u d'énergie et de vitalité. » Et, pendant ce temps, les Etats-Unis et le Japon, demeurés intacts, ont grandi. Aujourd'hui le Japon s'empare du Pacifique, essaie d'élever la Chine comme la Corée à son propre niveau de civilisation, touche les Indes, lève d'une grande ligue dont il serait le cœur qui comprendrait la plupart des peuples de l'Asie invités à secouer la tutelle de l'Europe. Il pro-

(0 A. Demangeon, Maître de conférences à la Sor bonne, Le Déclin de l'Europe, chez Pavot.

clame que l'Asie doit être aux Asiatiques. Les Etats-Unis ont depuis longtemps affirmé que l'Améri(|ue appartenait aux Américains, mais i'Améri(|ue du Sud leur échap])ait. lîlle étaii reliée à l'Europe La guerre, en transformant les rela tions économiques de l'ancien continent et de TAmérique latine, en privant celle-ci des marchandises européennes, de l'appui financier des grandes banques de France et d'Angleterre, a obligé le Brésil, TArgentine, le Chili à ^e tourner vers les Etats-Unis qui ont rempli la place vide. En quelques années le panaméricanisme, dont M. Demangeon dit qu'il est « une doctrine faite (( d'intérêts matériels et de tendances sentinen- « taies », qu'on peut définir, ajoute-t-il, comme « le libre développement de toute i'Amérique « sous le contrôle économique des Etats-Unis », a fait de gigantesques progrès.

Et voici nue, par un retour extraoriînaire des choses, l'Europe, mère de tant de co!on!es, de vient une terre de colonisation américaine L'.?uteur que nous citons, montre en des pages saisissantes, nourries de faits, de statistiques, de chifiFres, qu'aucun pays de l'Europe n'échappe à cette collaboration, qu'on voit partout les hommes d'affaires américains avec leurs capitaux et leurs produits.

Il ne subsiste qu'une puissance européenne qui puisse se mesurer avec les deux empires: la Grande-Bretagne* « ^Toins atteinte (lue ses al- « liés et ses ennemis du continent elle continue « à tirer de ses placements extérieurs des reve- (( nus énormes; avec ses dominions d'outre-mer,

u elle constitue toujours une forte communauté; « pour se restaurer après la guerre, elle montre (c l'énergie tenace qui a fait sa grandeur; dès le « lendemain de l'armistice, on revoyait ses baie teaux et ses voyageurs sur ses anciens marchés ; « nulle part elle ne lâche prise et même elle prend « pied sur de nouvelles positions (i). » C'est que l'Angleterre ne s'est pas laissé persuader que (( les réalités sont européennes (2) », c'est que, depuis de longs siècles, elle s'est répandue dans le monde, c'est qu'elle est parvenue à compenser les pertes économiques et financières que la guerre lui a fait subir paf l'acquisition d'immenses territoires en Afrique et en Asie où elle est en forte situation pour résister aux^deux grands rivaux qui lui sont nés. Sans doute est-elle aux prises avec des difficultés considérables, difficultés en Irlande, en Egypte, aux Indes, mais son merveilleux sens politique lui dictera les transactions nécessaires. Seule dejs puissances européennes elle peut envisager sans trop d'effroi le déplacement de l'axe du monde. Elle est installée partout. Surtout elle s'est fait investir par le traité de Versailles de la maîtrise des mers dont elle ne se laissera pas dépouiller.

Comment la France peut-elle jouer sa partie entre ces Léviathans qui menacent de submerger le monde? Elle a simplement recouvré son dû: l'Alsace-Lorraine ; elle s'est à peine agrandie au delà des mers; elle saigne des dévastations com-

(i) M. Demangeon, op. cit.

(2) Formule chère à certains Français!

mises sur son territoire dont aucune contribution financière n'a encore allégé le poids; elle est accablée par une dette extérieure formidable ; elle a été terriblement éprouvée — et c'est son point le plus sensible — par l'immense perte d'hommes. Il y a cependant dans notre pays de telles ressources d'énergie, un tel ressort dont il a tant de fois donné la preuve, qu'il a si superbement affirmé par le redressement de la Marne, il y a aussi une telle vertu d'expansion souveraine dans l'âme de la France quand elle reste fidèle à ses traditions qu'elle est encore à même de remplir la grande mission qui lui est dévolue, celle que tout au long de ces pages nous avons fait entrevoir, la mission de rassembler autour d'elle l'Europe de l'Ouest et l'Europe centrale. Désunis, les Etats européens entreront en agonie. Unis sous la direction morale des Latins avec, pour contrefort, l'empire africain si riche de réalités et d'espérances que la France a eu l'heureuse fortune de constituer, ils pourront vivre, échapper au servage économique et financier qui les guette, recouvrer la substance de leur grandeur passée. Conception plus difficile à mettre en œuvre aujourd'hui qu'en 1915, qu'en 1917, qu'au lendemain de l'armistice, à l'heure où la France était en situation telle qu'elle pouvait, en mariant sa doctrine avec celle du Président Wilson, s'assurer les justes avantages en même temps que l'hégémonie morale! On a dit que « rien ne pourrait réparer le dommage qui «. fut causé à l'époque ». Je souscrirais à cette fonnule si je n'étais persuadé que les Anglo-

Saxons comprendront qu'il leur faut faire des sacrifices, tels que celui des impôts que, par la vente du charbon, ils prélèvent sur leurs alliés, tels surtout que celui de la dette interalliée, pour refaire une Europe dont la mort lente compromettrait l'existence de l'Angleterre, atteindrait les Amériques mêmes qui ne peuvent se passer encore du vieux continent, qui sont hors d'état de prendre la direction de la civilisation, si je n'étais surtout convaincu que la nécessité de vivre obligera l'Europe continentale à se concerter et à s'unifier, à adopter le code économique orienté vers la liberté des échanges indispensable à son existence.

Mais l'économie n'est que la servante de la politique. Un code économique est conditionné par un code politique.

Et, à nouveau, s'opposent les deux grandes formules, celle de la Révolution française, la vraie, celle que Danton personnifia — celJe de la contrerévolution. Si la politique de la réaction prévalait ou, pour parler plus exactement, si elle se poursuivait longtemps encore, notre pays courrait les plus graves périls. Inspirée par le fanatisme borné, la contre-révolution conduit au recroquevillement de la France. Elle est impuissante à apporter des solutions européennes dans l'ordre économique puisqu'elle ne peut se détacher du protectionnisme étroit ou plutôt du prohibitionnisme que réclame la foule des enrichis de la guerre qui furent et qui sont parmi les plus passionnés clients du nationalisme. Elle est encore plus impuissante à apporter des solutions dan? Tordre

politique puisqu'elle n'est fondée que sur la vanité et sur la haine également infécondes, puiscju'elle ne rêve que compression, que domination brutale, que militarisme, que résurrection puérile de la Sainte Alliance des trônes et des autels. Ceux qui la soutiennent ne veulent pas entendre que la grande force de la France dans le monde lui vient des idées du dix-huitième siècle et de la Révolution qu'aucun évangile nouveau n'éclipsera ni n'eflFacera puisque celui que nos ancêtres ont forgé contient la substance ou le germe de tout progrès. Ils ne veulent pas voir que les sympathies que la France a rencontrées au cours de la guerre et qu'elle rencontre encore se mesurent aux sympathies pour la Révolution Française qui fut la révolution humaine, qu'on ne saurait continuer notre pays qu'en étant du côté du mouvement de 1789, du côté de ses précurseurs : les grands ministres de la vieille monarchie, les grands esprits des siècles passés, du côté de ses disciples: les hommes d'Etat du dix-neuvième siècle. On ne peut servir la France que telle qu'elle s'est figurée dans le monde et telle que le monde la figure.

Dominant l'exposé que j'ai dû faire, trop longuement à mon gré, des bas agissements contre un hofnme dictés par l'esprit de parti, par la volonté de tuer une politique de raison, par le désir d'étouffer une voix gênante à de certaines heures, m'élevant au-dessus de ces ignominies, je terminerai ce livre par une invocation qui fera revivre

dans ma mémoire la prière que, tout enfant, j'ai entendu un orateur, flétrissant le Second Empire, prononcer à la tribune de l'Assemblée Nationale. Puisse ce pays vivre sa vie hors de tout vasselage, hors de tout pouvoir personnel, hors de toute contre-révolution qui le détruirait! Il n'est pas seulement notre patrie; il est une des plus hautes personnes morales qu'il y ait jamais eu. Une France libre et forte, conservant sa race sans craindre de s'agréger largement les éléments dont elle a besoin de s'enrichir, est la condition indispensable du progrès humain. Par les vertus de son terroir, par l'heureuse fusion des peuples qi;i s'y est opérée, par la mentalité qui y est diffuse, par l'air même qu'on y respire, la France peut être et elle seule peut être le guide des démocraties auxquelles, quoi qu'on fasse, l'avenir appartient. Puissent ceux qui viendront après nous et qui auront la charge de garder les Flambeaux être tout à la fois passionnément Français et passionnément humains, selon notre grande tradition, en pleine logique! L'amour qu'ils auront pour leur pays sera d'autant plus profond qu'il se reliera à une volonté ardente de progrès général et de progrès social et qu'il sera pénétré du culte de l'humanité, de cette pauvre humanité qui se traîne sanglante sur la poussière de la route symbolique vers les sommets dont Renan disait qu'elle monte en lacets!

Mamers, 12 octobre 1920.

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