NON-LIEU OU HAUTE-COUR
« L'Allemagne a compté sur M. Caillaux pour réaliser une paix qui lui fût favorable », dit l'accusation. La formule n'est pas exacte. 11 faut la remettre au point. Que les socialistes, les libéraux, même certains conservateurs modérés d'Outre-Rhin, même une partie des grands fonctionnaires civils du Reich, en dehors bien entendu des pangermanistes, aient espéré que mon retour au pouvoir permettrait d'aboutir à une paix de conciliation dont ils se rendaient compte qu'elle impliquerait des concessions de la part de l'Allemagne, mais dont ils se flattaient qu'elle n'impliquerait que des sacrifices limités, cela est la vérité. Ce qui est non moins vrai, c'est que lés uns et les autres se sont mépris sur ma mentalité.
Au cas où le courant d'opinion qui se dessina
en 1917 et qui faillit l'emporter eût imposé mon avènement au pouvoir, que je ne souhaitais pas, que je n'ai jamais recherché, je n'aurais consenti à envisager qu'une paix qui eût été fondée sur le triple principe : pas d'annexions, — pas d'indemnité pénale, — droit pour les peuples de disposer d'eux-mêmes. Afin de couper court à toute équivoque, j'avais au surplus pris soin de spécifier publiquement à diverses reprises, comme je l'ai déjà dit, qu'aucune discussion ne pouvait être admise sur l'Alsace-Larraine qui devait purement et simplement être réincorporée à la France. J'avais également laissé entendre, dans des discours prononcés en 19 16 et 1917, que la condition d'une paix durable, c'était la démocratisation de l'Europe sous l'égide morale de la France. Paix de raison, paix de mesure qui devait aboutir au maintien d'une Europe organisée, qui exclurait les impérialismes géants au plus grand bénéfice de mon pays, paix de conciliation si l'on veut, — toutes les paix qui n'impliquent pas un effort de transaction de part et d'autre ne sont en réalité que des trêves, n'aboutissent qu'à une suspension temporaire des hostilités, — paix française en tout cas, puisqu'elle eût correspondu aux grands intérêts permanents de mon pays, paix qui n'était pas celle que le grand public allemand, même éloigné des pangermanistes, espérait!
Comment pouvait-on me prêter des desseins quelque peu différents ? L'explication est simple : la presse nationaliste m'avait fait un personnage qui n'était pas le mien ; dans un intérêt de parti, elle avait, à grand renfort de calomnies, créé une'
légende dont elle m'avait enveloppé. L'èclosion en avait commencé en 191 1 à la suite de la crise d'Agadir. Certes, les événements n'avaient pas, à l'époque, tourné à l'avantage des Allemands ! J'ai montré dans le livre que j'ai écrit sur Agadir la désillusion que leur avait causé l'accord du 4 novembre. J'ai dit la démission retentissante du sous-secrétaire d'Etat aux Colonies, les attaques passionnées contre le chancelier au Reichstag, la colère des pangermanistes. Mais, quand on aperçut de l'autre côté du Rhin qu'en France le parti nationaliste se déchaînait contre l'auteur du traité, il advint, très naturellement, que les Allemands revisèrent leur jugement, non sur l'acte en lui-même, mais sur celui qui l'avait préparé. Le même fait se fût produit chez nous à l'égard du prince de Bulow par exemple, si, à la suite de l'acte d'Algésiras, il avait été obligé de démissionner et sévèrement taxé, bien qu'ayant joué durement la partie contre nous, de complaisance à notre égard. Les commentaires dont mon attitude entre' 191 1 et 1914 fut l'objet de la part de la presse de droite raffermirent l'opinion allemande dans la conviction que je poursuivais une politique d'union entre les deux pays, alors que — je ne me lasserai pas de le répéter — je m'appliquais simplement à faire prévaloir la politique de conciliation européenne que mes grands prédécesseurs au gouvernement avaient pratiquée et qui me paraissait seule de nature à prévenir le conflit que je voyais à l'horizon. L'impression qu'on avait de ma mentalité d'avant-guerre fut fortifiée en 1914 et en 191 5 par la publication de
ce qu'on a appelé les « Documents belges », d'une part et, d'autre part, de la dernière conversation de Jaurès avec Conrad Haussmann, membre du Reichstag et chef de parti.
On sait que, lors de l'occupation de Bruxelles, les Allemands mirent la main sur les rapports confidentiels adressés au département belge des Affaires étrangères par les ministres de Belgique à Paris, Londres et Berlin, de 1904 à 1914. Ils les publièrent immédiatement, trop heureux de constater et de faire savoir que les envoyés de la Belgique avaient tous signalé à leur gouvernement les périls que, suivant eux, la politique de M. Poincaré, de M. Delcassé, etc., en France, de M. Iswolski en Russie, faisait courir à la paix du monde: Parmi ces documents, dont je n'apprécierai pas le contenu, il est des rapports du baron Guillaume, ministre de Belgique à Paris, où ma politique est opposée à celle qu'on attribue au président de la République et à ses amis. Voici un extrait du plus important d'entre eux:
« Paris, le 16 janvier* '1914.
i( Le baron Guillaume, ministre de Belgique « à Paris, à M. Davignon, ministre des « Affaires étrangères.
« ... Il me semble certain que nous aurions « plus d'intérêt à voir le succès de la politique « de M. Caillaux (i), — des radicaux et radi-
(r) Le ministre de Belgique oppose ma politique celle de M. Briand et de ses amis.
« eaux-socialistes. J'ai déjà eu rhonneur de vous « dire que ce sont MM. Poincaré, Delcassé, Mil- « lerand et leurs amis qui ont inventé et pource suivi la politique nationaliste, cocardière et (( chauvine dont nous avons constaté la renais- « sance. C'est un danger pour l'Europe et pour « la Belgique. J'y vois le plus grand péril qui «menace aujourd'hui la paix de l'Europe, non « pas que j'aie le droit de supposer le gouverne- (( ment de la République disposé à la troubler de <( propos délibéré, — je crois plutôt le contraire, (( — mais parce que l'attitude qu'a prise le cabi- « net Barthou est, selon moi, la cause détermi- « nante d'un surcroît de tendances militaristes (< en Allemagne.
(( Les folies belliqueuses de la Turquie et la (( loi de trois ans me paraissent constituer les « seuls dangers à redouter pour la paix en (( Europe...
« ... M. Caillaux a voté contre la loi de trois (( ans; nombreux sont les hommes politiques qui « le soutiennent et partagent son avis à cet égard. « Le président dti Conseil, poussé par les hauts (( personnages de la République, a promis le res- « pect loyal de la loi de trois ans; mais il n'est (( pas exagéré de supposer que, dans sa pensée et « dans celle de ses amis, on conserve le dessein « d'adoucir considérablement les rigueurs du (( régime actuel.
« M. Caillaux, qui est le véritable président du « Conseil, est connu pour ses sentiments en « faveur d'un rapprochement avec l'Allemagne;
(r il connaît admirablement son pays et sait qu*en
c< dehors des états-majors politiques, de poignées
<x de chauvins et de gens qui n'osent point avouer
« leurs idées et leurs préférences, le plus grand
(( nombre des Français, des paysans, des com-
(( merçants et des industriels, subissent avec
{( impatience le surcroît de dépenses et de
(( charges personnelles qui leur est imposé.
(( La véritable campagne électorale va com-
« mencer; je ne doute pas que le résultat de ces
(( dispositions ne vienne contrebalancer les effets
« du groupement inauguré par M. Briand. On
(( cherche par tous les moyens à user la politique
« de M. Caillaux; on veut empêcher qu'il fasse
« les prochaines élections; personne, en ce mo-
<( ment, ne pourrait escompter des résultats de
(( cette lutte; mais je tenais à vous faire remar-
« quer que nous n'avons certes pas à désirer,
(( comme Belges, la chute de M. Caillaux. Cet
a homme d'Etat peut être dangereux pour les
(( finances du pays, il peut amener des divisions
(( malsaines et regrettables pour la politique inté-
(( rieure de la France, mais j'estime que sa pré-
(( sence au pouvoir diminuera l'acuité des riva-
« lités internationales et constituera une meil-
« leure base pour les relations entre la France
<( et l'Allemagne.
(( Je suis, etc.. »
Voilà maintenant partie du récit paru dans la revue allemande Mârz, reproduit par tous les grands journaux germaniques, d'une conversation que, deux mois avant la guerre, M. Conrad
Hauissmann aurait eue avec Jaurès à Bâle à la suite de la Conférence interpadementaire où tous deux s'étaient rendus:
« Jaurès était la conscience de la France. « C'était le grand ennemi de la guerre de revan- « che, qui ne pouvait réussir et ne menait à rien. « Homme d'Etat patriote et perspicace, il met- « tait ses espoirs d'avenir dans l'idée que la « France se débarrasserait de l'étreinte de la (( Russie... Je le tiens de lui-même...
« C'était exactement deux mois avant l'assas- <( sinat de Jaurès, deux jours avant l'ouverture (( de la session de la Chambre des députés nou- (( vellement élue. Nous étions venus tous deux (( à Bâle...
« Je m'informai des personnalités dirigeantes (( propres à être mises à la tête du gouvernement. « Jaurès me définit la personnalité des différents « présidents du Conseil des dernières années et me dit en propres termes: « L'homme le plus capable que nous ayons en France, c'est Caillaux. » Caillaux, d'après Jaurès, n'avait pas seulement des capacités, il avait dti coup d'œil, de la volonté et du caractère. C'est bien pour cela qu'il était si violemment combattu. Si sa femme était condamnée dans le procès dont les <( débats étaient imminents, cela ferait obstade
« à son retour aux affaires.
« Je répondis qu'étant donnés les faits de la « cause, ime femme serait acquittée, même par « des jurés allemands, à plus forte raison par « des jurés français. » « Les jurés parisiens sont
MES P|HSON§. — 10
k souvent nationalistes, me dit Jaurès, et vous né « vous imaginez pas combien nos nationalistes « sont passionnés. Mais je voudrais que vous eus- « siez raison. Cest Caillaux, c'est justement Cail- « laux qui pourrait faire une politique ferme et « nette. »
« Je dis que le regretté M. de Kiderlen- « Waechter m'avait parlé avec considération de « l'énergie et de la loyauté de M. Caillaux, l'an- « cien président du Conseil... »
Comment les Allemands voyant dans un rapport confidentiel du ministre de Belgique en France à son gouvernement que j'étais « connu pour mes sentiments en faveur d'un rapprochement avec l'Allemagne », n'auraient-ils pas pris ces expressions au pied de la lettre? Comment, apprenant de la bouche d'un de leurs hommes politiques considérables que Jaurès était partisan d'une modification profonde dans les alliances de la France et qu'il comptait sur moi pour « faire une politique ferme et nette », n'auraient-ils pas conclu que, avant la guerre, j'envisageais un groupement différent des puissances de l'Europe?
Comment, surtout, le public d'Outre-Rhin, lisant après l'ouverture des hostilités dans ses journaux que j'étais accusé, en France ou dans la presse neutre inspirée, dirigée par des Français, d'avoir recherché et suggéré au gouvernement de la République une paix de compromis à la veille ou au lendemain de la Marne, apprenant par les mêmes voies qu'on m'avait envoyé en mission pour mettre un terme à mes prétendues
intrigues, n'aurait-il pas ajouté foi à des informations dont il lui était difficile d'imaginer que le gouvernement français, armé de la censure, les eût laissé publier en France ou les eût laissé paraître en pays neutre sans les faire démentir par ses représentants si elles n'avaient pas répondu à la réalité. Nul, en dehors des initiés, ne pouvait deviner qu'on profitait de ce que j'étais aux armées ou au loin, de ce que j'étais dans l'impossibilité de me défendre, de ce que j'ignorais même en partie les attaques odieuses dont j'étais l'objet, pour m'accabler-sous le poids des plus cruelles calomnies. Et j'ai le droit de me retourner contre mes accusateurs et de les accuser à mon tour d'un crime, non seulement contre un homme, mais contre la Patrie.
Crime contre un homme, car on le désigne à la fois à la vindicte publique et aux entreprises de l'ennemi; on suscite des pièges sous ses pas dans lesquels il trébuchera si sa prudence n'est sans cess€ avertie. Et, s'il parvient à se garder, il lui faudra encore veiller à ses moindres paroles. Des milliers d'yeux seront braqués sur lui, des milliers d'oreilles seront à l'affût, on guettera une phrase, un mot, un geste. Qu'il laisse entrevoir des craintes patriotiques pour l'avenir de son pays, on conclura que toutes les accusations portées contre lui sont justifiées. Que l'on comprenne incomplètement ou mal telle phrase qu'il lui arrivera de prononcer à la volée dans une conversation familière, on s'empressera d'attribuer à ces propos de hasard un sens fâcheux... Qu'il se taise, il ^ssiniuîe ses desseins... Qu'il parle publi-
quement, il ne dit pas la vérité. Et ainsi se tissé un filet de calomnies de plus en plus étroit, ainsi l'homme politique est désigné pour le prochain bûcher.
Crime infiniment plus grave contre le pays ! Les hommes sont peu de chose. Dans les tempêtes de l'histoire, il est advenu qu'on en sacrifiât pour le bien de la patrie ! Ce n'est pas le cas ici. Que dis-je! C'est tout le contraire. Pour satisfaire ses rancunes et ses haines, le parti nationaliste sert l'Allemagne. En faisant croire que l'un des principaux hommes politiques français envisage une paix séparée, une ï>aix d'abdication, il persuade l'opinion allemande que la situation de la France est singulièrement difficile. Il réconforte le moral de l'ennemi, il lui distribue de précieux encouragements, il seconde ses entreprises, il concourt au progrès de ses armes.
Me faut-il donner des précisions pour justifier des faits qui sont de notoriété, que, à aucun moment, l'accusation n'a osé contester, qu'elle s'est seulement appliquée à ignorer? Quitte à charger un livre que je voudrais alléger, je citerai quelques articles, j'exposerai quelques incidents.
J'ai déjà indiqué que, à peine la guerre commencée, je suis mis hors de l'Union Sacrée. Dès les 20 et 21 août 1914, la Libi-e Parole m'attaque à raison de ma réintégration dans le service de la trésorerie aux armées. Le même journal me reproche, le 29 août, d'avoir imposé l'exclusion de M. Barthou du ministère qui vient de se former. Fait beaucoup plus sérieux: le 27 août, V Action Française déclare qu'elle sait gré à
M. Clemenceau de m'avoir fait écarter du gouvernement parce que je suis suspect à raison de mes tendances et de mon passé. Le premier jalon est posé. On va laisser la parole à la presse allemande. Le 17 octobre 1914, la Gazette de Francfort, dans un article reproduit par la Neue Freie Presse de Vienne, commence à opposer ma prétendue sagesse, mes prétendues idées saines, à celles des hommes au pouvoir. Ces articles sont recueillis et commentés par V Action Française du II novembre, par VEcho de Paris du 16 novembre. Toute la presse de droite emboîte le pas. Elle laisse entendre qu'il faut chercher dans mon état d'esprit tel qu'il a été défini par la presse allemande inspirée par V Action Française les véritables causes de mon départ pour l'Amérique. Et ce qui s'imprime n'est rien auprès des histoires extraordinaires qui courent les milieux politiques et certaines salles de rédaction et de là passent, encore grossies, dans le public. Depuis le mois d'août circulent, de bouche à bouche, des récits sur moi, à la fois ineptes et odieux, auxquels beaucoup ajoutent foi et que tous répètent comme ceux que l'on répand sur les généraux Sarrail, Percin, etc. Ces récits, colportés par des voyageurs, rapportés par des journalistes neutres, parviennent naturellement en Allemagne.
Un exemple entre beaucoup: le 19 novembre, le Hamburger Frentdenblatt publie une information dont le lieu d'origine indique, à lui seul, la source française:
« Genève, 17 novembre. — Le mystère que « paraissait cacher le subit voyage du couple
« Caillaux en Amérique du Snd est dévoilé. « M. Joseph Caillaux, qui remplissait une mis- « sien de payeur général de l'armée française, « reçut récemment une punition de prison de (( quatorze jours pour avoir quitté sans permis- « sion le champ de bataille, se rendant à Paris. « A la suite de ce fait, les journaux nationa- « listes de la capitale française commencèrent « une violente campagne contre M. Caillaux, (( affirmant qu'il était au service de l'Allemagne (( pour obtenir que la France, se séparant de ses « alliés, conclût un traité de paix avec cette puis- (( sance. M. Caillaux fut placé en face de cette « alternative : ou rester et être probablement (( déféré à un conseil de guerre, ou partir pour (( l'Amérique du Sud sous le prétexte d'une mis- (( sion commerciale. M. Caillaux préféra la der- ({ nière solution. »
Ainsi, voici nos ennemis informés du bruit répandu en France à savoir que je veux briser les alliances de mon pays pour lui faire conclure une paix séparée avec l'Allemagne. C'est exactement l'accusation qui, en décembre 191 7, sera portée contre moi. Elle est formulée avant que ne se soit produit l'un quelconque des faits que, à un moment quelconque de ^instruction, on prétendra relever à ma charge.
Le branle est donné! Le 21 novembre 1914, sous le titre significatif : « Déportation de M. Caillaux », la Neue Freie Presse, le plus important journal de langue allemande de l'ancienne Autriche-Hongrie, qui, avant la guerre, avait des
coll-aborateurs français dont le plus assidu était M. Georges Clemenceau, publie un long article oii sont enchâssés tous les racontars qui percent dans la presse française ou qui courent dans les salles de rédaction nationalistes. Cet article est immédiatement signalé en France; des journaux en donnent des extraits. Comme la censure en interdit la reproduction intégrale, on l'imprime en tracts, on le répand dans tout le pays ; mes adversaires politiques n'hésitent pas à se servir contre moi d'un article dont leurs propres inventions forment la trame.
La Neue Freie Presse continue. Au commencement de janvier 191 5, elle publie un article où elle établit une comparaison entre le comte Witte, l'ancien président du Conseil de Russie, et moi; elle allègue que tous deux nous voulons la paix séparée et un rapprochement avec l'Allemagne. Le Figaro du 20 janvier 191 5 cite et commente l'article.
Quelques jours plus tard, exactement le 30 janvier 191 5, un journal suisse, imprimé près de la frontière française, le Démocrate de Delémont, notoirement subventionné par le gouvernement français, en même temps qu'il afferme sa publicité à la firme allemande Haasenstein et Voglcr, publie un long article intitulé : « Un bannissement déguisé. Les dessous du voyage de M. Caillaux. »
Les accusations y sont précisées. J'aurais avant la guerre « donné » le Congo à l'Allemagne; j'aurais, après la Marne, « transmis » des propositions allemandes de paix séparée au prix de la cession de la Belgique à l'Allemagne et de l'aban-
don de nos alliés; même, avant la victoire de la Marne, j'aurais été « disposé à céder » Briey, Nancy, Madagascar, le Maroc et à payer une inr demnité pour arrêter la marche des armées allemandes.
Ce chaos d'inepties est reproduit en partie par la République du Var (M. Clemenceau représentait le département du Var au Sénat). Il fait ensuite le tour de la presse réactionnaire de Paris et de province. Cela ne suffit sans doute pas. L'abominable factum est dactylographié, imprimé en tracts, distribué en France, sur le front et à l'arrière, à des milliers d'exemplaires. Naturellement il est recueilli par la presse allemande. Ce sera désormais un fait acquis de l'autre côté du Rhin que j'ai préconisé une paix séparée avant et après la Marne, que j'ai songé à rompre nos alHances (i).
En vain je proteste dès mon retour d'Amérique en France. En vain, je fais justice de toutes ces basses calomnies dans la lettre ouverte adressée, le 15 mars 191 5, à mes électeurs et dont j'ai déjà
(t) Malgré mes démentis les journaux allemands rappelleront périodiquement à leurs lecteurs cette idiotie. Même des écrivains renommés pour leur connaissance des choses extérieures, tels que le signataire de la revue hebdomadaire de politique étrangère dans la Gazette de la Croix, rééditeront cette imbécilité. M. Otto Xoetsch écrira le 21 juillet 1915, dans sa revue hebdomadaire de politique étrangère à la Gazette de la Croix : « Çà et là se fait entendre dans la presse française... une voix comme celle de l'ancien ministre M. Caillaux qui voulait déjà conclure la paix au mois de septembre de l'année dernière.»
parlé. L'Action Française me répond, le 17 mars, en arguant contre moi des articles parus dans la Galette de Francfort et dans la Neue Frète Presse, des articles dont ses amis et elle ont déterminé l'éclosion.
Et le même jeu continuera indéfiniment : la presse allemande s'emparera des attaques dirigées contre moi par des journaux français qui accuseront toujours et qui, pour pouvoir accuser, mentiront toujours, ressassant les mêmes inventions jusqu'à ce que leur seule répétition leur confère, aux yeux de la masse crédule et irréfléchie, une valeur probante. Les éloges que, en vertu même de ces calomnies, les journaux allemands me décerneront seront invoqués en France pour me discréditer. Ce sera un jeu de raquettes entre les deux presses, la balle bondira et rebondira pardessus les tranchées.
Qui donc osera maintenant s'étonner des tendances que m'attribuera l'opinion allemande? Qui donc sera surpris qu'un ordre du jour d'un commandant quelconque d'armée allemande trouvé sur des soldats tués enjoignît de ne pas compromettre par des factums élogieux jetés dans nos tranchées M. Caillaux et d'autres politiciens français « qui ne sont pas tout à fait germanophobes » ? Qui donc s'étonnera de ce que, en mai ou juin 1916, à la commission du budget du Reichstag, le chancelier de l'Empire ou le soussecrétaire d'Etat aux Affaires étrangères aurait avancé que les événements de la guerre prendraient prochainement une tournure différente, que je reviendrais au pouvoir et que je ferais la
paix? On aurait dit en parlant de moi « Er ist unser Mann ». Quoi d'extraordinaire! On l'avait crié de toutes parts. Encore l'incident et la formule doivent-ils être remis au point comme Ta fait justement observer M. l'abbé Delsor qui, aujourd'hui sénateur, alors député au Reichstag, avait assisté à la séance de la commission du budget (i). Qui donc, enfin, pourrait être surpris que l'Allemagne eût essayé de contrôler ma mentalité, qu'elle m'eût envoyé des émissaires ?
L'a-t-elle fait? J'hésite à le croire, mais, si le jeune comte Minotto, en Amérique, si le Lipscher et le mystérieux inconnu qui lui succéda furent réellement des envoyés tudesques ayant mission de rechercher mes intentions, s'ils ne furent pas.
(i) M. l'abbé Delsor a précisé, avec une parfaite loyauté, comment il avait compris la phrase: « Er ist unser Mann », prononcée à la Commission du budget. « Je dois dire, a-t-il déclaré à l'instruction, que ce pro- « pos n'a pas fait sur moi une grande impression. A « cette époque je n'y avais pas prêté attention et, à mes « yeux, cela ne prouve pas que M. Caillaux ait fait des « tractations avec les Allemands. Ces propos nous ont « paru être de ces soporifiques que le gouvernement « allemand administrait au Parlement pour dissiper rince quiétude que l'Amérique lui causait. La phrase « Cail- « laux est notre homme » veut dire que M. Caillaux « est l'homme politique qui serait disposé à faire la paix, « qu'il a une mentalité, une disposition particulière qui « le poussent dans le sens de la paix et à conclure une c paix dans le sens qui plairait à l'Allemagne. Voilà (c comment je l'ai interprétée. Elle ne voulait pas dire: « Caillaux est à notre service. »
M. Thumann, ancien député au Reichstag, s'est exprimé dans le même sens.
comme je suis porté à radmettre, l'un un intrigant bavard, les autres des aventuriers travaillant pour leur compte quand ils n'étaient pas dirigés par des policiers français, ces incidents, que la réserve dont je ne me suis pas départi a rendus insignifiants, n'ont eu d'autre origine que l'état d'esprit créé en Allemagne par la presse et les dirigeants du parti nationaliste. C'est à ceux-ci qu'en incombe la responsabilité, de même qu'ils ont la responsabilité de la mentalité germanique à mon endroit que leurs attitudes, non les miennes, ont fixée. ^
Quelques pages sur ces histoires où l'instruction, après avoir fait buisson creux dans les affaires Bolo, Duval, Cavallini, etc., chercha passionnément à découvrir des preuves de conversations politiques entre l'ennemi et moi! Quelques pages seulement puisque les imputations qui furent dirigées à ce sujet s'effondrèrent, successivement, dans le néant des preuves et que la Haute-Cour ne retint à ma charge que le reproche de prétendues imprudences que chacun est, j'imagine, sujet à commettre, dont je me fais fort de démontrer, au surplus, qu'elles sont inexistantes et, qu'en fût-il autrement, elles ne pouvaient justifier une qualification pénale.
J'arrive à Rio-de- Janeiro en décembre 1914, chargé par le gouvernement français d'une double mission: je dois rechercher les moyens de développer les relations commerciales entre la France et le Brésil, je dois m'enquérir des denrées et des produits que nous pouvons avoir intérêt à ache-
ter. Il me faut, d'autre part, ctuciier la question de nos câbles télégraphiques, examiner s'il ne conviendrait pas d'en étendre le réseau, déterminer comment, par quelles voies, à l'aide de quelles méthodes les dépêches allemandes parviennent en Amérique du Sud. M. Thomson, ministre du Commerce, a bien voulu me remercier par lettre à mon retour en France des services que j'avais rendus. Il en a déposé devant la cour de justice en précisant que mes rapports avaient eu un résultat particulièrement utile, puisqu'ils avaient modifié l'orientation de notre politique économique dans l'Amérique du Sud. Avant ma venue, le gouvernement français inclinait à réaliser des achats principalement en Argentine et à laisser quelque peu de côté le Brésil et l'Uruguay. Je fis observer qu'on commettait une erreur politique qui pouvait être grosse de conséquences, que les sympathies pour la France étaient, à l'époque, beaucoup plus ardentes au Brésil et en Uruguay qu'en Argentine et que c'était une mauvaise tactique de décourager ses amis' en favorisant ceux qui se tenaient sur la réserve. J'informai encore le gouvernement des procédés, que je découvris après une enquête attentive, dont les Allemands usaient pour communiquer avec l'Amérique du Sud.
Services de quelque qualité, j'imagine ! en regard desquels il me plaît de situer les ragots contenus dans la dépêche adressée par M. de Luxburg, chargé d'affaires d'Allemagne à Buenos-Ayres, à son gouvernement. Je donne le texte du télégramme.
4 février IÇ15»
Caillaiix a, après court séjour, quitté Buenos- Ayres. Se rend directement France manifestement à cause scandale Desclaux (i) dans lequel il voit attaque personnelle. De président et gouvernement actuel, exception Briand, il parle avec dédain. Il perce absolument politique anglaise. Fait pas entrer en ligne de compte complet accablement France. Voit dans guerre maintenant lutte pour existence Angleterre. Bien qu*il parle beaucoup d' <( indiscrétions et politique grossière WUhelmstrasse » et aussi prétendit croire à atrocités allemajtdes, s'est à peine modifié de façon notable dans son orientation politique. Caillaux a été sensible à politesses indirectes de ma part, insiste combien il doit être circonspect attendu que gouvernement français le ferait observer ici aussi. Il met en garde (2) au sujet excès éloges
(i) Je ne fus informé du scandale Desclaux que la veille de mon départ de Buenos-Ayres. Mes places étaient retenues depuis plus de huit jours sur le bateau. M. de Luxburg ou ses informateurs ont, dès cette première phrase, — j'en fournis la preuve matérielle, — donné libre cours à leur imagination.
(2) Dans le texte communiqué à la presse lors de mon arrestation on avait écrit: « Il nous met en garde. » Le sens de la phrase se trouvait altéré. Je paraissais avoir fait une communication au ministre d'Allemagne, Il lors qu'il était clair, quand on lit le texte exact, que je mettais en garde ceux avec qui je m'entretenais contre les campagnes de presse dont j'ai parlé. L' « erreur » n'était pas — je dois le déclarer — du fait du Gouvernement français. Elle avait été obligeamment commise aux Etats-Unis.
que lui consacre notre presse, en particulier Neue Freie Presse, souhaiterait par contre traité Méditerranée et Maroc critiqué. Nos louanges lui gâtent situation France.
Réception Caillaux ici fraîche. Son rapport Brésil rien de neuf. Il habitera en France d'abord sa circonscription électorale. Redoute Paris et sort Jaurès.
LUXBURG.
Pot pourri d'informations parmi lesquelles il en est quelques-unes d'exactes, beaucoup de purement fantaisistes ! J'ai pu parler des « indiscrétions et de la politique grossière de la Wilhelmstrasse ». J'ai certainement entretenu ceux qui m'écoutaient des atrocités allemandes. Je n'ai jamais fait, en revanche, cette réflexion stupide que la guerre était une lutte pour l'existence de l'Angleterre. Pas davantage n'ai-je pu me montrer sensible à des politesses « indirectes » de M. de Luxburg, par la très bonne raison que je n'en ai jamais eu la moindre connaissance. Si j'ai certainement mis en garde mes interlocuteurs contre les éloges que me décernaient, dans les conditions que j'ai exposées, les journaux allemands, en particulier la Neue Freie Presse et au sujet desquels on me questionnait fréquemment, si j'ai dit que nos ennemis devraient, s'ils étaient sincères, critiquer l'accord franco-aillemand de 191 1, si j'ai pu enfin ajouter que ces louanges gâtaient ma situation en France, jamais je n'ai demandé ou fait demander qu'il y fût mis un terme. M. de Luxburg ne le dit pas d'ailleurs,
ce qu*il ne manquerait de faire s'il en avait été autrement. Je ne sache pas enfin que j'aie « parlé avec dédain du président et du gouvernement actuel à l'exception de M. Briand ». La chose est d'autant plus invraisemblable que M. Briand était, à l'époque, mon adversaire politique, alors que je me croyais en très bonnes relations avec M. Viviani, que j'étais en excellents termes avec MM. Malvy, Thomson, Augagneur, Sarraut, etc. « Je me serais à peine modifié de façon notable dans mon orientation politique », dit le ministre d'Allemagne. Pour qui sait comment un diplomate, désireux d'être agréable, écrit à son gouvernement, cette phrase signifie que j*ai modifié mon orientation politique sans que cependant j'aie abdiqué mes principes. La vérité est plus simple que ces formules entortillées. Avant la guerre, j'étais partisan de la conciliation européenne, — la guerre survenue, j'ai continué à penser qu'on devrait revenir quelque jour à cette grande politique ; avant la guerre j'étais en méfiance vis-à-vis de l'Allemagne, — après l'ouverture des hostilités, cette méfiance s'est considérablement accrue.
Mais qu'importent les appréciations ou les opinions de M. de Luxburg? Qu'importent les renseignements qu'il tient de ses informateurs? Me suis-je entendu avec lui et par son intermédiaire avec le gouvernement allemand? Personne au monde ne peut le prétendre et cela pour deux raisons péremptoires : s'il y avait eu le moindre contact entre nous, le ministre allemand ne manquerait pas de le télégraphier. Il câble au con-
traire qu'il a dû se borner à ses célèbres politesses indirectes que j'ai toujours ignorées. La seconde raison, qui est plus décisive encore, que j'ai déjà mise en lumière, qui supprime toute discussion, c'est les mots « capture très désirable », dans le second télégramme dont je donnerai maintenant le texte complet:
5 février IÇ15.
Attaché naval à Etat-Major Amirauté.
La Havane télégraphie: Rio de Janeiro télé- (jraphie vapeur « Aroguaya » parti 30 janvier de BuenoS'Ayres. Capitaine porte papiers importants. Capture très désirable, Caillaux à bord. En cas capture, on doit de façon non apparente traiter Caillaux avec politesse et prévenance, Pouvezvous aviser nos croiseurs?
Faut-il répéter que, s'il y avait eu des relations (|uelconques, directes ou indirectes, entre les Allemands et moi, la dépêche eût été libellée : « Bien que capitaine porte papiers importants, capture à éviter soigneusement : Caillaux à bord » ? On veut au contraire s'emparer de ma personne.
Que signifient donc ces dépêches? tout simplement qu'on m'a fait espionner, que M. de Luxburg transmet à son gouvernement les renseignements, vrais ou faux, qu'il a recueillis sur mon compte, que le ministre d'Allemagne voudrait bien enfin couronner son œuvre par un exploit qui aurait quelque retentissement dans le monde: capture très désirable. Quels furent les informateurs du
représentant du Reich? Je suis assuré qu'il y en eut plusieurs. Je n'ai cependant de certitude qu'en ce qui concerne le comte Minotto qui a avoué. Je parlerai plus tard de sa déposition qui fourmille d'inexactitudes, qui est à la fois incohérente et... inoffensive; je parlerai aussi des conditions dans lesquelles elle est intervenue. Pour le moment je me borne à dire comment je l'ai connu, ce que j'ai su, ce que j'ai vu de mes yeux, ce que, depuis, des documents m'ont appris sur lui.
Certain jour, à Rio-de-Janeiro, dans un dîner qui m'est offert par M. Farquhar, un grand homme d'affaires américain, l'ambassadeur des Etats-Unis au Brésil, M. Morgan, me présente un jeune Italien avec les formules les plus élogieuses : c'est le comte Minotto, d'une vieille famille patricienne de Venise, il voyage pour une très grande banque de Nevir-York, la Guaranty City Trust Co. L'intimité entre l'ambassadeur et ce jeune homme est telle que celui-ci habite chez le diplomate, qu'il passe tous les week ends dans la villa de Petropolis oii flotte le drapeau étoile. Quelques jours plus tard, comme je pars pour Sao-Paolo, je vois monter dans le train le comte Minotto. Tout simple! M. Farquhar, qui est propriétaire des lignes d^e chemin de fer sur lesquelles je dois circuler, qui veut faire valoir son réseau, alors en situation diélicate, auprès du représentant d'une des plus grandes institutions de crédit américaines, a adjoint Minotto aux divers personnages, ingénieurs ou autres, qui m'accompagnent. Rien de suspect dans ses allures, tout au contraire! J'ai divers compagnons de route dont l'un, M. d'Oli-
kîn miiMiiti. •-> xi
veira, représente le gouvernement brésilien. Au cours des conversations qui s'engagent tout naturellement, Minotto affiche les sentiments les plus francophiles. Ils me paraissent d'autant plus sincères qu'il a soin d'apprendre à Mme Caillaux, à la première occasion, qu'il est fiancé à une fraur çaise de fort bonne famille, qu'il viendra dans quelques mois à Paris pour l'épouser. Il le prouve en montrant des lettres. Je quitte mes compagnons de voyage à Santos où je m'embarque pour l'Uruguay. Durant le séjour d'une quinzaine que je fais à Montevideo, j'entrevois Minotto, de passage pour vingt-quatre heures. Quand, pour achever mon enquête sur les câbles télégraphiques, je vais passer sept jours exactement à Buenos- Ayres (i), j'y retrouve Minotto qui, pour me rendre quelques politesses, m'a invité à déjeuner. Je le vois un certain nombre de fois pendant ce court séjour. Sans doute, au cours d'une promenade en automobile, Minotto, me parlant du milieu diplomatique qu'il fréquente en Argentine comme au Brésil, m'insinue qu'il croit savoir que le ministre d'Allemagne, M. de LuxbuTg, aurait le très vif désir de causer avec moi. Mais il présente cette communication à laquelle il donne le caractère d'une information avec une
(i) Je ne pouvais pas ne pas me rendre à Biienos- Ayre?, qui est le nœud des câbles et des lignes aériennes dans l'Amérique du Sud. Je pris d'ailleurs la précaution de demander à l'avance à M. Thomson s'il ne voyait pas d'inconvénient à ce que j'allasse en Argentine. Je ne pris le bateau pour Buenos-Ayres que pourvu de l'assentiment du ministre.
Uo
habikté que je mesure aujourd'hui seulement et qui est telle que je me mets à rire plus que je ne m'emporte. Quelques jours plus tard, Minotto prononce encore devant moi le nom de Luxburg: il m'indique que le bateau sur lequel je dois m'embarquer risque d'être capturé, que, si je le désire, il pourra s'entremettre aux fins d'obtenir de M. de Luxburg des lettres de recommandation pour les capitaines de croiseurs allemands. Cette fois, je me fâche tout rouge. Je déclare à Minotto que, s'il me parle encore de Luxburg, je le mettrai à la porte et ne le reverrai de ma vie. Il me demande pardon, les larmes aux yeux; il s'excuse avec tant d'émotion que je pense qu'il ne s'est pas rendu compte du caractère singulier de sa suggestion. Je suis d'autant plus enclin à l'indulgence que je crois avoir aperçu quel il est. Minotto est un tout jeune Italien, très .intelligent, très charmant, en même temps insinuant, souple, cherchant à se faufiler partout, à rendre des services aux uns et aux autres. Il m'a fourni une documentation économique et financière qui ne manque pas d'intérêt. J'ai appris en le faisant causer quels étaient les desseins des grandes banques des Etats-Unis sur l'Amérique du Sud. J'imagine que, dans son désir de 'se faire valoir, dans sa passion de s'entremettre, emporté d'ailleurs par la légèreté de son âge, il a dépassé la mesure.
C'est bien là, en effet, la psychologie de Minotto, telle qu'elle apparaît dans des lettres qui furent plus tard saisies en Amérique, chez M» Hugo Schmidt, le grand homme d'affaires
allemand dont il fut avant la guerre le secrétaire pendant quelques mois, — naturellement il ne s'en vanta pas. « Il possède un certain talent d'embobiner les gens », écrit Hugo Schmidt. « Dans son dernier voyage, dit-Ll encore, il a, suivant son habitude, cherché à se faire des relations avec tout le monde. » Et ailleurs : « Quelque parfait que soit le jeune homme, on ne peut se fier entièrement à lui, car on ne peut être sûr qu'il n'ira pas rapporter ce qu'on a pu lui dire précisément à la personne à qui on veut te cacher. » Et ainsi de suite. Minotto réussit en tout cas à merveille à se faire des relations. A Buenos- Ayres comme à Rio, il est chargé de lettres de recommandation dont plusieurs sont signées du marquis Imperiali, ambassadeur d'Italie à Londres. Quelque temps après mon départ de Buenos- Ayres, il offrira un grand dîner à M. Mac Adoo, gendre du président Wilson, avec lequel il voyagera sur un navire de guerre américain. Quand il viendra six mois plus tard à Paris, il arrivera à se faire présenter par M. Mabilleau, avec la famille duquel il est fort lié, à des financiers et à franchir le seuil du cabinet de M. Pallain, gouverneur de la Banque de France, qu'il entretiendra de grandes questions financières et auquel il adressera, quand il sera de retour aux Etats- Unis, un rapport, demandé ou non, sur les meilleures méthodes de placement des bons anglofrançais à New- York et sur les maisons de banque de la place.
Minotto fut-il simplement, suivant une hypothèse que j'ai déjà formulée, un intrigant bavaril?
Sfft
Je serais très disposé à le croire. Une seule chose me trouble, c'est certaine dépêche interceptée du ministre d'Allemagne à Rio. Le représentant germanique y signale à son gouvernement, en décembre 1914, mon arrivée et mon activité « indésirable pour les intérêts allemands ». Il demande qu'un crédit de cent mille marks lui soit ouvert pour surveiller et, au besoin, contrecarrer mes efforts. Je ne puis m'empêcher d'établir une relation de cause à effet entre cette communication et les assiduités de Minotto, bien que je n'aie — je dois le reconnaître — aucune preuve.
Mais, quelque ait été ce jeune Italien dont nous verrons dans un autre chapitre la fortune singulière qui lui est advenue, en quoi suis-je responsable de ses agissements? Quel fait pouvait me mettre en garde contre lui? Les informations qu'il m'avait données sur M. de Luxburg? J'ai représenté l'habileté avec laquelle il m'avait glissé l'une, la souplesse avec laquelle il s'était excusé de l'autre et que se figureront tous ceux qui ont connu des hommes de sa race et de sa mentalité. Les patronages dont il bénéficiait me donnaient, d'autre part, de telles garanties que je n'aurais attaché qu-e peu d'importance à des avertissements imprécis, s'il m'en avait été apporté contre lui. Je me serais dit, je me disais qu'un ambassadeur des Etats-Unis n'aurait pas été en relations d'amitié étroite avec un personnage douteux. Je me disais encore qu'une famille française de haute honorabilité, que je connaissais personnellement, n'aurait pas songé à accueillir dans son sein un homme dont elle n'aurait pa? été sûre.
Et que signifie d'ailleurs tout ceci? qu'importe ce que fut ou ce que ne fut pas Minotto ? Impossible de soutenir que j'aie macliiné par son intermédiaire! Capture très désirable... — Est-il parvenu à me soutirer des renseignements précieux pour l'Allemagne? Pour se convaincre du contraire, il suffit de lire le ramassis de calembredaines qui compose le télégramme Luxburg. J'aurais mal parlé à Minotto du président et du gouvernement de la République? Eh! mon dieu! le grand crime que voilà, si tant est que je l'eusse commis! UHomme Enchaîné, qui paraissait à l'époque et que la Gazette des Ardennes reproduisait consciencieusement, ne déversait-il pas tous les jours une potée d'injures sur M. Poincaré et sur ses ministres? J'aurais mis en garde contre les éloges dont m'abreuvait la presse allemande inspirée par la presse nationaliste française. Et après? Qu'y a-t-il de plus naturel, de plus logique? Le 15 mars, dans une lettre publique à mes électeurs, connue urbi et orhi, je protestais vivement contre cette abominable campagne. M. de Luxburg aurait donc appris au commencement de février ce que je déclarais à la terre entière le 16 ou 17 mars? Le bel avantage en vérité ! Et ce qu'il y a de plus piquant c'est que les Allemands s'empressèrent de... continuer: ils firent exactement le contraire de ce que je désirais, tant ils avaient le souci de me servir!
Mais je ne veux pas anticiper sur un développement qui viendra à son heure. J'en arrive aux histoires Lipscher.
Les histoires Lipscher! Elles peuvent se résumer en une phrase : des tentatives de « tapage » pratiquées par un chevalier d'industrie. Lipscher ne mérite pas un autre qualificatif. Lors de la campagne du Figaro en janvier 1914, un individu se présente à mon cabinet de ministre des Finances. Il détient, dit-il à celui de mes secrétaires qui le reçoit, la preuve de la vénalité de Calmette qui, moyennant 30.000 francs l'an, a été acheté par le comte Tisza, le premier ministre de Hongrie. Il offre des pièces justifiant ses dires. On me rend compte. Je refuse: je ne combats pas mes adversaires avec les armes dont ils n'hésiteraient pas à se servir contre moi s'ils pouvaient en avoir de cette sorte. Et puis, qu'est-ce que ce Lipscher dont on me montre la carte?... Mais, quelques jours plus tard, la porte de mon cabinet s'ouvre, cette fois à deux battants, devant k comte Karolyi qui m'a demandé une audience. Le chef du parti de l'indépendance en Hongrie confirme les allégations de Lipscher; il me dit combien il est pénible pour lui et pour ses amis qui font effort pour dégager leur pays de la Triple- Alliance de voir un journal français, le Figaro, soutenir contre eux la politique germanique du comte Tisza. Il ne me dissimule pas que le Figaro ou plutôt son directeur a été acheté et qu'il en a la preuve par celui qui fut l'intermédiaire entre Tisza et Calmette, par Lipscher, lequel est passé depuis à la solde du parti de
l'indépendance. J'écoute, je ne suis pas. Seulement, quand, quelques mois plus tard, la presse de droite s'applique, pour faire condamner ma femme, à entourer d'une auréole la mémoire du directeur du Figaro, j'ai le souci très légitime de remettre les choses au point. Je fais venir Lipscher qui me livre — gratuitement, je dois le dire — les deux lettres attestant la réalité de l'accord intervenu entre le premier ministre de Hongrie et M. Calmette. Je cherche en même temps à revoir le comte Karolyi qui veut bien venir me trouver à mon domicile en juin 1914. Il m'apprend qu'il compte faire interpeller Tisza sur la subvention donnée au Figaro et il m'offre de faire déposer devant les assises de la Seine deux ou trois députés appartenant au parti de l'indépendance qui auront dirigé l'interpellation ou qui y auront pris part. J'accepte, les députés hongrois viennent en France. Cependant, au dernier moment, la défense renonce à leur témoignage en suite de la tension de rapports existant entre la France et l' Autriche-Hongrie. Quelques jours après la conclusion du procès, la guerre éclate et je reste devoir la somme de 1.500 francs ou de 2.000 francs à Lipscher à raison des frais qu'il a exposés.
Je ne pensais pas entendre parler de longtemps du personnage contre lequel le comte Karolyi m'avait mis en garde et dont j'avais aperçu la prodigieuse faculté de bluff et de mensonge. Mais voici que, au mois de mai 191 5, une lettre envoyée de Suisse me parvient. Lipscher demande à me voir. Pas un instant je n'ai l'idée de répondre.
Nouvelles lettres en septembre et en octobre ! Dans un jargon presque incompréhensible, il y est question de Benoît, de Jadot, surtout d'Oscar. J'entrevois vaguement que Lipscher se prétend porteur de propositions de paix, mais, venant de cet individu, cela prête à rire. Je mets naturellement les lettres au panier; je suis seulement un peu agacé de cette correspondance, je me demande comment y mettre un terme.
Or, vers la fin d'octobre 191 5, se présente à mon cabinet, sous un prétexte qui m'est complètement sorti de l'esprit, une femme que je reçois parmi le flot des quémandeurs habituels. « Vous venez, madame, pour une recommandation ? » c'est la formule stéréotypée qui sort de mes lèvres. « Oh ! non, monsieur, je suis la fiancée de M. Lipscher. » Je sursaute: « La fiancée de M. Lipscher!... Alors vous allez me dire ce que signifient les lettres qu'il m'écrit. » Et la visiteuse, qui s'appelle Thérèse Duvergé, me donne la clé de la correspondance en me révélant qu'Oscar — le nom qui revient dans chaque lettre — désigne le baron de Lancken, ancien con^ seiller de l'ambassade d'Allemagne à Paris, alors gouverneur civil de la Belgique. Thérèse Duvergé m'affirme que Lipscher a mission du baron de Lancken de soumettre à titre officieux des propositions de paix au gouvernement français; à ces fins elle vient me demander un sauf-conduit pour lui. Je l'écoute. Je Tinterroge. J'essaie de savoir si Lipscher est réellement chargé par le baron de Lancken, dont je crois avoir appris quand j'étais au gouvernement qu'il est un agent
direct presqu'un confident du kaiser, d'entamet des travaux d'approche. La chose serait d'importance. Je suis sceptique cependant; il me paraît extraordinaire qu'un individu tel que celui-là soit investi d'un aussi grand rôle. Mes doutes se muent en certitude quand la femme Duvergé conclut les vagues renseignements qu'elle me donne en me tendant la main : elle a grand besoin d'argent; Lipscher n'a pu lui en donner; elle me réclame la somme que je dois à son « fiancé ». Je suis fixé. Vulgaire entreprise de « tapage » ! Je réponds que, en ce qui concerne la demande de sauf-conduit, je verrai ce que j'ai à faire, que j'en parlerai sans doute au gouvernement, que j'examinerai d'autre part la suite que je puis donner à la demande de secours. Dans la journée même je passe au ministère de l'Intérieur. En peu de mots je dis à M. Malvy qu'un soi-disant journaliste austro-hongrois réclame un sauf-conduit pour venir apporter de prétendues propositions de paix, mais que cela n'est nullement sérieux et que mon avis est de refuser purement et simplement. « Cela va de soi », me répond le ministre de l'Intérieur. « Vous en parlerez à Viviani si vous le jugez à propos, » dis-je. Affaire réglée en deux minutes avec des haussements d'épaule de part et d'autre.
Mais, le Lipscher, qui a été avisé par sa maîtresse de l'insuccès qu'ont rencontré ses ouvertures, ne se tient pas pour battu. Il m'écrit, de Hollande oti il se trouve, une lettre dans laquelle il vante sa marchandise et... demande de l'argent. Cette fois c'en est trop. J'entends couper
court. Je me décide à écrire moi-même au gaillard pour lui intimer l'ordre de cesser toute correspondance. Avant d'expédier la lettre sous pli recommandé, je prends une double précaution. Je prie le chef du gouvernement, M. Briand à l'époque, de m'accorder quelques minutes d'entretien à la Chambre. Je lui lis la lettre que j'adresse à Lipscher pour reconduire. Entrevue très brève dont je conçois que le président du Conseil, qui approuva en quelques mots le texte que je lui soumettais, ait perdu le souvenir, mais qui est présente à mon esprit comme si elle avait eu lieu hier. Je reçois d'autre part Thérèse Duvergé pour la seconde fois. Je lui dis mon mécontentement de la lettre que Lipscher m'a écrite et qui vient d'être suivie d'une seconde lettre décachetée par le contrôle postal. Je la prie d'inviter formellement son « fiancé » à se tenir tranquille et, pour l'engager à remplir ponctuellement la commission, pour me débarrasser en même temps de gens dont j'aperçois qu'ils ne recherchent que de l'argent, je lui remets une somme de cinq cents francs. Ouf! c'est fini, me dis-je en la reconduisant. Pas tout à fait.
Lipscher répond à ma lettre. Il s'incline devant ma volonté, il déclare qu'il ne m'entretiendra plus d''aucune question de paix éventuelle puisque « je lui fais opposition sur toute la ligne, » mais il quémande encore de l'argent ou, à défaut d'argent, une recommandation qui lui permette de trouver une place dans une banque en Suisse. Il m'adresse cette réponse par l'intermédiaire de sa maîtresse, afin sans doute de procurer à celle-ci
une occasion nouvelle de me voir. Thérèse Duvergé se présente chez moi une fois, deux fois, sans être reçue. J'ai donné des ordres... Elle parvient cependant certain jour de décembre 191 5 à se glisser dans mon salon d'attente en bousculant la femme de service qui sera vertement réprimandée de ce chef. Je la reçois quelques minutes. Elle se borne à formuler, en des termes parfaitement convenables d'ailleurs, la sollicitation pour une place en Suisse contenue dans la lettre de Lipscher. Je lui réponds évasivement. Je ne l'ai plus revue.
Epilogue: M. Malvy m'informe, quelques jours après la troisième visite de Thérèse Duvergé, qu'une femme, la maîtresse d'un Austro-Hongrois, rôde autour de mon domicile, cherchant à y pénétrer. « Son amant porte un drôle de nom, me dit-il, Li... Li... — Eh! parbleu! Lipscher! l'individu dont je vous ai parlé. Je sais bien tout ce que vous me dites. J'ai donné des ordres pour que ma porte soit fermée à cette femme. Mais je vais les accentuer. » C'est ce que je fais et j'en informe deux ou trois jours plus tard le ministre de l'Intérieur auquel je conte par la même occasion que j'ai écrit à Lipscher pour le prier de me laisser tranquille et que j'ai soumis la lettre à M, Briand.
Voilà toute cette sombre histoire dont je m'acharnerai à répéter qu'elle n'est qu'une vulgaire entreprise de « tapage ». Le chevalier d'industrie qu'est Lipscher a cherché à tirer bénéfice des complications de la situation internationale. Il a eu ridée de trafiquer auprès d'hommes poli-
tiques français de prétendues propositions de paix allemandes. Les Allemands affirment — et je suis disposé à croire ce que la Gazette de Cologne a dit à ce sujet — qu'il s'est targué auprès d'eux d'être porteur de propositions de paix françaises. Jeu classique! pratiqué par bien d'autres. M. Malvy a écrit qu'il y avait à la Sûreté générale cinquante dossiers d'affaires analogues à l'affaire Lipscher. Il est probable cependant que nul aventurier n'a'jwussé aussi loin que celui-là l'audace dans l'escroquerie. N'a-t-il pas imaginé d'envoyer à Thérèse Duvergé des brouillons de lettres qu'elle doit recopier, signer et lui retour^''- . et oii sont racontées des entrevues fictive? ^;u'eile aurait eues avec moi? Il expose à '' • maîtresse avec un admirable cynisme que ces lettres mensongères lui serviront à extorquer de l'argent aux Allemands.
Mais, comment l'accusation, qui sait ces faits, qui est en possession de la correspondance Lîpscher-Duvergé, interceptée par la police, peut-elle s'attacher un instant à une aventure ausfl misérable et aussi simple? Comment surtout -, eut-elle avoir le moindre doute sur l'entière corr( ction de mon attitude du moment où, dans ces mêmes lettres saisies, Lipscher exhale son mécontentement contre moi, sa fureur pour mieux dire, écrit qu' « il n'y a rien à faire avec Joseph, » demande à sa maîtresse de tâcher de m 'approcher pour m'arracher quelques paroles? Non seulement il résulte de ces papiers que je n'ai engagé aucune conversation, d'aucune sorte, il en résulte etîCore c^ue je n'ai même pââ cbmmijè la moindre
imprudence, puisque, postérieurement à la dernière visite que m'a faite Thérèse Duvergé, Lipscher écrit à sa maîtresse: « Tâche de savoir ce qu'il pense pour la grande affaire. » (Lettre du 19 décembre 191 5.)
Mais, comme je l'ai déjà fait entrevoir, on me dissimule ces pièces pendant des mois et des mois. Seul un hasard — le procès Malvy — m'apprendra leur existence. Si la commission d'instruction de la Haute-Cour ne les avait pas évoquées pour y chercher des griefs contre l'ancien ministre de l'Intérieur, je ne les aurais sans doute jamais connues et on aurait commis cet acte abominable de supprimer ou tout au moins d'ignorer des documents qui faisaient crouler jusqu'aux hypothèses que l'on pouvait former. Ce qui est certain dans tous les cas, c'est que, depuis le mois de janvier 19 18 jusqu'à la fin de juillet, le capitaine Bouchardon m'interroge périodiquement sur l'affaire Lipscher, essaie vainement de me mettre en contradiction avec moi-même, alors que l'accusation ne peut pas ne pas avoir dans un tiroir la preuve péremptoire de la parfaite correction de mon attitude. Le jour où le magistrat instructeur est obligé de communiquer les lettres interceptées, il cesse de me questionner.
Coup manqué, savamment préparé cependant! Aux côtés de Lipscher travaillait un individu dont je ne sais pas encore à l'heure actuelle s'il est simplement un indicateur de police ou s'il n'est pas à la fois un informateur et un associé de Lipscher, peut-être un espion. Dès le mois d'août 1914, un nommé Beauquier, qui avait collaboré avec Lips-
cher à l'affaire Calmette-Tisza, qui, de son propre aveu, avait rédigé les lettres formant contrat entre le président du Conseil de Hongrie et le directeur du journal, signalait à la rédaction du Figaro la présence à Bruxelles de son ami Lipscher qui s'y était rendu lors de l'ouverture des hostilités. Beauquier prétendait que Lipscher avait traversé les lignes françaises muni d'un sauf-conduit que je lui aurais fait délivrer. Quelques mois plus tard le même Beauquier, qualifié dans un rapport de police par l'inspecteur Gerbe « M. Beauquier, du journal le Figaro », écrivait à la Sûreté générale pour dénoncer Lipscher et affirmer que celui-ci était en relations avec moi. Cette lettre était expédiée au moment même où Lipscher m'adressait sa première missive. Nouvelle dénonciation de Beauquier à la Sûreté en septembre 19 15 devançant de quelques jours la seconde lettre que Lipscher m'envoie.
Mais tout cela ne rend pas, puisque je me confine dans le mutisme. Comment faire ? Les grands moyens! Thérèse Duvergé est envoyée de La Haye à Paris. Singulier voyage, étrangement pour ne pas dire soigneusement préparé. Au moment de l'ouverture des hostilités Thérèse Duvergé est à Bruxelles, où elle habite avec son amant. Il s'agit de lui faire gagner la Hollande pour la ramener ensuite en France. Mais il faut un passeport de la Kommandantur allemande. Comment se le procurer? Thérèse Duvergé dira elle-même qu'elle y est arrivée grâce à Mme Beauquier qui est restée à Bruxelles et qui est en excellentes relations avec les fonctionnaires tudesques. Un
coin du voile se lève ! Beauquier est en France oii il s'emploie à me dénoncer, Mme Beauquier est à Bruxelles et son mari correspond avec elle, « par rintermédiaire d'un parfumeur hollandais », dirat-il au capitaine Bouchardon. « Le nom de ce parfumeur ? » demandera le magistrat. « Je ne m'en souviens pas », répondra Beauquier. Réponse jugée amplement satisfaisante par la justice!
Voilà donc Thérèse Duvergé à La Haye grâce à la Kommandantur allemande et à Mme Beauquier. Une première étape! Lipscher, qui s'y est installé avec elle, va trouver le ministre de France, M. Allizé, beau-frère de M. Herbette, l'ancien chef de cabinet de M. de Selves. Il lui demande un passeport pour venir me voir à Paris et m'apporter des propositions de paix. Refus, très justifié! Mais, quelques semaines plus tard, octroi à Thérèse Duvergé, que l'on sait la maîtresse de Lispcher, de la pièce qui permettra à celle-ci de rentrer en France ! Thérèse Duvergé ne cache pas que le but de son voyage est de m'aborder pour obtenir un sauf-conduit au bénéfice de Lipscher. Elle le déclare au commissaire de police de Dieppe qui l'interroge à son arrivée. Nul ne me prévient... Le piège est tendu. Thérèse Duvergé est dirigée vers moi sans qu'elle se doute, je crois, du rôle auquel on l'a destinée. Mais Beauquier, tapi dans l'ombre, attend et guette. Il cherche à joindre l'amie de Lipscher. Il lui écrit son désir d'avoir des nouvelles de sa chère femme, liée à la Kommandantur, avec laquelle il correspond par l'intermédiaire du parfumeur hollanr dais dotit lé tiom lui sortira de l'esprit. Il parvient
à rencontrer Thérèse Duvergé ; il l'interroge ; il la tourne, il la retourne, mais naturellement il n'en peut rien tirer. Il fournira bien, à la police d'abord dont il est l'auxiliaire bénévole ou soudoyé, plus tard aux magistrats, divers récits de prétendues phrases qui m'auraient été arrachées, mais d'une part tous ces récits sont contradictoires, d'autre part Thérèse Duvergé, qui ne cessera de déposer correctement malgré toutes les pressions dont elle sera l'objet, qui confirmera à peu de chose près tous mes dires, lui inflige démenti sur démenti. Désespérément Beauquier se raccroche à prétendre que j'aurais exhorté Lipscher par l'intermédiaire de sa maîtresse à attendre, que j'aurais ajouté que quelque jour on pourrait peut-être utiliser ses services. Langage que j'aurais parfaitement pu tenir, qui aurait simplement exprimé une défaite polie! Langage qui n'est cependant pas sorti de ma bouche comme le déclare Thérèse Duvergé au cours d'une confrontation qui a lieu le 4 février 1918 entre elle et le célèbre Beauquier. On ne se résigne pas cependant. On ne peut se résoudre à voir crouler successivement toutes les machinations les mieux agencées. Certes on est amplement fixé sur la réalité des choses. Les lettres interceptées, l'avortement de la surveillance Beauquier orient la vérité! Mais où est-il question de justice ou de vérité? Ce qu'on cherche, c'est le moyen de justifier une accusation politique, puisque c'est de cela qu'il faudra se contenter. Comment faire? Eh! Lipscher!... Lipscher n'aurait-il pas des lettres de M. Caillaux, ne pourrait-il en tous cas donner des renseijïne-
ments précieux? Et toute une nuée de policiers s'abat sur la Suisse. Lipscher est accosté de dix, de vingt côtés différents, on enregistre avec soin les allégations les plus fantaisistes d'un homme sur la moralité duquel on est cependant édifié. Mais, voici le malheur ! Force est de constater que Lipscher ne débite que des contes à dormir debout. Ah! sans doute, il invente de délicates histoires dont la plus précieuse est celle de la prétendue conférence d'Ouchy. J'aurais été à Ouchy en compagnie de M. Paul Deschanel, de M. Léon Bourgeois, de M. Jean Dupuy, de M. d'Estournelles de Constant, conférer avec les délégués de l'Allemagne. Un procès-verbal de ces graves pourparlers aurait été dressé. Lipscher ne l'a malheureusement pas, mais le papier existe. Les entrevues ont eu lieu en tous cas dans une villa que l'aventurier décrit. Et un commissaire de police s'abaisse jusqu'à chercher pendant deux semaines entières la mystérieuse villa que naturellement il ne découvre pas. La rougeur monte au front quand on constate jusqu'où conduit la passion politique! On éprouve les mêmes sentiments de honte quand on lit dans une pièce officielle, signée au nom du président du Conseil, ministre de la Guerre, que les services des renseignements d'Annemasse ont reçu l'ordre de cesser toutes tractations d'argent avec Lipscher pour lui acheter la correspondance de M, Caillaux. Ah! cette correspondance, avec quelle frénésie on la recherche. (( Trois cent mille francs pour vous si vous la remettez )>, dit-on au chevalier d'industrie qui s'est vanté d'avoir de nombreuses lettres de
moi. Lipscher répond naturellement en se dérobant. ;j
Bien fini cette foisl Fini jusqu'au moment où M. Pérès, sénateur, président de la commission d'instruction de la Cour de justice enverra recueillir le témoignage de ce personnage. Mais, nous n'en sommes pas encore à ce point de notre récit. Pour le moment c'est M. Bouchardon qui opère, et le magistrat ne descend pas à de pareilles démarches. Le rapporteur a sans doute aperçu dès, le début qu'un jour ou l'autre les lettres interceptées de Lipscher à sa maîtresse, qui tuent toute accusation, seraient connues de la défense. Il essaie donc de se raccrocher à un incident assez étrange, très banal au fond, qui continue l'histoire Lipscher.
Quelque jour de février ou de mars 1916, on m'appelle au téléphone de l'hôtel Ritz. Un commerçant suisse est au bout du fil ; il demande un rendez-vous ; il est à même de me fournir des renseignements sur le mouvement des exportations entre la France et la République helvétique. Le lendemain à 11 heures le prétendu commerçant est chez moi. Le temps d'échanger quelques paroles et il me remet, enfermés dans une enveloppe blanche, deux bouts de papier. Sur le premier je lis ces mots dactylographiés : « Lipscher, comme intermédiaire, ne paraît pas désirable. Je me mets à votre disposition et suis autorisé à établir les rapports que vous désirez. » Sur le second, un nom, une adresse écrits à la m^^in : « H.-A. Marx aux soins de M. le professeur D'" Herbert, Weinerstrasse, 37, Berne. » Il me suffit de lire le nom
de Lipscher. Je me lève furieux. L'individu voit, comprend; il gagne la porte avec une singulière rapidité. «Allons! me dis-je, en rentrant dans mon cabinet de travail, encore une tentative de la bande Lipscher. Enfin, celle-là, je Tai liquidée de suite; je me suis débarrassé immédiatement de ce nouveau venu. » Je relis les bouts de papier sans m'attacher au nom de Marx qui ne me dit rien. Je vais les mettre au feu. Je me ravise. Après tout, on ne sait ce qui peut arriver. Je suis évidemment en butte aux agressions d'une série d'aventuriers. Il faut se garer, prendre toutes les précautions utiles. Je ramasse les papiers que j'ai déjà jetés dans ma corbeille en les froissant, je les classe, à la suite de quelques-unes des lettres que j'ai reçues de Lipscher, dans une chemise sur laquelle j'ai écrit: « Propositions de conversation — 191 5 — Mes refus. » L'idée ne me vient pas de prévenir le gouvernement de ce futile incident qui n'est que la suite des histoires précédentes. Cellesci me paraissent ne guère retenir l'attention des pouvoirs publics à telles enseignes que, longtemps après mon entretien avec M. Malvy, Thérèse Duvergé s'est encore présentée chez moi, vainement cela va de soi. On ne l'a donc nullement inquiétée; on ne lui a même pas demandé une explication. Evidemment, en haut lieu, on tient ces agissements pour ce qu'ils sont, pour la classique entreprise d'extorsion de fonds.
M. Bouchardon n'en multiplie pas moins sur ce sujet les arguties auxquelles je réponds par une observation qui fait justice de ces misères : il dépendait de moi de faire disparaître les moindre^
traces de la singulière visite. Il me suffisait d'allumer ma cigarette avec les bouts de papier qui me furent remis. Loin de les brûler je les ai soigneusement conservés, étiquetés dans un dossier dont la seule suscription est décisive. Est-il preuve plus évidente de bonne foi et de rectitude?
Tournons la page sur toutes ces discussions byzantines et puériles, sur toutes ces histoires, à la fois grotesques et lamentables, d'aventuriers et de leurs acolytes convoyés à mon domicile par des policiers officiels ou marrons. Revenons au véritable débat. Les sentiments de l'Allemagne à mon égard, que j'ai remis au point, ont été déterminés par la presse et par les milieux nationalistes de France. Pas de discussion possible sur ce point ! Si les Germains on voulu me faire « tâter », ce qui reste très douteux, c'est en suite des opinions qu'on leur avait inculquées, des ragots qu'on leur avait soufflés de France. Ceci n'est pas davantage contestable! Le télégramme Luxburg « capture très désirable... », les lettres interceptées Lipscher, la présence dans mon coffre-fort des morceaux de papier Marx portent témoignage de la parfaite correction de mes attitudes. Mais il est uûe constatation qui achève de balayer toutes ces misérables chicanes des Laubardemont d'Action Française : si, dans un but politique, soucieux de préparer les voies pour une paix que j'aurais entendu réaliser, j'avais causé avec l'Allemagne,
même si je m'étais borné à donner des indications, même si j'avais prêté une oreille semi-attentive aux phrases déliées du comte Minotto ou aux louches ouvertures d'un Lipscher, la presse allemande et la presse germanophile se seraient adaptées à mes désirs. Elles auraient cherché à les devancer. Or, à maintes reprises, dans la presse, en public, j'exprime l'irritation que me causent les éloçjes qui me sont distribués par les journaux d'outre-Rhin. Nos ennemis vont donc arrêter cette campagne puisqu'elle me désoblige, puis^ qu'elle me fait tort, puisqu'ils savent, par ma lettre ouverte du is mars 1915, que je la tiens pour une manœuvre de mes adversaires politiques destinée à me nuire; ils vont cesser de proclamer mes qualités d'homme d'Etat; ils vont, au contraire, m'attaquer, critiquer notamment l'accord de 191 1 selon le désir que me prête M. de Luxburg. Impossible de nier ces évidences !
Voyons maintenant les faits.
Pas un article dans la presse allemande sur l'affaire d'Agadir. C'est la constatation à laquelle aboutit celui qu'on charge de s'enquérir sur ce sujet et qui n'est autre que M. Haguenin, investi par le ministère des Affaires étrangères d'une haute mission à Berne pendant la guerre, pourvu aujourd'hui d'un poste considérable à Berlin.
Les journaux allemands et autrichiens parlent de moi ? Oui, sans doute. Pour m'attaquer ? Non pas; pour me louer, contrairement à ce que je souhaiterais. Des exemples? Le 28 mars 191 5 la Gazette de Francfort me représente, en me couvrant de fleurs, comme l'homme en qui s'incarne
la résistance diu régime parlementaire contre la domination d'une oligarchie. Le 14 avril 191 5, la Gazette de la Croix développe le même thème en un article débordant d'éloges. La Gazette de Cologne du 16 avril contient tout un long développement sur la politique française, assez bien fait d'ailleurs, où il est dit que le seul homme d'Etat que la France possède, « le seul dont l'écusson est relativement blanc », est M. Caillaux. Suit un long couplet sur ma prétendue animosité contre l'Angleterre, qui n'est pas précisément de nature à me servir. L'article conclut en ces termes: « Si M. Caillaux était resté au pouvoir, s'il n'y avait pas eu le geste de Mme Caillaux, le complot contre la paix européenne dans lequel les plus grands noms de la Russie, de l'Angleterre, mais aussi plus d'une obscure existence en France jouèrent un rôle, n'aurait pas atteint son but. » Même note dans la Rheinische Westphaelische Zeitung du 23 juillet 191 5 où on lit : « La bande Raymond Poincaré-la-Conscience, Barthou et Cie tremble en secret devant la popularité de jour en jour plus éclatante de M. Caillaux, le véritable, le seul homme d'Etat de la France... » La Neue Freie Presse, bien que visée dans le télégramme Luxburg du 4 février 191 5, parle encore de moi le 8 juin et le 21 août de la même année. Elle me présente comme le grand homme d'Etat de la France « qui se réserve pour les situations difficiles de l'avenir ». Et cela continue indéfiniment.
Aussi M. Haguenin clôt-il le 31 août 1918 l'enquête qui lui a été demandée par M. Bouchar-
don et qu'il a minutieusement poursuivie par ces phrases décisives : « // nous paraît démontré qu'après la dépêche Luxburg la presse ennemie a continué à s'exprimer sur le compte de M. Caillaux aussi librement et aussi favorablement qu'avant la dépêche. En d'autres termes, la presse ennemie ne nous parait pas avoir tenu compte des désirs attribués à M. Caillaux dans la dépêche Luxburg. »
Pas davantage le ton de la presse allemande ne se modifie- t-il à la suite des soi-disant travaux d'approche de Lipscher et de ses rivaux ou complices. Un témoin de l'accusation, M. Seltz, aujourd'hui député, directeur de journal en Alsace pendant la guerre, a dit à l'instruction: « On pouvait citer le nom de M. Caillaux mais, dès qu'on semblait en parler avec défaveur, l'article était supprimé par la censure. » Est-il rien de plus significatif? Un dernier exemple: le 29 janvier 1917, la Rheinische Westpha£lische Zeitung écrit : « M. Caillaux est l'homme le plus haï de France parce qu'il est un adversaire des laquais à la solde de l'Angleterre, Barthou, Briand, Poincaré et consorts. La presse nationaliste vient de déchaîner contre lui une nouvelle campagne à l'occasion de son voyage en Italie. L'éminent homme d'Etat répond etc.. » Et ainsi de suite (i).
(i) Ce n'est qu'au mois d'août 191 7 que la censure allemande prescrira à la presse de changer d'attitude à mon égard. Mais en quels termes le fera-t-elle? « Il est souhaitable, est-il écrit dans la consigne de presse du i*"" août 1917, que, dans la presse allemande, ni les royalistes, ni les cléricaux français, ni Caillaux et ses amis
Comment, en présence de tous ces faits, en face de tous ces documents, peut-on imaginer qu'il y a eu la moindre connivence, quelque lointaine qu'on la figure, entre les Allemands et moi ? Et, s'il n'y a pas eu de contact d'aucune sorte, quelle inculpation peut subsister?
Mais, le non-lieu qui s'impose, c'est la faillite de toute une politique, c'est l'effoiifl renient de V Action Française et de la dictature Cleaienceau. Le dossier à la Haute-Cour ! une nouvelle instruction qui s'étendra à la période d'avant-guerre, qui remontera jusqu'en 191 1, qui permettra peut-être d'établir un lien entre la politique allemande et celle de M. Caillaux ! A tout le moins on gagnera du temps. Peut-être des révélations inattendues tomberont-elles du ciel. Si le miracle ne survient pas, on aura toujours la ressource de répéter un de ces vagues procès de tendances que, dans les époques troublées de notre histoire, on a intenté aux hommes d'Etat coupables de penser autrement que les maîtres de l'heure. Danton et Robespierre !
ne soient loués. Au contraire, il est à désirer que la presse les attaque... » La cohabitation qu'on m'inflige avec les royalistes et les cléricaux français établit clairement le caractère de la consigne de presse qui a une portée générale. Le gouvernement du Reich veut ménager tous ceux qu'il pense faire de l'opposition en France. Nulle préoccupation particulière en ce qui me concerne. Je suis mis sur le même pied que M. Léon Daudet.