HON. CHARLES LANGELIER
Juge des Sessions de la Paix
Mais pour ceux qui comme moi, furent ses amis intimes, n'est-il pas vrai que dans un tel lieu, dans un pareil jour, en face d'une telle image, dans l'attente des hommages qui vont être rendus à cette grande mémoire, il nous aurait été plus doux de nous taire, de nous recueillir, et de nous replonger dans un passé déjà lointain, que le coeur sait être à jamais disparu et que l'évidence semble aujourd'hui faire renaître si vivement sous nos yeux.
D'un autre côté, comment nous, ses amis, pourrions-nous ne pas porter témoignage au grand ami inoubliable et inoublié? Comment pourrions-nous ne pas dire notre deuil à peine voilé dans ces jours de piété nationale qui lui sont consacrés, comme notre orgueil de ses triomphes d'outre-tombe et notre admiration inlassable et féconde de sa vie si brève et si pleine, de son oeuvre immense? Permettez-moi de redire en parlant de lui les beaux vers de Victor Hugo, le chantre inspiré de la Venus d'Arles:
''Déjà tu es entré dans l'histoire "Comme le vieux soleil dans ton manteau de gloire, ''Maître enveloppe-toi! Qu'importe le tombeau! "Ton chant, — une aurore — embrase tout le ciel".
(Applaudissements)
L'acte qu'accomplit aujourd'hui notre province moins de vingt ans après la mort de Mercier, est de ceux qui montrent que la vie des hommes grands par l'action et par la pensée ne se mesure pas à la durée des jours qui leur ont été plus ou moins parcimonieusement comptés. De leur mort, au contraire, date une vie d'outretombe' qui vient donner comme un éclat à la fois plus nouveau et plus durable à tout ce qui a fait la grandeur, la beauté ou le charme de leur oeuvre. Vivant dans le coeur et l'esprit des hommes, ils sont là désormais à une place nouvelle qui ne leur sera plus contestée, et de ces hauteurs sereines où n'atteignent que
ceux qui ont acquis le privilège de ne pas mourir, ils continuent de gouverner le monde qu'ils ont si profondément agité, si ardemment, occupé de leur vivant. (Applaudissements)
"Les vrais puissants de la terre, a dit un grand penseur, ^' sont ceux dont les idées créent les choses qui viendront, " ceux dont l'esprit façonne la vie des générations futures. ^' Les vrais dominateurs du présent sont ceux qui l'ont fait " lorsqu'il n'était encore que l'avenir. Les vivants auxquels ** on obéit ne font bien souvent, quand ils commandent, '' qu'exécuter à leur insu les ordres silencieux de certains '' morts."
Ali ! Mercier est bien un de ces morts qui vivent et qui vivront dans la mémoire des Canadiens-français tant qu'il y aura des honinies aux prises avec les agitations inévitables des temps nouveaux. (Applaudissements)
Ces grands morts, on les croit à jamais disparus, comme le sentent hélas ! les amis chers qui vivaient à leurs côtés et qui n'ont pu combler le vide de leur coeur; mais vraiment,ne sont-ils pas toujours présents dans la pensée de ceux qui savent et qui se souviennent? Ils nous semblent absents de nos querelles, indifférents à nos controverses; c'est une erreur, ils y assistent, ils y prennent part, leur souvenir anime les partis en lutte pour l'événement du jour, et très souvent ils sont également invoqués dans les combats quotidiens par les héritiers directs et légitimes de leur pensée, comme par les représentants de ceux-là même qui les ont le plus ardemment combattus de leur vivant. (Applaudissements) Messieurs, ce qui explique, ce qui assure eu même temps cet éclatant triomphe de la vie sur la mort, dont ce monument n^est qu'un nouveau témoignage, c'est que notre Province a compris au lendemain de la mort de Mercier qu'elle avait à se faire pardonner son ingratitude de 1893, en même temps qu'un devoir patriotique à remplir vis-à-vis de cette grande existence brisée en plein labeur, à l'égard de l'homme qui l'avait soulevée en 1886, aux heures tragiques de notre vie nationale.