LE THEATRE DE M. H. DEBORNIER
FfiiNGE... DIBORD!
Mesdames, Messieurs,
Vous savez combien, malgré les ressemblances extérieures qu'offrent leurs tragédies, le système dramatique de Corneille différait de celui de Racine. Jean Racine, élevé à Port-Royal et convaincu que, depuis la chute d'Adam, la raison et la volonté humaines demeurent toujours impuissantes sansle secours divin de la Grâce, nous présente de pauvres créatures qui, livrées sans défense à leurs instincts et à leurs désirs, sont les victimes conscientes et par suite douloureuses de leurs passions déchaînées, et se sentent avec désespoir irrésistiblement entraînées par elles au crime d'abord, puis à la mort. Racine a peint les hommes tels que les lui a montrés le jansénisme, tels qu'ils sont d'ailleurs pour laplupart, et, mettant dans ses tragédies son cœur plein de sensibilité, il nous a fait verser des larmes de pitié sur leur faiblesse involontairement coupable et inexorablement punie. Mais Pierre Corneille apparte-
(1) Conférence faite à la Société industrielle d'Amiens.
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nait à cette génération forte et vigoureusement trempée qui était née au lendemain des guerres de religion, et il a voulu, peignant les hommes non tels qu'ils sont, mais tels qu'ils devraient être, faire montera nos yeux les larmes viriles de l'admiration : il a donc mis dans ses tragédies son âme héroïque et créé des êtres surhumains, dont la volonté énergique et souveraine finit toujours par triompher de la violence des appe'tils et des révoltes de la passion, et soumet les événements comme les sens au devoir, plus fort que l'amour et plus fort que la mort. « Fais ce que dois, advienne que pourra. » Telle est la noble et féconde devise de son théâtre. Et, en présence de ces deux systèmes dramatiques, reposant l'un sur la pitié, l'autre sur l'admiration, l'opinion publique, laquelle se trompe beaucoup plus rarement qu'on ne dit, a bien marqué la différence qui sépare les deux excellents poètes par les seuls adjectifs qu'elle accole toujours à leurs noms: le tendre Racine et le grand Corneille.
Si le système dramatique de Racine exigeait du poète, pour qu'il produisît des chefs-d'œuvre, une sensibilité profonde et une connaissance parfaite des mouvements les plus secrets du cœur, il n'en demeure pas moins vrai qu'il est beaucoup plus facile, même sans avoir ces qualités, d'être touchant que d'être admirable ; et voilà pourquoi le tendre Racine a eu beaucoup plus de disciples que le grand Corneille. Joignezy que le xviii« siècle ne s'est guère piqué d'héroïsme ; la sensibilité y devint au contraire une mode, une manie, une maladie, que Rousseau a contribué plus qu'aucun autreà développer et à propager. Si bien que, depuis la fin de xvii^ siècle, je trouve en France beaucoup de poètes du sentiment, tandis que je ne vois presque,
à côté de Ponsard, qu'un seul poète du devoir, un seul disciple du grand Corneille, et c'est M. de Bornier, dont le beau drame, France... d'abord ! est chaque soir couvert d'applaudissements à l'Odéon.
Comme dans les chefs-d'œuvre de Corneille, le Cid, Horace, Cinna, Polyeucte, toujours dans tous les drames de M. de Bornier les personnages, par la seule force de leur volonté, tiennent leurs passions courbées et domptées devant le devoir vainqueur,
La Fille de Roland, la nièce de Charlemagne,Berthe, aime profondément un jeune et obscur chevalier, dans lequel elle a deviné un héros ; ne voulant pas s'abaisser à lui, elle rélèvera jusqu'à elle, et, pour cela, elle l'enverra, comme les paladins d'autrefois, chercher une gloire périlleuse à travers le monde en punissant partout le crime :
Soyez le juste armé qui châtie ou qui sauve ; Et ne songeant à moi qu'en songeant au devoir, Rendez-nous un Roland — avant de me revoir !
Mais, quand Gérald revient, chargé d'exploits, qu'il a
sauvé Charlemagne et la France, et que Berthe radieuse
lui présente la main pour le conduire à l'autel, alors
c'est lui qui refuse la fille de Roland, car il vient d'appren-
dreavec horreur qu'il est le fils de Ganelon, de Ganelon
le traître, de Ganelon le maudit: le devoir veut que
lui, le héros sans tache, il expie le crime de son père,
pour quece grand exemple frappe à jamais l'esprit des
hommes :
Que mon malheur serve à tous de leçon : Pour mieux vaincre à jamais l'esprit de trahison, Songez à vos enfants ! Songez que d'un tel crime Votre race serait l'éternelle victime, Et que tous les remords, tous les pleurs d'ici-bas, Toutes les eaux du ciel ne l'effaceraient pas.
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Dans les Noces d' Attila, afia d'obéir k un devoir supérieur, qui est d'arracher son peuple vaincu aux fureurs sanguinaires du conquérant, la princesse Hildiga, manquant à la foi jurée à son héroïque fiancé, épouse Attila ; puis, déliée de son nouveau serment par le parjure du monstre, qui a rendu son sacrifice inutile, elle le frappe de sa propre hache au seuil de la chambre nuptiale pour faire justice et pour sauver le monde, comme a cru sauver la France par un meurtre cette généreuse Charlotte Corday, dans les veines de laquelle coulait le propre sang du vieux Corneille, et que M. de Bornier a quelque part appelée « l'héroïne de l'assassinat ».
Dans le Fils de VArétin enfin, épouvanté pour Venise des crimes de son fils, chair de sa chair et âme de son âme, jadis elle-même souillée et criminelle, l'Arétin repenti remplit le plus cruel des devoirs en abattant à ses pieds le jeune homme d'un coup de poignard :
J'ai fait ce monstre : je le tue !
Ainsi partout, toujours, l'idée de devoir est l'inspiratrice de ces drames véritablement cornéliens, dans lesquels le poète a mis tout entière son âme fière, soulevée par une haine vigoureuse du crime et de la félonie, et toujours vibrante aux mots d'honneur et de patriotisme.
Et, s'il est toujours vrai que le style est l'homme même, jamais le mot de Buffon n'apparut plus justifié qu'ici. G'estle devoir qui est la muse de M. de Bornier, et du devoir sa poésie a la beauté pure, mais virile et grave. N'y cherchez point ces élégances affectées et ces séductions conventionnelles d'expression, qui char-
ment et ravissent le goût éphémère d'une génération, pour paraître souvent à la génération suivante fanées et ridicules comme les robes et les chapeaux des aïeules mortes ; sa langue loyale a la simplicité noble de l'immuable raison. Mais que viennent les grandes scènes, que Findignation transporte le poète ou que l'admiration Tenflamme, et aussitôt les vers émouvants par la profondeur de la conviction ou sublimes par l'élévation de la pensée, les vers cornéliens en un mot, s'échappent en foule de son âme généreuse, comme du tronc d'un vieux chêne sort soudainement un essaim d'abeilles bourdonnantes.
Ayant besoin de héros surhumains, Corneille était allé chercher ces Romains antiques, stoïciens grandis par Plutarque, ou patriotes qui ont fait de leur pays le maître du monde, parce qu'ils eurent toujours au cœur l'admirable sentence qu'on lit dans Tite-Live : « Facere et pati fortiaRomanum est — Agir et souffrir en brave, voilà tout le Romain ». M. de Bornier n'a pas osé suivre Corneille sur ce terrain, que le grand poète s'est d'ailleurs approprié au point qu'il pourrait dire avec un de ses personnages :
Rome n'est plus dans Rome, elle est toute où je suis ;
mais il a estimé avec raison que notre patrie aussi a produit des héros ; que nos gloires nationales n'ont rien à envier aux gloires romaines; que, si les Latins avaient l'Enéide, nous avons la Chanson de Roland et les Croisades, cette épopée en action ; que les paladins et les croisés, qui ont versé tant de fois leur sang pur pour le devoir et pour la Croix, valaient bien les consuls et les dictateurs, souvent moins désintéressés, deRome,et
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que la terre de France fournissait un sol aussi fertile que la terre d'Italie aux belles et fécondes moissons d'honneur et de patriotisme qu'il rêvait de faire lever. A la grandeur romaine des tragédies de Corneille M. de Bornieradonc substitué dans ses pièces la grandeur épique des temps héroïques de la vieille France.
Et c'est l'original mérite de ses drames d'être parfois plus que dramatiques et de sembler des fragments dialogues d'épopée ; mais c'est aussi leur défaut, car il arrive que le cadre d'un théâtre semble trop étroit pour des conceptions d'une ampleur et d'une majesté vraiment épiques. Est-ce une scène de drame ou d'épopée, l'admirable scène des Noces d'Attila où tous les captifs, indignés de voir assise au trône d'Attila cette Hildiga, qu'ils croient parjure et félonne, viennent l'un après l'autre, appelés par son propre père, lui jeter à la face l'insulte et l'anathème :
Femme du roi des Huns, sois maudite et flétrie,
jusqu'au moment où son fiancé, toujours sûr d'elle, malgré toutes les apparences de trahison, met un genou en terre et lui demande pardon pour ceux qui l'ont méconnue :
Je te connais ; j'ai vu briller l'étoile d'or ; Et, s'il vient un moment où plus d'ombre la voile, Je réponds : « Ce n'est pas la faute de l'étoile ! Insultez le brouillard qui monte en grandissant Et les vents orageux ; mais l'astre est innocent ! »
Est-ce une scène de drame ou d'épopée que la scène sublime qui termine la Fille de Roland, et auprès de laquelle pâlit, en vérité, le dénouement du Cid ? L'un après l'autre, les preux de Charlemagne et les fils de
ceux qui sont morts à Roncevaux viennent dire à l'héroïque Gérald que le crime de son père ne retombe point sur lui,
Que la source n'a pas empoisonné le fleuve,
et que, fils de Ganelon, il peut, le front haut, épouser la fille de Roland ; mais Berthe comprend et approuve son refus :
Dieu fit nos cœurs pareils : que Dieu seul les rassemble I Adieu, Gérald.
Alors se lève Charlemagne, l'empereur centenaire :
Barons, princes, inclinez-vous Devant celui qui part : il est plus grand que nous .
Et Gérald, Durandal à la main, s'éloigne, au milieu des épées de tous les preux inclinées devant lui, tandis que Berthe lui montre du doigt le ciel. Vous avez tous senti, pendant que je vous résumais cette scène, qu'elle doit produire plus d'effet encore à la lecture qu'à larampe, car le poète nous a emportés làd'un coup d'aile puissant bien au-dessus des réalités, toujours mesquines par quelque endroit, du théâtre jusque dans les fictions librement grandioses de l'épopée. Nous allons trouver tout à l'heure une troisième scène de celte grandeur, admirablement, mais aussi dangereusement épique, au quatrième acte de France... d'abord ! le dernier et non le moins beau des drames de M. de Bornier, auquel j'arrive enfin, sûr que vous allez maintenant en comprendre aisément et pleinement l'inspiration généreuse, la majesté héroïque et la haute portée.
Quand les discordes civiles troublent et déchirent la
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patrie, quand l'étranger, qui les surveille, s'il ne les entretient pas dans l'ombre, se tient prêt à en profiter, quand l'heure qui va sonner sonnera peut-être le glas de la France, qui peut encore dans le pays, presque détruit par des luttes fratricides, ramener la concorde et le salut ? Une seule chose, qui parait toute naturelle à l'âme cornélienne du poète, mais qui pour le commun des hommes est moins facile, hélas ! qu'il ne croit : le sacrifice. A la patrie, que mettent en péril leurs dissensions, le devoir de tous les bons citoyens est de sacrifier sans hésiter leurs intérêts particuliers, leurs ambitions personnelles, leur vie même, plus encore : leurs haines, et de se réconcilier dans ce cri .sauveur : « France... d'abord ! » C'est, au fond, la même idée que celle sur laquelle reposait déjà le beau drame de M. Sardou, Pairie, où nous voyons un époux cruellement outragé différer sa juste vengeance par un sacrifice héroïque, afin de ne pas compromettre la délivrance de son pays opprimé par l'étranger.
Pour soutenir et développer cette thèse patriotique, le poète devait chercher dans notre vieille histoire une époque à la fois de troubles et d'héroïsme. Il l'a trouvée dans les temps difficiles de la minorité de saint Louis, temps de luttes intestines et de compétitions intéressées, du milieu desquelles se dégagent les pures et sympathiques figures de Blanche de Castille,
La reine blanche comme un lis,
et du comte Thibaud de Champagne, le gentil poète.
Je dois à la vérité de vous dire que, depuis François Villon jusqu'à M. de Bornier, les poètes ont beaucoup poétisé ces deux figures, surtout celle de Thibaud le
chansonnier, et que Thistoire est ici infiniment moins poétique que la légende. L'excellente thèse sur Blanche de Castille soutenue re'cemment en Sorbonne par M. Élie Berger ne nous permet pas d^en douter.
Quand Louis VIII mourut à Montpensier, le 8 novembre 1226, d'une mort prématurée qui surprit tout lé monde, il laissait à sa femme bien-aimée, Blanche de Castille, alors âgée de trente-huit ans, la régence et la tutelle de leurs huit enfants ; ils en avaient eu douze. C'était un bien lourd fardeau pour les épaules de la reine veuve ; car les grands vassaux refusaient de se courber sous la main d'une étrangère, et l'Angleterre s'apprêtait à les soutenir dans leur rébellion, qu'elle espérait devoir être fuiieste au royaume de France. Mais Blanche de Castilte avait dans les veines le sang de Charlemagne, dont elle descendait par sa grand'mère, Isabelle de Hainaut : par son courage réfléchi, par son intelligence virile, par sa vertu calme et douce, Blanche vint à bout de sa double tâche de mère et de régente : mère, elle fit de ses enfants des princes et des chrétiens, si bien que l'Église a canonisé son fils Louis et sa fille Isabelle, comme elle a canonisé le fils de sa sœur Bérengère,- Ferdinand Ilf, roi de Castille ; régente, elle assura la couronne qui chancelait sur la tète de Louis IX, et elle pacifia cette France, à laquelle, dès qu'elle avait franchi la Bidassoa, elle avait donné tout son cœur. Elle trouva d'ailleurs autour d'elle des appuis, toujours dans le légat du Saint-Siège et dans le peuple de Paris, qui l'idolâtrait ; d'abord aussi dans son beaufrère, le fils légitimé de Philippe-Auguste et de cette touchante Agnès de Méranie, Philippe, surnommé Hurepel, parce qu'il avait les cheveux hérissés de son père, le roi mal peigné: plus lard enfin, dans Thibaud, comte
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de Champagne, son cousin au second degré par sa mère, Blanche de Navarre,
Ce prince affectait même pour la régente une passion que leurs ennemis ont exploitée contre eux. On est allé jusqu'à dire, contre toute évidence, que leur complicité criminelle expliquait la mort surprenante et presque subite de Louis VIII. Ce sont là d'infâmes calomnies, dont saint Louis fera justice le jour où il mariera sa fille Isabelle au fils de Thibaud le chansonnier. D'une part, Blanche de Castille aimait tendrement son mari, et veuve, tout occupée de ses devoirs de mère et des affaires de TÉlat, elle n'eut guère de temps à donner aux affaires de cœur ; quant à Thibaud, il était de quatorze ans plus jeune qu'elle, et sa prétendue passion ne l'empêcha point de se marier deux fois, et même de vouloir se marier une troisième. Il est bien probable qu'il n'éprouva pour Blanche de Castille qu'un amour de tête, un amourde poète, semblable à celui, tout chevaleresque et tout platonique, de Dante pour Béatrice et de Pétrarque pour celte Laure de Noves, dont il fit la dame de ses pensées, et qu'il a chantée de loin, durant vingt et un ans, bien qu'elle fût mariée à un autre et mère de onze enfants : on en avait beaucoup dans ces temps-là. Quand Philippe Hurepel, ambitionnant la régence, fut devenule plus implacable de ses ennemis, que Blanche de Castille ait alors usé de l'ascendant que lui donnait cet amour idéal pour détacher de la coalition Thibaud de Champagne et le retenir auprès d'elle, que, en présence des dangers courus par son fils, la reine mère ait fait entrer dans sa politique quelque chose qui ressemble à une coquetterie hautainement vertueuse, cela n'est pas impossible ; cela même est vraisemblable ; mais, à coup sûr, il n'y eut rien de plus.
Et, dans tous les cas, si Thibaud fut toujoursdans ses chansons fidèle à sa dame, il le fut dans sa politique beaucoup moins à sa reine. Car, s'il prit Ja croix et partit pour la Terre Sainte, ce ne fut point du tout pour accomplir un vœu fait au moment d'appeler Hurepel au jugement de Dieu, c'est-à-dire en combat singulier ; loin de là : Hurepel mourut subitement en 1234, et c'est deux ans et demi après seulement que Thibaud, depuis longtemps croisé, reçut du roi l'ordre de partir pour la Terre Sainte, dans des circonstances peu flatteuses pour lui. Plein d'ingratitude pour la reine Blanche, qui avait jadis amené une armée à son secours et l'avait défendu victorieusement contre Hurepel, il avait formé une nouvelle coalition contre le roi ; mais, les deux armées en présence, Thibaud avait pris peur et fait sa soumission. Blanche de Castille, qui comptait alors tout près de cinquante ans, accueillit assez doucement son ancien chevalier tout contrit ; mais son second fils, le prince Robert, fit jeter par les gens de service à la tête du poète, sous les yeux mêmes de la dame de ses pensées, un paquet de tripes et un fromage mou. Et voilà comment, partant pour la Terre Sainte, Thibaud de Champagne, le gentil poète, fit ses adieux à
La reine blanche comme un lis.
Il est bien probable que, comme moi, vous ne trouvez dans celte scène, racontée par les vieux chroniqueurs, rien de particulièrement poétique ; c'est que nous ne sommes pas des poètes, car M. de Bornier, qui en est un, y a vu le dénouement de son drame, et un dénouement d'une admirable grandeur.
Tous les poètes ont réclamé et ont eu raison de récla-
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mer le droit de modifier l'hisloixe dans leurs pièces, à condition qu'ils ne la transforment pas, qu'ils en respectent les grandes lignes, et qu'ils conservent à chaque époque sa couleur. M. de Bornier donne très habilement l'impression du milieu historique dans lequel évolue son action à l'aide d'un double procédé.
D'abord il prend et met en valeur des coutumes particulières à l'époque et au pays, et qui nous saisissent par leur singularité même : c'est, par exemple, dans la Fille de Roland le jeu des vertus qui sert d'exposition ; c'est dans France... d'abord! la déclaration de guerre faite par Hugonnel (le Hurepel de l'histoire) en tranchant d'un couteau pris sur la table la nappe du festin royal ; c'est dans le Fils de iArétin le voile blanc des matrones vénitiennes posé par les vierges de la ville sur la tête de la courtisane Camilla, réhabilitée par les victoires de son fils, qui ont sauvé la patrie.
Ensuite il excelle à créer, pour encadrer ses protagonistes, des personnages synthétiques, qui, comme le coryphée du théâtre grec, représentent, et avec beaucoup de vérité, tout un groupe d'hommes, toute une classe de la société du temps. Veut-il dans France... d'abord ! nous donner une idée du peuple de Paris, étourdi et tapageur, mais foncièrement bon et prouvant parfois sa générosité par l'explosion même de ses colères, il met en scène deux étudiants, Arnoul et Geoffroy, jeunesse un peu folle et qui fait son droit sans fatigue, mais qui est prête à mourir pour le roi et pour la patrie ; et il leur fait donner la réplique par une brave femme de la Cité, qui a le verbe haut, mais quia toujours la bourse ouverte comme la bouche, la nourrice du roi, dame Sarrette ; et le rôle, très court, est d'un dessin si vrai que vous pardonnerez vous-mêmes au
400 bEVAlNT LE RIDEAU
poète d'avoir oublié que celle qui a nourri de son lait saint Louis était une de vos compatriotes, Marie la Picarde.
A côté d'eux, voici le prêtre, sorti du peuple, et qui l'aime, et qui le plaint, et qui, fidèle à la mission que lui a confiée le Chris^, cherche pour les petits et pour les humbles contre la barbarie des despotes féodaux un appui près du trône royal ; voici Robert de Sorbon, chapelain de saint Louis et fondateur de laSorbonne. Ecoulez, Messieurs, l'admirable leçon qu'il fait à ses écoliers :
Moi qui, né dans le peuple, en connais les souffrances, Je ne songe jamais sans de cruelles transes Aux luttes que pour lui nous devrons soutenir, Et je prépare tout pour ce long avenir ; C'est pour la foule, pour les humbles de ce monde. Qu'il faut, le jour venu, que chacun me seconde ; Car l'ennemi, les grands vassaux, les vieux tyrans, Résisteront... Alors, enfants, serrez vos rangs ! Je serai votre chef, et j'aurai de bons aides ; J'aime les attiédis, je n'aime pas les tièdes! Laissons faire la reine, et, comme elle, prenons Pour devise et pour loi, mes jeunes compagnons, Ces mots : France... d'abord ! A France jamais honte !
La pauvre France ! Livrée alors par ses dissensions mêmes en proie à tous les aventuriers et à tous les pillards, elle voyait avec épouvante s'abattre sur elle une nuée de routiers, comme le mourant abandonné sur le champ de bataille voit de ses yeux dilatés par la terreur s'abattre autour de lui un vol sinistre de corbeaux. Il en venait de partout, il en venait toujours, des Espagnols, des Basques, des Anglais, des Brabançons, des Allemands, des Italiens, bandits qui ne respectaient rien, sinon quelque fois leurs serments, étonnants chré-
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tiens qui pillaient un couvent po.ur avoir de quoi se faire dire des messes dans les églises. Ces âmes troubles, où le bien se mêlait si étrangement au mal, ont vivement intéressé M. de Bornier, et le petit rôle du chef des routiers, Alberto Landini, est très neuf et purement exquis. Né dans l'Italie pontificale, c'est un croyant, et il renonce au siège de Pisloïa pour avoir entendu un vieux prêtre, seul sur les remparts, chanter l'hymne Pax m terris nuntiatur, l'hymne papal qui commande la trêve ; mais, élevé dans le pays de ce Virgile pour lequel Dante s'apprête à dire l'admiration du Moyen Age, c'est aussi un poète : il se rappelle avec émotion les soirs mélancoliques où il lisait les ^^/oçrtes, accoudé au blanc tombeau de Virgile, à l'ombre de ce laurier qui, par une sorte de prodige, a pris racine dans le dôme de marbre sans qu'il y ait aucune terre pour le nourrir, et auquel, quatre siècles après, le duc de Guise rêvera de venir cueillir une couronne pour son front victorieux ; et les vers du doux Virgile attendrissent l'âme cruelle, mais éprise de beauté, du routier, si bien qu'il voudra sauver Blanche et Thibaud,
Parce que l'une est belle et que l'autre est poète.
Dans ce décor où, grâce à ce double procédé, est' peinte exactement l'époque et revit son esprit, M. de Bornier placera des personnages principaux qui semblent moins détachés des vieilles chroniques que sortis de son imagination librement créatrice. C'est que eon dessein n'est pas de ressusciter l'histoire, comme Racine écrivant Britannicus, mais bien d'appuyer sur des noms historiques la thèse de son drame. Les quatre principaux personnages de France... d'abord ! doivent
donc être, dans sa pensée, moins des portraits que des types, j'ose dire, puisqu'il semble nous y inviter, des symboles : Hugonnel incarne la haine, qui sera vaincue au dénouement ; Blanche de Castille, Thibaud de Champagne et cette Aliénor, qui d'ailleurs est absolument de l'invention du poète, personnifient trois formes différentes du sacrifice pour la patrie.
Trois ! Gela a paru beaucoup, et l'on a trouvé que l'intérêt se dispersait, allant d'abord à Thibaud et à Blanche, puis à la comtesse Aliénor. Comme pour donner raison à cette critique, la pièce s'est appelée d'abord Royal devoir, puis Aliénor^ avant de prendre son titre définitif : France... d'abord ! C'est pourtant bien là le véritable, car ce qui fait l'unité supérieure de l'œuvre apparaît nettement au dernier acte : « C'est le sacrifice imposé à chacun de nous pour le bonheur et pour l'honneur de tous. » Je regrette seulement que M. de Bornier, qui l'a écrit dans sa Préface, ne l'ait pas dit dans le premier acte de son beau drame.
Ce premier acte renferme une scène superbe, comme d'ailleurs chacun des trois autres ; peut-être ai-je cependant, je ne sais trop pourquoi, une préférence pour celle du premier acte.
Deux des révoltés, Hugonnel et Thibaud, sont venus en parlementaires à Vincennes auprès delà reine. Hugonnel, au nom des grands vassaux, la somme de leur remettre la régence et d'épouser le comte de Champagne ou lui ; et il fait cette sommation avec tant d'arrogance que le peuple murmure et que Blanche est obligée de l'apaiser :
Il faut que tout Français de la France soit digne, En calmant un orgueil qui souvent la troubla. Si c'est un sacrifice, elle vaut bien cela.
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Cependant elle n'a cessé d'observer Thibaud silencieux; elle fait sortir tout le monde, et, restée seule avec lui, elle lui pose durement une question : « Pourquoi m'avez-vous tant haïe ? » dont elle sait bien quelle sera la réponse. Thibaud laisse échapper le mot attendu : « Je vous aimais !» Et il rappelle à Blanche comment, du vivant du feu roi, il osa lui murmurer tout bas un mot d'amour, et comment il n'a jamais oublié
Son regard de dédain, pire que la colère.
3 Ce regard, je vous le devais », répond la reine :
Le déshonneur royal eût été votre ouvrage ; Répondez donc ! Gomment un roi, qu'un prince outrage. Serait-il respecté de ceux qui sont en bas, Si ceux qui sont en haut ne le respectent pas ?
Mais Thibaud se repent, et Blanche pardonne, sans aller pourtant plus loin que le pardon, car elle n'épousera ni Thibaud, ni Hugonnel. Cependant la reine veut plus encore que la soumission respectueuse du comte de Champagne. Comme la Pauline de Corneille, en se refusant à Sévère, l'oblige, par l'admiration même qu'elle lui inspire, à sauver son rival. Blanche, dans un couplet excellent, où la mélancolie se mêle curieusement à l'héroïsme, attache définitivement à la cause de son fils celui auquel elle vient de se refuser, en lui révélant toute la fière beauté de son âme :
Écoutez ! Quand je vins en la terre de France, Je ressentis d'abord la secrète souffrance D'un bonheur incertain et d'un vague péril : Pour nous la royauté commence par l'exil !... Bientôt, comme l'on va par le pays des rêves, La France m'apparut avec ses vastes grèves, Ses antiques forêts, ses fleuves et ses monts, Je ne sais quoi de doux qui fait que nous l'aimons.
Je ne sais quoi de grand que l'on admire en elle, Tout ce qui fait sa grâce ou sa force éternelle, Et son peuple, dont rame est si prompte à s'ouvrir, Qui sait lutter, qui sait vaincre et qui sait souffrir ! J'aimai ce peuple ainsi. J'ai, d'une âme fervente, Juré d'être à la fois sa reine et sa servante ; J'ai tenu ce serment, et je le tiens toujours !
Et par une adjuration enflammée :
Je vous prends à la haine et vous rends à l'honneur !
elle obtient de lui qu'il prenne sa part « dans le devoir royal ». Elle exige plus encore de son adorateur :
11 ne faut plus m'aimer !
Il sied que nous donnions une leçon pareille Au peuple, qui comprend, qui juge et qui surveille.
L'héroïsme est, grâce au ciel, contagieux comme le crime : Thibaud jure de vaincre son amour après avoir vaincu sa haine, et devant Hugonnel et toute la cour rappelés par la régente :
Moi, comte et grand vassal, Je reconnais que j'ai travaillé pour le mal... A la régente, au roi, je me soumets ! Dieu juge. Pour eux je serai plus qu'un serviteur soumis : Je serai l'ennemi de tous leurs ennemis, Servant ainsi la France et sa noble querelle ; Tout ce qui n'est pas fait pour elle est fait contre elle.
Et Blanche le contemple d'un regard, où Ton devine qu'elle a quelque mérite à demeurer fidèle
A son devoir de reine, à son devoir de mère.
Avais-je tort de vous dire que la scène était superbe?
Au second acte, quand le rideau se lève, les routiers
sont groupés sur une plate-forme dans la forteresse
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du Crotoy, et l'on aperçoit à Thorizon les eaux de la Somme qui se confondent dans les flots de la mer. Landini a pris dans une embuscade et livré au comte Hugonnel Thibaud de Champagne, et la reine vient elle-même avec un sauf-conduit négocier sa rançon. De l'argent ! Hugonnel n'en a pas besoin : que Blanche retourne en Espagne, Thibaud en Navarre, et qu'on le laisse seul régent de la France et du roi ; si dans une heure ils n'ont pas consenti, Thibaud périra sous les yeux mêmes de Blanche. Alors commence une scène d'une beauté héroïque. Comme Blanche avait sacrifié à la France son amour inavoué, Thibaud à son tour lui sacrifie sa vie :
Je ne livrerai pas la France à ce bandit ! Ma mort la sauvera.
Un tel dévouement, Blanche le refuse ; du moins, elle n'assistera point impassible au crime : elle saura trouver une épée, une hache, tuer et mourir. Mais Thibaud, grave, et avec l'autorité de la mort prochaine :
Reine, je vous ordonne, et c'est mon dernier vœu, De vivre pour la France et votre fils ! Adieu !
A leur grande surprise, le salut se présente à eux sous l'aspect d'Alberto Landini : le routier leur propose, lui qui a livré Thibaud à Hugonnel, de leur livrera son tour Hugonnel par un nouveau guet-apens. Cette offre soulève de dégoût le cœur généreux de Thibaud :
Si je l'imite, alors je lui ressemble !.... Non, la mort de l'honneur, c'est la mort de la race ;
et il se remet aux bourreaux de Hugonnel. La reine, affolée, supplie d'abord ; puis elle se reprend, elle
menace : elle va revenir avec son armée et venger la victime ; mais, malgré le sauf-conduit, le félon Hugonnel prétend la retenir prisonnière. Un combat va s'engager entre ses soldats et les routiers de Landini, quand soudain, par un très beau coup de théâtre, éclate au dehors l'hymne papal, l'hymne qui commande la trêve : Pax in terris nuntiatnr ; et voici qu'apparaît, la croix à la main, Robert de Sorbon, devenu, pour les besoins de l'action, légat du Saint- Siège, et il dit :
Pour que notre pays vive, tuez la haine !
En vain Hugonnel lance contre lui ses soldats ; ils s'arrêtent devant le geste du légat, qui leur oppose la croix, « ce drapeau de la paix ». Hugonnel vaincu feint de se soumettre ; il livre trois de ses châteaux forts et donne comme otage sa nièce Aliénor, demandant seulement qu'elle ait dans la cathédrale de Reims l'honneur de poser au front du jeune roi le bandeaudiadème. Et, tandis que le rideau tombe, le peuple escorte le légat et la reine en chantant: Pax in terris nuntiatur.
Vous attendez, sans doute, à l'acte suivant une scène où Blanche de Castille avouera au comte de Champagne qu'elle l'aime. Je l'attendais aussi, et je l'ai même dit à M. de Bornier. 11 m'a répondu que celte scène, il l'avait faite, mais qu'il l'a supprimée, parce qu'elle diminuait la reine, une telle femme devant garder un tel secret au fond de son cœur jusqu'au dénouement. Et j'ai bien dû reconnaître que c'était lui qui avait raison contre moi.
D'ailleurs, là n'était point l'objet du poète. Au pre-
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mier acte, Blanche de Castille avait sacrifié à la France le penchant secret de son cœur ; au second, Thibaud de Champagne lui voulait sacrifier sa vie ; au troisième, la comtesse Aliénor va lui sacrifier sa haine. Son tour est venu de passer au premier plan et d'occuper le milieu de la scène.
Ce personnage symbolique, imaginé par M. de Bornier, a été le plus discuté, et souvent, je crois, mal compris. Si je comparais tout à l'heure Blanche de Castille à la Pauline de Polyeucie, Aliénor est la sœur cadette d'une autre héroïne cornélienne, la fière Emilie de Cinna. Rappelez-vous comment cette généreuse possédée de la haine est en quelque sorte exorcisée par la clémence inattendue d'Auguste ; l'admiration purifie soudain et éclaire son âme, comme un grand coup de vent balaie les nuages qui cachaient le ciel bleu :
Ma haine va mourir, que j'ai crue immortelle ; Elle est morte.
C'est le devoir qui va vaincre la haine dans le cœur d'Aliénor, dont je ne vous ai encore presque rien dit.
Fille de zingaris, elle fut jadis ignoblement châtiée par les valets de la reine pour une faute qu'elle n'avait pas commise, et dans son âme ardente et fière brûle une haine terrible contre celle qui ordonna, qui tout au moins n'empêcha point l'affront. Recueillie par Hugonnel, adoptée par lui, elle excite, elle enflamme ses projets de vengeance, prête, pour assouvir sa haine, à sacrifier tout, — hormis l'honneur. Et c'est là ce qui permet à la reine de lui dire à Reims, quelques instants avant le sacre de Louis IX :
Vous avez contre moi vaillamment combattu ; Le courage et l'honneur sont la même vertu ; J'aime toute bravoure, et, loin que je la blâme, La vôtre m'a permis de lire dans votre âme... Je vois dans vos regards une grandeur voilée, Comme une flamme étrange aux ténèbres mêlée... La flamme restera, les ombres passeront !
Cependant Hugonnel a fait fabriquer par un alchimiste un cercle empoisonné, qui, placé dans le diadème royal, renversera, comme foudroyé, le petit roi, et il révèle joyeusement à la comtesse le crime qu'il a préparé et qu'elle va commettre :
Commence par le fils, pour voir pleurer la mère !
Puis, comme elle reste muette, songeant déjà sans doute qu'elle a promis à la reine devant Dieu d'abjurer sa vengeance, il lui fait une autre révélation : elle n'est pas née d'obscurs zingaris ; elle est la fille de Charles IV, assassiné dans sa prison, de Charles IV, le dernier héritier de Charlemagne ; l'heure est venue de venger non seulement elle-même, mais tous ses ancêtres, et de reprendre le trône usurpé par les Capétiens :
Va mettre au front du roi la couronne mortelle.
Et, tandis qu'Aliénor sort, toujours énigmatiquement muette et d'un pas de fantôme, Hugonnel hurle, l'écume de la rage aux lèvres :
Maintenant viens mourir, roi de France ! là ! là !
Pourquoi cette scène, si dramatique, produit-elle peu d'émotion ? Mon Dieu I c'est l'inévitable écueil des pièces historiques. La situation, qui, dans un sujet
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entièrement inventé, tiendrait h.aletante la curiosité d'un public incertain du dénouement, ne peut guère causer d'angoisse à des spectateurs qui savent fort bien que saint Louis n'est pas mort empoisonné à Reims le jour de son sacre. Hugonnel est donc seul surpris, quand le petit roi entre souriant, la couronne au front, et, suivi de toute la cour, passe dans la cathédrale.
Mais Hugonnel et la comtesse Aliénor restent en présence sur le théâtre, et le frisson qui court dans la salle prouve qu'elle s'attend aune maîtresse scène. Son espoir ne sera pas trompé. Elle commence par des répliques brèves et menaçantes, prélude du grand combat : a Pourquoi m'as-tu trahi ? » gronde Hugonnel entre ses dents serrées. Et elle, toujours calme : « Tuez-moi donc ! », jusqu'à ce qu'enfin elle éclate et lui explique, dans un couplet d'une envolée superbe, le revirement qui s'est produit dans son âme farouche :
Je suis, m'avez-vous dit, fille de Charlemagne, De l'homme dont le nom, depuis quatre cents ans. Remplit le monde... c'est de lui que je descends ! Et vous avez pensé que cette ombre sublime Viendrait me conseiller la bassesse et le crime, Et que je pourrais, moi, sans un double remords, Avec mon déshonneur déshonorer les morts !
La fille de Charlemagne a chassé le comte Hugonnel , elle se jette à genoux devant le sanctuaire :
Seigneur, soyez béni ! Mon âme torturée
De fureur si longtemps, mon âme est délivrée ;
Ma lèvre ne boit plus à la coupe de fiel ;
Je n'ai plus à rougir en regardant le ciel !
— Et toi, le grand aïeul, juge de ma famille,
Toi qui m'as inspirée, inspire encor ta fille!
Mon devoir tout entier n'est pas fait aujourd'hui.
Quel est-il, ce devoir ? Dénoncer Hugonnel, qui prépare un nouveau crime ? Mais elle lui doit tant I Ne pas le dénoncer ? Mais c'est perdre le jeune roi, et avec lui la France, la douce France de Charlemagne, livrée en proie aux guerres civiles. Elle sauve la France en nommant Hugonnel à Thibaud, et, pour se sauver elle-même du déshonneur attaché à toute trahison, elle met sur son front le cercle empoisonné qu'elle a retiré de la couronne royale, et tombe morte.
Elle est morte, la fille de Charlemagne, pour sauver le roi Capétien, qui représente la France nouvelle ; aussi, quand le rideau se lève au dernier acte sur la couche, toute blanche de fleurs et tout étoilée de cierges, où elle repose, la couronne impériale au front, ce n'est pas le De. profundis que nous entendons gémir, c'est l'hymne d'apothéose qui retentit dans une scène à la fois épique et symbolique, trop grande peut-être pour le théâtre, malgré tout le talent des excellents artistes de l'Odéon, et bien que M™* Segond-Weber représente Blanche de Castille comme seule Rachel aurait pu la représenter. Tandis que le peuple agenouillé prie, et que les chevaliers tiennent leurs épées inclinées devant l'estrade àla foisfunèbre ettriomphale, la voix grave du légat s'élève la première :
Frémissante et trop prompte, elle s'en est allée Vers le calme éternel que Dieu seul peut offrir, Comme l'aigle des monts fuit la noire vallée ; Elle a voulu mourir !..,
Voici qu'à son tour la reine s'avance, et salue, héroïne du devoir, l'héroïne du sacrifice :
Elle a donné sa vie à mon fils, à la France ; Son âme, du passé portant le sombre deuil,
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A fait de leur grandeur sa dernière espérance Et son dernier orgueil...
Faisons comme elle, tous ! Que toutes nos pensées, Toutes nos actions, ainsi viennent s'unir ; Comme elle, préparons par les grandeurs passées Les grandeurs à venir !
Et debout, sur les marches du trône que lui a conservé Aliénor, le petit roi, ayant dans ses jeunes yeux TeRroi de la mort entrevue et Tanxiété d'un règne qui commence, invoque de sa voix douce et pure la martyre de la patrie :
Dans la route où le meilleur tombe, Hésite et n'ose croire en soi, Mon premier pas heurte une tombe...
Inspire- moi !
Encore quelques instants, et, frappé par le comte de Champagne dans un combat loyal, le haineux Hugonnel va venir expirer aux pieds de celle qui, dans son âme, avait tué la haine.
Mais il reste encore un sacrifice à consommer. La récompense que lùiofiFre le roi, Thibaudla refuse :
Comprenant, dans la route où le devoir l'attire. Que la gloire est plus belle en devenant martyre (1),
il s'embarquera pour cette Afrique, prenante comme le mystère, où la jeunesse aventureuse de France eut toujours à cœur de porter la civilisation, avec la foi jadis à l'ombre delà croix, avec la science hier dans les plis du drapeau tricolore :
(Il Ces deux vers étaient appliqués à saint Louis par M. de Bornier dans le beau poème qu'il a lu à Chantilly, le 13 octobre 1899, à l'inauguration de la statue équestre du duc d'Aumale par M. Gérôme.
Je dois suivre aux lieux saints la croisade prochaine ; Je dois quitter le roi, — je dois quitter la reine !... Qui pleurerait celui qui part ?
Et Blanche de Castille alors, enlaçant de ses bras le fils dont elle a sauvé l'héritage royal, laisse échapper le fier secret de son cœur dans ces trois mots prononcés à voix basse, tandis que le rideau tombe :
Celle qui reste !
Racine se demandait toujours en écrivant une scène ce qu'en aurait pensé Sophocle, s'il l'avait vu représenter. Je n'hésite point à affirmer que le grand Corneille, s'il pouvait voir cette œuvre qui purifie les âmes et qui hausse les cœurs, dirait à l'auteur de France... d'abord / : « Je suis content de vous. » El il n'est pas de suffrage qui eût pour M. de Bornier plus de prix.
Le hasard des circonstances a fait. Messieurs, que ce beau drame, depuis quelque temps achevé, paraît à la rampe dans une époque douloureusement troublée, où il prend une actualité singulière, qui en double l'intérêt. Écoutons donc en fils de France la noble leçon qui nous est donnée dans France d'abord! Le salut est dans « le sacrifice imposé à chacun pour le bonheur et pour l'honneur de tous ». Il y a quelques années, un autre poète, M. Catulle Mendès, dans un drame d'ailleurs touffu et confus, les Mères ennemies., écrivait une scène, d'un raccourci puissant, qui a laissé en moi une impression profonde. Ausommet d'un monticule, d'où font le coup de feu les derniers défenseurs de la Pologne chrétienne, un prêtre debout tient au-dessus des combattants la croix haute et dominant leur mort bénie ; il tombe, percé d'une balle; aussitôt un personnage
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jusque-là effacé et obscur, un Juif, se précipite pour ramasser la croix : « Que fais-tu, Juif? » Et Thumble Juif alors, oubliant volontairement ses croyances dans un élan de patriotisme qui le grandit et qui le transfigure, s'élance, avec la croix, au sommet sanglant du tertre où l'on meurt : a Je relève l'étendard de la Pologne ! » Ce cri admirable, ce geste sublime, je l'entends à nouveau, je le retrouve en ces trois mots de M. de Bornier, appelant, dans le péril de la patrie, tous les Français réconciliés par le sacrilîce autour du drapeau aux trois couleurs : « France... d'abord! b Qu'ils pénètrent au fond de nos cœurs ; qu'ils y tuent les passions mauvaises, les rancunes et les haines ; qu'ils y rallument l'amour sacré de la patrie, par lequel nos pères ont fait, il y a un siècle, tant de miracles ; et bientôt nous pourrons, nous aussi, lancer, non plus comme un cri d'alarme, mais comme un cri de juste et légitime fierté, au monde respectueux le beau vers du petit-fils du grand Corneille :
France... d'abord ! A France jamais honte !