LE DEMI-MONDE
DANS L'ANTIQUE ATHÈNES (i)
Mesdames,
Sij*ai choisi comme sujet de cette conférence le demimonde dans Tantique Athènes, ce n*est point du tout pour le stérile plaisir de vous montrer quelques figures gracieuses ou de vous raconter quelques scènes piquantes. Mais les historiens de la littérature grecque me paraissent en général avoir trop négligé Tétude de ces hétaires ou demi-mondaines qui ont tenu dans la société hellénique une place si particulière et si importante; car cette étude est, je 'crois, de nature à jeter un peu plus de jour sur la littérature dans laquelle s'est peinte et se survit cette société élégante. Les hétaires sont, en effet, des courtisanes d'une espèce
(i) Conférence faite à la Dodinière.
i>eva:yt le rideau. 1
si «peu fréquente que, pour trouver les pareilles, il faudrait aller chercher jusque dans Textrême Orient la civilisation raffinée de la Chine. Comment cette courtisane artiste ou femme de lettres qu'était l'hétaire devait rencontrer naturellement sur la terre de TAttique le milieu qui lui convenait, et d'autre part quelle influence les hétaires ont exercée à leur tour sur les lettres grecques, voilà d'abord et surtout ce que je veux examiner avec vous, parce que ces deux points sont d'un intérêt général pour l'histoire des mœurs et pour celle des lettres. Je ne m'interdirai point ensuite de vous mener, en compagnie de Théocrite et de Lucien, faire une visite à quelques aimables émules d'Aspasie et de Phryné.
Vous vous faites des femmes grecques en général, par celles que vous connaissez en particulier, Clytemnestre, Pénélope, et même la belle Hélène, une idée qui est très fausse. C'est la femme des temps préhistoriques, des temps héroïques, dont le vieil Homère nous a tracé le portrait, et celle-là est placée par lui très haut dans l'estime des hommes. Ses deux immortels poèmes ne sont au fond que la glorification de la monogamie grecque opposée à la polygamie orientale. C'est parce que les mœurs de l'Asie sont un outrage à sa divinité que la grande déesse des Argiens, Junon, protectrice des unions chastes, poursuit les Troyens durant toute VIliade d'un ressentiment implacable. Et quel est le but de VOdyssée, sinon de montrer la véritable félicité dans l'union de deux époux bien assortis? C'est Ulysse lui-même qu'Homère a chargé de donner la morale de son poème : « H n'est pas de bon-, heur plus grand sur la terre que celui de deux époux qui gouvernent leur maison dans des sentiments de
concorde et de paix. Ils sont le désespoir de leurs envieux, la joie de leurs amis ; mais eux seuls connaissent toute leur félicité ». Par son intelligence, comme par sa pudeur etpar sa vertu, lafemmedes temps héroïques est donc la digne compagne de Thomme ; elle est véritablement sa «moitié », comme rappelaient encore nos pères, d'un mot admirable, qui a malheureusement vieilli — n'en recherchons pas la cause — comme tant d'autres mots qui exprimaient des idées de déférence et de respect. Junon est Tégale de Jupiter, et c'est à Clytemnestre qu'Agamemnon, en son absence, confie le soin de son royaume. Associées aux plaisirs comme aux soucis de leurs époux, les femmes prennent part à tous les banquets ; mais leur seule présence y fait régner la décence et la modération. Dans la salle, où flambe et s'agite l'orgie ardente et turbulente des prétendants, voici qu'a paru Pénélope, la veuve sans parents et sans défense, et soudain les chants grossiers se taisent, les fronts hardis s'inclinent devant la seule vertu d'une femme. Et dans Tile des Phéaciens, où le poète a placé la cité idéale, quel nom a-t-il voulu donner à la vénérable épouse du roi Alcinotis, à cette femme très sage et très bonne, dont son mari demande les avis et suit les conseils ? Arété, c'est-à-dire la Vertu; car c'est sous les traits d'une femme que la Grèce héroïque avait voulu diviniser la vertu.
Mais nous voici au siècle de Périclès et dans la démocratie athénienne; autre temps, autres mœurs. Sans doute l'honnête Ischomaque dit encore à sa femme dans y Economique de Xénophon : ce Ce n'est point la beauté qui donne droit à l'estime et au respect; ce sont les vertus ». Mais c'est pour la consoler de vieillir
qu'il lui tient ce langage, et depuis les temps homériques la femme grecque est bien déchue de son rang.
C'est que, au v® siècle avant Tère chrétienne, TAthènes républicaine est devenue une ville cosmopolite, qui contient trois fois plus d'étrangers que d'autochtones ou d'indigènes. A l'Orient, qu'elle a vaincu par les armes et par qui elle est maintenant pacifiquement envahie, elle a bientôt emprunté ses mœurs, j'entends ses vices, lesquels s'empruntent toujours beaucoup plus aisément que les vertus j et du coup se sont trouvés profondément modifiés les rapports entre les époux.
Comme la femme orientale, bête de luxe ou poupée de prix, demeure enfermée dans le harem, attendant avec soumission le caprice du maître, la femme grecque, qui jadis était la moitié de son époux, n'est plus maintenant que sa première esclave dans la maison où elle vit en recluse. Que ferait-elle d'ailleurs sur Tagora, où se traitent chaque jour dans l'assemblée du peuple, souvent au milieu d'émeutes, les affaires de l'Etat ? N'ayant pas le droit dévote, elle n'a aucune action dans une société qui repose tout entière sur le suffrage ; elle est donc considérée comme un être inférieur et traitée comme telle. Elle ne sort que rarement, pour les fêtes publiques. Ses plus proches parents seuls sont admis dans le mystère de son appartement. Que le mari surprenne une autre visite masculine, il est en droit de soumettre sa femme aux travaux des plus viles esclaves, de la vendre, ou de la tuer. Et quelles distractions a-t-elle au moins dans le gynécée? Aucune, que de prier la Vénus du mariage, une statuette symbolique, dont les pieds posés sur
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une tortue lui rappellent sans cesse qu'une épouse ne doit se permettre aucun mouvement d'esprit et de cœur. S'amuse-t-elle à se farder et à teindre ses cheveux? Son seigneur et maître Tavertif qu'elle a de quoi occuper plus utilement son temps dans son ménage. Et, de fait, elle est dans sa maison moins la maîtresse qu'une sorte de femme de charge ou d'intendante. D'innombrables besognes matérielles remplissent ses journées trop courtes. Elle allaite son enfant, distribue aux esclaves les provisions, donne aux fileuses la laine dont elles feront des habits, soigne les domestiques malades, préside, dans la cuisine, à la confection des pâtés de becfigues, enseigne aux servantes comment on accommode les oursins ou hérissons de mer avec du persil et de la menthe, ou fait elle-même avec de la farine et du miel des gâteaux feuilletés, que son mari trempera dans du vin de Chio, et qu'elle n'aura pas la satisfaction de manger avec lui, car elle n'est jamais admise à sa table. Elle range toute lajournée, vérifiant dans la réserve si les aliments secs ne se gâtent point, alignant les chaussures, séparant les habits, mettant en ordre la vaisselle et la batterie de cuisine, car Tépoux lui a déclaré gravement que c'était un beau coup d'œil de voir a des marmites rangées avec intelligence )^. Comme un commandant de garnison fait la revue de ses troupes, elle procède fréquemment à la revue des meubles et des armoires. Son mari lui a dit, un jour, que rien n'était plus utile à sa santé que de battre et de serrer les vêtements et les tapisseries. Elle les bat tous les jours de sa vie, et, quand elle est morte à la peine, on sculpte sur son tombeau un bâillon, un hibou et une bride, symboles de silence, de vigilance et d'économie. Son
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i mari la regrettera-t il? Il la connaissait si peu ! « Est
^j il des gens avec qui tu t'entretiennes moins qu'avec t
femme? » demande Socrate à Critobule, et Critobul est obligé de réconnaître qu'il y en a bien peu. Mai de quoi aussi eût-il pu causer avec elle ? Elle ne savai rien, et sa mère ne lui avait appris qu'à se bien con ■;jj^v duire. Je dois dire que toutes les Athéniennes n'étaien
;4;^ pas aussi douces et aussi résignées : témoin la femm
?ii de Socrate, qui avait le verbe haut et la main leste
^■. ■ mais, si Xanthippe est restée légendaire, c'est précî
;fc t sèment qu'elle était une exception, et les Grecs au
j i raient dit que c'était elle qui, dans son ménage, por
y-:.. tait les culottes, si les Grecs avaient porté des « inex
;•; pressibles ». Ce qui est certain, c'est que toutes étaien
; \ aussi ignorantes, et leurs maris n'avaient pas assez d<
: . railleries pour ces ménagères nécessaires et méprisées
:>. Ils ne se lassaient pas de rire, quand Aristophane e
>' Euripide reprochaient aux épouses légitimes de
Athéniens leur gourmandise, leur paresse, leurs petit: larcins. Dégradées par leurs propres maris, elles étaient dans ces comédies grossières, à la représentation des quelles elles n'assistaient pas, à peu près ce qu'es jk l'éternelle belle-mère dans les vaudevilles modernes
Comment ces pauvres créatures, ignorantes et bor nées, vouées par l'opinion au ridicule, auraient-elle pu inspirer une passion profonde et durable à leur maris, à ces fils du peuple grec, le plus artiste et l< plus spirituel qui fut jamais, et qui poussait le cuit de la beauté si loin qu'il ne voulait pas séparer h beauté de l'esprit de la beauté du corps? Les Athé niens ne pouvaient avoir que dédain pour leurs fera mes, comme ils n'avaient que mépris pour ces cour tisanes vulgaires, corps admirables, mais sans inlel
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ligence et sans âme, que Thémistocle jeune attelait nues à son char, comme des chevaux de race. Où porteraient-ils donc les tendresses de cœurs, qui ne pouvaient être satisfaits si l'esprit et la raison ne s'associaient point à leurs plaisirs? Leurs femmes n'étant pour eux que des servantes et les courtisanes qu'une distraction brutale el passagère, où trouveraient-ils ÏQ, compagne à qui ils communiqueraient leurs pensées et dont Tâme comprendrait leur âme? Où rencontreraient-ils Vamie capable d'apprécier, d'encourager leurs goûts artistiques et littéraires, de partager avec eux dans une communion intellectuelle les plaisirs de l'esprit, tout en charmant leurs yeux par la divine bqauté de ses formes et par les séductions de son élégance raffinée? Cette compagne, cette amie, ce fut Vhélaire^ et c'est là précisément ce que signifie ce mot. L'hélaire fat, dans l'union libre, la véritable épouse de l'espril des Grecs, comme leur femme, dans l'union légale, était l'épouse de leur corps : « Nous avons, dit Démosthène dans son Discours pour Nééra^ des courtisanes pour la satisfaction des sens, des femmes légitimes pour nous donner des enfants de notre sang et bien garder nos maisons, et des hétaires pour la volupté de Tàme. » Avais-je tort de vous dire. Mesdames, que l'hétaire était une demi-mondaine d'une espèce très particulière? Elle naquit en Grèce au siècle glorieux de Périclès, et, sortie de l'esclavage, elle régna bientôt véritablement, avec Aspasie, sur la démocratie athénienne, ayant pour sceptre son esprit et pour couronne sa beauté.
La plupart des hétaires étaient des filles d'Asie, qu'avaient amenées des marchands d'esclaves adroits el experts. Les plus belles étaient généralement les
8 DEVANT LE RTDEAU
it;
Milésiennes, dont les poètes ont chanté à l'en vi rattache élégante du cou, la rondeur du poignet, les ^1^ . doigts effilés et ténus;lesplus intelligentes étaient pour
l'ordinaire de belles filles du peuple de TAttique, re- ^ marquées par un artiste ou par un orateur, et dressées
|t/ par eux, — c'est l'expression technique, — comme la
j£.i célèbre Laïs fut dressée par le peintre Apelle. Leur
^ éducation était longue et complète, et des écrivains
r^ anciens n*ont pas dédaigné d'en établir doctement la
it.. théorie. L'hétaire apprenait dans une danse savante,
jf . à la fois décente et passionnée, à faire valoir les lignes
pures et les ondulations voluptueuses de son jeune corps; elle apprenait à promener ses doigts élégants sur le buis sonore de laflûte et à réveiller avec Tarchel h d'ivoire l'harmonie endormie dans l'écaillé de la ci-
thare; elle apprenait enfin à marier au son des instruments cette voix humaine dont la douceur mélodieuse est la plus irrésistible des séductions. Sui h' ses lèvres les vers des poètes prenaient une grâce
1": nouvelle. Dans l'atelier du sculpteur et du pein
^. . tre elle se formait à composer son attitude et sa dé-
marche, et elle se perfectionnait dans l'art, si nature t. à la femme sous toutes les latitudes et dans toutes let
civilisations, du costume et de la parure. Elle allaii sur l'agora, devant la tribune aux harangues, écoutei les orateurs qui dirigeaient l'État et étudier commen ils s'y prenaient pour persuader et pour conduire les hommes. Elle ne craignait pas enfin de s'asseoir, con vive attentive et disciple intelligente, à ces doctei banquets où les philosophes, le front couronné d( roses, discutaient non seulement sur l'essence d( l'amour, mais sur celle de l'âme immortelle. Et ains les hétaïres étaient chères aux hommes d'Athènes
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parce que rien de ce qui les intéressait eux-mêmes ne les trouvait étrangères, et parce qu'elles joignaient la souveraine beauté de Tesprit à cette beauté du cprps que la Grèce avait divinisée en Vénus, qui servit à ses yeux d'excuse à la coupable Hélène, et qui fit acquitter Phryné par Tadmiralion des héliastes.
Par la fascination qu'elles exerçaient, par la souplesse adroite de leur intelligence, par leur connaissance approfondie de la nature humaine, les hétaires finirent par devenir dans TÉtat de véritables puissances. On écrivit leurs biographies ; on transmit à la postérité les noms de leurs parents et de leurs villes natales ; leurs tombeaux somptueux insultaient aux humbles sépultures des épouses. Phryné offrait aux Thébains vaincus de reconstruire à ses frais leurs remparts, à la seule condition qu'on y graverait cette inscription : « Alexandre, fils de Philippe, avait renversé ces murailles ; Phryné Thétaire les a relevées ». Lès philosophes Épicure, Aristote, Platon, furent-ils mariés ? Je rignore ; dans tous les cas leurs femmes obscures n'ont laissé d'elles nul souvenir, tandis que Thistoire a conservé les noms de leurs amies Léontium, Herpilis, et cette Archéanasse de Colophon, dont la maturité très mûreparaissaitau rêveur Platon plus charmante encore que la jeunesse des autres femmes. La Milésienne Thargélie, bien servie par son incomparable adresse, et qui semble avoir été un agent secret de la Perse en Grèce, parvient à prendre place, épouse légitime, sur le trône de Thessalie ; et sa compatriote Aspasie, fille d'Axiochus, s'élève plus haut encore dans Athènes môme, puisqu'elle devient la reine du roi, en régnant sur le premier citoyen de la République, Périclès. Aspasie I La figure la plus extraordinaire peut-être
du siècle de Périclès, femme singulière, en qui se trouvent réuniestoutes les séductions des hélaires : beauté, grâce, distinction, esprit, intelligence, talent, facilité rare d'éloculion, elle avait tout en réalité pour elle, cette fille de Milet, qui avait pris pour nom de guerre Aspasie, c'est-à-dire Aimable^ comme ses émules se faisaient appeler Gracieuse, Hirondelle ou Gazelle. Et nulle ne s*enlendit jamais comme celte charmeuse à faire briller la beauté de sa personne et celle de son esprit. Elle voulut d*abord attirer et retenir chez elle par le luxe élégant de sa demeure. Autour d'un lit de Corinlhe, garni de coussins deCarthage, étaient rangés des sièges de Thessalie, rehaussés d'or et d'ivoire ; des peintures ornaient les murs et les plafonds ; des portières, fabriquées à Babylone, représentaient des Perses aux longues robes traînantes : les animaux fantastiques du tapis amusaient les regards ; partout des plantes en des bassins d'argent. Dans ce décor ravissant, qui lui servait décadré, Aspasie trônait, entourée de jeunes et jolies hétaires, dont sa beauté triomphante ne redoutait point le voisinage ; le rouge et le blanc decéruse avivaient Téclat naturel de son teint ; ses cheveux, tout poudrés d'or, tombaient en grosses boucles sur ses épaules ; des perles et des pierres précieuses scintillaient à ses doig's, à ses bras, à son cou, à ses oreilles. Et, tout en jouant avec deux colombes de Sicile ou en caressant le petit chien de Malte couché sur sa robe de pourpre, elle causait, comme elle seule encore savait causer, avec un agrément et un charme inexprimables, abordant tour à tour les sujets les plus divers, parlant des beaux-arts avec Phidias, philosophie avec Socrateet Platon, politique avec Périclès, et non seulement digne de leur donner la réplique, mais capable encore de leur
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suggérer des idées et de leur ouvrir discrètement des aperçus nouveaux. Car elle possédait à un degré merveilleux ce talenJL si rare de la maîtresse de maison, qui consiste moins à briller qu'à faire briller ses invités, moins à montrer de Tespril qu'à en inspirer aux autres, afin de renvoyer ses hôtes enchantés d'elle parce qu'ils sortent très satisfaits d'eux-mêmes. Si nous avons actuellementà Paris une foule de salons qui s'intitulent « le dernier salon où Ion cause », celui d'Aspasie fut véritablement le premier salon où l'on causa. Elle fut donc jusqu'à un certain point et dans une certaine mesure la marquise de Rambouillet de la démocratie athénienne. Car, chez elle, comme dans l'hôtel fameux de la rue Saint-Thomas-du-Louvre, se réunirent, se rapprochèrent et se confondirent les hommes de toutes conditions dans l'amour commun des lettres et des arts, dans le goût partagé «ies plaisirs délicats. Aspasie tint véritablement dans Athènes école de politesse et d'urbanité, pour me servir du mot que Balzac créera comme un hommage à M™° de Rambouillet. Si bien même que le bon Socrate, dans sa compassion pour les tristes épouses des Athéniens, invitait leurs maris à mener chez A pasie, malgré les dangers d'une promiscuité plutôt fâcheuse, les plus aimables et les plus intelligentes d'entre elles, afin qu'elles y apprissent, suivant le mot, qui paraît ici bizarre, du poète comique Eubulos, la décence, c'est-à-dire le ton de la bonne compagnie. Si Socrate n'y conduisait pas sa propre femme, c'est qu'il savait par une longue expérience que cela serait absolument inutile, et que Xanthippe chez Aspasie serait aussi déplacée que, d'après le proverbe grec, un. chien dans un bain public. Mais quelle étrange société. Mesdames, que celle d'Athènes, où il n'y avait pas de mon-
daines, et où c'étaient les demi-mondaines qui enseignaient Tusage du monde aux femmes qui auraient dû être les mondaines I Et telle était dans la Grèce, idolâtre de la forme, de la grâce et de Tesprit, Tadmiration inspirée par Aspasie, qu'en la voyant traverser l'agora, couronnée de fleurs et abritée sous un parasol, pour gagner le temple de Vénus hétaire, (Vénus conjugale n'avait même pas de temple!) la populace, comme elle se fût inclinée devant la déesse, s'inclinait respectueusement devant la femme qui était pour elle aussi l'idéal anime et vivant de la beauté hellénique.
Périclès éprouva pour cette créature si merveilleuseinent douée une de t:es passions ardentes et profondes que leur durée ennoblit et épure. Pour unir sa vie à celle d'Aspasie, il n'hésita point à répudier sa femme, la mère de ses deux flls ; pour plaire à l'hétaire milésienne, il ne craignit point d'engager Athènes dans la guerre de Milet contre Samos ; quand Aspasie fut accusée d'impiété par le poète Hermippus, on vit Périclès s'abaisser devant les juges aux supplications et aux larmes. Mais c'est aussi par elle qu'il embellit Athènes de tous ces monuments qui rendent son nom immortel: le Parthénon, rOdéon, les Propylées ; c'est à la dictée d'Aspasie qu'il écrivit l'admirable oraison funèbre des Athéniens morts pour la patrie ; c'est par elle et pour ellequ'il encouragea etsoutint les poètes, comme Sophocle et Euripide, les sculpteurs, comme Phidias, les peintres, comme Zeuxis ; si bien qu'à vrai dire le siècle de Périclès devrait plus justement s'appeler le siècle d'Aspasie. Et ce qui d'ailleurs le prouve bien, c'est que l'influence de l'hétaire survécut à Périclès : à l'automne de la vie, elle s'attacha à une sorte de rustre, Lysiclès, marchand de bestiaux ; et, tandis que par ses
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breuvages la magicienne Circé avait changé en brutes les compagnons d'Ulysse, par ses habiles conseils la magicienne Aspasie transforma cette brute de Lysiclès en orateur et en homme politique, et par lui continua quelque temps de gouverner l'État.
J'ai comparé tout à l'heure — honni soit qui mal y pense ! — Aspasie à la marquise de Rambouillet. Toutes deux, en effet, ont enseigné, l'une à la Grèce, l'autre à Paris, une chose exquise entre toutes: la distinction. Mais là s'arrête la ressemblance. En épurant le langage, rhôtel de Rambouillet a contribué pour une large part à épurer les mœurs au xvii^ siècle ; et si les précieuses, ces jansénistes de l'amour dont se moquait Ninon de l'Enclos, ont introduit delà préciosité etduraflinement jusque dans la pudeur, c'est assurément de tous les excès celui dont la vertu souffre le moins. Mais Aspasie et ses trop charmantes amies ressemblaient beaucoup moins à ces farouches jansénistes de l'amour qu'à la complaisante et facile Ninon de l'Enclos elle-même ; elles étaient le vice élégant et spirituel, mais elles étaient le vice; loin d'épurer les mœurs athéniennes, elles ont chassé l'austère Minéftve hors des remparts qu'elle avait bâtis pour introduire triomphalement à sa place la molle Vénus, leur reine. Elles sont bien les contemporaines et les auxiliaires dans leur œuvre de dépravation des rhéteurs et des sophistes, ces comédiens de l'éloquence et ces charlatans de la philosophie. Leurs grâces à elles sont affectées et leur distinction factice, comme leurs élégances à eux sontartificielles etleurs raisonnements captieux. L'orateur, dit une définition célèbre, est un homme de bien, habile à parler ; le rhéteur, Mesdames, ne répond qu'à la seconde partie de la définition. De même, les hétaires ont beau avoir toutes les
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'lUt ce que le naïf laboureur Ballos admire dans la fille liîPolybotas.Bombyca, lajoueuse de (lùle. Sans doute, 'lest sensible à sa beauté brune, qu'il « trouve semblarile ft un rayon de miel doré » ; mais il termine sa chan- ■'on amoureuse par ce vers, dans lequel je vois passer i:omme en une vision rapide tous les caractères de l'hellénisme que je viens de vous signaler: a Ta voix est douce comme un fruit exquis; quant aux beautés de ton àme, je ne puis les décrire. »
Lesdemi-mondaioesque fait à son tourdéfiler devant nous Lucien de SamosaLe, lequel écrivait au deuxième siècle de noire ère, ressemblent déjà beaucoup plus à nos demi-mondaines moderues, en ce sens qu'elles paraissent avoir reçu une in^truclion bien moins complète que leurs aînées et cherclier prudemment leurs moyens di! séduction ailleurs que dans une culluriî intellectuelle dont elles sentent elles-mêmes l'insufïlsance. Il est vratque Lucien de Samosale... Mais au fait, Mesdames, tous ne connaissez pas sans doute cet auteur, que nous s nous-mâmes fort mal appris à connaître au colpar un traiié Sur la manière d'écrire l'Iiisloire, qui in* nous passionnait point, ou par des Dialogues des WHorU, (Ion! nous étions trop jeunes pour apprécier les mérites, et dans lesquels d'ailleurs l'écrivain ne s'est bufi va\» tout entier. Permutiez-moi donc de vous présenter Lucien de Samosate, un aimable homme, Mes- ■data^s. Irèa Parisien, bien qu'il Tôt Grec, ou peut-être 'M o-
'. Loul' nasque grimaçant et
c" >le railleur, qui a
* le tous, de Dieu et
le dire aussi : des
■û8 des personnages
considérables, comme Catherine II et la marquise de Pompadour. Eh bien ! il semble en vérité qu'en créant Lucien la Nature ait voulu faire une première ébauche de Voltaire : môme laideur spirituelle et même puissance d'ironie destructive dans des œuvres aussi nombreuses et aussi diverses ; même absence de doctrine philosophique, et pourtant même empressement à renverser toutes les doctrines, au nom du bon sens, sous les coups redoutables du ridicule ; enfin même manque de respecta Tégard de la divinité et du culte établi. J'ajouterai que, dans ses Dialogues au moins, par la légèreté railleuse du ton, par le naturel délicieux des tours, par la grâce aisée et piquante du style, Lucien n'est pas inférieur à. Voltaire. Est-elle de Lucien ou de Voltaire, du traité grec Sur le Deuil ou de VEssai français sur les Mœurs^ cette phrase qui commence avec tant de gravité pour finir par une chute si imprévue et si cocasse : « L'usage ridicule des lamentations funèbres est assez général chez tous les peuples ; mais ce qui les suit, la sépulture, varie autant qu'il y a de nations différenbes : le Grec brûle les corps, le Perse les enterre, rindien les oint d'une matière transparente, lÉgyptien les sale, et le Scythe les mange » ?
Ah ! ils passent de mauvais quarts d'heure avec Lucien, les philosophes, soit qu'ici le terrible moqueur les mette tous à Tencan et offre Diogène pour deux oboles, c'est-à-dire trente-deux centimes, soit que là il les réunisse dans un banquet qui se termine, les horions remplaçant les arguments, par une effroyable mêlée.
Mais les dialogues où Lucien malmène si fort les philosophes ne valent point encore par la malice de Tironie ou parles audaces de la satire les dialogues, au nombre de cinquante ou peu s'en faut, qu'il a osé écrire contre
les dieux du paganisme, lesquels, ne l'oublions pas, étaient encore les dieux de TÉlat. C'est le cas ou jamais de dire avec le Mercure de Molière :
Comme avec irrévérence Parle des dieux ce maraud !
Lucien leur prête, en effet, toutes les passions et tous les vices, comme aussi toutes les petitesses, toutes les mesquineries de l'espèce humaine. Les querelles de ménage entre Jupiter et Junon sont d'un comique achevé, et le jugement des trois déesses par le berger Paris sur le mont Ida n'a jamais été présenté par personne avec un esprit plus mordant. Ecoutez ailleurs ce début de dialogue entre la jalouse Junon, mère du hideux Vulcain, et cette peste de Latone, mère du bel Apollon et de la charmante Diane ; Junon, avecdédain : a En vérité, Latone, tu as donné là de beaux enfants à Jupiter ! » Et l'autre, d'une langue venimeuse : « Nous ne pouvons pas toutes en produire de pareils à Vulcain. » Un des plus finement plaisants parmi les Dialogues des Dieux est certainement le XX1I% entre Pan et Mercure. Pan rencontre Mercure, et se jette à son cou en l'appelant : « Mon père I » Mercure recule effaré : « Comment pourrais-tu venir de moi avec ces cornes, un pareil nez, une barbe épaisse, des jambes de bouc, un pied fourchu, et cette petite queue au bas des reins ? » Mais force lui est bientôt de se rendre aux preuves que Pan multiplie, et voilà Mercure désolé : ft Tout le monde va se moquer de moi pour avoir un si beau garçon ! » Cependant la voix du sang murmure confusément en lui, et il trouve, en bon Grec qu'il est, une combinaison ingénieuse pour concilier sa tendresse paternelle avec sa peur du ridicule : « Approche, et
viens m'embrasser ; mais ne m'appelle jamais ton père devant personne ! »
Que si ce blasphémateur de Lucien, commeTappelle Suidas, a osé faire ainsi des dieux eux-mêmes beaucoup moins des portraits que des caricatures, il est bien probable qu'il n'a pas flatté les hétaïres dans les dialogues qu'il leur a consacrés, lui qui nous montrait Prométhée si justement puni pour avoir a formé les hommes, ces méchants animaux, et qui pis est, les femmes! » Il ne faut donc accepter qu'avec réserve ses épigrammes très acérées, et ses satires, comme on dît aujourd'hui, très rosses.
Transportons-nous avec lui au Céramique (exactement : les Tuileries), où se promènent ordinairement les hétaires. Elles sont là toutes, attirant les yeux par la richesse de leur parure : voici la gourmande Gnathaena, célèbre par son esprit caustique ; c'est elle qui disait récemment à un mauvais poète comique vanlant à sa table la fraîcheur de son vin :« C'est que j'y ai jeté tes prologues» ; voici l'énorme Callisto, que ses bonnes amies appellent la Truie^ du nom que Pindare dans sa rancune avait lancé à la grosse poétesse Corinne, sept fois victorieuse au concours de poésie ; voici Nico-Ia- Callipyge, signalée aux regards par son pugostolos^ cet ajustement sournoisement avantageux que les dames modernes nomment tournure ; voici la provocante Bakchis, dont la sandale a une semelle de métal qui laisse sur le sol cette inscription : « àxoXojOsi >., c'est-àdire : a suis-moi ». El comme tout ici-bas est un perpétuel recommencement, je me souviens qu'il y a une trentaine d'années nos élégantes portaient dans le dos un nœud de longs rubans qu'elles appelaient un « suivezmoi, jeune homme ».
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Cependant Glycère vient de montrer à Thaïs plusieurs inscriptions tracées au charbon sur les blanches colonnes du Céramique : « Thaïs est belle », et « Rien n'est si beau que Thaïs », et enfin : « Le patron de vaisseau Hermolime aime Thaïs». Bientôt Hermotime en personne se présente aux deux amies et s'informe si sa déclaration graphique a été bien accueillie. Un témoignage d'admiration aussi galamment public ne peut que flatter celle qui en est Tobjet : Thaïs et sa compagne consentent donc à souper avec Hermotime et ses amis. Après le repas, où elles ont mangé et bu avec la retenue la plus distinguée, Thaïs se lève et se met à danser. Glycère seule ne Tapplaudit point; alors Thaïs, furieuse et d'une voix ironique : « Si certaine personne ne craignait pas de nous montrer une jambe sèche, elle se lèverait et danserait à 3on tour ». Il est à craindre que le souper des hétaïres ne finisse aussi mal que tout à l'heure le banquet des philosophes.
Parmi ces hétaires, surtout parmi les jeunes, il en est — Lucien le reconnaît — qui aiment d'un amour sincère et désintéressé, tout comme aimaient, paraît-il, les grisettes de 1850. Telle est cette aimable Mousarion, si tendrement attachée à son Chéréas, son « petit cochon blanc d'Acharnés », comme elle l'appelle d'un nom affectueux et câlin ; elle ne lui demande rien, absolument rien, et se berce de l'espérance qu'il l'épousera, quand son bonhomme de père, le vieux sénateur Lâchés, aura enfin fermé l'œil. Telle est surtout cette si touchante Joesse (Violette), qui fut toujours chastement fidèle à Lysias, et qui veut mourir parce qu'elle n'est plus aimée.
Moins résignée est Tryphère, et il faut entendre comme elle arrange sa rivale, la vieille Philémation:
a Elle n'a plus un cheveu, et ton grand-père pourra te dire son âge, s'il est encore vivant ». De son côté, Myrlion apprend que Pamphile va se marier, et elle s'empresse de lui tracer de sa fiancée, qu'il n'a pas encore vue, un portrait qui n'a rien de particulièrement engageant : « La fille que tu épouses n'est cependant pas si belle ; je la vis dernièrement aux Thesmophories, {avec un soupir) et je ne savais pas que bientôt elle serait cause que je ne verrais plus Pamphile. Mais, de grâce, cpnsidère-la auparavant, et prends garde de te repentir un jour d'avoir pris une femme dont les yeux pers louchent en se regardant l'un l'autre. Ou plutôt tu as vu Philon, le père de cette belle prétendue ; tu connais sa figure : d'après cela, tu n'as pas besoin de voir sa fille ! »
Mais Pamphile reste insensible aux raille'ries, puis aux larmes de Myrtion. Que faire ? On dit qu'il est des femmes, habiles dans les enchantements, qui savent rendre les hommes amoureux en leur faisant boire quelque philtre. Ah ! si Myrtion, crédule et superstitieuse comme toutes ses pareilles, connaissait une de ces vieilles Thessaliennes, elle lui donnerait bien volontiers tous ses habits et tous ses bijoux d'or pour qu'elle lui ramenât son Pamphile ! La Thessalienne ainsi désirée, son amie Mélitte la connaît et elle conduit Myrlion dans son anlre. Mesdames, la magicienne antique prenait de ses clientes beaucoup moins que les somnambules modernes, extra-lucides ou môme simplement lucides : un pain et une drachme, environ 0,80 c. ; il est vrai qu'il y avait, comme toujours, des frais accessoires : du sel, du soufre, un flambeau, et sept oboles, soit 1,12 c, que la vieille gardait ; on versait aussi du vin dans un vase, et c'était la vieille seule
LE DEMI-MONDE DANS L'aNTIQUE ATHÈNES 21
le buvait. Celle-ci recommande d'abord à Myrtion bserver la Irace dos pas de sa rivale, de les effacer Dsanlle pied droit où elle avait posé le pied gauche, ; pied gauche sur la trace de son pied droit, et de en même temps: «Je marche sur toi, je suis essus de loi. ■ Puis elle lui demande un habit, une issure, ou une mèche de cheveux de Painphile, et 1 commencent les incantations suprêmes, j'allais : le grand jeu. Elles ont été décrites en détail par icrite dans cette admirable idylle de la Magicienne, îst un des plus authentiques chefs-d'œuvre que ' ait Irausmis l'antiquité, et dont s'est souvenu ne en écrivant sa Phèdre. '*
s incantations indiquées par la vieille magicienne éussissent point, el Myrtion, définitivement abanlée, se lamente. Alors la quadragénaire Chrysis lluiprodiguersesamicales consolations et ses exhorns autorisées : « Va, ne songe plus à celui-là; tuplul3 quelque autre pigeon •>. Une femme très positive ïs pratique, cette Chrysis : elleestt le contraire des •mes, qui prennent la fuite dés qu'ils entendent le le l'airain ; elle, aussitôt qu'on fait sonner de l'ar- I elle accourt au bruit jj. Quels précieux conseils elle le aux nis de famille dans l'embarras, enseignant a comment on envoie un valet à un père avare pour omper par un faux avis et lui soutirer quelques !S ; instruisantl'aulre à menacer sa tendre et crainmère, si elle ne lui ouvre pas sa bourse, de s'emuer sur la flolte ! Quels avis utiles prodigue d'autre aux jeunes h(itaires sa profonde connaissance du ' de l'homme! Ecoutez-la calmer sa petite amie noe, tout irritée parce qu'elle vient de recevoir oufllet de Gorgias : » Quand on n'estpçin tjaloux,
Philinne, quand on ne se met poinl en colère, qu'on ne donne pas des soufflets, qu'on ne coupepasles cheveux de sa maîtresse, ou qu'on ne lui déchire pas ses habits, c'est qu'on n'est pas amoureux. Tout le reste, les larmes, les serments, les fréquentes visites sont les marques d'un amour qui commence et qui croît encore ; mais tout son feu ne peut bien éclater que par la jalousie ; et, si ton Gorgias t'a donné un soufflet, s'il montre, une violente jalousie, tu dois en concevoir les meilleures espérances, et souhaiter qu'il agisse toujours de même. Les hommes jaloux deviennent généreux lorsqu'on sait leur causer beaucoup d'inquiétudes. »
Mais le tableau de cette société si curieuse et si amusante n'est pas encore complet ; vous attendez un dernier portrait, celui de la vénérable mère de l'hétaire. Lucien n'a eu garde de l'oublier, et c'est peut-être même le meilleur de la galerie : « Écoutez-moi, ma fille, dit la prudente Crobyle, et apprenez ce que vous avez à faire et de quelle manière vous devez désormais vous conduire. Depuis deux ans que votre bienheureux père est mort, vous savez comme nous avons vécu. Lorsqu'il vivait, nous ne manquions de rien. C'était un bon forgeron, qui s'était fait dans le Pirée une réputation considérable ; et tout le monde dit encore aujourd'hui qu'on ne verra plus de forgeron après Philinus. Quand je l'eus perdu, je fus d'abord obligée de vendre ses tenailles, son enclume et son marteau ; j'en trouvai deux mines, qui nous aidèrent àvivrequelque temps ; ensuite je travaillai, et, tantôt en faisant de la toile, tantôt en poussant la navette ou en tournantle fuseau, je me suis procuré, avec bien de lapeine, de quoi nous soutenir. Mais je vous ai élevée, ma chère fille, comme mon unique espérance ; et, si aujourd'hui vous voulez
suivre les conseils de mon affection, on dira bientôt dans Athènes en vous montrant :« Voyez Corinne, la fille de Crobyle ; comme elle est riche ! et comme sa mère est heureuse ! » Les conseils de cette excellente mère, je ne vous les répéterai pas, Mesdames, et pour plusieurs raisons. Aussi bien le passé me paraît ici tellement semblable au présent que je me demande, en vérité, si je suis encore dans Tantique Athènes ou déjà dans le Paris du xixe siècle, si je vous parle de la sage Crobyle ou de la respectable M™® Cardinal, et si je viens de vous citer du Lucien de Samosate ou du Ludovic Halévy.