‹ Devant le siècleChapitre 13 sur 16 · REMERCIEMENT · texte numérisé non relu

REMERCIEMENT

Avril 1893.

Durant quelques mois encore, de loin en loin, les chroniqueurs ressasseront nos petites misères et nos grosses colères de Thiver passé; puis, de tout ce qui nous émut si fort, de ce qui parut être un moment toute notre vie, il ne restera qu'un mince filet de fiel dans Tâme des professionnels du combat politique; enfin, l'oubli total se fera; le dernier grand tumulte se confondra avec tant d'autres semblables, dans le brouillard où plongent pêle-mêle les arrière-plans du chemin parcouru. Et dans cinquante ans, sur la page du manuel où quelques dates, quelques faits résumeront l'histoire cursive de notre vie, on lira ceci : en 1893, parurent les Trophées du poète Hérédia. (J'en suis fâché, mais vous aurez alors

deux accents aigus : le peuple ramène au simple et à Tusuel tous les noms qu'il adopte.)

Le passé nous est garant de Tavenir, il confirme une loi constante, bien faite pour justifier la superbe des lévites attachés au temple : les événements de la pensée, d*abord inaperçus dans le fracas des intérêts et des passions, montent lentement, s'établissent et demeurent au sommet du souvenir humain, tandis que descendent et diminuent les accidents qui étaient tout, qui, à distance, ne sont plus rien. Si Ton se place à ce point de vue pour enregistrer les pulsations de la vie contemporaine, vos poèmes sont de plus grande conséquence qu'un changement de cabinet ou de législature. Les mouvements furieux de l'Océan, l'incalculable consommation de vies cachées dans ses profondeurs, ce n'est peut-être qu'une vaine prodigalité nécessaire pour produire quelques perles. Qui comptera jamais combien il faut d'huîtres pour faire une perle?

Et vos Trophées sont un fil de perles, presque toutes d'un irréprochable orient. Du moins, je le crois fermement, sans méconnaître les mauvaises conditions où je suis pour juger votre, — j'allais dire notre œuvre. Vous êtes le poète de notre génération, donc le produit de notre collaboration inconsciente, le metteur en forme de nos sentiments, de nos idées, de notre vision du monde.

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Nous nous aimons en vous; nous aimons, avec une tendre prévention, le musicien qui a rythmé le pas du régiment en marche. On est si reconnaissant au poète de sa génération! Celles qui n'ont pas eu ce compagnon indispensable se sentent boiteuses, frustrées de quelque chose; il semble qu'on ait oublié de leur passer le flambeau de la métaphore classique.

Oh ! je sais bien ce que disent les jeunes cyclistes qui courent devant nous, à la recherche de nouvelles formes d'art : ils vous traitent de parnassien attardé, ils voient en vous la fusée 'oubliée d'un vieux feu d'artifice, qui part après la fête finie. Aujourd'hui, certains rapprochements leur donnent raison : votre âge, vos premières accointances, des similitudes de procédés et d'inspiration entre vous et d'autres poètes, vos contemporains de fait, vos aînés dans la renommée; ceux qui chantaient dès leur aurore, et que nous trouvâmes établis dans l'admiration, avec une physionomie déjà arrêtée, quand nous vînmes à notre tour demander à la vie ces résonances particulières que chaque génération tire de la vieille guitare. Le classement qui vous repousse dans leurs rangs paraît exact aujourd'hui.

L'avenir changera cette perspective. II ignorera les menus détails et les concordances que nous savons, il s'inquiétera peu de vos débuts assourdis ;

il ne vous connaîtra que du jour de votre avènement public, quarante ans après les Poèmes antiques de votre illustre maître, vingt-cinq ans après les premiers coups de clairon de vos émules sur le Parnasse; longs espaces de temps, qui forceront la chronologie littéraire à vous réserver un compartiment séparé.

Pour vous classer, l'avenir s*attachera surtout aux convenances secrètes qui apparient un poète à un moment de la pensée; vous avez traduit la nôtre, il vous datera de nos années. Vous aurez été la voix d'art d'une génération grave, qui eut peu de jeunesse, peu d'élan, beaucoup de détachement; curieuse et attentive à tous les aspects de l'univers, soucieuse de tout comprendre et de tout rendre dans le monde, plutôt que de le repétrir sur un plan nouveau ; vibrante aux émotions intellectuelles plus qu'aux émotions sentimentales. D'autres équipes, sans doute plus heureuses, prirent le large avec des chanteurs jeunes, enivrés, qui leur parlaient d'amour, d'aventure, d'espérance. Rien de tel chez vous. L'amour, ce premier maître des poètes, est presque absent de votre œuvre. Vous n'adorez que l'Eros funèbre des tombeaux. Vous les voyez toujours ensemble,

....ciïeuillant sur Teau sombre des roses, Ix»s deux enfants divins, le Désir et la Mort.

La femme vous apparaît partout avec les redou-

tables enchantements de la Magicienne, comme une pourvoyeuse du Ténare :

Car les grands Dieux ont fait d'irrésistibles armes De sa bouche enivrante et de ses sombres yeux, Pour armer contre moi ses baisers et ses larmes.

De toutes celles que vous évoquez en passant, on peut dire, comme de votre Cléariste,

Tu la reconnaîtras, car elle est toujours triste.

Je doute que vous ayez beaucoup pratiqué Schopenhauer et Darwin, ces lourds oppresseurs qui ont tenu nos esprits captifs; cependant votre poésie respire leurs enseignements sur la décevance et le vain écoulement des choses. Votre volume se déroule entre deux portiques, beaux marbres brisés qui lui donnent sa signification. Il s'ouvre par Y Oubli :

Le temple est en ruine au haut du promontoire, Et la Mort a mêlé, dans ce fauve terrain.

Les Déesses de marbre et les Héros d'airain Dont l'herbe solitaire ensevelit la gloire.

La Terre, maternelle et douce aux anciens Dieux, Fait à chaque printemps, vainement éloquente, Au chapiteau brisé verdir une autre acanthe.

Mais l'Homme, indifférent au rêve des aïeux.

Écoute sans frémir, du fond des nuits sereines, La Mer qui se lamente, en pleurant les Sirènes.

Il se clôt sur la statue renversée :

La mousse fut pieuse en fermant ses yeux mornos;

Et, prestige mobile, un murmure du vent,

Les feuilles, l'ombre errante et le soleil qui bouge.

De ce marbre en ruine ont fait un Dieu vivant.

Ces quelques vers n'expriment-ils pas toute notre âme? Comme eux, elle s'est complue dans les débris épars des anciens mondes, dans les ruines comprises et contemplées, avec d'illusoires tentatives pour les faire revivre, par un prestige d'art, d'une vie simulée à laquelle nous ne croyons plus. N'attendez pas que les jeunes cœurs viennent jamais enfler votre gloire; il lui manquera ce je ne sais quoi de délicieux, réservé aux poètes qui savent leur mentir et les faire pleurer. Votre clientèle, c'est la maturité pensive; ceux qui songent sur Lucrèce et retrouvent en vous sa grandeur, ramassée en traits plus vifs, ornée de l'élégance virgilienne.

Oui, vous êtes bien le poète qu'il nous fallait, le noble ensevelisseur qui enchâsse les reliques d'un monde finissant; habile, comme on ne le fut jamais, à fixer en peu de mots une sensation aiguë et brève; épitaphier magnifique, excellent surtout dans l'épigramme votive et l'inscription funéraire ; si bien que l'on voudrait vous enfermer dans la nécropole de tous ceux qui furent grands, beaux, illustres, pour y graver sur leurs dalles ces incomparables nénies dont vous avez le secret : VEsclave, le Laboureur, la Jeune Morte,

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r Exilée y le Tombeau d'un Conquérant, et cet admirable Naufragé, le marin « parti d'Egypte au lever de TArcture », roulé par la tempête, si lugubre dans son abandon sur le lit de sable :

Terre, ô Mer, pitié pour son ombre anxieuse!

Et sur la rive hellène où sont venus ses os, Soyez-lui, toi, légère, et toi, silencieuse.

J'insiste sur ce qu'il y a de plus profond et de plus original dans votre talent; et je crains de donner une fausse impression de monotonie, en ne touchant que les cordes basses d'un instrument si souple et si varié. Votre livre est un microcosme, petites épopées de tous les âges et de tous les pays. Le moyen âge et l'Islam, l'Egypte et l'Extrême-Orient, votre Amérique, notre Bretagne, le bijou florentin et le bronze japonais, paysages, figures, esprits, — votre objectif infaillible fixe les diverses images du monde, avec leurs plus intimes particularités de relief, de couleur et d'accent.

Mais votre domaine d'élection, c'est proprement les deux antiquités; les sonnets latins concentrent toute la force de Rome; les sonnets grecs respirent toute la grâce hellène. La Grèce vous est surtout familière et favorable; depuis les grands Italiens de la Renaissance, personne n'eut à un pareil degré le culte et l'intuition de l'hellénisme. Bourget, qui vous lisait naguère entre les

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marbres d*OIympie, disait comme ils reavoient naturellement Técho de tos Ters. Un jour peutêtre on sera tenté de tous comparer à Cliénier, si différent de vous, mais venu comme vous au déclin d*un siècle et d*un âge littéraire, placé hors cadres, difficile à rattacher aux courants connus. Lui, il avait la Grèce dans le sang; d'instinct, plus que par Tétude, il en retrouvait des parcelles puisées au sein de sa mère, déposées dans ses yeux par les rêveries d*enfant sur le BosphcM«. Vous qui avez dans le sang TÂmérique espagnole, c'est un miracle de plasticité qui vous a naturalisé aux antipodes de votre race, sur les monts de FÂttique.

Un autre miracle vous a naturalisé au cœur de notre France. Que vous ayez écrit la Belle ViolCy c'est à confondre l'esprit.

Accoudée au balcon croù l'on voit le chemin Qui va des bords de Loire aux rives d'Italie

Avec des mots choisis aux sources les plus pures de notre langue, ces quatorze vers murmurent tout ce qu'il y a d'essentiel dans la moelle de notre génie national, à l'heure de la Renaissance française, aux champs de Touraine. Ils reflètent l'âme du bon Joachim du Bellay, le ciel fin de la Loire, le bruissement de ses peupliers, la « douceur angevine », ce qu'il y a de plus français en

France Quand je pense que vous venez de

Cuba !

Si les commentateurs veulent vous expliquer, ils devront se souvenir des trois hommes qui sont en vous. D'abord Je natif des Indes occidentales, l'être tropical et turbulent, fils des conquérants du Darien, de ces adelantados dont vous êtes si fier. Je vous admire avec inquiétude quand vous retournez vous exalter à leurs exploits. Ces terres chaudes sont si dangereuses! Cortez et Pizarre relèvent de l'épopée, mais l'opérette guette leurs neveux; une fausse note, un manque de goût, et les conquistadors se dégonfleraient en rastaquouères. Vous déjouez la malignité à force de conviction dans la magnificence; quand leurs titres pompeux viennent tinter sur votre étal de batteur d'or, on est parfois étourdi, on craint d'ouïr un bruit criard de calebasses et de grosses breloques; mais non, c'est un choc d'épées, tout est bien, tout est noble, vous avez dompté le sourire naissant.

C'est que, derrière le planteur des Caraïbes, il y a l'atavisme ancien, la gravité castillane qui fait le fond de votre nature. Comme chez votre pâtre qui boit près du vase libatoire, « le geste héréditaire » se trahit dans chacun de vos mouvements d'âme; le geste de l'aïeul Don Quichotte. Je le dis sérieusement : vous savez, étant de sa

race, que le plaisant Cervantes fut un grand philosophe tragique. Vous savez, parce que vous sentez de même, qu'il a tracé en quelques lignes toute la triste histoire humaine, dans la fin de ce héros qui meurt d'être guéri de son rêve. « Véritablement, dit le curé, Alonso Quixano le Bon est guéri de sa folie, et il se meurt... L'avis du médecin fut qu'une mélancolie secrète le tuait. » Vous dites comme lui, dans le sonnet de Mkhel- Ange :

Il songeait que tout meurt et que le rêve ment.

Une fois de plus, après Corneille et Victor Hugo, l'Espagne aura fait irruption dans notre poésie, avec sa noble éloquence et un peu de son gongorisme.

Un autre homme s'est fait en vous, quand vous nous avez amené vos galions pour les transmuer «n bon or de France. Discipliné par notre culture, le fougueux exotique est devenu le plus châtié, le plus français des élèves de Ronsard. Vous avez reçu chez nous l'enseignement qui vous convenait le mieux : vous avez eu le bonheur et l'honneur de passer par l'Ecole; c'est notre glorieuse Ecole des chartes que je veux dire. Nous avons des institutions plus vantées, plus populaires; il n'en est pas de plus utile, d'une utilité invisible. École unique, parmi nos usines à diplômes, enseigne-

ment qui ne prépare à rien, sinon à comprendre et à aimer le passé. Tel député de province s'arrête avec scrupule devant ce scandale ; il hésite à voter le maigre crédit; une fabrique d'archivistes-paléographes, à quoi cela sert-il? A tout. C'est proprement le conservatoire de notre vie historique et des sources de notre idiome, le grand reliquaire de France. Quand je me remémore les esprits les plus fins, les mieux trempés que j'aie connus, j'en trouve un bon nombre qui avaient été forgés dans cet incomparable foyer d'études.

Il a fait de vous un bon jongleur, un trouvère émérite. Vous vous y êtes armé pour ce long et parfait labeur, la traduction de Bernai Diaz. Avec un chef-d'œuvre du même ordre, le maître Amyot a gagné une bonne place dans notre littérature. N'eussiez-vous, à votre actif, que la Véridique Histoire de la conquête de la Nouvelle Espagne, vous auriez droit à prendre rang près de lui. Mais cette gymnastique fut pour vous l'école du versificateur. Dans une lutte acharnée contre les mots, vous avez appris à peser leur puissance et leur valeur.

Ceux-là se trompent, à mon sens, qui voient un poète dans un adroit ouvrier de mots; on se trompe autrement en croyant que le rêve suffit, et qu'on peut le balbutier. Le poète est l'habile ouvrier d'un beau rêve.

Votre livre justifie cette définition. Je l'ai vu arriver, ce livre, avec mélancolie et appréhension. C'était la fin d'un mystère. Ces fleurs vivantes et parfumées, cueillies une à une dans les prairies d*antan, quelle tristesse de les retrouver séchées aux feuillets d'un herbier ! Notre bien, notre chose, ces vers que nous avions vus naître et se graver successivement dans nos mémoires, depuis tant d'années, ils allaient devenir la chose de tous, figée, morte, et qui ne bougera plus. Chacun d'eux s'était lentement incorporé à notre être, cristallisé dans les impressions qu'il suscita jadis. Vous les apportiez, tout chauds de la forge; des voix amies se les renvoyaient; quelques-unes se sont tues à jamais. J'ai entendu l'une d'elles, la plus haute de ce temps, réciter un de vos poèmes peu de jours avant de mourir. Ils ont pour nous des résonances sourdes sur des tombes. Ce sonnet naquit sous nos pieds de la grève de Douarnenez, entre les genêts d'or et la vague : Floridum Mare. Cet autre fit briller de beaux yeux, aujourd'hui amortis ou tournés ailleurs. Enfin, c'était notre vie secrète qu'ils portaient sur leurs ailes; et la voilà violée, emprisonnée avec eux dans la boutique du libraire !

Et puis, Tappréhension littéraire était vive. Que resterait-il de nos admirations, devant le froid imprimé? Assemblées sur un monument^

ces délicates mosaïques ne seraient-elles point mièvres ou heurtées de Ion, papillotantes à Tœil ou fatigantes par leur perfection même? — Je lis et relis ce volume comme de Tinédit, en faisant taire la vieille chanson intérieure qu'il me chante : mes craintes sont apaisées. La variété des sonnets repose, leur juxtaposition les grandit, l'ensemble révèle la sloïque philosophie que je disais. Bien mieux : cet ensemble me rassure contre l'excès de la qualité que l'on vantait trop chez vous. Vous étiez, disait-on, un prestigieux orfèvre de mots ; je crois bien que cet éloge vous chatouille plus agréablement que les autres, et je vous soupçonne de préférer, entre vos poèmes, les petites pièces de pure joaillerie. S'il n'y avait que cela, je m'amuserais un instant à ces bijoux de votre vitrine; et je la dédaignerais silencieusement.

11 y a plus, il y a mieux, là où vous êtes le grand artiste, avec sa part d'inconscient, avec la suggestion, par le travail des mots, d'une idée qui l'envahit et le dépasse; il y a le bouillonnement d'une pensée contenue sous la beauté de la forme. Il y a surtout ce que vous possédez seul, le don d'accumuler dans un dernier vers toute une époque de l'histoire, une existence de héros, une échappée interminable sur les perspectives de l'espace ou du temps. Ainsi, le vers déjà fameux de Cleopâtre, quand Antoine voit passer dans les yeux de

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sa maîtresse la déroute d*Actiuin, le nœud de Thistoire romaine, le destin du monde :

Toute une mer immense où fuyaient des galères.

Ainsi, le Laboureur sur la glèbe, au milieu de ses outils, quand

// songe que peut-être il faudra, chez les morts. Labourer des champs d'ombre arrosés par l'Érèbe.

Ce sont là les matériaux impérissables de votre œuvre, le butin désigné de toutes les anthologies, tant qu'il y aura une langue française. Je voudrais éliminer de ce fier livre tout ce qui n'y est point exquis. Il se réduira vite à la seule collection des sonnets. Votre imagination veut être renée; elle n'a toute sa puissance, et votre goût toute sa pureté, que sous la tyrannie des quatorze vers. Passe encore pour le Romancero^ de hautaine tournure; bien que ces choses-là, après Hugo, ne soient jamais qu'une seconde cuvée de la Légende des siècles. Mais les Conquérants de tory votre Panama, comme vous l'appelez, je n'y entends qu'un tintamarre sur des tôles peintes de couleurs éclatantes. L'abbé Delille faisait ce bruit aussi bien, pour son époque, et vous savez ce qu'il en reste. Même parmi les sonnets, j'en récuserais quelques-uns, trop matériels ou trop obscurs. Je proscrirais quelques vocables trop rares, qui

feront le désespoir des scholiastes. Vos termes vraiment rares, dans la bonne acception, ce sont des mots simples et justes, qui tirent leur force neuve de la place où vous les scellez.

Voilà des coups de couteau dans vos chairs vives. Je crois vous voir, bondissant comme un puma blessé, avec le plus rauque de ses rugissements. Mais vous êtes un singulier composé de fougue espagnole et de finesse tourangelle; vous réfléchissez sur mes blasphèmes, vous vous dites : « Cet ami, ce critique, ne passe point pour discourtois; d'habitude, il se tait sur ce qu*il n*aime pas, ou il se borne à une nuance de réserve. S'il charcute aussi cruellement mon enfant, c'est qu'il l'admire et l'aime bien fort; et, s'il me rend ce suprême honneur qu'on ne décerne qu'aux morts, la justice sans ménagements, c'est donc qu'il me tient pour un grand poète. »

Vous avez raison de le penser. On blâmera peut-être cette hâte à tirer votre jeune gloire hors du pair. Laissons dire. C'est si bon d'admirer une fois pleinement! Et c'est si juste, je le répète, d'offrir au poète de sa génération le remerciement que l'on a dans le cœur pour ce rare et nécessaire animal! On a déjà fait grande sonnerie pour votre avènement. Réclame habile, insinuent les envieux et les chagrins; non, mais esprit de justice toujours vivant, grâce à Dieu, en ce pays sincère

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dans ses enthousiasmes ; récompense bien méritée par l'œuvre mûrie pendant vingt ans, dans Tombre et le silence, avec tant de patience et de probité. Ce sont mœurs d'un autre temps. Malherbe vous eût estimé, lui qui polissait son travail avec les mêmes longues inquiétudes. Il nous a légué quelques-uns des vers parfaits de notre langue; vous en léguerez de semblables. Et vous partagerez avec ce vieil ancêtre, qui aimait comme vous les beaux froissements d'épées dans les rimes, le titre de poète altiloquent. Titre bien français : Jean Bouchet, Tami de Marot, le « Traverseur des voies périlleuses du monde », qualifiait déjà de ce nom les émules qu*il prisait.

Un vil lierre suflit à disjoindre un trophée,

c'est la menace que vous faites entendre à Uu Triomphateur, Ne la craignez point pour les vôtres. Dormez en paix à leur ombre. Longtemps après que nous serons, comme disait votre maître Ronsard, « fantosmes sans os, par les ombres myrteux », vos nobles médailles garderont leur relief. Tous les fervents de poésie viendront les manier avec piété; ils éprouveront devant elles ce que Ton ressent sur TAcropole, entre les Erréphores et la Victoire Aptère : Tindicible volupté dans la vision d'un art achevé, qui fixa pour jamais les belles formes dissoutes.

Le temps passe. Tout meurt. Le marbre même s'use. Agrigente n'est plus qu'une ombre, et Syracuse Dort sous le bleu linceul de son ciel indulgent;

Et seul le dur métal que l'amour fit docile Garde encore en sa fleur, aux médailles d'argent. L'immortelle beauté des vierges de Sicile,

Poète, encore une fois merci d en avoir frappé pour nous de pareilles.

Mai 1895.

Il y a quelques semaines, on discutait à la Chambre la question des deux armées : l'armée de quantité, Tarmée de qualité. Des novateurs osaient attaquer les bases de notre organisation militaire ; ils se demandaient si l'imitation servile du vainqueur ne nous avait pas égarés, depuis vingt-cinq ans, hors de la voie qui nous est marquée par le génie même de notre race. Partisans du nombre et partisans de l'élite échangeaient les arguments; comme il arrive souvent, en dépit du plus faux des adages, la discussion épaississait les ténèbres. Deux orateurs muets, deux bronzes qui rendent visibles les âmes de deux nations, m'ont persuadé mieux que tous les discours.

Dussé-je faire sourire les membres des Commissions techniques, je dirai comment ils ont décidé mon opinion.

Un jour, rentrant en France par la route <le Mayence et de Metz, la route qui s'attarde si longtemps en Allemagne, je m'arrêtai à Bingen. Le vieil empereur Guillaume venait d'inaugurer sur le Niederwald le monument de ses victoires et de nos malheurs. L'apparition était dans le ciel, saisissante. Au-dessus du Rhin, qui roulait tranquillement ses flots gris au pied des montagnes, au-dessus des coteaux du Johannisberg, où le vert pâle des vignobles montait rejoindre les noirs sapins du sommet, au-dessus des brumes légères qui s'élevaient du fleuve par ce matin d'été, la statue de la Germania, dominant l'horizon du Palatinat, dressait son diadème dans la nue. Un aimant attire vers ce qui fait souffrir. Je traversai le Rhin. Du petit village d'Assmannhausen, un chemin monte entre des vei^ers et de beaux bois de hêtres. A l'orée de ces bois, sur le plateau, on débouche derrière la statue. Elle regarde le fleuve et les larges pays calmes, jusqu'aux crêtes du Taunus.

Colossale, établie là-haut dans sa force, comme une puissance maîtresse de l'espace et du temps, on la sent peser sur toute cette terre, inébranlable sur son socle de rochers, invulnérable dans

sa robe de fer, pétrie avec nos canons broyés. La vierge couronnée, appuyée sur son glaive, a le corps lourd et le visage placide; nul feu de sentiment sur ses traits; une pensée continue, et qui vient de loin. Elle ne communique aucune impression d'art. Ne lui demandez pas la grâce des lignes, l'élégance d'un détail, la virtuosité du travail; uniquement une impression morale de grandeur, de solidité, de convenance; la beauté de raison qui émane de toute traduction exacte d'une idée. Dans le moule où il coula ce métal, le fondeur n'a pas cherché les belles formes; le fondeur, c'était un peuple entier, jetant à la cuve ses idées, ses souvenirs, son orgueil.hn Germania est bien le symbole de l'Allemagne, telle que ce peuple l'avait rêvée, vivante dans le bronze et cimentée sur le granit.

Pour forger la statue du Niederwald, il a fallu plus que des journées heureuses : il a fallu un siècle de patience, d'abnégation, de vertus civiques. Elle commande à celui même qu'elle offense un respect douloureux. Je ne l'ai pas maudite. Laissons aux enfants cette inconséquence, la révolte colère contre une grande force qui les blesse. L'homme a mieux à faire que de maudire : il invoque la force autre et supérieure qu'il pourrait opposer. Pourtant je n'oublierai jamais les impressions de celte matinée. Elles se résumaient

dans une sensation d'écrasement sous celte masse d*airain incorporée à cette montagne. Il semblait que le grand calme des choses, par ce lourd midi d'été, eût passé dans la divinité du lieu; et qu'elle incarnât les énergies de la terre, d'innombrables résolutions humaines, une sécurité dans l'irrévocable qui étouffaiiTtoute espérance. C'était l'effigie d'une volonté de fer.

Tandis qu'elle s'évanouissait derrière les hêtres, aux détours du chemin, je cherchais l'image symbolique qui aurait chez nous une puissance égale de représentation. Je ne l'apercevais pas, cette figure unique de nous-mêmes où nous reconnaîtrions nos aspirations éparses. Toujours, depuis lors, la Germania me hantait, avec ce caractère de fatalité contre laquelle je ne trouvais pas de recours visibles.

Elle est trouvée, enfin, l'image nationale.

Devant cette Jeanne d'Arc de Dubois qui rayonne au jardin de sculpture des Champs-Elysées, nous en avons eu tous le sentiment immédiat, certain, entré d'un coup droit au cœur. La parole divinatrice de Michelet a pris corps, son verbe s'est fait bronze.

««*apai^WH«*i

Je ne veux pas m'égarer ici aux discussions d'art. Alors même que ce chef-d'œuvre n'aurait pas pour nous une signification historique et religieuse, il nous donnerait l'orgueil de penser que notre siècle léguera à l'avenir une création de beauté parfaite. Quelques critiques ont marqué des réserves dans leur admiration; on a parlé de bibelot florentin. J'y consens, si l'on entend par là que ce groupe équestre prendra rang à côté des modèles classiques de la Renaissance italienne. Bibelot, cette grandeur! Il y fallait de l'art, de la grâce, et beaucoup, pour que l'image fût vraiment une traduction totale des forces françaises. Encore les recherches de pure élégance sont-elles discrètement dissimulées sous la gravité de la pensée maîtresse. C'est en regardant l'enfant de dos, et comme par surprise, qu'on découvre Tadmirable ligne de beauté féminine, de la nuque au talon. Par devant, on ne voit que la sainte, d'une beauté immatérielle. Mais la valeur d'art, au sens plastique et professionnel du mot, est ici secondaire.

Voulez-vous savoir ce que la foule cherche et trouve dans cette statue? Regardez les yeux des visiteurs de tout ordre, arrêtés là par une puissance magnétique ; gens délicats ou rudes, amateurs raffinés et curieux peu avertis. Si l'homme qui a enfanté notre pensée commune pouvait

voir ces yeux, il aurait la récompense qu'il mérite, la plus haute dont un pays puisse disposer. Une lueur passe dans tous les regards, qui révèle la secousse des cœurs ; lueur de tendresse, de fierté, d'espoir; et surtout la joie d'une fin d'attente, la reconnaissance d'un être aimé longtemps cherché. — « La voilà! Cette fois, c'est bien elle! » On devine ce cri, étouffé sur toutes les bouches.

C'est bien elle, l'inspirée, telle que l'histoire la fait connaître et que notre intuition la complète. C'est bien l'enfant qui part, si simple, si sûre, si douce, pour sauver sa terre de France. Frêle sans faiblesse, pas faite encore, sous le corselet d'acier qui bombe; gauche un peu dans ses habits de fer, à cette chevauchée, à ce nouveau métier. Sa petite main tient l'épée ferme, mais sans habitude, comme elle portait le cierge dans l'église de Domremy; sans habitude, elle s'assure en selle et rêne le cheval; à ce cheval, elle a communiqué déjà une part de son âme, elle l'a associé à son idée; l'animal ennobli et conscient sait où il va, qui il porte. Rien ne les arrêtera. Le jeune visage virginal et les regards appellent le secours du ciel, sans étonnement ni jactance, avec une confiance si entière, et si simple toujours! Elle va parler, pour dire des mots comme ceux du procès, brefs, pleins de sens et de finesse naïve; des réponses déconcertantes pour les arguties de

justice, et qui semblent un écho des mots de la Passion.

Qu'elle trouverait bien, si elle daignait, ce qu'il faut répondre aux critiques d'art! Laissezles dire, Jeanne. N'étiez-vous pas le triomphe de l'irrationnel et du spontané, du sentiment de tous sur le raisonnement des habiles? A Chinon, vous avez fait le grand miracle, plus prodigieux que la victoire sur l'ennemi! Vous avez convaincu le roi, les ministres, les capitaines forts de leur science, les argentiers, les gens du Conseil et du Parlement, tous ceux qui gouvernent les hommes avec des règles de routine, des timidités dogmatiques, des intérêts codifiés, qui voient à la chandelle et ne voient pas au soleil.

Devant notre Pucelle, qui a surgi enfin du cœur et de la main d'un grand artiste, la Germania m'est revenue en mémoire. Pour la première fois, j'ai senti s'alléger l'impression d'écrasement qu'elle m'avait laissée. Je doute qu'il soit possible d'imaginer deux figures plus dissemblables, plus révélatrices des différences entre les deux races qu'elles résument. Je ne sais quel emplacement est réservé à la Jeanne d'Arc; un lieu, je l'espère, où nos corps de troupes pourront défiler fréquemment devant cette leçon vivante. Mais on voudrait voir la Lorraine hors de la rue de Paris; dans quelque défilé des Vosges, entre les sapins

pensifs, avec de longues échappées sur les tristes horizons. Là, à travers Tespace, elle pourrait engager un colloque avec sa voisine du Niederwald. Non point pour les défis violents, qui ne montent pas jusqu'à ces créatures supérieures; peu t-être pour débattre, dans l'atmosphère sereine où la pensée les éleva, par-dessus l'aveuglement des hommes, les raisons de justice auxquelles doit se rendre une sœur qui a lésé sa sœur.

Pour nous, qui ne pouvons et ne devons que nous préparer aux dures éventualités humaines, ces deux bronzes nous renseignent sur les conditions de la force chez les deux peuples qu'ils représentent. Si l'on mettait en doute la sûreté de cet enseignement, il faudrait désormais refuser toute créance aux historiens, et ce sont les meilleurs, qui ressuscitent avec une relique d'art l'âme d'une nation. Aux fils de la Germania^ la puissance du nombre, du poids, de la longue tension. Numéro gaudent, disait déjà Tacite. Chez le peuple sauvé par Jeanne d'Arc, l'incalculable compte davantage ; ce peuple se relève, il triomphe avec de moindres éléments, et plus frêles; les multitudes n'y servent de rien, sans l'appel d'une voix, le sursaut irrésistible de l'âme.

Leur force est dans la masse : la nôtre est dans la flamme.

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