‹ Devant le siècleChapitre 3 sur 16 · ARMAND COLIN ET C'% ÉDITEURS · texte numérisé non relu

ARMAND COLIN ET C'% ÉDITEURS

Libraires de la Société des Gens de lettres 5, RUE DE MÉZIÈRES, 5

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J'y retournai au lendemain d'un jour où Ton avait reparlé du Panama, pour changer. Un calculateur prétendait qu'en cette affaire, ou plutôt par ses contre-coups, nous avions perdu la plupart des acteurs en vedette sur le théâtre contemporain. Il exagérait, sans doute. Tant de gens noyés dans un canal où il n'y a pas d'eau ! Mais les choses énoncées de façon abstraite ne tombent pas sous les sens. Pour évaluer exactement la trouée du boulet, la proportion des files emportées aux combattants restés debout, il faudrait voir la troupe réunie avant le sinistre. Je me suis souvenu du lieu où l'on peut la passer en revue : ce Panorama du Siècle, exécuté en 1889

pour exposer les gloires de la France et le Tout- Paris d'avant-hier. Il est abandonné depuis six ans dans un coin des Tuileries, comme un cimetière désaffecté. Je m*y rendis Tautre matin; là, les assertions vagues des journaux et des entretiens devinrent une réalité précise, qui m'entra terriblement dans les yeux.

Quand on émerge de Tescalier noir sur la plateforme de la rotonde, devant les panneaux de toile où s'exhibent nos maîtres de ces derniers quinze ans, l'impression est vraiment tragique : la bombe a fauché les plus en vue, ceux qui se pavanent et plastronnent au premier plan. Enlevez-les, comme on sent qu'il faudra désormais les enlever de notre histoire continuée, il ne reste guère que des comparses. — Ah! jeunes gens, vous vous plaignez de vivre en un temps qui n'est pas assez dramatique? Reportez vos regards sur le panneau où se meuvent les hommes de la Révolution; tirez de leur groupe les victimes de la guillotine, du nôtre les personnages noyés dans le canal ou dans ses dérivations; ce prélèvement opéré, les deux époques vous apparaîtront également décapitées. Je n'ai pas à apprécier ce qu'il y a de juste ou d'injuste dans les choix du destin, ici et là; je constate un fait, le brusque déblayement de la scène par une catastrophe.

J'oubliai bientôt l'objet particulier de ma visite;

mes regards et ma songerie remontaient le fil du siècle. A le voir ainsi ramassé, tout ce siècle, on se demande comment le créateur des Shakespeares néglige d'en envoyer un, avec commission de travailler jour et nuit sur une pareille matière; et comment le gardien du Panorama ne devient pas un grand historien. Il l'est peut-être, à sa façon. Enfermé avec ces figures prestigieuses, comme le propriétaire d'une ménagerie avec ses fauves, il vit de leur vie; mais l'accoutumance lui fait regarder son peuple avec la sérénité d'un Gœthe. lia Tair de vous dire, comme le montreur des lions et des tigres aux enfants qui s'effarent devant les grilles : « Ne craignez rien, ils sont bien tranquilles. » Sa solitude n'est plus guère troublée, aux heures matinales; il voit monter de rare en rare quelque couple amoureux, habile à découvrir les monuments déserts et propices aux rendez-vous. Ce matin, le gardien déjeunait au centre du Siècle; il mangeait sa charcuterie, les yeux vaguement fixés sur les pieds nus de M™® Récamier.

Vous vous rappelez peut-être l'ordonnance du Panorama, ces époques contrastées au travers desquelles la théorie se déroule, de Louis XVI à M. Carnot; ronde rattachée au front pensif de Victor Hugo, qui tient les deux bouts de la chaîne; tel, sur la frise d'un temple hindou, le

fourmillement des créatures sort du nombril de Brahma et revient y aboutir. Ce Panthéon indulgent est fort bien composé : je ne lui en veux ni des oublis ni des surcharges qui le rendent plus conforme à la vie, où le périssable prime l'éternel. S'il devait durer quatre ou cinq cents ans, on s'étonnerait de ne pas trouver dans cette foule quelques hommes qui compléteront, très vraisemblablement, les deux ou trois douzaines de noms destinés à surnager pour la lointaine postérité ; Laplace, Burnouf, Mariette, Taine... On s'étonnerait plus encore de rencontrer, dans le quartier des contemporains, tant d'éphémères envahissants : M. M.... Ne les nommons pas :

receperunt metxedem, vani vanam. Devant un de ces glorieux du Tout-Paris, un petit enfant que j'avais mené là me demanda : « Est-ce que c'est Ravachol? »

Il faut conduire au Siècle les petits enfants. Avant qu'ils pâlissent sur des livres arides, avant que les pédagogues leur inculquent le dégoût de l'histoire, il faut bien leur montrer qu'elle est une chose vivante, le plus beau conte de revenants. Et ce qui attire l'œil de l'enfant mérite toute notre attention ; il y a de fortes chances pour que ses curiosités et ses préférences se rencontrent avec celles du peuple; un même instinct guide le peuple et l'enfant dans l'élaboration de

la légende. En voyant pour la première fois ces êtres énigmatiques, quasi réels, cette foule où il sentait plus de vie que dans les images des livres, moins que dans les personnes authentiques, l'enfant fît cette question : « Est-ce que ce sont des hommes de rêve? » Je compris ce qu'il voulait dire ; c'était fort bien dit, et il avait raison. Pour nous aussi, ce sont des hommes de rêve.

Après un coup d'œil surla procession séculaire, le petit alla se planter devant Napoléon. J'essayais vainement d'intéresser ses regards ailleurs ; ils se reportaient d'eux-mêmes sur l'Empereur, débouchant à la tête de ses maréchaux par la route de Saint-Cloud. Le récit de Ségur me revint à la mémoire. Je ne crois point qu'on puisse comprendre notre France, si l'on n'a pas toujours présentes les pages lumineuses où le jeune royaliste témoigne pour elle, où il explique tout son temps; quand il dépeint sa lassitude d'âme, son scepticisme, sa recherche d'une raison de vivre, et enfin son enlèvement moral par l'homme qui sortait des Tuileries en tète du 9® dragons, le 18 Brumaire.

On sent bien ici que Napoléon remplit et anime le siècle, que tout est dépendant de lui, nécessité par lui. S'il attire comme un aimant les imaginations enfantines et populaires, les méditations ■du poète et du penseur, c'est qu'au milieu de tant

de gens qui ont fortement agi, il personnifie Faction à sa plus haute puissance, toute Faction; comme un Homère incarne la poésie, une vierge de Raphaël la virginité, un Machiavel l'astuce, un mufle de M. Forain toute la muflerie possible. Plus on considère les cent ans d'histoire résumés sur cette toile, plus on se convainc que Napoléon en est le nœud. Le furieux et fol éveil d'énergies qui se produit avant lui, pour lui, par ces préparateurs de la Révolution, il l'absorbe et l'utilise .

Cette transformation de forces est admirablement rendue sur les deux bas-reliefs de l'Arc de Triomphe. Qui de nous ne s'est arrêté, aux heures du jour tombant où les choses font penser, devant ce mélancolique symbole de la chute d'une idée sur un homme? Du groupe populaire qui se rue vers la liberté, l'âme de la Révolution s'échappe, gronde dans la Marseillaise, s'élance à la voûte, immaîtrisée, délirante à l'espoir de changer le monde; le temps de tournoyer sous l'arche, elle retombe, captée et profitable à ce maître unique, grave, immobile, qu'une Victoire couronne. Le verbe révolutionnaire s'est fait homme. Toute idée qui veut conquérir le monde doit descendre de son ciel, et s'incarner, méconnaissable, dans une maigre forme humaine.

Ce qu'on voit avant lui le créait; il crée tout

ce qu'on voit après. Il est principe de mouvement ou cause de perturbation pour tous les événements et les personnages qui se succèdent aux époques ultérieures. Elle serait encore plus apparente, cette projection en avant de son spectre prolifère, s'il n'y avait pas un trou dans le panneau qui fait vis-à-vis à Bonaparte. Lacune regrettable! Leurs querelles de famille ont contraint l'artiste d'efifacer, en 1889, le Boulanger qu'il avait ébauché sur le cheval noir. Cette leçon manque aux démonstrations du Siècle. Elle était de si grand prix pour nos. études sur la psychologie populaire !

Grâce à ce pauvre homme, nous avons avancé dans cette science, en quelques mois, plus que nous n'eussions fait pendant vingt années de lecture. Et il offrait un si beau cas de reviviscence napoléonienne, il était si manifestement l'ombre portée par le corps absent !

On s'est étonné du crédit de puissance, de génie, de victoire, libéralement accordé par notre peuple, sans le moindre gage, aux promesses d'un vain simulacre. C'est qu'on oubliait le capital de gloire et de force accumulé pour plusieurs successeurs par l'homme de Marengo et d'Austerlitz. Il a gagné des batailles et fondé les empires d'avance, pour ainsi dire, au profit de tous ceux qui offriront avec lui quelque vague

ressemblance. On ne leur demandera rien, ils bénéficient de ces réserves disponibles. Il y a dans rhistoire de Russie un phénomène caractéristique, la réapparition des grands tsars, qui ne peuvent j)as être moriSy sous les traits d'imposteurs toujours acceptés de confiance par le peuple. Le boulangisme fut une manifestation de même nature, un retour du Messie napoléonien. Ne vois-je pas, tout autour de moi, les prêtres qui ont entretenu cette illusion. Déranger, Balzac, Hugo?

Dieu! que cet enfant est redoutable, devant Napoléon, devant tous les autres qu'on lui nomme, avec l'irritante question qui revient sans cesse sur les lèvres de ces petits : « Est-ce un bon? Est-ce un méchant? » Ainsi le premier éveil du jugement, chez le petit, chez le simple, est purement moral. Ils naissent avec une lumière qui ne peut rien éclairer dans nos ténèbres. Allez donc leur faire des distinctions, où vous ne comprenez rien vous-même; des raisonnements à la Bouvard et à la Pécuchet, alors qu'ils demandent une étiquette claire, d'un seul bloc, sur chaque front : côté du bien, côté du mal. On ne leur répondra jamais. On leur dira plus tard, quand leur esprit s'élargira pour l'analyse des hommes : Ce sont des fruits de vie, complexes, où Dieu seul discerne le bien et le mal. Notre premier besoin est

Je juger, et nous y sommes impuissants. II doit y avoir un lieu où Ton juge absolument.

A la considérer dans les représentations qui m'entourent, la Vie donne raison aux théologiens ascétiques, aux philosophes matérialistes et aux jeunes pessimistes des petites revues : à tous ces esprits frères, séparés par des malentendus. La Vie est immorale. Voilà, au cours d'un siècle, toutes ses manifestations vigoureuses, bruyantes, dignes d'être retenues. Ce ne sont que massacres, trahisons, bassesses et duretés; fortunes faites avec des serments faussés, triomphes des intérêts sur l'idée, du mensonge sur la vérité. C'est indiscutable, si Ton ne regarde qu'un seul secteur du Panorama; il faut regarder plus loin, plus longtemps; il faut suivre jusqu'au bout chaque existence. Que de chutes, de châtiments, de tragédies! Le mal engendre le ver qui le punira. Pas toujours, cependant; pas assez pour que l'on puisse conclure à l'efficacité de la justice dans l'horizon restreint que notre vue embrasse.

Nous n'apercevons ici que les premiers rôles, dira-t-on; il y a derrière eux la foule des oubliés, des invisibles, beaucoup de justes silencieux. Sans doute; mais cela ne change rien à notre thèse. Ceux que nous voyons furent les puissantes expressions, les vrais dépositaires de la vie de leur temps ; donc la vie devient trouble, dès que

iO DEVANT LE SIECLE

Ton y puise abondamment. Trop pure, trop contenue, elle enlève tout droit à figurer ici, sous l'attention de la postérité.

Examinez les femmes qui se mêlent à ce cortège; on n'y a pas mis les saintes violettes obscures; seulement les roses éclatantes, complaisamment ouvertes. A ce propos, le Panorama nous montre le gouvernement des femmes bien autrement durable que celui des hommes. Tandis que les révolutions balayent à fréquentes reprises le personnel masculin. M"® Récamier règne sans contestation sur une moitié du pourtour séculaire ; à peine a-t-elle disparu, quelques jeunes femmes la remplacent, à l'aurore du second Empiré^ elles tiennent encore le sceptre de grâce et de be^té, là où la toile finit. En somme, pour fournir cè^te étape de cent ans, il n'y eut que deux rela^ féminins, deux générations de souveraines*, tenaces. ^

Pour peu que la contemplation s'attarde sur ce mouvement général du Siècle, les individus se rapetissent, disparaissent, même les plus grands, même Napoléon. Ainsi les feuilles, les branches, les arbres se confondent dans une futaie, po^r ne laisser voir que la vie de la forêt. La Vie ! Ce n'est pas une abstraction, un terme d'école; elle transparaît ici comme une réalité; comme un torrent qui roule autour de cette rotonde, indé-

i AU PANORAMA DU SIÈCLE 11

pendamment des êtres qu'il enveloppe et qu'il entraîne; cène sont que les signes, les instruments de transmission de la Vie. On a la sensation de sa présence, de sa toute-puissance, jusqu'à ' l'accablement; elle ressort de ce morceau d'humanité comme elle éclate à certains jours dans un coin de la nature.

Je me rappelle une impression toute pareille, il y a longtemps, dans un bois de mimosas, à Sohag, sur la berge du Nil. C'était un matin de février, le printemps de l'Egypte. A l'horizon, les chaînes libyque et arabique dressaient leurs tables étincelantes, incrustées dans l'azur cru du ciel. La lumière brûlait sur leurs pentes, rayées de plaques d'ombre, d'îlots de sables incendiés de soleil. Dans la plaine, les bandes vertes des blés se détachaient sur ce fond de diamant, au-dessus de la calme nappe d'eau où passaient les mirages des voiles triangulaires. Sous la feuillée protectrice des mimosas, égratignée çà et là par les rayons plongeants, des myriades de tourterelles rousses voletaient, avec des roucoulements sourds et des effarements d'ailes. Tout était bourdonnement, floraison, parfum, vertige de chaleur, de sève et de force. Couché dans les hautes herbes tièdes, je sentis comme jamais les extrêmes de la vie et du néant; avec ma part de l'ivresse commune, j'eus la claire conscience du rien que j'étais

dans le jeu de la Vie; une tigelle où elle souffle et passe, un support d'un instant, parfaitement semblable aux brins végétaux, aux insectes qui m'entouraient. Elle jouait de nous tous, la divine et cruelle musicienne, comme des cordes variées d'une même harpe, pour la folle symphonie qu'elle se donnait ce malin-là...

Nos devanciers, les savants de la seconde moitié du siècle, ont vu juste dans leurs études sur la Vie. Ils comprirent qu'elle est l'objet essentiel do nos recherches, en elle-même, indépendamment de ses manifestations accidentelles; ils cherchèrent à la dégager partout des phénomènes, à fixer les lois qui régissent ses modes d'action, identiques dans les trois règnes, dans l'esprit et dans la matière. Mais ils voulurent trop voir; ils se flattèrent de la circonscrire, de l'expliquer; et la Vie leur fuyait entre les doigts. J'en appelle à Balzac, qui passe là dans sa robe de moine; ce grand savant a vu plus loin qu'eux. Il savait que la Vie a des courants cachés, insondables, des profondeurs mystérieuses où notre regard ne pénétrera jamais; il pressentait que le fleuve vient de l'infini, et qu'il y retourne.

Quand on observe son cours, durant la période qui se développe ici sous nos yeux, on est frappé des perpétuels changements d'étiage. Il y a des flux et des reflux, des crues, des cataractes, des bas-

I fonds, des envasements. L'inégalité de distribution serait bien plus sensible, si Ton reculait par la pensée cette période à quelques siècles en arrière.

I Au moyen âge, tous ceux qui dirigent Tesprit

humain n'ont qu'un souci : lutter contre la Vie, qu'ils tiennent pour mauvaise, l'étrangler, la supprimer, si faire se pouvait; ils la détournent au delà des tombeaux, de la terre sur le ciel. Qu'elle

( est maigre alors, timide et refoulée!

Avec la Renaissance, elle refait irruption sur la terre, elle déborde, magnifique, joyeuse, obéie. Au siècle suivant, on l'endigue à nouveau, très sagement, cette fois. Jamais peut-être elle ne fut en même temps si profonde et si disciplinée. Les hommes purent avoir l'illusion qu'ils gouver-

I naient la Vie. On s'en rend bien compte, lorsqu'on regarde d'un Versailles, ou de tout autre * château de l'époque, cette nature soumise, ces

I lignes droites, symétriques, ces rivières emprisonnées dans les larges étangs dormants. Tout le libre et l'imprévu des pensées et des choses est assujetti à l'ordre voulu, maintenu sous les prises de la personnalité humaine; tout est ramené à quelques idées fortes, simples, grandes. Insensiblement, la Vie mine cette admirable prison ; elle reparaît de nouveau déchaînée, l'invaincue, au point où nous la retrouvons en ce lieu, au berceau de notre siècle.

Depuis lors, Thomme a renoncé à lutter contre elle; il lui laisse toute liberté, dans les arrangements de la nature et dans ceux de la société; il en aime même le désordre, il a conscience de sa passivité, il se proclame un galet entraîné par le torrent. En apparence, le torrent ne roula jamais un pareil volume d'eau, il ne l'appliqua jamais à de plus grandes œuvres. Que de vie! que de vie! eût dit le brave soldat qui préside à nos destinées dans un de ces tableaux. La force libre est-elle plus puissante que dans le lit où la refrénait l'esprit du dix-septième siècle? Cela fait question.

Ces représentations nous tromperaient-elles? Il semble que la Vie, si tumultueuse au début du siècle, défaille et s'évanouisse vers la fln du spectacle. Je n'en voudrais d'autre preuve que la couleur, toujours et partout en rapport avec l'intensité de la Vie. On sait comme elle éclate sur les fresques où figurent les personnages du seizième siècle, aux chambres Borgia du Vatican, par exemple. De même, ici, la couleur réjouit les yeux sur les premiers panneaux, aux périodes vivantes; elle pâlit ensuite, elle passe, par des dégradations successives, au noir presque uniforme de la cohue finale. A peine quelques tons chauds sur une tenue militaire, une robe de prélat, un cordon rouge; et ce sont, on le sent bien, des épaves d'un ordre de choses disparu.

des restes qui vont bientôt se transformer, eux aussi, pour se fondre dans la sombre tonalité générale.

Sous la Révolution, sous TEmpire, tout est mouvement, action effrénée : ces figures, ces gestes, ces noms et les faits qu'ils rappellent. Puis la Vie s'apaise, elle se concentre dans les cerveaux; mais fiévreuse encore, action rêvée ou chantée, avec ces écrivains, ces poètes, ces orateurs, ces peintres. Plus loin, il semble qu'elle se ranime sous sa forme première : des soldats, des batailles, un empereur; mais le décalque est plus pâle que le modèle; c'est un de ces rejaillissements sans durée qu'on voit aux sources qui s'épuisent.

Après, parmi ces derniers personnages, la Vie se divise en deux courants distincts. Celui de l'action n'alimente guère que d'âpres compétitions d'intérêts, la poursuite d'une existence plus facile pour ces rudes lutteurs, qui gravissent péniblement les degrés où on la trouve. Le courant de la pensée arrose des cerveaux nombreux, puissants : philosophes, savants, romanciers, dramaturges. Mais on dirait des filtres qui se laissent traverser par cette eau sans lui demander autre chose que le plaisir de l'analyser. Peu soucieux de refaire de la vie nouvelle, ils sont tous voués à la même tâche, à l'étude de cette vie consommée

qui coule le long du Siècle jusqu'à eux. Après beaucoup de travail et par un long détour, ils sont arrivés à Tobjectivisme, à la sérénité gœthienne du gardien, qui achève son repas de charcuterie, extérieur au peuple qu'il surveille. Penchés sur la fosse où s'abîme un monde, avec une sûreté d'observation que l'on ne connut jamais avant eux, ces hommes semblent les noirs tabellions d'un immense inventaire après décès.

Au fait, c'est pourtant vrai que ce monde est mort. Imaginairement ranimée par notre souvenir, la vie du Siècle n'est déjà plus là, elle pélrit de nouvelles formes. Ces milliers d'yeux l'exprimèrent un instant, comme brillent au premier soleil les brins d'herbe chargés de leur gouttelette de rosée; la rosée bue, on ne les distingue plus. Oui, la Vie est une essence mystérieuse, indéfectible; tous ces hommes l'ont tenue dans leurs cœurs, ils en ont fait grand bruit et grand état; ils ne sont plus rien, des fantômes; elle demeure entière, toujours la même, répandue ailleurs, employant d'autres machines. La quantité de vie dévolue jadis à cet empereur, à ce général, à ce poète, elle a peut-être passé indifféremment dans le marronnier voisin, dont les bourgeons éclatent à cette heure pour remplacer les feuilles de l'autre saison...

Tiens, un couple est monté dans la rotonde,

furtif; des étrangers, semble-t-il. La jeune femme se serre contre son compagnon. Dans ses yeux, toute la vie qui n'est plus dans les yeux du Siècle; dans sa taille élégante qui frissonne sous la soie, toute la vie qui n'est plus dans les corps du Siècle. Ils redescendent la spirale obscure de l'escalier ; je crois bien que j'ai entendu le bruit d'un baiser. Dans ce baiser, il y a plus de vie actuelle que dans les épopées de la Révolution et de l'Empire,, plus que dans tout le Siècle. Voyons, peuple du Panorama, était-ce la peine de tant s'agiter? Et qu'est-ce donc que la Vie? — Je dois avoir dit ceci tout haut; le gardien répond : « Un chien de métier, Monsieur! »

Cet homme parle comme les théologiens, lesphilosophes matérialistes, les jeunes pessimistes. Rendons-nous à cette imposante unanimité d'opi-^ nion. Le monsieur et la petite dame ne nous croiront pas. Ils auront raison, tant que cela leur durera; comme Napoléon et tous ces autres ont eu raison. Ils vivaient, nous étudions la Vie.

<( Continuez », dirait encore le brave soldatprésident. Et je vais continuer, dans les pages qui suivent, en tirant de l'ombre quelques figures du Siècle, oubliées par] les peintres du Panorama, remises sous nos yeux par de récents livres d'histoire. D'autres visages, que je revois ici, viennent d'être voilés par la mort; ce fut l'occasion

de leur rendre un dernier hommage. Des impressions, des souvenirs suggérés par une œuvre d'art ou par une date, compléteront ces pages. Qu'on n'y cherche pas un plan concerté ; ce sont d'humbles feuilles tombées de l'arbre de Vie, ramassées au hasard en passant devant le Siècle.

P.'S, — Tandis qu'on imprimait ce volume, le Panorama du Siècle a disparu. Après les réalités et comme elles, l'image qui en gardait quelque chose s'est à son tour évanouie. Hier, en traversant le jardin des Tuileries, je n'ai plus trouvé qu'un pan de briquetagc, terriblement symbolique, debout pour quelques heures encore au milieu des débris que les démolisseurs emportaient. Les toiles étaient roulées sur des charrettes. Où allait se perdre ce dernier résidu de la Vie des cent ans? Où vont-ils ensevelir ces spectres qui me hantaient? Je ne sais, je n'ai pas voulu demander. Ce n'était que cartonnages et plâtras : pourtant, devant ce brusque évanouissement du Siècle, j'ai ressenti une impression pareille à celles qui m'assaillaient jadis dans les ruines des grandes cités d'Asie. Devant ces toiles roulées, la parole d'Isaïe m'est revenue à la mémoire : Generatio rnea ablala est et convoluta est a rnSy quasi tabernaculum paslorum. — Ma génération a été enlevée, elle a été repliée comme la tente des pasteurs.

Février 1896.

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