‹ Devant le tribunal de l'histoireChapitre 1 sur 2 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

Mes com.patriotes feront, je pense, bon accueil à cette brochure.

Comme le dit justement M. Goldvvin Smith: "Les neuf-dixièmes au moins du peuple canadien -français ne désiraient nullement prendre part à cette guerre. " Nous ne connaissions pas alors les causes réelles du conflit ; mais un double sentiment nous dominait d'instinct : d'abord, nous ne voyions pas que le Canada eût aucun intérêt à sortir de son heureuse quiétude pour épouser les querelles lointaines que l'Angleterre peut s'attirer aux quatre coins du monde; puis, nous trouvions qu'il était lâche d'ajouter nos forces à celles d'une grande nation, si hère — trop fière, peut-être — de sa puissance invincible, pour écraser un petit peuple moin3 nombreux que la population d'une ville de deuxième ordre en Angleterre.

Les calculs de la politique étoiuffèrent les sentiments du peuple canadien-français. Car je n'ai pas la fatuité de croire que mes protestations impuissantes, même appuyées du courage et du talent de deux amis dévoués (i), ont suffi à éclairer l'opinion publique, au Canada et en Angleterre, sur le sentiment vé/ritable de nos compatriotes. Maïs nos voix discordantes, toutes faibles qu'elles parussent dans le concert du jingoïsme hurlant, ont attiré l'attention des esp»rits les plus clairvoyants parmi les hommes d'Etat et les publi-ci.stes de la Grande-Bretagne, et aussi parmi nos concitoyens d'origine anglaise. Ces hommes éclairés ont percé le voile des attitudes officielles ; et ils ont compris que le peuple canadien-français, faisant cause commune avec l'Angleterre libérale et avec l'humanité toute entière, condamnait cette guerre odieuse et lâche, l'une des plus injustes que le mondé ait vue.s depuis les agressions de Napoléon contre l'Italie, l'Espagne, la Hollande et les principautés allemandes.

(i) MM. Monet et Angers.

Chaque jour nous éclaire d'un rayon ncuveau ; et cette lumière toujours grandiissante doit convaincre les Canadiens-français que leur cœur et leur jugement ne s'étaient pas égarés.

On nous accusait de trahison parce que nous admirions les Boers : voici que les sommités de la politique et de l'armée de la Grande Bretagne les couvrent d'éloges et de fleurs.

On nous taxait d'ingratitude et de " déloyauté " parce que nous refusions de prendre part, comme nation, aux guerres de l'Empire. Et voilà que, par une lieureuse et louable évolution, le premier ministre du Canada, fort de d'appui du ministère et du parlement, va à Eondres retirer en 1902 les engagements qu'il avait, un peu à la légère, je crois, contractés en 1897 et exécutés à contre-cœur en 1899.

L'éloquent plaidoyer qu'on va lire constitue le réquisitoire le plus formidable qui ait encore paru sur cette question brûlante. 11 embrasse toius les aspects de la cause: les accusations sont formelles, la preuve est accablante, la forme est à la fois parfaite et concise. Tout ce que je regrette, c'est de ne pouvoir conserver la saveur de ce style unique, anglais par l'énergie, français par l'agencement harmonieux.

J'ai demandé à l'auteur la permission de traduire sa brochure et de la publier dans la province de Québec. Non-seulement M. Gol'dwin Smith s'est rendu gracieusement à mon désir, mais il a ajouté une préface destinée spécialement à l'édition française. Il y fait l'éloge de l'attitude du clergé catholique pendant la guerre. De la part d'un antagoniste constant des églises d'Etat, catholique comme protestantes, ce témoignage est précieux.

Pas plus que l'auteur lui-mêime, je n'ai songé à susciter de nouveaux débats. La question sud-africaine est aujourd'hui sortie du domaine de la politique agissante, au Canada. Mais j'ai pensé que cette page d'histoire, belle et sombre à la fois, d'un des écrivains anglais les plus remarquables de notre temps, offrirait un grand réconfort à ceux de mes compatriotes qui avaient porté un jugement identique au sien sur cette guerre ignominieuse. Je devais cette justification à mes nombreux concitoyens qui, de toutes les parties du Canada, m'ont témoigné

rexpressîon de leur sympathie chaque fois que je me suis élevé contre la politique de M. Chamberlain. Ces adhésions spontanées, dépourvues de tout calcul intéressé, m'ont été un précieux encouragement dans la lutte ardue et inégale qu'il m'a fallu soutenir.

C'est à ces adhérents sincères que je dédie l'édition française du plaidoyer de M. Goldwin Smith.

Un autre motif qui m'a poussé à faire connaître ce beau travail chez nous, c'est que ces événements, comme dit l'auteur luimême, " ont fait surgir des problèmes dont l'imiportance sub-

siste et s'impose à notre attention immédiate : tels que, par " exemple, la liberté de la parole en temps de guerre, l'applica- " tion de la loi martiale aux colonies britanniques et le devoir " des colonies de prendre part aux guerres de l'Empire. "

Sans doute, la conférence des premiers ministres coloniaux a éclairci l'horizon ; mais " l'esprit d'impérialisme agressif do- " mine encore la scène, et l'homme politique qui est l'incarna- " tion de cet esprit reste le maître des conseils impériaux. "

Soyons certains qu'un premier échec ne découragera pas M. Chamberlain. Avec les ressources inépuisables de son esprit, — je dirais volontiers de son génie, — et la ténacité extraordinaire qui le caractérise, il tentera de nouveaux efforts, sous une forme atténuée peut-être, pour atteindre son but suprême : l'unification de l'Em'pire au profiit de l'Angleterre et au détriment des colonies.

Soyons donc sur nos gardes ; et au lieu de nous mettre la tête sous l'aile, comme rautruche stupide, ouvrons au contraire les j-eux et regardons devant et derrière nous : scrutons les motifs et les tendances véritables de cet " impérialisme agressif " ; voyons clairement le rôle qu'on veut nous y faire jouer et le sort que le pan-anglo-saxonisme réserve, dans l'Empire-Uni, aux minorités et aux races étrangères.

M. Goldwin Smith dit, en parlant de la sympathie des peuples pour les Boers, qu'il "est futile d'en attribuer la manifestation " spontanée et universelle à la jalousie qu'inspirait la Grande " Bretagne, f^es gouvernements étrangers se refusèrent natu-

rellement à intervenir... mais les peuples étaient du côté des patriotes boers. "

Ces paroles s'appliquent exactement aux Canadiens-français. J'ajouterai ceci.

Sans doute, nous avons trouvé odieuse la politique de l'Ang'ieterre impérialiste, aveuglée par le jingoïsme et courbée sous le joug de M. Chamberlain. Si cette politique devait désormais diriger la Grande-Bretagne et rem;pire, la haine de l'Angleterre ne tarderait pas à devenir le sentiment commun des Canadiensfrançais. Et ainsi se réaliserait la parole 'prop^hétique que M. Morley prononçait dès avant la guerre : en prétendant consolider l'empire, M. Chamberlain s'en fait véritablement le destructeur.

L'opposition constante et courageuse des adversaires de la guerre nous rassure et atténue les sentiments que la politique impérialiste nous inspire. En voyant un groupe considérable d'honumes publics lutter ainsi pour la j'ustice contre l'iniquité triomphante et braver les fureurs de la populace, au détriment de leur succès politique et de leur bien-être personnel, on peut croire et dire que l'Angleterre est encore une noble nation. " L'Angleterre calmée rendra grâce à la mémoire de ces hommes d'Etat...," dit M. Goldwin Smith, dont le nomi figurera à côté de celui des Morley, des Bryce, des Courtney. Oui, le peuple anglais leur sera reconnaissant, non-seulement parce qu'ils l'ont arrêté sur la pente du déshonneur, mais parce qu'ils lui ont gardé une place dans l'estime et l'admiration du monde et, en particulier, du peuple canadien-français.

Je crois exprimer le sentiment de mes compatriotes en disant, que si nous haïssons l'Empire de M. Chamberlain, nous admirons et nous aimons l'Angleterre de Gladstone.

Que la Grande Bretagne secoue le joug que le prophète de Birmingham lui a impose, qu'elle devienne, pour autrui comme pour elle-même, la " terre classique de la liberté ", qu'elle affranchisse l'Irlande et l'Afrique du sud: — et la confiance des Can a d i en s- f ran c ai s r en ai tra.

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