XXXI. — PAUVRE HÉLÈNE
Une grille bronzée, une cour, un escalier de pierre, puis un péristyle à colonnes.
Sous la remise, une voiture élégante, des chevaux dans les écuries.
Des domestiques dans l'antichambre.
Des statues et des vases de marbre dans la salle n manger
Traversons un salon magnifiquement meublé : les murailles sont tendues de draperies bleues avec des torsades d'or; des tableaux sont suspendus tout à l'entour; de riches dorures, des porcelaines précieuses, chargent la cheminée et les consoles : aux fenêtres des rideaux de soie.
Passons.
Doe douce odeur de fleurs et de parfums s'exhale en ouvrant cette porte.
Cette chambre est tendue de soie violette et blanche; — capricieusement bigarré, le jour pénètre, mystérieux, à travers des vitraux peints, que recouvrent des rideaux de soie blanche à bordures et torsades violettes ; — des glaces qui vont depuis le bas jusqu'en haut reflètent les vitraux.
Des corbeilles de laque sont remplies de fleurs que multiplient cent fois les glaces; — des divans de soie avec des torsades blanches sont entourés de corbeilles odoriférantes.
Et au fond un lit en ébène sculpté avec des rideaux semblables à ceux des fenêtres.
D^ns un coin, une harpe; au plafond, une lampe d'albâtre.
Par terre, un tapis blanc semé de rosaces de diverses couleurs.
C'est la chambre d'Hélène.
Elle est à demi couchée sur un divan, vêtue d'une robe de mousseline blanche, dont les broderies ont coûté plusieurs tnois de travail aux plus habiles ouvrières. Ses cheveux sont relevés sur son front; sur son cou blanc tombe un collier d'émeraudes; des émeraudes pendent à ses oreilles; ses mains roses et effilées portent des bagues scintillantes : ses pieds étroits sortent à moitié de pantoufles de velours cramoisi brodées en or.
Elle est encore pâle, mais ses yeux ont repris leur éclat.
Si vos regards pouvaient pénétrer dans des chambres qui sont derrière celle-ci, vous verriez de grandes armoires en bois de cèdre : deux sont remplies de robes des plus rares étoffes et de toutes couleurs ;
Une autre de chapeaux, de fleurs, de plumes;
Une autre de riches chaussures, de bas de soie, en si
82 Ui\E HEURE TROP TARI).
grand nombre, que la patience vous manquerait à les compter ; et, en plus grand nombre encore, des bas du fil le plus fin.
Puis, lés autres armoires sont pleines de linge; la toile en est si fine et si serrée, qu'on croirait que des fées l'ont fait de ces fils blancs qui volent dans Tair à Tautomne, et que les enfants appellent fils de la Vierge^ les croyant échappés de la quenouille de Marie, tant ils sont blancs et légers; il y a deux cents chemises, des peignoirs brodés, des mouchoirs aussi curieux à voir que des tableaux précieux, tant les broderies en sont fines et délicates, et partout le chiffre d'Hélène brodé en or fin.
Pour faire tout cela, il a fallu deux mois, quoiqu'on ait employé, outre les ouvrières de la ville, celles des villes voisines à vingt lieues à la ronde.
Mais aucune reine n'a de plus beau linge, ni mieux travaillé.
Hélène est occupée à examiner une nouvelle bague qui lui a été donnée le matin : c'est une bague ciselée par un célèbre artiste; il y a là, au doigt d'une jeune fille, le travail de bien des nuits d'un homme de génie; pour le prix qu'elle a coûté, on achèterait la jument chérie d'un Arabe; on achèterait toutes les vignes qui tapissent les côtes du Rhin; on achèterait trente consciences d'hommes incorruptibles.
On a entr'ouvert les vitraux pour laisser passer a travers les rideaux de soie l'air frais et pénétrant du soir, que l'on entend bruire dans les feuilles des arbres, dont la cime se balance devant les fenêtres.
Pendant qu'Hélène respire nonchalamment cet air pur,
Dans une autre pièce on charge une table de mets exquis ;
Dans les cours, on attelle des chevaux qui piaffent et trépignent.
Tout cela est pour Hélène.
Tout cela est à Hélène.
Des voitures arrivent, et on en voit descendre des hommes richement vêtus, qui n'iront pas ce soir aux cercles de la cour, où on les attend et on les désire.
Tout cela est pour Hélène.
Ces hommes viennent Tadmirer et envier le comte Leyen et escorter sa voiture à la promenade.
Pauvre Hélène!
Heureusement que tu ne comprends pas bien ce qui serre ta poitrine à ce souffle harmonieux et pénétrant du soir.
Au printemps, sortent du bois mort, de la terre nue, riierbe verte, les feuilles et les fleurs; du cœur doit sortir l'amour, plus beau que les feuilles, plus doux que Todeur des fleurs.
Pauvre Hélène, ce n'est pour toi qu'un besoin vague et inintelligible.
Pauvre Hélène!
Cette nuit où tu as payé tant de luxe ; cette nuit où tu as donné des plaisirs que tu n'as pas partagés, où tu as vu et causé des transports qui ne t'ont donné que de la honte el de l'effroi...
Elle t'a rendue triste et humiliée, et son souvenir t'a fait pleurer pendant plusieurs jours ; mais le luxe t'a étourdie, comme un parfum trop fort, et tes sens se sont un peu éveillés, et quelques étincelles de plaisir t'ont paru de l'amour. Ce n'est que cela? as-tu pensé; alors autant que ce soit celui-ci qu'un autre.
Pauvre Hélène ! tu as payé tout cela bien cher ; prie le ciel, si tu penses encore à prier, qu'il te fasse mourir avant de le savoir.
— Où est Richard? dit Maurice.
— Chez le maître d'escrime.
— C'est singulier, dit Maurice en s'en allant, ce diable de Richa|[d ne manque pas une leçon. Ce garçon-là fait tout ce qu'il veut. Comment se fait-il que je n'aie pas encore pu réussir à en prendre une seule? Je vais aller le joindre.
C'était le matin; il faisait un beau soleil, et il y avait à traverser un petit bois ; le soleil rendait transparentes les jeunes feuilles qui formaient sur la tête de Maurice une fraîche tente de verdure; à peine quelques espaces laissaient voir le ciel bleu; les oiseaux chantaient doucement en secouant leurs ailes et étalant coquettement leur plumage au soleil ; l'herbe était haute et touffue, et parsemée de fleurs de fraisiers; outre le chant des oiseaux, on n'entendait rien que de temps en temps une bouffée de vent qui faisait frissonner les feuilles.
Quand Maurice fut à l'extrémité du bois, et qu'il aperçut devant lui les premières maisons du village et l'ombre qu'elles projetaient, il voulut jouir encore un instant des douces sensations qui s'étaient emparées de lui ; il se retourna, et laissa plonger sa vue entre les arbres et les buissons ; puis écouta encore le chant des oiseaux et le frissonnement des feuilles, et aspira à longs traits cet air suave et pur avant d'entrer dans la ville, comme le plongeur avant de descendre sous les flots; puis s'appuya contre un châtaignier, et se laissa aller à une rêverie sans but et sans objet, telle que la font naître les riches et paisibles scènes de la nature quand on s'identifie à elle, quand on mêle son haleine au parfum des fleurs et au
souffle du vent ; quand on vit de la vie des arbres, de celle des oiseaux, de celle de Teau qui coule sous Therbe; quand la poitrine se dilate, quand on se trouve heureux rien que de vivre, rien que d'oublier et de sentir ; quand il semble qu'il manque des sens pour sentir tout cela.
— 11 n'y a dans la nature ni haine ni combats, se dit Maurice, il y a du soleil pour toutes les plantes, des plantes pour tous les terrains.
Un arbre ne cherche pas à avoir une double part du soleil aux dépens d'un autre arbre; chaque être organisé vit renfermé dans les conditions que lui a prescrites la nature. Le chêne ne produit que des glands, le genêt ne cherche pas à projeter un large ombrage.
Dans notre société, au contraire, il semble n'y avoir qu'un peu de soleil que l'on s'arrache et se dispute, qu'un peu de terre où tout le monde ne peut mettre ses pieds. L'existence est une conquête, le sommeil une usurpation, la nourriture une victoire. Il semble toujours qu'il y ait trop J*hommes, ou que Dieu, père imprévoyant, n'ait pas songé d'avance aux besoins de ses enfants.
C'est que personne ne veut rester là où il est, ni tel qu'il 6st; c'est que personne ne comprend l'harmonie, que chacun veut jouer des solo ou au moins dés dessus, et aime mieux causer une discordance que de ne pas paraître, dût-il jouer faux et blesser l'oreille, pourvu qu'on Tentende personnellement, lui, en dehors des autres; c'est qu'on ne comprend pas que, dans la nature, le moindre atome est autant qu'un homme, un fétu de paille autant qu'un monde ; parce que là il y a harmonie; parce que si ^ous ôtiez le fétu, il y aura discordance comme si vous ôtiez ce monde.
C'est qu'on ne comprend pas que si la grosse caisse, un concert, ne veut obéir ni aux pauses ni aux
silences, et prétend chanter, que si chaque instrument veut se faire entendre toujours et par-dessus les autres, il y aura cacophonie et charivari ; tandis que si chacun se contente de jouer sa partie, il y aura et musique et harmonie, et que chaque instrument, fût-il un chaudron et n'eût-il qu'une note, aura pour sa part contribué à cette harmonie.
Chaque homme est bien, tel qu'il est, avec ses vertus, ses vices, ses passions, ses cheveux, ses yeux et ses dents ; il a sa partie à jouer ; mais la plupart veulent prendre les vices, les vertus, les passions, les cheveux, les yeux et les dents d'un autre. Tout le monde veut s'emparer d'une seule chose, tandis que chacun a sa vie distincte à vivre. Aujourd'hui, tout le monde veut être gouvernement; ce n'est ni plus ni moins ridicule que si tout le moude, dans une ville, s'avisait de se faire bottier.
Cela m'explique la jouissance infinie que je trouve dans la solitude, au sein de la nature, où tout est ordre, calme et harmonie ; tandis que dans la société tout est désordre, guerre et confusion.
Il faut que je sois bien irrésolu et bien lâche pour ne pas vivre dans la retraite et la solitude.
Il faudrait se faire une solitude à deux.
Une femme qui comprît la vie comme moi et qui mêlât son existence à la mienne, comme un ruisseau à un ruisseau, comme le son d'une harpe au son d'une harpe; puis clore sa vie, vivre ensemble, sentir ensemble, mourir ensemble, comme si Dieu n'avait créé qu'elle et moi ; jouir du soleil, de Tombre, de l'air, comme s'ils n'avaient été faits que pour nous deux.
A ce moment, Maurice se retourna en entendant des pas : c'était Richard qui revendit. Us rentrèrent tous deux ensemble, prirent des fleurets et s'escrimèrent. Quoique
Maurice fût naturellement plus vigoureux et plus adroit que son ami, il eut un grand désavantage. Tous deux ne s'arrêtèrent que lorsqu'ils furent accablés de fatigue et de chaleur.
— Remets ton habit, Richard, dit Maurice; il fait un vent frais, et rien n'est si dangereux qu'une transpiration répercutée.
Richard remit son habit. Maurice continua :
— Tous les exercices violents produisent une irritation des poumons qui a pour cause la fréquence des mouvements d'aspiration et de respiration , et l'introduction d'une plus grande quantité d'air. Si cette irritation, qui se calmerait d'elle-même en laissant la transpiration cesser doucement et naturellement, est, au contraire, augmentée par un refroidissement, il s'ensuivra des douleurs de tête ou céphalalgies, des frissons, une douleur de côté, une toux légère, c'est-à-dire, en un seul mot, une pleurésie aiguë, et vous vous trouvez exposé au médecin et à tous les antiphlogistiques connus.
Ou si la toux est plus forte, si la douleur de côté change de place, vous avez une pneumonie.
Enfin, la répercussion et la transpiration produisent depuis le rhume simple jusqu'au catarrhe, depuis le catarrhe jusqu'à la phthisie pulmonaire, depuis la phthisie pulmonaire jusqu'à la mort.
Il serait donc fort niais de s'exposer, je ne dis pas à la mort, qui n'a aucune conséquence, et qui n'est que quand nous ne sommes plus, mais<à des maladies longues et aiguës, pour avoir négligé un soin hygiénique aussi simple et aussi facile que celui de ne pas s'exposer au refroidissement après un exercice qui cause la transpiration.
Seulement alors, Maurice s'aperçut que la sueur qui le couvrait était devenue froide; il se rhabilla, mais ne put
ramener la chaleur. La nuit, il eut le frisson, puis une fièvre violente.
C'est pourquoi il fit appeler son ami Fischerwald.
— Je suis un homme vraiment singulier, dit en entrant le docteur Fischerwald ; je sors d'une maison où j'oubliais mon chapeau; heureusement que l'on m'en a averti. Il n'y a pas de bizarrerie dont je ne me rende coupable.
Le docteur Fischerwajd, Thomme le plus semblable à tout le monde qui se fût jamais rencontré, avait la prétention d'être singulièrement bizarre et original. — Il posa son chapeau sur le côté, pour qu'il eût avec la table le moins de contact possible, mit doucement sa canne dans un angle, l'éloignant du mur par le bas, de manière qu'elle ne pût tomber, et s'assit près du lit de Maurice en écartant les pans de son babil, pour ne pas les froisser en s'asseyant dessus.
— Tu es malade : il faut bien prendre la chose; cette vie est une vie de douleurs, comme dit Lucrèce :
Nam nox ulla diem, neque noclem auront secula est Quœ non audierit mixtes vagitibus segris Ploralu^, mort's comîtes.
« Jamais la nuit, jamais l'aurore, ne se sont succédé sans entendre à la fois, et les vagissements des enfants qui souffrent en naissant, et les sanglots sur la tombe des vieillards. »
— J'ai la fièvre, dit Maurice.
— Il y a en moi ceci d'original, dit Fischerwald, que la pétulance de mon esprit m'a toujours empêché de me soumettre aux lois préétablies et aux préceptes donnés par d'autres. Je n'ai jamais pu penser d'après les autres, ni
suivre d'autre guide que mes propres idées. Aussi, couime dit Catulle :
Jucunda cum sBtas florida ver ap;cret...
fl Quand ma vie se couronnait des fleurs du printemps, » je passais pour un jeune homme fougueux,
Impatiens freni et moderaminis.
Tacitb.
Je n'ai jamais voulu me servir des idées de personne, ne reculant pas devant la fatigue de penser moi-même.
a Je hais le sage qui n'est pas sage par lui-même, » dit Euripide.
— Je hais le médecin qui ne me parle pas de ma fièvre, dit Maurice.
— J allais arriver à ta fièvre; je te recommanderai de te couvrir un peu plus que d'ordinaire, comme le prescrit Celse, defebriliAffectu;ex de t'abstenirdenourriture, ainsi que l'indiquent Damascius, de CibOy et Artemidore Capito, dans son livre Qux, qmndo et quomodo sit edendum et non edendum.
Je te quitte, ajouta le docteur. Ainsi, je suis venu te voir préférablement à la maîtresse du comte de Leyen, pour laquelle on m'a fait demander. La maladie, comme dit Horace de la mort,
^quo pede puisât Pauperum tabemas regumquc lurres.
On m'a fait dire que cette belle fille était arrêtée dans la vie de délices par un malaise général.
Non Siculœ dapes Dulcem elaborabunt saporein ; Non nvium cithanequc cantus
Somniun reduceat.
Horace.
« Les mets les plus délicieux ne peuvent réveiller son appétit; les chants des oiseaux ni ceux de la harpe ne peuvent rappeler le sommeil. »
Le docteur se leva.
— Puisque lu ne veux pas, ou plutôt puisque Damascius et Artemidore Capito ne veulent pas que je mange, lui dit Maurice, rien n'empêche que tu manges mon déjeuner que Ton apporte.
Le docteur n'avait pas déjeuné et accepta, puis brossa son chapeau avec sa manche, arrangea sa cravate devant un miroir, et dit :
— Tiens-toi chaudement et fais diète, et dis-toi, pour te consoler, comme Ovide :
Heu ! patior lelis vulnera facta meis.
« Je suis Tauteur de mon mal. »
Adieu, ou vole, comme dit Cicéron ad Atticum.
Le docteur partit; mais Hélène Ta vait attendu longtemps, s'était impatientée, et avait demandé au comte Leyen à partir pour la campagne où ils devaient aller passer la belle saison. Le comte, qui était plus amoureux d'elle que jamais, et qui respectait ses moindres caprices, l'avait emmenée, et Fîscherwald ne trouva personne.
Quand il raconta à Maurice ce désappointement :
— C'est une fille d'esprit et de sens, et j'ai envie d'en faire autant qu'elle, dit Maurice.
— Ne t*en avise pas, dit Fischerwald.
Maurice partit le lendemain*
Scellée du grand scel de cire jaune.
Formule de la chancellerie.
Le comte et Hélène arrivèrent dans une petite maison riche et élégante. Hélène y trouva une chambre entièrement semblable à celle de la ville : une harpe pareille, des corbeilles pareilles, des vitraux pareils.
Seulement Tair était plus frais et plus pénétrant; les oiseaux chantaient plus mélodieusement, les arbres étaient plus verts, les pelouses plus vivantes et parsemées de boutons d'or.
Hélène d'abord sentit un mouvement de joie et de bienêtre; mais bientôt sa mélancolie reparut; elle cherchait la solitude sous les berceaux de chèvrefeuille, où se cachaient les oiseaux, et d'où sortaient à la fois des parfums et des chants suaves et mystérieux : elle s'y trouvait bien, et cependant elle souffrait; il lui semblait qu'elle avait aussi à exhaler des parfums et des chants, comme les fleurs et les oiseaux. Un instinct secret lui disait que ce qui lui manquait c'était de l'amour; elle se rapprochait du comte. Leyen n'avait à lui donner que des caresses et du plaisir. Alors elle revenait seule sous les chèvrefeuilles, préférant le vide au dégoût, une souffrance poétique à des plai- . sirs qui laissaient Fâme triste et froide.
Un jour Hélène était dans sa chambre, vers le milieu de la journée, à l'heure où le soleil couche l'herbe et fait pencher les fleurs, à l'heure où tout cherche l'ombre et le repos, où Vota ne voit que le lézard, qui étale au soleil sa peau tigrée et verte comme une émeraude, et de petits papillons bleus qui voltigent sur les épis de sainfoin, — où l'on n'entend que le chant monotone des sauterelles.
i*2 UNE HEURE TROP TARD.
Tant les oiseaux s'enfoncent profondément sous la feuil-
Les fauvettes dans les aubépines;
Les rossignols dans les broussailles;
Les merles dans les haies de prunelliers;
Les pinçons dans les lilas.
Hélène était dans sa chambre; — partout au dehors ses regards ne voyaient qu*un soleil brûlant; pour elle seule, il y avait de Tombre et de la fraîcheur; cependant, comme le reste de la nature, elle s'abandonnait à une sorte d'accablement et de torpeur voluptueuse. Elle n'avait pour vêtement qu*un peignoir de mousseline blanche.
Elle était couchée sur un divan, sans être étendue; ses pieds, blancs comme du marbre, sortaient nus de son peignoir.
Le comte rentra.
Il s'assit sur le divan, et glissa son bras sous la tête d'Hélène, dont les beaux cheveux bruns se détachèrent. Leven les baisa, et s'amusa longtemps à manier leurs boucles élastiques et soyeuses.
— Qui peut lire dans l'avenir? dit Leyen. Sans doute un jour, toi, mon bonheur et mon orgueil, tu seras à un autre comme aujourd'hui tu es à moi.
Qui peut lire dans l'avenir? qui peut lire dans le cœur d'une femme? qui peut savoir si, dans mes bras, tu ne penses pas déjà à un autre?
Hélène détourna la tête. Il y avait du mépris dans ses yeux et sur sa bouche.
— Qu'y a-t-il de certain dans ce monde? continua Leyen. Qui peut savoir si ce dégoût que t'inspirent mes paroles, si cet air de candeur et d'innocence, si ce noble orgueil, qui embellissent ta divine figure, ne sont pas un
art plus sûr pour me tromper, une perfidie plus grande et plus profonde? Quelles preuves positives peut-on avoir ou donner?
— Monsieur, dit froidement Hélène, quoique votre amour pour moi soit par instants assez humiliant pour ne pas me donner le goût de multiplier les épreuves, s'il m'arrivait d'aimer quelqu'un, vous vous en apercevriez au dégoût avec lequel vous me verriez repousser votre première caresse; l'homme que j'aimerais me posséderait seul.
— Hélène, dit le comte, ne m'aimez-vous pas?
— J'ai pour vous de l'affection et de la reconnaissance.
— Est-ce tout?
— Et encore, ajouta Hélène rouge comme une cerise, j'ai goûté dans vos bras des plaisirs qui m'ont enivrée. Est-ce là ce que vous appelez l'amour?
— Eh! fille céleste, que peux-tu imaginer de plus que cet enivrement qui fait que l'on se sent mourir avec délices, que ces baisers où la vie est sur les lèvres, que ces étreintes où deux êtres n'en font qu'un?
— Je ne sais, mais il me semble par instant que... Hélène s'arrêta en rougissant plus fort.
— Parle, n'es-tu pas mon Hélène, mon amante?
-« 11 me semble que mon âme a des désirs comme mon corps, et mille fois plus ardents ; il me semble qu'à songer combien les angoisses de l'âme sont plus pénétrantes que les douleurs du corps, ses plaisirs aussi doivent être plus incisifs. Vous n'avez rien qui réponde aux besoins de mon âme; vous me donnez des plaisirs suivis de fatigue et de honte. Je rêve parfois un bonheur noble, calme et toujours le même.
— Enfant, dit Leyen en souriant, ce sont croyances et
folies de^ ton âge ; un jour tu en riras avec moi.
Un jour... dit-il d'un accent triste et pénétré, si pourtant tu ne m'abandonnes pas pour un autre.
— Écoutez-moi, dit Hélène, j'ai trop d'orgueil pour mentir; je vous quitterai; j'abandonnerai vous, et la terre et la vie, si je trouve un homme dont Tâme aime et caresse mon âme comme vous aimez et caressez mon corps.
— C'est un rêve, dit Leven.
— Sans cela, je ne changerai pas seulement pour changer; je vous suis liée par un lien de reconnaissance et d'affection, mais aussi par un lien de honte et d'opprobre, car je me suis vendue à vous; cette idée m'a fait trop souffrir pour que je recommence jamais; je resterai donc avec vous tant que vous ne me chasserez pas, et tant que vous voudrez nourrir ma mère.
— Tu as un frère aussi, un frère soldat : ne lui envoiestu pas de l'argent pour rendre son sort plus heureux?
— De l'argent? dit Hélène, j'aurais voulu lui en envoyer; mais je n'en ai pas.
— Enfant ! tout dans cette maison n'est-il pas à toi ? et chacun de tes désirs que je puis satisfaire n'est-il pas un bonheur pour moi? Cherche, invente, désire, et je te remercierai; je suis riche; tout ce que je possède est à toi.
— Mon frère est parti en pleurant; ne pourrait-il être libre?
— On peut tout avec de l'argent.
— Je voudrais bien voir ma mère et la maison oit je suis née.
— Rien n'est si facile.
— Je n'oserai jamais entrer, ni soutenir les regards de ma mère.
— J'aime à croire qu'aujourd'hui tu es heureuse, mon Hélène ; mais n'as-tu pas fait pour elle un grand sacrifice, quand tu ne comprenais pas mon amonr, quand tu t'es
donnée à moi comme une brebis au boucher, quand tu t'es immolée pour la nourrir? Ton frère sera libre; mais il faut auparavant lui écrire. Peut-être ses idées sont changées; il faut aussi lui envoyer de Targent. Nous irons voir ta mère;
— Oh î dit Hélène épouvantée, qu'elle ne vous voie pas, qu'elle ne vous voie jamais; respectons ses cheveux gris.
— Comme tu voudras.
— Leyen, dit Hélène, vous êtes bien bon pour moi.
— Me promets-tu de ne me quitter jamais ?
— Je vous le promets, si ce que je désire est un rêve.
— J'ai aussi quelque chose à te demander, dit le comte. Il sonna, se fit apporter un poinçon et de la poudre ; il
découvrit son bras, et, avec la pointe du poinçon, traça sur son bras son chiffre et celui d'Hélène, puis sur le sang versa de la poudre/
— C'est un signe ineffaçable. Veux-tu que je dessine le pareil sur ton joli bras ?
— Le désirez- vous'/ dit Hélène.
— J'en serais plus heureux que tu ne le peux comprendre.
— Voici mon bras.
Le comte hésitait à appuyer le poinçon.
— Je n'ai pas peur de voir mon sang, dit Hélène.
Le comte commença en tremblant. Hélène devint un peu pale, mais ne dit rien.
Quelques jours après, sur le bras d'Hélène et sur celui de Leyen, il y avait deux chiffres bleuâtres et ineffaçables.
Ce chapitre-ci n'a d'autre but que de prendre note, à propos de lézards, dont il nous est advenu de parler dans
le chapitre précédent, que nous avons à faire un chapitre sur les lézards, lequel nous placerons où, quand et comme nous pourrons.