‹ Devant les tisonsChapitre 18 sur 49 · XXXVII. — HENREICH ▲ HÉLÈNE · texte numérisé non relu

XXXVII. — HENREICH ▲ HÉLÈNE

« Voici ce qui m'est arrivé : quand j'ai reçu votre lettre avec de l'argent dont j'attribuais l'origine à quelque présent de votre parrain, j'ai invité les bas officiers, mes camarades, à un dîner.

a Au dessert j'ai dit à tous :

tf — Mes amis, nous autres soldats ne sommes pas riches, et l'argent qui me procure le plaisir de vous réunir ici est une libéralité d'une sœur que j'aime plus que mes deux yeux : buvons à sa santé.

(ï — A la santé de la sœur d'Henreich ! cria tout le monde un peu échaufTé par le vin.

« — A la santé de toutes les tilles de joie! — cria un d3 mes camarades, notre voisin Lewald, que la landwher a emmené avec moi, et qui était plus ivre que les autres. — i]e sont les seuls parents qui soient bons à quelque chose.

« J'ai deux sœurs honnêtes femmes, ajouta-t-il; elles me laisseraient manger mon baudrier avant de m'envoyer un pfenning; je les donnerais toutes deux pour une fille d'esprit comme la tienne, Henreich, et je t'offrirais encore une paire de guêtres neuves par-dessus le marché.

« Je devins rouge et me levai.

« — Lewald, dis-je, que signifie cette folie?

€ — Allons, allons, dit-il, ne sais-je pas que ta sœur est la maîtresse en titre d'un riche seigneur? je l'ai vue, lors de mon congé, dans une belle voiture; je la connais assez pour avoir joué avec elle quand nous étions enfants.

<( Echauffé moi-même par le vin, je lui jetai à la tête une bouteille que je tenais à la main. II ripo^a.

«— Tu as menti! m'écriai-je en le secouant vigoureusement, tu as menti, toi et tous ceux qui diront comme toi, et je vous ferai rentrer les paroles dans la gorge avec la lame de mon sabre. '

a — Soit ! dit Lewald; mais je n'ai rien dit que de vrai. Ta sœur est la concubine d'un grand seigneur, et je t'en fais mon compliment.

« Leiendemain, nous tirâmes le sabre, et je lui donnai un coup de pointe dans le bas-ventre; on l'emporta à l'hôpital demi-mort. Il me fit appeler.

<( — Henreich,medit-il, tu m'as tué; et pourtant j'avais dit vrai. Si je n'avais pas été ivre , je n'aurais pas ainsi parlé devant nos camarades; mais je te jure en mourant quêta sœur est la maîtresse d'un comte.

« 11 mourut dans la nuit d'hier.

ff Moi, je reste déshonoré et assassin de mou meilleur camarade.

a Je vous renie pour ma sœur; je ne veux plus entendre parler de vous.

a Toi, cette jolie petite Hélène aux cheveux blonds, si pure, si naïve, aujourd'hui une prostituée! c'est infâme ! Ne m'écrivez pas, je ne recevrais pas vos lettres. »

xxxvm

A la lecture de cette lettre, Hélène arracha et jeta loin d'elle avec horreur son collier et les bijoux que lui avait donnés le comte.

Puis elle pleura longtemps.

Le comte ne put apporter quelque adoucissement à sou désespoir qu'en lui proposant d'aller voir sa mère.

La maison de Marthe était à quelques lieues de celle du comte. Il fut convenu qu'Hélène irait seule voir sa mère, et qu'elle rejoindrait ensuite le comte, qui l'accompagnerait jusqu'à une petite distance.

Fischerwald, que l'on avait fait venir pour Hélène, fut du voyage.

Hélène descendit de voiture à une demi-lieue de la maison, et ne voulut être suivie d'aucun domestique.

Elle était vêtue simplement, et portait quelques présents destinés à sa mère.

Le comte et Fischerwald s'établirent sur Therbe et déjeunèrent.

Fischerwald sortit de sa poche un foulard qu'il étendit sur l'herbe; puis il s'assit vis-à-vis du comte et s'écria î

— Qu'il est doux de s'étendre sur Therbe! In cespite viridi, comme dit Tibulle»

Patulœ... 8ub tegmine fagi.

(( Sous Tombrage touffu d'un hêtre, » comme dit Virgile. — nature! s'écria-t-il.

A ce moment, il s'arrêta; car il ne trouvait dans aucuu auteur un passage qui pût achever sa pensée. Il craignait d'être sur le point de penser une chose que personne n'avait encore pensée. Hais heureusemcAit il se rappela encore Virgile.

— nature! dit-il; j'aime ta riche table de velours vert et tes festins sans apprêts.

Dulcia poma, Gastaneœ mMles, et pressi copia lactis.

(T Des pommes, des châtaignes et du fromage. )> Passez-moi, je vous prie, cette cuisse de volaille, monsieur le comte, j'ai un horrible appétit; et, si vous n'aviez abondamment pourvu aux vivres, je serais tenté, comme les Troyens, Lavina ad littora, de manger nos tables.

— Monsieur, dit le comte, nous n'avons d'autre table que rherbe.

Quand le tête-à-tête n'est consacré ni aux épanchements de l'amour, ni à ceux de l'amitié, il ne peut se subdiviser qu'en deux classes :

l*" Les tête-à-tête ennuyeux; 2** les tête-à-tête insupportables. — Celui du comte et de Fischerwald, qui avait commencé naturellement par être de la première espèce, après qu'on eut épuisé quelques lieux communs, commença à approcher de la seconde.

Le comte était ce qu'on appelle d'ordinaire un homme d'esprit, c'est-à-dire qu'il joignait à un grand usage du monde une certaine grâce de manières et de langage, et que, s'il n'avait le plus souvent rien de neuf ni d'attrayant

UNE UEUllE TftOP TARD. 101

à dire, il savait parfaitement tout ce qu'il ne fallait pas dire. C'est un esprit négatif avec lequel beaucoup de gens se tirent d'autant mieux d'affaire, qu'il n'offense et ne blesse personne.

On trouve fréquemment tel homme qui passe pour Irèsspirituel dans une maison, et mérite en effet cette réputation tant qu'il est entre les murailles de ladite maison, mais qui compromet cette renommée aussitôt qu'il en a passé le seuil. C'est que son esprit consiste dans une connaissanC'C approfondie de certaines formes, de certaines convenances, de certaines relations adoptées dans cette maison.

11 en est de même des différentes classes de la société. Xn maçon ne fera pas rire les gens rassemblés dans un salon ; mais vous pouvez être sûr que l'esprit le mieux orné du salon ennuiera le macou à la mort.

C'était la situation réciproque de Leyen et de Fischerwald. Tous deux étaient hors de leur mondé et dépaysés ; chacun comprenait parfaitement qu'il n'amusait pas son compagnon, et, ce qui est pis, qu'il n'y avait «aucune probabilité que la chose changeât.

Aussi Leyen se mit à pétrir dans ses doigts des boulettes de pain pour son lévrier ; Fischerwald compta les pétales d'une petite fleur qui se trouvait près de lui.

Puis, quand chacun eut tiré de son occupation particulière tout le plaisir qu'il jugea en pouvoir tirer, Fischerwald dit :

— Nous avons eu une belle journée.

— Magnifique, reprit le comte.

Et il recommença à jeter au lévrier des boulettes de pain.

Et Fischerwald cueillit une seconde fleur pour voir si

le nombre des pétales égalait celui des pétales de la première.

Comme ceci dura quelque temps, et qu'il n'est personne à qui il ne soit arrivé d'en faire autant, le lecteur peut fa-> cilement se passer de plus longs détails à ce sujet.

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