II. — ou l'on tue DN PRéJUGÉ
Allons danser sous ces ormeaux.
J.-J. Rousseau.
Comme nous venons de parler de danses, de jeunes filles, il nous vient une crainte en Tesprit : c'est qu'on ne se représente nos jeunes filles dansant sur la fotigère ou sous la fougère, ainsi que font baller les filles les écrivains citadins.
Depuis le jour où les philosophes se vantèrent de porter la hache dans la forêt des préjugés, ce qui les fit accuser par une femme d'esprit de débiter des fagots, tout le monde s'est mis à détruire des préjugés, à renverser des abus, à briser des jougs.
On a fait, à ce sujet, ce que font les chasseurs auxquels une licence de chasse dans les forêts de TËtat permet de tuer a les lapins, les lièvres, les oiseaux de passage et les animaux nuisibles; d et qui, par catachrèse, considèrent comme animaux nuisibles les daims, les cerfs et les chevreuils.
Chacun a voulu avoir son abus ou son préjugé tué sous lui, quand on a eu tout détruit, brisé, renversé ; Tabus, le joug, le préjugé n'existant plus, il a fallu en inventer pour les détruire, les briser et les renverser ; il y a tel homme aujourd'hui qui s'occupe activement de renverser le préjugé de la politesse, et de briser le joug de la chemise blanche.
C'est pourquoi nous saisissons, avec un empressement facile à concevoir, l'occasion qui se présente à nous de détruire aussi notre préjugé.
Nous attaquons la fougère.
La fougère est une plante arborescente qui, à sa plus
grande hauteur, ne dépasse guère deux pieds ou deux pieds et demi; on ne peut donc danser ni sur ni sous la fougère, pas plus que sur ni sovs la coudrette ; la coudrette signifiant le coudrier ou noisetier, et le noisetier étant branchu depuis le bas juscpi'en haut; pas plus que sur la bruyère, qui jetterait les filles par terre, ou au moins leur mettrait les jambes en sang.
Les erreurs depuis longtemps accréditées dans les romances et dans les livres proviennent — de ce que Thomme qui écrit n'a pas le temps d'aller à la campagne, — de ce que rhabitant de la campagne n'a pas le temps d'écrire : de sorte qu'une condition nécessaire pour parler d'arbres ou de fleurs est de n'en avoir jamais vu , comme en fait foi un livre que nous avons sous les yeux, livre dont l'auteur veut absolument tresser, pour sa bergère (la bergère est un préjugé qu'il n'est plus permis d'avoir), une couronne de roses odorantes et de chrysanthèmes; — oi', le chrysanthème ne fleurit qu'à la fin de l'automne, et jamais, par conséquent, ne s'est rencontré avec aucune espèce de rose odorante
La maison où avaient failli entrer Maurice et Richard était, au premier abord, d'assez triste apparence ; mais, en la voyant si bien fermée, en apercevant derrière un jardin dont les murs étaient dépassés par des sorbiers à fruits rouges, en entendant des voix joyeuses et un peu confuses, on ne pouvait s'empêcher de songer au bonheur de ses habitants, de se figurer leur vie simple et modeste qui ne dépassait pas, même par les désirs, l'enceinte de la maison et du jardin, cette vie close, ce bonheur que ne défloraient pas les regards des profanes.
Cette maison renfermait pour chacun le passé et l'ave-
iC UNE UEURE TROP TARD.
nir et les douces affections, car il y était né, il devait y mourir ; chacun des pauvres meubles était un monument où étaient inscrits bien des souvenirs d'enfance, des souvenirs de joie et d'autres de chagrins; mais la mémoire est une si bonne chose, que même les souvenirs tristes ont du charme ; — le souvenir a son prisme comme Tespérance : c'est Téloignement.
C'est un grand bonheur qu'une vie resserrée, on n'a pas à se diviser en menues fractions ; on se donne entier à quelques amis, et cette large part d'affection qu^on leur accorde, on la peut attendre d'eux.
C'est dans cette maison qu'était rentrée la jeune fille dont la voix, en préoccupant Maurice, avait causé le triomphe de Richard.
On la nommait Hélène ; elle avait à peine seize ans. Hélène était presque encore un enfant ; ses longs cheveux blonds commençant à brunir, et qu'un ruban qui les attachait ne pouvait tous retenir, tant ils étaient touffus et inégaux, cachaient son front et ses yeux noirs, et, quand elle parlait, de sa petite main elle les écartait et les rejetait en arrière.
Son existence avait coulé calme et limpide; si sa jeune imagination, si riche d'avenir, avait daigné regarder le petit nombre de jours laissés en arrière, à peine eût-elle retrouvé deux ou trois chagrins dans toute sa vie.
Un jour, son frère avait écrasé une linote apprivoisée, c'était une jolie linote, dont la tête et la gorge étaient richement empourprées; — mais on oublie si vite les amis morts !
Une autre fois, dans une invasion faite au fruitier, faite de complicité avec le même frère, il l'avait hissée sur la plus haute planche de l'armoire où étaient les noix, mais, comme elle allait charger ses poches de butin, les maudites
noix roulèrent et tombèrent une à une sur le plancher en produisant un perfide retentissement; le frère s'était enfui, et les grands parents avaient trouvé la coupable tapie en un coin sur les planches, d'où elle était trop petite pour descendre seule.
Souvent, pour entrer dans Tétang cueillir des nénufars, dont la fleur blanche parfumée s'épanouit sur ses larges feuilles d'un vert sombre et luisant, elle n'avait plus retrouvé la haie où elle avait caché ses souliers et ses bas, et il avait fallu revenir nu-pieds à la maison.
Quand on a dépensé une partie de ses jours, quand la vie n'est plus qu'une de ces fleurs tardives qui ont survécu au printemps, et languissent pâles, décolorées, sans odeur, on s'afflige de la prodigalité avec laquelle l'enfance jette en riant ses jours exempts de soucis sans les regretter, sans leur dire adieu; on est surpris comme ce voyageur dont parle un conte arabe, qui vit des enfants jouer au palet avec des rubis, des émeraudes et des topazes, et s'en aller sans songer à les ramasser.
Comme Ëloi et sa femme Marthe, chacun à un coin de la cheminée, Marthe tricotant, Ëloi fumant, parlaient de choses et d'autres :
De la flamme qui, vive et scintillante, annonçait du froid ;
De Henreich qui serait bientôt un bon garde forestier, quand lui, Éloi, ne serait plus bon qu'à fumer sa pipe au coin du feu ;
D'Hélène qui devenait grande fille, et qui, jolie comme elle était, ne saurait manquer de trouver un bon parti ;
Au fond de la chambre, le frère et la sœur faisaient, à voix basse, leurs projets pour le lendemain.
— Écoute, Hélène, nous nous lèverons de bonne heure,
et nous irons au clapier prendre des lapins aux lacets.
18 UNB HEURB TROP TARD.
iv. — comhent maubige écbivit a son père, quoiou^il en eut
l'intention.
Le même soir, Maurice et Richard, assis devant un bon feu, après avoir bu et mange convenablement, allumèrent leurs pipes et devisèrent.
— Mon ami Richard, dit Maurice, voici déjà fort longtemps que nous passons notre vie à étudier beaucoup sans apprendre grand'chose, à fumer, à boire de la bière et à tuer des chevreuils et des lièvres. Ne te semble-t-il pas qu'il serait temps de jeter là cette vie, après l'avoir pressée comme un limon, et d'aviser à nous en faire une autre? Le chevreuil ne s'obstine pas à brouter les bourgeons qu'il a déjà broutés; — quand l'écureuil a mangé une noix, il en jette les coques et en prend une autre; — les grives laissent les vignes vendangées, et vont chercher pâture ailleurs.
Pourquoi serions-nous comme ces chèvres qu'on attache au pied d'uB arbre, et qui, après avoir tondu l'herbe dans le cercle que leur corde leur permet de parcourir, la reton^ dent une seconde fois d'aussi près que leurs dents le peuvent faire ; puis, quand elle est coupée ras ainsi que du velours, s'efforcent encore de la brouter, puis se couchent et ruminent? — Ne serait-il pas plus sage, ami Richard, de changer de temps en temps sa vie, son séjour, ses habitudes, ses relations et ses amitiés, quand on a retiré tout ce qu'il y avait de bon à prendre? Resserrer ainsi sa vie dans quatre lieues de pays, entre huit ou dix personnes; rester toujours sous le même ciel, sous le même degré de latitude, n'est-ce pas renoncer niaisement à ce que Dieu a fait pour nous? La terre tout entière n'est-elle pas à chaque homme? Pourquoi, habitant d'un grand palais, se
confiner dans une seule chambre? Pourquoi, membre d'une nombreuse famille, ne connaître que quelques individus? Pourquoi tourner dans le môme cercle, comme un cheval qui tourne une meule ?
— Est-ce à dire, répliqua Richard, que tu veux voyager?
— Pas encore; mais jusqu'ici je n'avais eu d'autres besoins que la faim, la soif. Texercice, le grand air, — auxquels je joindrai celui de te tourmenter un peu de temps à autre; — depuis quelque temps, je sens de nouveaux besoins ; ma tête et mon cœur ont comme faim, et je ne sais que leur donner à manger. Quand je vois une femme, il me sembk que j'ai quelque chose à attendre d'elle, que ce qu'elle peut me donner est un bonheur céleste auprès duquel tout ce que j'ai goûté jusqu'ici me parait de grossiers et vils plaisirs. Il me semble qu'il y a en moi quelque chose de noble, de divin, emprisonné dans mon corps, et qui ronge les barreaux de sa prison ; c'est la sensation qu'éprouveraient les fleurs, quand la sève, se précipitant au sommet des rameaux, tend à jaillir en fleurs éclatantes, et à les rendre, d'herbe inaperçue, verte, uniforme qu'elles étaient, de riches cassolettes, d'où s'exhalent les plus suaves parfums. — Il me semble que tout ce que j'ai été, ce que j'ai senti jusqu'ici étaient l'existence et les grossières sensations de la chenille et de l'informe chrysalide, et qu'aujourd'hui le papillon remue dans la coque, et que le regard d'une femme, comme le soleil de mai, va lui donner l'essor et lui permettre de déployer au soleil ses brillantes ailes, encore plissées par la prison, et de s'élever au ciel, abandonnant sa misérable dépouille sur la terre.
— Tu es amoureux ?
— Non ; auprès des femmes, je suis gêné, timide, et je ne pense qu'à les fuir. Ces idées nouvelles ne m'agitent
que dans la solitude : alors mon âme parle un langage sans mots, qui n'est pas fait pour les oreilles, mais pour Fâme; un langage qui, si je pouvais le traduire, montrerait éloquemment à une femme le trésor d'amour qu'il y a dans mon cœur pour celle qui m'aimera.
Je ne suis pas amoureux, car je n'ai jamais vu celle dont Timage me poursuit ; c'est une image légère et frêle, comme si elle était faite de vapeurs condensées ; tellement que, lorsque mon imagination exaltée, fiévreuse, réussit à me la montrer par une hallucination extatique, il me semble que le vent de mon haleine va la faire disparaître, que le moindre bruit va la faire évanouir. Cette image est plus poétique qu'aucune femme que j'aie vue. Il y a en elle quelque chose de divin, qui semble ne pas appartenir à la terre.
Cependant, quand je songe que moi, qui ne suis qu'un homme, depuis que mon âme est ainsi éclose en moi, je me sens aussi une nature céleste, qui fait que je ne me trouve pas indigne de l'objet de mes rêves, et que je me crois avec elle une sorte d'affinité et de sympathie, je pense conséqueroment que ces jeunes filles qui, toutes belles qu'elles sont, paraissent encore tenir à terre, si je pouvais féconder leur âme comme la mienne a été fécondée, trouveraient en moi une autre nature, une autre vie, et que leur âme, s'élevant comme la mienne, pourrait se joindre à elle, se confondre avec elle, aussi intimement que deux parfums ou deux gouttes de rosée, et que ce serait là ce bonheur mystérieux dont je suis altéré.
Richard laissa un sourire errer sur ses lèvres.
— Ecoute, Richard, continua Maurice, si tu n'as à me dire que des paroles qui me désenchantent, ne me parle pas; si tu veux arracher à mon âme les ailes qui la portent au ciel, laisse-moi ; car j'ai une sainte vénération pour
cette âme qui s'est éveillée en moi. — Il me semble que c'est une portion de la divinité, et que le reste de moi doit l'adorer. — Si je pouvais avec des mots humains peindre des choses célestes, tu respecterais comme moi ce qui le fait sourire.
Il se leva, prit Richard par la main, et le conduisit près de la fenêtre :
— Tiens, vois cet amandier, ses branches nues, noires, mortes? voilà ce que tu es, voilà ce que j'étais.
Représente-toi ce même arbre, au printemps, vivant, couvert de jeunes feuilles et de fleurs blanches et roses, et parfumant d'une fraîche odeur le vent tiède qui jouera dans ses branches ; voilà ce que je suis devenu. Ne doit-on pas respecter cette sève mystérieuse, cette vie qui féconde le bois mort ?
— Alors, je n'ai rien à te dire, Maurice, si ce n'est que nous sommes convenus d'écrire ce soir à nos parents, et que tu parais n'y plus songer.
— Tu es un homme maudit, Richard, tu me fais lourdement retomber sur la terre; mais cependant tu as raison. Allons, continua Maurice, prenons tous les deux une plume et du papier, et écrivons. C'est une affaire de huit minutes.
— Pas pour moi, car je ne sais que leur dire ni par où commencer.
— Ce n'est pas difficile.
— Comment fais-tu?
— Je mets en haut de la page : a Mon elicr et honoré père. »
— Après?
— Après?
— Oui.
— Après, je mets une virgule, et je recommence à l'autre ligne.
— Alors, voilà mon commencement trouvé.
— Comment?
— Je mets comme toi : c Mon cher et honoré père, » virgule, et à la ligne.
— Ne me parle pas; sans toi j'aurais déjà fini. Maurice se mit à écrire rapidement ; pendant ce temps,
Richard remplit sa pipe et se versa un verre de vin*
— J'ai fini, dit Maurice.
— Je suis moins avancé que toi, dit Richard, je n'ai encore trouvé que : Mon cher et honoré père. Lis^moi ta lettre, cela me donnera des idées.
<r Mon cher et honoré père,
ff Au milieu des plaisirs que je goûte à la campagne, je n'oublie ni vous ni vos bontés pour moi, et c'est au retour d'une chasse aux canards, les habits encore humides de brouillard, que je vous écris pour vous remercier de ces plaisirs que je vous dois, et en même temps pour vous donner des nouvelles de ma santé, sur laquelle vous êtes quelquefois assez bon pour prendre de l'inquiétude, et m'informer de la vôtre, qui m'est plus chère que je ne saurais le dire ; veuillez me donner aussi des nouvelles de ma bonne mère, et lui présenter le souvenir du cœur de son Bis. Mon ami Richard me charge de vous présenter ses respects.
« P. S. Si vous me permettez de rester encore ici quelque temps, je vous serais obligé de remplir un peu ma bourse. »
— Mais c'est très-bien, Maurice, c'est précisément tout ce qu'on peut dire; et étant juste dans les même rapports
et les mêmes circonstances, je ne sais que dire pour ne pas dire la même chose. Attends, donne-moi ta lettre. Quelques minutes après :
— J'ai fini, dit Richard; écoute, Maurice.
« Mon cher et honoré père,
<( Au milieu des plaisirs que je goûte à la campagne, je n'oublie ni vous ni vos bontés pour moi, et c'est i\u retour d'une chasse aux canards, les habits encore humides de brouillard que... »
— Mais c'est ma lettre!...
— Exactement, sans oublier le post-scriptum; seulement j'ai eu la précaution de mettre « mon ami Maurice, » au lieu de a mon ami Richard. »
Quand le messager fut parti porter les deux lettres, Maurice dit:
— Te souviens-tu qu'il y a quelques années, au collège, il t'arriva, un jour de composition pour les prix, d'élever entre toi et moi une haute muraille délivres, afin, disaistu, que je ne pusse te copier?
— Oui, et je copiai mot pour mot ton devoir.
— C'est-à-dire que, sans dessein, tu corrigeas une faute en copiant mal un mot mal écrit, et tu eus le prix.
— C'était fort bien à moi de corriger.
— Oh î mon Dieu! Richard, s'écria Maurice, je gage que tu as fait la plus ridicule bévue.
— Comment?
— Qu'as-tu changé à ma lettre en la copiant?
— J'ai changé ce qu'il était nécessaire de changer pour la vraisemblance.
— Réponds : qu'as-tu changé?
— Je te Tai dit; j*di uiis a mon ami Maurice, » au lieu
de «( mon ami Richard, » et je gage que tu n'aurais pas eu cette prudence.
— Tu n'as rien change de plus?
— Non. Â quoi bon?
— Tu es sûr?
— Très-sûr.
— Eh bien ! ami Richard, vous pouvez vous vanter d'avoir fait la plus grosse, la plus ridicule, la plus funeste sottise qu'un homme puisse faire.
— Que veux-tu dire?
— Rien, homme prudent, si ce n'est que vous demandez des nouvelles de votre mère, morte, il y aura sept ans au mois de mars prochain.
Richard ne répondit rien, il se précipita hors de la chambre à la poursuite du messager ; mais le messager montait le seul cheval qu'il y eût dans la maison, et il fallut se résigner aux conséquences de sa maladresse.
Le lendemain, Maurice alla au clapier de grand matin; il attendit vainement les lapins et retourna à l'étang.
Un peu après son départ, Henreich et Hélène arrivèrent; tandis qu'Henreich tendait ses lacets, Hélène vit un aster dont la fleur était séparée de sa tige : c'était Maurice qui Tavait coupé d'un coup de la baguette de son fusil. A cette époque, l'aster, petite marguerite de couleur lilas, est presque la seule fleur qui s'épanouisse au milieu des arbres nus et de l'herbe desséchée.
— Maudit celui qui a coupé cette fleur! dit Hélène; il est triste et malfaisant comme le vent qui abat la dernière feuille des arbres, c'est la dernière fleur de Tannée; il
faut dire adieu aux promenades, à la verdure. Elle se prit à chanter à demi-voix :
Komm, lieber Mai, und macbe Die Beeame wieder grûn, Und las!
— Silence, Hélène ! dit Henreich.
Il avait entendu un lapin. La jeune fille se remit auprès de lui, derrière une haie de sureau, dont les oiseaux, à leur approche, avaient abandonné les baies d'un noir violet; le lapin qu'avait entendu Henreich vint se prendre au lacet. Gomme Theure s'avançait, et qu'Hélène avait froid, ils se contentèrent de cette proie et reprirent le chemin de la maison.
Chemin faisant, ils parlèrent du printemps : c'est ce qu'on a de mieux à faire l'hiver, comme de songer à l'avenir dans les mauvais jours.
— Puis aussi, quand tu te marieras, dit Henreich, choisis un brave garçon avec lequel je me puisse accorder; j'occuperai bientôt la place de mon père, nous ne nous quitterons pas, tu resteras avec ton mari dans notre maison. Nous ne serons pas bien riches, ma petite Hélène, mais nous serons heureux; nous n'aurons pas de ruine à craindre, notre avenir est assuré et tranquille, nous vieillirons comme notre père et notre mère au milieu de nos enfants, et nous leur laisserons notre petite maison. — A propos de notre maison, j'irai demain dans le bois prendre des églantiers que je planterai devant; j'en ai découvert qui sont plus hauts que moi. — Ce sera charmant, au mois de mai, quand les petites roses pâles sortiront de la verdure.
Haie consultis pretium est;
PnidenUa fallax.
Horace.
Quelques jours après, Richard et Maurice reçurent les réponses de leurs pères.
« Monsieur mon fils Maurice,
« Votre lettre mielleuse n'a qu'un but : c'est de me demander de l'argent, et de me choquer en me parlant de votre mère, qui, depuis votre départ, plaide avec moi, comme vous le savez, en séparation de biens. Vous n'aurez pas d'argent, et je vous enjoins de revenir tout de suite pour continuer le cours de vos études. Ma fortune ne me permet pas de vous nourrir bien longtemps à ne rien faire. »
— Je ne savais rien de cette dissension, dit Maurice. Mais il se rappela que quinze jours auparavant il avait reçu une lettre de son père, et que, supposant qu'elle ne contenait que des admonitions et quelques préceptes de mbrale, il l'avait employée, sans la lire, à bourrer son fusil .
ff Mon bon Richard,
cr Je ne sais par quel hasard tu as appris mon mariage avec madame veuve Grumb ; je craignais que cette nouvelle ne te fût désagréable; mais le ménagement avec lequel tu m'en parles, le titre de bonne mère que tu lui donnes dans ta lettre m'ôtent toute inquiétude à ce sujet. Elle me charge de te dire qu'elle méritera ce titre de bonne mère, et qu'il est bien précieux à ses yeux. Je ne savais pas que tu la connusses, comme il parait, par la commis-
sion que tu me donnes de te rappeler à son souvenir. Elle ne se souvient pas non plus de t'avoir vu, qu'une ou deux fois dans des maisons tierces; mais vous aurez bien vite fait connaissance, d'après les dispositions bienveillantes que vous avez Tun pour Tautre. Ce sera un grand bonheur pour moi de voir bien unis les deux plus chers objets de mes affections. Reviens tout de suite auprès de nous.
« Ton bon père. »
Les deux amis se regardèrent stupéfaits, puis se prirent à rire.
— Allons, Richard, c'est comme au collège : tu emportes encore le prix sur moi.
Ils firent leur valise et se remirent en route le lendemain.
Maurice fut asssez heureux pour trouver son père et sa mère réconciliés.
Richard, grâce à sa bévue, fut parfaitement reçu par sa belle-mère, qu'il n'avait jamais vue auparavant et dont il ne soupçonnait pas Vexistence.
Et une partie de l'hiver s'écoula paisiblement.
vu. — HÉLÈME A VARIE.
c Ma chère Marie, depuis deux mois il s'est passé pour moi bien des choses tristes. Mon bon frère llenreich a été en^ levé par la landwher et nous a quittés» il y a huit jours, en pleurant. De plus, mon père est au lit, malade d'une fièvre très-aiguë; le médecin a annoncé à ma mère qu'il n'espérait plus le sauver; aussi, depuis ce temps, toutes deux nous sommes dans les larmes ; et encore nous faut-il les contenir devant lui, car il semble interroger nos visages. 11 ne se croit pas aussi malade, et il n'y a rien de
!>8 UiNE HEURE ÏIIOP TAllU.
triste comme de lui entendre faire des projets pour Tannée prochaine. Ma mère et moi nous n'osons nous regarder; quand cela nous arrive, nous nous mettons toutes deux à pleurer.
« Vois que de malheurs nous accablent à la fois, ma chère Marie. Qui l'aurait cru, il y a deux mois, quand tu passas avec nous si joyeusement la nuit de Noël? Si mon pauvre père meurt, comme il n'est plus que trop certain, ma mère et moi nous allons nous trouver abandonnées, sans ressources; c'est horrible à penser. Aussi je t'écris pour te dire que j'accepte la proposition que j'avais refusée de prendre à la ville une place qui mç mette à même de gagner du pain pour ma mère et pour moi. Je me sens de la force et du courage : le malheur développe vite.
« Adieu! ma chère Marie; aime-moi, j'ai besoin que tu m'aimes. »
YUI. — MARIE A HÉLÈNE.
« Ta lettre m'a beaucoup affligée, ma chère Hélène. Comment des gens bons et honnêtes comme vous ne sont-ils pas protégés par le ciel? tandis que tant de méchants prospèrent! Espérons que ton père vivra, chère Hélène; tous les malheurs ne peuvent ainsi tomber sur vous à la fois.
«Néanmoins, ce serait folie à toi, maintenant que vous n'avez plus l'appui de ton frère, de négliger une excellente place qui se présente, une place où tu gagnerais par an deux cents florins. C'est chez une dame que l'on dit bonne et vertueuse; tu n'aurais à t'occuper que d'elle, de lui tenir compagnie, lui faire des lectures et l'aider à sa toilette.
((Mais il faudrait partir tout de suite : j'ai promis que tu serais arrivée demain ; c'est sur cette promesse seulement que Ton n'a pas pris une autre personne très-recom-
UNE HliUHE TROP TARD. 20
maDciée, qui s'était offerte. Je comprends tout le chagrin quB tu vas avoir de quitter ton père malade et ta mère accablée; mais songe que c'est un moyen de leur être utile, et que n'en pas profiter ne serait pas une vraie tendresse, mais un pur égoïsme.
« A la réception de ma lettre, fais promptement tes paquets et viens me trouver; nous irons ensemble chez cette dame, qui, d'après ce que je lui ai dit de toi, attend ton arrivée avec une grande impatience. — Pense bien qu'un , jour de retard te ferait perdre cette place.»
— Où vas-tu ? — Je n'eii sais rien. — Kh bien 1 tu vas aller en prison. — J'avais donc bien raison de dire que je ne savais pas où j'allais.