XLII. — DES LÉZARDS
Il ne croit -pas en Dieu, et n'ose sortir le vendredi.
Nous nous sommes réservé de placer notre chapitre des lézards où, quand et comme nous le jugerions convenable. Néanmoins, nous ne nous conduisons pas en ceci purement d'après notre caprice ; mais, au contraire, nous pensons que c'est ici la place qu'assignent à chaque chapitre important la raison et la logique.
Maurice, Leyen et Fischerwald sont couchés sur l'herbe, et causent. Certes, le lecteur s'étant laissé conduire là, nous aurions le droit de lui faire subir leur conversation. Nous n'abuserons pas de nos avantages, et nous lui offrirons une capitulation honorable.
A savoir : de lire notre chapitre des lézards.
D'autre part, notre histoire va prendre une nouvelle face. Nos personnages vont avoir entre eux des relations nouvelles. Jusqu'ici nous n'avons fait qu'exposer notre drame, comme quand Agamemnon arrive en disant :
Oui, c'est Agamemnon, c'est ton roi qui t'éveille.
Nous pouvons nous permettre un entr'acte, et le remplir, comme on faisait autrefois, par un intermède.
Enfin, si quelqu'un n'approuvait pas la place que nous assignons a ce chapitre, il est libre de le passer, sauf à le lire à tout autre moment qui lui semblera plus convenable; car ce chapitre mérite d'être lu, en cela qu'il sape par la base un des plus vieux préjugés que nous connaissions.
Sérieusement, à ce propos, si nous nous étions trouvé
vivre en un temps où fussent restées quelques croyances,
nous n'aurions pas plus osé porter la main sur la moindre d'elles que les Hébreux sur Tarche d'alliance. Car, à dire vrai, il n'est pas encore bien établi combien nous avons gagné à la destruction des croyances et des préjugés. Loin de là, nous avons souvent pensé — qu'il n'y a de beau dans la vie que ce qui n'y est pas, — c'est-à-dire que la vie nue, dépouillée des riches couleurs que lui prête le prisme de l'imagination, ne vaut guère la peine qu'on la vive, et ressemble à un papillon dont les ailes, froissées par une main maladroite, ont perdu leur brillante poussière écailleuse.
Tuer les croyances et les préjugés, c'est borner le monde à votre borizon, c'est rétrécir le cercle de vos sensations à la largeur de vos bras étendus ; c'est, à l'exemple de l'éphore spailiate, couper deux cordes de la lyre ; — c'est, comme le tyran de Syracuse, jeter à la mer sa plus belle bague; — c'est se mutiler comme Origène; — et d'ailleurs, qui pourrait dire, sans risquer de se tromper, ce qu'il faut croire et ne pas croire? Où est le régulateur de nos croyances? Est-ce notre intelligence? mais nous ne comprenons ni le soleil ni les étoiles ; et jusqu'ici pourtant on croit au soleil et aux étoiles. — Qui comprend la sève, qui, chaque printemps, de la terre nue et du bois mort, jaillit en gerbes de verdure, en fleurs et en parfums? Personne encore cependant n'a songé à nier l'ombrage des chênes, la verdure des prairies, Todeur des roses el des jasmins. — Â seize ans, nous étions incrédule et blasphémateur — presque autant qu'un marchand de toiles de la rue Saint-Denis. — Depuis, la solitude el l'étude nous ont suffisamment démontré la faiblesse de l'homme et de son esprit, et nous avons pris le parti de ne nier presque rien, de ne presque rien affirmer; nous, dont le génie ne peut analyser un brin d'herbe, nous qui avons
passé des journées devant une fleur des champs sans avoir vu tout ce qu'il y avait là de grand et d'incompréhensible ; — nous, à qui M. Serviile, le savant naturaliste, a fait voir autrefois, sur les élytres d'un scarabée, plus de miracles et de prodiges qu'il n'y en a dans la religion d'aucun peuple.
Mais nous n'irons pas marcher seul contre le courant, et nous ferons comme les autres : nous tâcherons de détruire, — parce que nous ne sommes pas assez fort pour édifier. Un bûcheron abat, dans une année, quatre cents chênes. Tous les peuples du monde se réuniraient en vain pour créer un brin d'herbe. Il y a toute la puissance d'un Dieu dans cette feuille de saule qu'emporte Teau du ruisseau.
LE LÉZARD AMI DE l'hOMMB.
Il n'est pas que vous n'ayez entendu dire, et môme que vous n'ayez dit vous-même : Le lézard est Vamide P homme, C'estun axiome, une vérité fondamentale, que l'on accepte sans examen. Il y a même, à ce sujet, des histoires fort touchantes constatant la sensibilité du lézard. Il est des gens qui, étouffés des vertus qui leur remplissent le cœur, ^n imposent une partie aux animaux.
C'est ainsi qu'on a étrangement abusé du chien.
Or, le lézard n'est nullement ami de Vhomme. Du plus loin que l'homme manifeste sa présence par le plus léger bruit, le lézard prend la fuite avec une rapidité incroyable, et se réfugie dans les fentes des pierres. Si cependant vous êtes assez leste pour mettre la main dessus, il rompra sa queue et vous la laissera dans les mains; si vous le saisissez par le corps, il vous mordra, et la force seule lui manquera pour ne pas vous couper le doigt ; ensuite, et nous avons pour garant, outre notre expérience, M. de
Buffon, qui cependant considérait le lézard comme son ami, gardez- le pendant un mois, il refusera obstinément toute nourriture ; il se desséchera et mourra.
Nous ne savons pas que le loup ni le tigre, eu égard à leur force, témoignent à Thomme moins d'amitié.
Et remarquez que ceci ne nous est inspiré par aucun sentiment de haine personnelle contre le lézard. Loin de là, nous passions au collège pour donner à ceux que nous possédions des soins beaucoup plus assidus qu'il ne semblait convenable à nos professeurs.
— Je gage, dit mon père, que Trimm n'attache à cet article du Décalogue aucun sens déterminé — Caporal , dit Toiick , qu'est-ce qu'honorer son père et sa mère ?
— Monsieur, répondit Trimm, c'est leur donner trois sous par jour de sa paye quand ils deviennent vieux. — Et l'as-tu fait? — Oui, monsieur, il l'a fait, dit mon oncle Tobie. — Eh bien 1 dit Torick en se levant de dessus sa chaise et prenant le caporal dans ses deux mains, lu es le meilleur commentateur que je connaisse de ce commandement, et je t'estime plus que si tu avais mis la main au Talmud.
Sterne.
Il se fit un tressaillementdansie feuillage des noisetiers. liCyen et Fischerwald se retournèrent brusquement.
— Ce n'est pas elle, dit le comte.
— C'est le vent, dit Fischerwald.
Yentus levés permurmurat umbras.
— Vous attendez quelqu'un? dit Maurice.
Et il se leva.
— Ce n'est que ma maîtresse, dit le comte; vous m'obligerez de ne pas vous déranger. Je ne suis pas fâché que vous la voyiez. C'est la plus belle créature que vous puissiez rencontrer.
— Je ne le puis, dit Maurice; une affaire me rappelle...
— La voici, dit le comte. A la faveur de ce sentier si droit, j'ai aperçu sa robe blanche. Attendez-moi.
Quand le comte fut parti :
— C'est, dit Fischerwald, un objet de luxe qui lui coûte quatre mille florins par mois.
— Adieu.
— Tu n'attends pas le comte?
— Non , je n'aime pas à rencontrer cette sorte de femme.
— C'est réellement une très-belle fille.
— C'est une raison de plus que tu me donnes de m'en aller. Il me semblerait voir une belle rose rongée par un ver.
Et ici Maurice commença une dissertation sur ce qu'avait de triste pour lui la vue d'une belle nature flétrie et salie. La dissertation fut assez longue, comme presque toutes les dissertations de Maurice.
Le comte rejoignit Hélène.
Elle marchait rapidement. Ses yeux étaient fixes et ardents; elle ne voyait pas Leyen, qui l'arrêta.
— Où allez-vous donc?
— C'est vous?
— Oui; qu'avez-vous ?
— Je ne vous reconnaissais pas.
— Répondez-moi. Vous êtes souffrante; qu'avez-vous?
— Il faut partir loin, très-loin.
— Calmez-vous. Auriez-vous été exposée à quelque in-
MO UiNE HEURE TROP TARD.
suite? Je vous jure que celui qui vaus a offensée ne sortira pds vivant de cette forêt. Je vais appeler.
— Monsieur, monsieur, dit Hélène, que personne ne me voie ; je mourrais de honte. Ma mère m'a chassée, ou plutôt elle m'a défendu d'entrer dans la maison où je suis née ; elle m*a appelée fille perdue, monsieur ; elle m'a dit que ma présence la faisait rougir; que mes pas salissaient la chambre où est mort mon père.
Alors deux grosses larmes tombèrent des yeux d'jiélène.
— Mon Hélène, reprends ta raison, méprise le délire d'une vieille folle. Remets-toi : nous approchons. Il y a un étranger; essuie tes yeux.
— Pourquoi y a-t-ilun étranger? reprit Hélène. Qu'ai-je besoin de voir un nouveau visage, un nouveau témoin de ma honte? Et surtout, pourquoi faire croire que je la supporte sans désespoir? Vous me dites d'essuyer mes yeux : pour votre vanité, il faut que je paraisse belle, n'est-ce pas? vous faites de moi comme de votre cheval, que vous faites piaffer et caracoler quand il y a du monde. Je ne veux pas voir cet étranger
— Hélène, vous êtes folle !
— Ah ! c'est vrai ; vous avez tous les droits : je me suis vendue. Voici mes yeux essuyés ; menez-moi devant cet étranger ; je vais tâcher d'être belle pour vous faire honneur, pour qu'on dise : a Son Excellence le comte Leyen a de beaux chevaux, de beaux chiens, une belle maîtresse et un beau carrosse. » Allons, monsieur.
Quand ils arrivèrent, Maurice était encore à sa péroraison; il achevait de prouver qu'il ne pouvait rester; — mais il n'était plus temps de se retirer. Il salua froidement Hélène. Hélène rendit le salut froidement, et ne regarda pas Maurice.
On se remit en place.
UNE HEURE TROP TARD. lil
On servit des fruits, des gâteaux, des vins fins. Longtemps Hélène fut sombre et préoccupée, et garda les yeux baissés.
Maurice dit bas à Fischerwald :
— Elle est bien belle!
Alors Hélène leva la tête et regarda Maurice pour la première fois. Maurice rougit, et parut contrarié et embarrassé qu'elle l'eût entendu. Hélène ne put comprendre pourquoi, contrairement à tous les hommes qu'elle voyait d'ordinaire, il renonçait à la petite reconnaissance que toute femme ne peut s'empêcher de ressentir pour l'homme qui lui fait un compliment.
Alors elle jeta sur lui quelques regards furtifs, et vit un sourire de mépris errer sur ses lèvres quand Leyen et Fischerwald vinrent à parler de l'amour comme ils pouvaient en parler.
11 ne prit aucune part à la conversation tant qu'elle roula sur ce chapitre. « A-t-il donc, pensa Hélène, quelque chose à dire que ces gens ne comprendraient pas? »
— Tu ne dis rien, mon Hélène? dit le comte.
— Eh! monsieur, reprit-elle avec une profonde amertume , sais-je rien de ce que vous dites, moi ?
Et dans son regard, dans l'accent de sa voix, il y avait de la douleur et du désespoir. Repoussée par sa mère, elle avait jeté les yeux sur elle-même, et sentait douloureusement son humiliation. Elle regrettait la pauvre petite n^aLson et l'amitié d'Henreich, et elle se rappelait ces paroles de son frère : Tu épouseras un brave garçon,
Maurice, à son tour, la regarda ; leurs yeux se rencon*trèrent et se détournèrent aussitôt.
— Ma belle malade, dit Fischerwald, je suis, connue vous savez, assez original, et mesL idées sont bien à moi, et ne me sont suggérées par personne.
Je ne pense pas comme les bœufs ruminent, ainsi que s'exprime un écrivain. J'ai imaginé de substituer des drogues morales et métaphysiques aux drogues végétales et pharmaceutiques, en quoi je suis approuvé par beaucoup de savants et de philosophes, qui conseillent au médecin de guérir l'esprit avant le corps. C'est pourquoi je vous ordonne formellement un peu d'oubli des idées tristes qui semblent vous préoccuper, et une légère dose de cette aimable gaieté que je vous vois quelquefois.
— A l'approbation des savants et des philosophes le docteur peut joindre la mienne, si toutefois il la juge digne de quelque attention, dit le comte Leyen.
— C'est ce qui vous consolera facilement de ne pas obtenir la mienne, docteur Fischerwald, dit Hélène; ma gaieté est d'ordinaire exempte de préméditation, et les idées tristes qui me préoccupent sont trop profondément entrées dans mon âme pour que je les puisse secouer, ainsi que vous secouez avec les doigts les miettes de gâteau qui sont tombées sur votre jabot.
— Croiriez-vous, dit Leyen en se tournant vers Maurice, que cette profonde douleur n'a d'autre cause que d'avoir été mal reçue par sa mère, vieille folle, que cette pauvre fille accable de soins et de prévenances?
— Non, non, dit Hélène, s'adressant aussi à Maurice; ma mère a tort, j'aime à le croire; car. si je me suis prostituée et vendue...
— Hélènel... dit sévèrement le comte, lui rappelant par un signe des yeux la présence de Maurice.
— Oh! monsieur, reprit-elle en haussant les épaules, a quoi bon ce mystère? monsieur ne sait-il pas qui je suis? Si je me suis prostituée et vendue, c'était pour nourrir ma mère. Vous le savez, monsieur le comte, et je vous adjure de le dire hautement. J'étais pauvre, et j'ai résisté à vos
offres brillantes et à votre persévérance. J'étais mourante à rhôpital, et je vous ai vu pleurer sur mes pieds et sur mes mains, en me suppliant d'accepter vos bienfaits, et j'ai refusé, aimant mieux mourir de faim et de misère, jeune et belle, sans avoir encore vécu : je n'ai cédé qu'à la voix de ma mère qui me demandait du pain. Est-ce vrai, monsieur le comte?
— Oui, dit Leyen; et pourquoi n'avez-vous pas dit cela à votre mère quand elle a osé vous chasser de chez elle?
— Parce que cela aurait été trop affreux pour elle, de voir que c'était elle qui m'avait jetée là, -— dans cet abîme de honte et d'opprobre, comme elle dit, — qu'il lui aurait fallu traîner sa tête grise à mes pieds, dans la poussière, pour demander pardon; car je lui ai donné plus que ma vie. J'ai fait plus qu'ouvrir mes veines et lui donner mon sang à boire, j'ai fait plus que d'arracher mon coeur de ma poitrine, et le lui donner à manger. Car alors je serais morte, tandis que je vis pour porter le deuil de mon bonheur et de ma vie.
Maurice regardait Hélène sans presque respirer, pour ne pas perdre une seule de ses paroles, qu'elle prononçait avec une sorte de véhémence extraordinaire, avec une voix profonde et déchirante.
— Ma mère a eu tort, continua-t-elle; car, même ignorant ce que j'ai fait pour elle, elle ne devrait pas repousser sa fille, parce qu'elle est malheureuse. — Qu'est-ce donc que l'amour et Tamitié, si l'on ne vous aime plus quand on est coupable? — Mais ce qui fait que je pleure, c'est tjue j'ai senti là mon malheur, malheur irréparable, et qui durera autant que moi. C'est que j'ai vu les guirlandes blanches et parfumées de ces églantiers, dont mon frère Henreich voulait tresser ma couronne de fiancée. C'ebt que j'ai vu, sous les arbres à l'ombre desquels j'ai passé mon
lu UNE HEURE THOP TAUD.
enfance, comme sortir de l'herbe, où fleurissent encore les violettes que je cueillais, et voltiger autour de moi les riants fantômes de ma jeune imagination. C'est que j'ai reconnu mes joies pures et mes douces espérances, et qu'elles n'ont pu rentrer dans moa cœur, semblables à l'oiseau qui fuit les marécages fétides.
— Madame, dit Maurice, ce que vous avez fait pour votre mère est bien beau ! Si on ne peut vous appeler vertueuse, qu'est-ce que la vertu?
— Monsieur, monsieur! s'écria Hélène en lui saisissant la main, dites- vous vrai ? Répondez-moi, ajouta-t-elle, en plongeant de ses yeux dans ceux de Maurice, répondezmoi : qui vous fait parler ainsi? est-ce une sotte complaisance comme on en a tant pour moi, ou vos paroles sortent-elles de votre cœur?
— Madame, dit Maurice avec le calme de la conviction, j'ai dit ce que je sentais. Pour moi, vous êtes la femme la plus vertueuse que je connaisse.
Hélène ne répondit pas, mais il y avait dans son regard la reconnaissance qu'elle aurait ressentie si Dieu lui avait dit :
i Pauvre fille, dépouille ta vie flétrie, — comme les frêles demoiselles sortent de leurs larves, qui vivaient dans la bourbe des ruisseaux, et s'élancent balancées sur leurs ailes de gaze, semblables à des émeraudes, à des saphirs, à des topazes vivantes, pour voltiger dans l'air et sur les fleurs LOS prairies; dépouille ta vie flétrie, et recommence, pure et innocente, une vie de bonheur et d'amour. »
Ne courez pas deux lièvres à la fois.
ta Sagesse des Nation».
11 faut avoir deux cordes à soo arc.
La même Sagesse.
Maurice raconta à Richard sa rencontre avec Hélène.
— Tu es pris, dit Richard, et d'une façon d'autant plus remarquable, que tu aimes une prostituée. Toi qui me disais, il n'y a pas longtemps : Je ne comprends Vamour que pmir une femme vierge.
Quoique Maurice dût être un peu accoutumé à ses inconséquences, il se trouva honteux de celle-ci, et, tant pour lui-même que pour Richard, s'efforça de traiter légèrement un sujet qui l'intéressait plus qu'il ne le voulait.
— Non, dit-il, cette fille est belle, et son âme n'est pas moins belle que son corps; mais, je le répète, je ne contrprends Vamour que pour une femme vierge. Aussi, ne penséje nullement à lui donner ma vie, et à lui demander du bonheur. Je lui consacrerai quelques jours, et je ne lui demanderai que des plaisirs.
Il faut que je lui écrive.
— Déjà?
— Fischerwald m'assure qu'elle est fort occupée de moi.
Maurice prit une plume et du papier, et tomba dans une profonde rêverie.
— Ami Maurice, dit Richard, le plaisir n'est pas habituellement si grave, et tu es étrangement préoccupé.
— Nullement, dit Maurice, qui, par hasard, ce jour-là, avait mis dans sa tête d'être ou de paraître conséquent.
Et pour le prouver, tout en écrivant sa lettre à Hélène, il continua sa conversation avec Richard.
Ilti UNE HEURE TROP TARD.
— Il y a quelques jours, dit-il, j'ai trouvé Abel Saldorf fort occupé; il avait à la fois chez lui un maître d'escrime et un professeur de langue française. Quand j'arrivai, il prenait sa leçon d'escrime; je m'assis, pensant qu'il s'arrêterait bientôt, d'autant que la sueur ruisselait sur lui.
Ici Maurice s'arrêta et écrivit la première phrase d'une lettre banale, et d'une légèreté qui ne lui convenait guère.
<r Mademoiselle,
(( Il dépend de vous que le jour où je vous ai rencontrée soit le plus heureux ou le plus malheureux de ma vie. »
Puis il continua :
— En effet, il ne tarda pas à tomber accablé sur les coussins d'un canapé; je m'approchai de lui, et j'attendais qu'il eût repris haleine pour causer avec lui. Mais alors le maître de langue s'approcha, qui commença sa leçon. Je pris un livre, un peu surpris de cette manière d'agir, mais cependant l'attribuant à la liberté que j'exige que mes amis gardent avec moi, pour avoir le droit de la prendre avec eux. Le maître de langue s'arrêta. Abel se leva, remit son masque, et la leçon d'armes recommença.
« L'impression que vous avez produite sur moi est telle, qu'il faudrait pour la peindre, etc. , etc. »
Après un quart d'heure, on apporta le déjeuner. Je pensai alors que les deux professeurs allaient partir. Mais il y avait quatre couverts, et ils se mirent à table avec nous.
Quoiqu'il ne soit guère d'usage de garder à déjeuner son maître d'escrime et son maître de langue, qui probablement ont autre chose à faire, et d'ailleurs ne peuvent déjeuner chez tous leurs élèves, je n'y fis guère d'attention que parce que le maître de langue et Abel, pendant tout le temps du déjeuner, ne cessèrent de parler français, chacun
de son mieux, tandis que le maître d'escrime jetait de temps en temps quelques préceptes de son art, entre deux bouchées.
Comme j'avais grand appétit, je pris le parti de ne pas dire un mot, et de ne m'occuper que de nourrir mon misérable corps, comme disent les sages quand ils n'ont pas de quoi dîner.
Je mangeais encore quand on enleva la table; et, tour à tour, recommencèrent la leçon d'escrime et la leçon de langue française.
Je me crus victime d'une mystification. — D'où vient, dis-je à Abel, ce goût subit pour Texercice et Tétude?
« Si j'étais assez heureux, etc., etc.
« Ce serait avec un ravissement inexprimable que je mettrais à vos pieds, etc., etc. »
— Depuis deux jours, me répondit Abel, ces messieurs ne me quittent pas : ils mangent et ils dorment ici. Je n'ai plus que cinq jours à prendre leurs leçons, et il faut que j'en profite.
Je crus qu'il voulait faire un voyage. Je lui manifestai mon étonnement de l'emploi qu'il faisait des derniers instants qu'il avait à passer avec nous; je lui fis également observer qu'il trouverait partout des maîtres d'escrime et ries maîtres de langue française.
Il sourit et me dit : — Je n'ai aucune intention de voyager, et voici ce qui m'arrive :
« Non, vous ne repousserez pas inhumainement un amour que vous savez si bien inspirer. Vous ne réduirez pas au désespoir un homme qui, etc., etc. »
— Je me suis trouvé, continua Abel, il y a trois jours, à souper dans une maison où se trouvait également le baron de Solm, jeune homme assez impertinent, et fort bien vu de l'électeur, qui le protège en toute occasion.
iO.
118 tJNE HEURE TROP TARD.
Tu sais que je suis naturellement peu bruyant dans un cercle, et que je n'aime pas à occuper les autres de moi. Le baron prit mon silence pour de la timidité, et ma modestie pour la conscience de ma sottise. Aussi lui échappat-il à mon égard quelques-unes de ces quasi-impertinences qui font d'autant plus de mal qu'elles ne sont pas assez marquées pour qu'on puisse les relever sans paraître un esprit difficile et querelleur. Je me contins le plus qu'il me fut possible, tout en adressant tout bas des vœux fervents à tous les saints du paradis pour qulls inspirassent à M. le baron la pensée d'être impertinent tout à fait.
(( Ne me laissez pas languir dans la plus cruelle incertitude. Répondez-moi, si ce n'est pas par amour, etc., etc. »
J'eus à me louer de Tintervention du ciel. M. le baron, encouragé par mon calme, donna dans le piège et se laissa aller à une bonne impertinence.
— Monsieur le baron, lui dis-je à l'oreille, vous êtes un sot; êtes-vous aussi un lâche?
— • Monsieur, me répondit-il un peu étonné, je vousniettrai volontiers à même de vous en assurer.
— Je doute, répondis-j6, que ce soit aussi pleinement que de votre sottise.
11 m'entraîna dans Tembrasure d'une croisée, et me dit :
— J'ai une affaire à terminer; dans une semaine, à pareil jour, soyez à sept heures du matin derrière les murs du parc; mon arme est l'épée.
— Depuis ce temps, on m'a fait avertir de deux choses, continua Abel :
La première, que le baron manie parfaitement l'épée;
La seconde, que si, contre toute probabilité, il m'arrive de le tuer, l'électeur poursuivra le meurtrier avec persévérance.
C'est pourquoi j'apprends l'escrime pour tuer mon
homme, s'il est possible, et le français pour trouver à qui parler si je suis for(^ de prendre la fuite.
Allons, messieurs, dit Abel en finissant, ne perdons pas de temps.
— Excuse-moi, me dit-il, mais je n'ai plus que cinq jours.
«r Le plus sincère et le plus dévoué de vos admirateurs, ))
a Maurice. »
Ainsi finit à la fois Maurice et son anecdote, et Tune des lettres les plus ridicules qui jamais aient été écrites.