‹ Devant les tisonsChapitre 25 sur 49 · SE PRÉSENTER CHEZ HÉLÈNE · texte numérisé non relu

SE PRÉSENTER CHEZ HÉLÈNE

Comme la voiture marchait, Maurice, seul dans la partie où il se trouvait, se mit à penser, faute de mieux, et à raisonner avec lui-même.

— Au fait, dit-il quand il fut à quelques lieues de la ville, j'aurais mieux fait de laisser partir la voiture sans moi; je n'aurais perdu que le prix de ma place, tandis que ma négligence risque fort de me faire perdre mon procès, et conséquemment plus des deux tiers de ma très-petite fortune.

Comment n'ai-je pas pensé plus tôt à cela?

Qui peut m'attirer si fort aux lieux que j'ai quittés il y a trois jours?

Est-c« Hélène?

7)]on, cette femme est comme toutes les femmes, et d'ailleurs...

Ici Maurice se répéta tous les arguments qu'il avait autrefois donnés à Richard pour prouver qu'on ne peut

aimer raisonnablement qu'une femme vierge, arguments

158 UNE HEURE ThOP TARI).

que chacun est libre de retrouver au onzième chapitre de ce volume.

— Puis avec Leyen, se dit-il, elle est riche et accoutumée au faste et à la dépense; m'aimera-t-elle assez pour renoncer à ses habitudes?

A-t-elle assez de noblesse dans Tàme pour y renoncer sans souffrir? car je ne pourrais la voir souffrir, j'aurais envie de la tuer.

Si elle me fait sans regret un pareil sacrifice, n'est-ce pas prendre un engagement sacré que de Taccepter? Si elle abandonne tout pour mon amour, mon amour ne doit-il pas remplacer tout ce qu'elle m'abandonne? ne suis-je pas à elle pour toute ma vie? C'est effrayant. Il me semble voir un torrent dans lequel je vais me plonger et qui va m'entrainer; je suis encore sur la rive, je puis encore ne pas entrer dans l'eau.

Il vaut mieux ne pas revoir Hélène.

Ici Maurice regarda sur la route et dit :

— Ces chevaux ne vont guère vite !

Et, continua-t-il, si Hélène n'abandonne rien pour moi, si elle ne sent pour moi qu'un goût passager, qu'elle veut satisfaire, si je m'avise de prendre un amour sérieux pour une femme qui ne m'aime pas, d'adorer une idole de pierre...

Je n'irai pas plus loin, je ne chercherai pas à la voir.

— Postillon, dit-il, dormez-vous, ou craignez-vous d'user votre fouet? le chemin est magnifique, et les roues semblent rouler d'elles-mêmes.

Sais-je seulement, poursuivit-il, si elle a môme pour moi ce goût passager? ne Tai-je pas entendue approuver par son silence ce que sa compagne disait de moi?

Qui sait si elle ne s'est pas laissé séduire par les plumes

que Richard m'a arrachées de l'aile, ou par la feinte originalité de Fischerwald?

Non, non, ce n'est pas à une fille entretenue que j'irai demander de l'amour; autant demander du miel aux frelons, on n'emporterait que des piqûres.

Gomment! encore des genêts! nous ne sortirons pas de cette maudite forêt! il me semble que voilà une journée entière que nous sommes dedans.

Postillon! te serais-tu trompé de route?

— Monsieur, ce serait difficile, il n'y en a qu'une, il y a huit ans que je dors, bois et mange sur cette route.

— Alors, mon ami, tu as de bien mauvais chevaux.

— Mais, mon maître, nous faisons deux lieues à l'heure; c'est, il me semble, fort raisonnable.

— As-tu un briquet?

— Un excellent briquet.

— Prête-le-moi.

Maurice alluma sa pipe, fuma et s'endormit, bercé par les vagues pensées que le tabac semble produire et emporter.

Au bout de quelques heures il se réveilla. On était à la couchée.

Le lendemain, il fut le premier levé, réveilla tous les voyageurs, gourmanda les palefreniers, aida à seller les chevaux, à les atteler, et ne permit à personne de dé-' jeûner.

Puis, aussitôt que la voiture roula, il se remit dans son coin, et se dit :

— C'est fini, il ne faut plus penser à Hélène.

Et il se déduisit si longuement une foule d'excellentes raisons pour ne plus penser à Hélène, que toute la journée fut employée à penser qu'il ne fallait plus penser à elle, — de sorte qu'elle ne cessa d'occuper son imagination.

Et de temps à autre il appelait le postillon.

— Ohé î postillon ! pour toi cette pièce de douze kreutzers si tu presstts un peu tes chevaux.

Et le pauvre Maurice eût été bien embarrassé si Richard se fût trouvé là, qui lui eût demandé :

— Où est-ce donc, mon ami Maurice, que vous êtes si pressé d'arriver?

Est-ce près de votre père ?

Ou près de moi?

Ou près du docteur Fischerwald?

Ne serait-ce pas près d'Hélène?

Près d'Hélène à laquelle il ne faut plus penser! Maurice descendit dans la forêt, près de la maison de la vieille Marthe.

Elle dînait à sa porte, au soleil couchant.

Rompre n'est pas reculer.

Grisier.

Maurice, une heure après, était devant la porte d'Hélène, Comme il allait frapper, la porte s'ouvrit.

Hélène sortait à pied, suivie d'un domestique.

Elle s'arrêta.

. — Soyez le bienvenu,' monsieur Maurice, lui dit-elle, ma promenade peut.se remettre.

H faut dire que Maurice était venu pour passer près d'Hélène le plus long temps possible. Mais son sourire, le son de sa voix, Taspect de son corps souple et gracieux, de sa démarche noble et légère, l'émurent à un tel point, qu'il ne pouvait respirer, et qu'il lui dit :

— Pardon, madame, j'arrive de voyage; mon retour chez moi est nécessaire. Je ne voudrais pas interrompre

votre promenade; je venais seulement vous apporter cette branche d'églantier que j'ai cueillie — où vous safvez.

— Vous êtes bien ton, dit Hélène.

Elle regarda la branche, et, feignant de sentir une fleur, y déposa un baiser; des larmes roulaient dans ses yeux.

— Je ne sortirai pas, dit elle.

Elle attendit un moment, pour voir si Maurice demanderait la permission de lui tenir compagnie.

Malgré lui, son émotion était loin d'avoir diminué. Il salua et partit. Hélène le regarda alleravecsurprise.il aval* Tair de s'enfuir.

11 allait respirer.

Mais, pour ne pas s'avouer à lui-même son émotion ou sa timidité, il se dit :

— J'ai bien fait, je ne la verrai plus.

Et il alla se coucher dans le logement qu'il avait loué vis-à-vis des fenêtres d'Hélène.

LU. — COMMENT LES PETITES CHOSES FONT LES GRANDES, SI TANT EST qu'il Y AIT DE GRANDES CHOSES.

Maurice s'endormit en se confirmant dans ses intentions par tout ce qu'il put imaginer de plus fort et de plus irréfragable.

Le matin, Richard arriva, qui demanda ses lignes, et reprocha à Maurice de ne lui avoir pas laissé sa clef.

Maurice, qui craignait les observations malignes de Richard, et qui d'ailleurs avait tout à fait pris son parti, lui dit:

— 11 y a longtemps que j'ai envie de voyager

— Fl tu vas voyager néanmoins.

— Je ne plaisante pas.

— Ni moi.

— Eh bien I je ne connais rien de sot comme de passer sa vie là où Ton est né, semblable aux cygnes captifs sur nos étangs, tandis que les autres oiseaux de leur espèce voyagent dans les plaines de Fair, fuyant les bises glacées, et trouvant pirtout des ondes entourées d'herbes vertes, de vergiss mein nicht bleus, de nénufars blancs ou jaunes, et ombragées de saules bleuâtres; partout un vent tiède et parfumé pour enfler leurs ailes entr'ouvertes.

— Qu'adviendra-t-il de l'envie que tu portes aux oies et aux canards sauvages?

— Avant de vous répondre, ami Richard, permettezmoi de vousconvaincre d'absurdité et de niaise intolérance.

Comme chaque oiseau a son envergure, chaque homme a ses limites qu'il ne dépasse guère.

Chaque homme a son cercle d'idées et de sensations, et chaque homme est bien tant qu'il reste dans sa sphère; mais malheureusement, beaucoup, et je suis forcé de vous comprendre dans Cette classe, méprisent ou nient les idées et les sensations qui se trouvent en dehors de leur cercle, persuadés qu'ils aiment à être qu'ils sont ce que la nature a créé de plus accompli; qu'ils sont le type le plus parfait de l'homme, et que les autres sont plus ou moins bien, à proportion qu'ils s'approchent plus ou moins de leur ressemblance; si vous n'avez pas leurs défauts, ou leurs ridicules, ou leurs vices, ils vous croient mutilé; si vous avez du talent ou du génie plus qu'eux, ils vous considèrent comme affligé de quelque superfluité, telle qu'un goitre ou une gibbosité; il me semble voir un aveugle-né nier les couleurs et traiter d'inflrmes ceux qui voient clair. Un orateur sacré a dit : « Personne ne se contente d'être fou, mais veut faire partager sa folie aux autres. »

— Tu n'es ni modeste ni flatteur, dit Richard; peut-

être faudrait-il examiner quel est le fou de nous deux.

— Probablement tous les deux, reprit Maurice; mais moi,, je te laisse ta folie sans te la prendre ni vouloir t'en priver et la retrancher de toi comme on ëmonde les branches stériles.

Si je t'entretiens de mes idées et de mes projets, c'est le plus souvent pour me les expliquer plus clairement à moimême.

Car, lorsqu'on se laisse aller aux charmes de la rêverie, les pensées voltigent à peine dessinées, et glissent devant les yeux comme de légères vapeurs chassées par le vent; mais, quand je veux communiquer ces pensées, il faut que je les arrête, que je les fixe devant mes yeux, assez longtemps pour bien saisir leurs formes et les traduire en langage humain.

Revenons à mes projets.

J'ai le cœur et l'esprit vides.

Il me semble que j'ai dévoré et ruminé tout ce qui alimentait ma vie, et que je suis semblaMe à une lampe qui va s*éteindre faute d'huile. 11 me faut de nouvelles choses et de nouvelles sensations; il y a d'autres cieux, d'autres végétations, plus poétiques, plus riches. En Amérique, les arbres ont des feuilles larges assez pour cacher un homme; des arbres hauts comme nos collines; les oiseaux ont d'autre plumage et d'autres chants; les fleuves semblent n'avoir qu'une rive, tant ils sont larges; la terre est couverte d'une autre herbe et parée d'autres fleurs; le vent porte d'autres parfums.

Les forêts sont habitées par des animaux inconnus à nos climats; là, tout est plus grand et plus éloquent; là, les orages sont vraiment la voix d'un Dieu irrité; des nuages cuivrés recèlent un tonnerre plus meurtrier; les hommes ont une autre couleur et d'autres passions.

Sous ce ciel, j'irais recommencer la vie, je retrouverais ces douces sensations de ma première enfance, ces sensations semblables à celles du premier homme essayant la vie; mon âme retrouverait sa virginité.

Je veux aller en Amérique.

Tout en parlant ainsi, Maurice s'était approché de sa fenêtre ; il avait pris la ferme résolution de ne pas se mon* trer, mais il voulait savoir si son absence était remarquée. ,

Pauvre Maurice! c'est une faible résolution que celle qui n'est inspirée que par le dépit.

Arrivé à la fenêtre, il entr'ouvrit le rideau, et resta les yeux fixés sur les fenêtres d'Hélène; sans doute quelque chose occupa entièrement ses yeux et son esprit, car il oublia la présence de Richard, et resta un quart d'heure sans parler; quand il se retourna, Richard était parti.

Maurice en fut ravi et se remit à la fenêtre.

Voici ce qui se passait à la fenêtre.

Hélène elle-mêm^ mettait dans Teau fraîche la branche d'églantier que lui avait donnée Maurice.

Elle coupait avec des ciseaux l'extrémité inférieure de la branche, et la brûlait à la bougie avant de la mettre dans l'eau, c'est-à-dire prenait tous les soins connus pour conserver longtemps cette fleur, comme on fait à l'égard d'un bouquet donné par une main chère.

Maurice, qui ne s'était donné tant de peine pour découvrir des raisons de fuir Hélène que parce qu'il trouvait ou croyait trouver des obstacles à se faire aimer d'elle, perdit de vue ses meilleures raisons, et ouvrit la fenêtre — pour prendre l'air.

Un mendiant passait : Maurice lui jeta quelques groschens. — Hélène jeta de l'argent au même pauvre.

Maurice sentit une émotion extraordinaire ; il comprit

ce qu*n y avait d'amour dans l'idée d'Hélène de s'unir à lui pour un acte de bienfaisance et d'humanité.

Tous deux né s'étaient pas encore regardés.

Maurice avait jusque-là baissé les yeux sur les gens qui passaient dans la rue.

Hélène n'avait pas ôté les siens de la branche d'églantier.

Néanmoins, aucun n'avait rien perdu des mouvements de l'autre, car lorsque Maurice, ajournant probablement son départ pour l'Amérique, salua Hélène, Hélène lui rendit son salut comme si elle l'eût attendu depuis longtemps.

C'est pourquoi, si nous avions à refaire le présent chapitre, ou si nous n'avions pour effacer une répugnance presque invincible, nous l'intitulerions :

GOMMENT MAURICE PARTIT POUR l'aMÉRIQUE, ET n'aLLA QUE

jusqu'à sa fenêtre.

Maurice s'endormit, etc. . .

Page 1