VI. — QUE l'inconséquence est la conséquence nécessaire
PE l'organisation de l'homme. — DOLEANCES SUR LADITE ORGANISATION. — IL NE FAUT PAS TOUJOURS FUMER LE MÊME TABAC.
Maurice et Richard se rejoignirent à peu près à l'heure indiquée, c'esl-à-dire que Richard n'arriva qu'à onze heures et demie.
— J'étais, dit-il, dans une maison d'où je ne pouvais m'esquiver brutalement; j'ai mieux aimé faire attendre un ami, avec lequel je n'ai pas besoin de me gêner, que de contrarier des étrangers en interrompant une partie de cartes dans laquelle je m'étais laissé entraîner.
Maurice, qui sentait quelque embarras à faire a son ami l'aveu qu'il lui avait promis, profita de ces mots de Richard pour aborder un autre sujet.
— Grand merci de votre amitié, mon ami Richard ! et voudriez-vous me dire pour(|uoi on n'a pas besoin de se gêner avec ses amis? Vous êtes comme ces chefs de maison qui, toute la semaine, font manger à leur femme et à leurs enfants du pain de seigle et des pommes de terre, afin de pouvoir traiter splendidement, le dimanche, des étrangers et de simples connaissances.
A quoi me servira votre amitié, ami Richard, si vous donnez aux autres le peu qui peut se trouver de bon en vous, et si vous me réservez, à moi, votre ami, vos vices, vos défauts et vos ridicules? Je vous supplierai alors, a deux genoux et les mains jointes, de me vouloir bien traiter comme un étranger. Si vos amis sont tels qu'ils doivent supporter vos inexactitudes, vos mauvaises humeurs, vos instants d'ineptie, vous ne les aurez certes pas pour rien, et il faut les acheter, comme on achète un mulet ou toute autre bête de somme.
170 UNE HEURE TliOP TARD.
Il y a longtemps, du reste, que je voulais vous chapitrer à ce sujet, et j'en ai manque une belle occasion, grâce au public qui nous entourait, quand, l'autre jour, vous avez laissé tomber, d*un air gracieux et tout à fait content de vous, une des plus lourdes sottises qui jamais aient été formulées en aucune langue : a Je chante assez mal, disiez-vous; aussi je ne chante que devant mes amis. » Encore une fois, merci de votre amitié, ami Richard; si vous avez la voix fausse, pourquoi la faire subir à vos amis? Gomment! tous vos soins, toutes vos prévenances, toutes vos sollicitudes, sont pour ceux que vous n'aimez pas? Votre indifférence, votre oubli, ce que vous pouvez causer d'ennui, appartient de droit incontestable à ceux que vous aimez? Jurez-moi que vous me détestez, ami Richard, ou moi je vous jure, par les manches du seul habit neuf que je possède en ce moment, de ne jamais m'exposer à souper chez VOUS; vous ne me donneriez que des os, sous prétexte que je suis votre plus ancien ami. Gomme les femmes qui gardent leurs papillotes, leur bonnet de nuit et leurs pantoufles, tant qu'elles sont avec leurs maris, et qui ne se font belles que pour les étrangers.
— As-tu du tabac? dit Richard.
Et quand il eut rempli sa pipe :
— Ge n*est pas ton tabac ordinaire.
— Non, répliqua Maurice; le meilleur tabac perdrait sa saveur si on n'avait soin d'en fumer d'autre de temps (^n temps, pour ne pas se blaser le palais ni le cerveau ; rhomme ne peut prendre continuellement ni la même nourriture ni les mêmes plaisirs.
— Est-ce pour cela que tu veux te marier? dit Richard. Maurice s'était enferré, il ne pouvait plus éviter de
parler du sujet pour lequel il avait fait venir Richard; il s* exécuta d'assez bonne grâce.
UNE lIEUttE TROP TAKl). 171
(I y a deux manières de faire un aveu pénible :
La première est celle qu'emploient les petites filles visà-vis de leur confesseur : — elle consiste à nommer, un à un, les petits péchés, pour arriver le plus tard possible à la déclaration du gros péché, du péché mortel : ce n'est là qu'use impulsion naturelle.
L'autre manière suppose plus d'art et de réflexion, et cette façon d'agir ressemble à celle du nageur, qui, craignant d'être saisi par l'eau froide, au lieu d'y descendre lentement, s'y jette la tête la première; — elle consiste à déclarer la chose sans détours, sans ménagements, sans circonstances atténuantes, en l'exagérant même de manière à étourdir et à suffoquer Tauditenr.
Maurice fit donc comme un poltron qui ferme les yeux, et se jette au-devant du feu, faute du courage nécessaire pour l'attendre. Il dit à Richard :
— J'épouse Hélène.
— Bah î répondit Richard.
— Du moins, dit Maurice, je veux l'épouser, car je ne lui en ai pas encore dit un mot.
— Faut il donc, reprit Richard, que je te répète tout ce que t'a suggéré ton éloquence pour me prouver qu'une femme vierge seule mérite l'amour d'un homme qui sent profondément?
Âs-tu découvert que tu te trompais en croyant sentir profondément, ou Hélène t'a-t-elle persuadé qu'elle était vierge et immaculée?
— Rien de tout cela, ami Richard, par la raison que votre esprit est le seul dans lequel puissent entrer de telles balivernes. Mais, si tu veux que je t'explique mes raisons, abstiens-toi, pour quelques instants, des lourdes facéties dont tu as toujours été fort prodigue.
Toi, et tous ceux qui avez vu Hélène, vous ne connaissez
\r2 INE HEURE TROP TARD.
que sa beauté physique; mais ce beau corps est animé par Tàme la plus noble et la plus céleste ; son corps si gracieux, si souple, si voluptueusement modelé, seule cause de la plate admiration dont vous la fatiguez, elle en est honteuse et humiliée, car il a été flétri, il a été couché dans la fange.
Et sa belle âme souffre et gémit.
Eh bien I moi, je réparerai ce qu'a fait le sort. Hélène sera ma femme, elle sera réhabilitée aux yeux du monde et à ses' propres yeux; elle s'enorgueillira des devoirs honorables qu'elle aura à remplir. Je la tirerai de cette vie ignoble où elle jneurt, je lui donnerai une vie d*amour. Hélène, devenue ma femme, sera honorée et respectée.
— Qui sait? dit Richard.
— Malheur à celui qui me ferait soupçonner le contraire I
— Tu le tueras, n'est-ce pas? mais après il en viendra lin autre, puis cent autres, et ton épée pourra tout au plus te faire craindre, sans faire honorer ta femme; et, d'ailleurs, que feras-tu aux femmes assez irrévencieuses pour ne pas adorer ton idole?
— Aussi ne pensé-je pas à vivre dans le tumulte; je mènerai cette vie close dont je t'ai quelquefois parlé; Hélène et moi, ce sera pour nous le monde entier.
J'aurai fait pour Hélène plus que Dieu. Dieu l'a créée pour une vie de douleurs et d'humiliations, je lui donnerai une vie pleine de joies célestes et d'un légitime orgueil.
— Est-ce donc toi qui me disais : a 11 faut que la femme que j'aimerai m'ait donné toute sa vie, je serais jaloux des fleurs dont le parfum l'enivre, etc. »
— Oui, mais je t'ai dit en même temps : a Mes idées à ce sujet sont de brillantes illusions. »
— C'est vrai; mais c'étaient, disais-tu, des illusions nécessaires à ton bonheur.
— Je le croyais.
— Nieras-tu que je ne te prenne en inconséquence flagrante?
— Et pourquoi nierais-je ce qui ne me semble pas un mal? pourquoi s'obstiner à nourrir des idées que Ton reconnaît fausses? Si la couleur et la forme d'un fruit me Tout fait juger bon, et qu'après Tavoir mangé j'en aie ressenti des douleurs d'estomac, faut-il que je persiste à le dire bon, et à m'empoisonner en en mangeant d'autres?
Si la nuit un cuisinier a cueilli de la ciguë, pensant cueillir du cerfeuil, doit-il, quand il reconnaît son erreur, pour être conséquent, employer la ciguë et empoisonner ses maîtres? Ce n'est pas ma faute, à moi, si les hommes, dans leur stupide vanité, ont érigé leurs infirmités en vertus, leurs ridicules en qualités, s'ils ont appelé l'obstination conséquence j et s'ils ont donné comme loi d'êlre conséquent, c'est-à-dire obstiné.
Certes, les illusions dont je t'ai entretenu sont plus riches que la réalité, et je me serais bien gardé de rien faire qui m'exposât à les perdre, si je pouvais espérer les conserver toute ma vie, si elles ne devaient nécessairement se flétrir, — comme les roses s'effeuillent au vent ; — si jô voyais les acacias jaunis et dépouillés par l'hiver se couvrir encore de leurs grappes de fleurs blanches.
11 est évident qu'il viendra pour moi un temps, s'il n'est pas encore arrivé, où je ne chercherai dans la vie que ce qu'elle contient ; — où, ayant perdu, — comme les acacias, leurs fleurs, — ces idées célestes, dont la comparaison a jusqu'ici gâté tous mes bonheurs, je m'efforcerai de recueillir tout ce que notre vie terrestre peut nous donner de joies et de plaisirs ; alors je n'exigerai pas de la
174 UNE llËUftE TROP TARD.
femme qu'elle soit telle que mon imagination s'est avisée de la faire, je n'admettrai plus que des idées positives; — pourquoi ne pas faire aujourd'hui ce qu'il me faudra nécessairement faire plus tard?
Et, si je juge avec ces idées positives Hélène et notre situation relative, et, d'autre part, les désirs que m'a créés mon imagination, ni moi ni personne, nous n'aurons rien à objectera ceci :
— Le seul amour sur lequel on puisse compter, le seul dont on puisse s'enorgueillir, est l'amour d'une femme qui a eu des amants.
Ici Richard laissa échapper un cri inarticulé de surprise et d'incrédulité.
— En effet, continua Maurice, le premier amour d'une femme lui est inspiré par une vague curiosité, par des besoins indéterminés, par un penchant involontaire qui la porte à obéir au vœu de la nature, à la reproduction de l'espèce.
Toi, ou moi, ou un autre, elle nous habillera indifféremment des attraits que son impatience imaginaire a prêtés à l'homme qu'elle dit aimer. —L'amour d'une jeune iille, à son insu, est plus pour le sexe que pour l'individu; — plus tard, la femme sait discerner les sensations, elle ne confond plus les désirs pour le sexe avec sa préférence pour l'individu ; elle s'est acquittée envers la nature, elle appartient à la société.
La femme, telle qu'elle est, est une fiction.
La nature a créé la femelle, et la reproduction par la jouissance ;
L'homme a créé la femme et l'amour :
Deux belles fictions, — sans lesquelles, après avoir satisfait à la loi de la reproduction, il nous faudrait, comme
les fleurs, et presque aussi rapidement qu'elles, jaunir et mourir.
La jeune fille vous aime, peut-être parce que vous ôtes un homme agréable, ou plutôt parce que vous êtes le premier homme qui lui parle d'amour, et plutôt encore, et plus simplement, — parce que vous êtes un homme et qu'elle est une femme.
La femme qui a eu des amants, et qui peut comparer, — et qui n'a pas dans la rétine une image fantastique qui s'attache comme un masque sur le premier homme qu'elle regarde, et le pare d'un charme qu'il n'a pas, — cette femme vous aime, parce que vous êtes voriSy parce qu'elle est elle.
L'amour de la première est l'attrait d'un sexe pour l'autre. — Si elle ne vous aimait pas, vous, elle aimerait nécessairement un autre; cet amour est la satisfaction d'un besoin ; la jeune fille vous aime, comme elle aime l'eau qui la désaltère, fût-elle bourbeuse et désagréable au goût.
L'amour de la seconde est l'amour de l'individu : — si elle ne vous rencontrait pas, il serait possible qu'elle n'aimât jamais personne; elle vous aime comme on aime la liqueur que Ton choisit au milieu de cent autres, et que l'on boit, non parce qu'on a soif, mais parce qu'elle est douce et agréable au goût.
— Je t'avouerai, dit Richard, que je suis plus touché des raisons que tu me donnes aujourd'hui que des raisons contradictoires que tu m'avais données précédemment, et que tu prétendais également irréfragables; mais, puisque tu t'étais alors trompé, qui t'assure que tu n'es pas aujourd'hui aveuglé par une nouvelle erreur?
— Cette observation, ami Richard, a plus de sens qu'il ne vous est accoutumé d'en mettre dans vos idées ; ce que vous dites est possible et môme probable, mais alors vous
me verrez avouer, avec la môme naïveté, — que l'homme ost un sot animal, qui se creuse bêtement la tête à se faire la vie, quand la nature a pris soin de la lui tracer : — comme elle a fait les vers pour les oiseaux, les oiseaux pour l'homme, et l'homme pour les vers.
Qu'il n'a autre chose à faire dans cette vie que de naître, ce qui se fait sans sa participation, — boire, manger, dormir, besoins qui sont plus forts que lui, et qu'il a reçus impérieusement; — puis, venir à graine comme les plantes, c'est-à-dire faire des enfants sans savoir comment, — et enfin mourir, ce pourquoi on ne le consulte guère, sans avoir rien compris à la naissance, à la vie, ni à la mort.
— Mais, dit Richard, tu as astucieusement éludé l'obstacle le plus difficile à combattre.
— Lequel?
— Tu justifies la femme qui a eu des amants, mais Hélène n'a pas aimé Leyen : elle s'est vendue à lui, Hélène s'est prostituée.
— La justification n'en est que plus facile, dit Maurice; la prostitution, quand elle a pour cause les besoins les plus impérieux de la vie, la faim, est justifiée d'elle-même, le blâme retombe sur l'état social, que je ne me charge pas de défendre.
Je serai plus sévère pour cette sorte de prostitution appelée mariage, à laquelle une fille se livre, pour pouvoir satisfaire des caprices inutiles et coûteux.
Mais si ta face prosaïque n'était là vis-à-vis de moi, et qu'elle ne retint mon esprit, comme un plomb à la patte d'un oiseau, je chercherais comment on est venu à ne laisser aux femmes qu'une vertu inutile et impossible : — la chasteté; comment on ne méprise pas l'homme qui vend son esprit, quand on méprise la femme qui vend son
IINK UEUKK TROP TA1\I). 177
corps, puisqu'il est reçu eo vérité fondamentale et axiome indiscutable que le corps est infiniment au-dessous de l'esprit.
Mais Hélène, avec Thorreur de la prostitution, s'est prostituée pour nourrir sa mère; qu'eussiez-vous dit si Hélène fût restée chaste, et que sa mère fût morte de. faim?
Ce qui à vos yeux fait la honte d'Hélène devrait à ces mêmes yeux faire sa gloire, bien plus qu'aux miens, puisque, selon vous, Hélène a fait un sacrifice plus grand qu'il ne me semble à moi.
On était devant la porte d'Hélène. Maurice quitta Richard .
VIÏ
— Depuis que je Mis aimée de toi, dit Hélène, les paroles que j'entends, celles que je suis forcée de prononcer, me fatiguent et m'attristent; tout ce que Ton usurpe de ma vie et de moi, un regard, une parole, un moment d'attention, on m'empêche de te le donner, et c'est le meilleur de mon bonheur que l'on me prend.
En te donnant toute ma vie, je ne crois pas donner encore assez.
Si tu savais comme je suis heureuse, Maurice; si tu savais combien elle est belle cette vie, dont je passe les nuits à te voir et les jours à t'entendre!
Une seule chose empoisonne mon bonheur, c'est l'état d'avilissement où le sort m'a montrée à toi, c'est le malheur de n'avoir pu te donner, comme je te donne mon premier et mon seul amour, mes premières et mes seules caresses; jamais ma honte ne m'avait autant humiliée que depuis que je t'aime. Pour toi, je voudrais être si belle et si purel
Cette idée que rappelait Hélène s'empara de Tesprit de
Maurice; il songea que cette femme nue pour lui avait été nue aussi dans les bras de Leyen ;
Que cette bouche qu'il venait de baiser avait frémi sous les lèvres d'un autre; — il essuya sa bouche avec la main.
— Oh ! Maurice, dit Hélène, qui depuis quelques instants cherchait à pénétrer ses sentiments secrets et le regardait avec effroi, pardonne-moi une faute involontaire, plus que toi j'en suis malheureuse, plus que toi je sens ce qu'il y a en moi d'abject et de repoussant.
Mais, dit-elle, en enfonçant ses ongles dans sa poitrine, comme si elle eût voulu la déchirer et l'ouvrir, si tu pouvais voir dans mon cœur, comme l'amour l'a purifié ainsi qu'un feu divin ; comme je me sens capable des plus nobles efforts pour me rendre digne de toi, digne de cet amour sans lequel il me serait impossible^e vivre aujourd'hui. Si tu pouvais voir comme l'amour que je ressens pour loi le remplit tout entier, comme il est devenu ma subsistance et ma vie, tu m'aimerais bien, car ce sera un bonheur pour toi d'être adoré comme un Dieu; ce sera un bonheur de m'avoir donné une seconde existence, plus belle mille fois et plus précieuse que la première, une existence qui t'appartiendra tout entière, et que je te consacrerai avec bonheur.
— Au fait, pensa Maurice, l'amour ne doit-il pas tout purifier? Ce serait une petite et ridicule chose que 1 amour, si ce que Ton aimait était le corps d'une femme : ce qu'il y a de précieux en une femme, c'est l'amour qu'elle ressent ; Hélène m'aime, et si quelqu'un doit être jaloux et désespéré, ce n'est pas moi, c'est Leyen, qui l'a eue en sa puissance, — achetée, et livrée, sans pouvoir acquérir des droits sur son âme.
Mon Hélène, dit-il, moi aussi, dans tes instants où nous sommes séparés, je pense à toi, à notre avenir^ à notre
bonheur; ta liaison avec Leyen, à mes yeux, n'est pas une faute, c'est un malheur qui pèse à la fois sur toi et sur moi; je t'aime et je t'honore, m^is ce n'est pas assez, il faut qu'aux yeux de tous il paraisse évidemment que tu mérites l'amour et l'estime d'un homme honnête et respecté. Tu as perdu ce que l'on est convenu d'appeler l'honneur d'une femme; celui des hommes est moins fragile, le mien est intact, il suffira pour tous deux, je te le confie sans crainte et sans hésitation.
Tous ceux qui me respectent te respecteront, car tu seras la chair de ma chair et les os de mes os ; nous n'aurons qu'une âme et qu'une vie, et, pour que personne n'en puisse douter, il ne suffit pas de ce lien sacré d'amour qui nous unit, de cette sainte affinité de nos âmes qui les confond et les perd l'une dansl'autre, — aux yeux des hommes, et de la loi et de l'Église, tu seras ma femme et tu porteras mon nom.
Hélène se jeta aux genoux de Maurice, et, baisant ses mains :
— Oh! oui, Maurice, oui, tire moi de cette vie flétrie, abrite-moi sous ton honneur et sous ton nom, j'en serai digne, Maurice; et Dieu est bon, car il t'a fait lire dans mon âme; autrement tu n'aurais pas osé.
Mais, reprit-elle avec effroi, est-il donc vrai que toi, si pur, tu veuilles associer non-seulement ta vie secrète à la mienne, mais encore ta vie publique? est-il vrai que tu veuilles faire ta femme d'une malheureuse prostituée? Ne serait-ce qu'un sentiment passager que t'inspire la pitié de ma misérable existence? Penses-y, Maurice, et, si ce n'est une résolution bien arrêtée dans ton cœur et dans ton esprit, hàte-toi de me désabuser, et ne souffre pas un instant de plus que je m'accoutume à un semblable bonheur.
180 UNE HEURE TftOP TARD.
— Lève-toi, dit Maurice, je De pense pas te faire un sacrifice : c'est mon bonheur que je cherche en même temps que le tien. Ne disais-tu pas il y a quelques instants que tu voudrais avoir beaucoup à me donner; ne comprends-tu pas mon bonheur, en faisant ce que je fais pour toi? Tu seras ma femme.
— Oh ! Maurice, dit Hélène en sanglotant, mon ange î mon Dieu !
Et elle tomba dans ses bras, et elle couvrit sa poitrine de larmes.
— Nous vivrons loin du monde, Hélène, dit Maurice, notre amour nous suffira, je serai tout pour toi, tu seras tout pour moi.
Nous serons à la campagne, nous aurons un petit logis, bien simple et bien chétif, près d'un bois.'
Nous n'aurons ni meubles somptueux, ni riches tentures.
Mais la nature nous fera de moelleux tapis d'herbe et de mousse.
Nous aurons le ciel plus beau que le dais de velours et d'or sous lequel s'assoient les pontifes ; — nous aurons les étoiles plus étincelantes que les diamants; — nous aurons les fleurs et les parfums auxquels les riches, quels que soient leurs trésors, ne pourraient donner pour eux plus d'éclat et de suavité.
Nous aurons les touchantes harmonies du vent, des feuilles frémissantes et de l'eau qui roule sur le sable.
Nous aurons les mélodies pures et naïves des oiseaux.
Et plus que tout cela encore :
Nous aurons l'amour et la douce paix.
— Maurice, dit Hélène, mon cœur est gonflé de bonheur; je ne puis exprimer ce que je ressens pour toi, c'est
plus que de l'amour, c'est de la dévotion ; je ne t'aime pas, je t adore.
— Penserons-nous au théâtre, où des histrions sans âme parodient, avec une incroyable audace, des sentiments qu'ils ne sont pas dignes d'avoir éprouvés, et crient, avec une voix fausse et des gestes faux, des vers ampoulés ou de la prose prétentieuse et guindée;
Regretterons-nous leurs arbres de toile et leur soleil d'huile de colza, moins faux et moins ridicules encore que les bornes prescrites à l'écrivain dramatique, moins faux et moins ridicules que les grimaces et les cris des acteurs.
Quand le soir, adossés à un rideau de coudriers, nous verrons le soleil se coucher majestueux et calme dans des nuages pourprés.
Et la lune se lever et glisser obliquement ses premierii rayons à travers les arbres au feuillage noir.
Et tout se taire, et tout dormir et rentrer dans le néant, le mouvement, la couleur et la forme?
Tous deux seuls au milieu du monde
VlII. -^ HÉLÈNE AU COMTE LEYEN.
(( Il est un homme qui m'aime et que j'aime, et qui veut bien me prendre telle que je suis, flétrie et déshonorée.
« Vous comprenez que, pour reconnaître une semblable générosité, ce n'est pas trop de lui donner le reste de ma vie, malheureuse que je suis de ne pas la lui avoir donnée tout entière.
(( Nous ne nous verrons plus.
« Si jamais nous nous rencontrons, soyez assez géiiéreux pour ne pas vous souvenir ou me faire souvenir du
passé, la honte qui m'atteindrait à l'avenir rejaillirait sur lui, et c'est alors qu'elle me tuerait.
K Hélène. »
iX. — LE COMTE LETEN A HÉLÈNE.
ff Si je ne vous ai pas répondu de suite, c'est que je voulais laisser passer le mouvement de mauvaise humeur que m'a donné votre lettre.
a Vous êtes bien folle et bien imprudente d'abandonner ainsi une position certaine et une fortune assurée pour un amour dont je n'ose augurer la durée à un mois, dans la crainte d'être trop généreux.
« J'ai vraiment pitié de vous et de votre crédulité pour les promesses de quelque jeune homme qui, faute d'argent, vous paye en belles paroles, qui ne seront pas réalisées.
(( D'abord, je voulais vous laisser en souvenir de mon amour la maison que vous habitez; mais, malheureusement, j'ai confié notre situation réciproque à quelques amis, et ils m'ont ri au nez quand je leur ai confessé ce projet : je ne le crois pas plus mauvais néanmoins, mais je ne le mettrai pas à exécution pour ne pas jouer à leur yeux un rôle ridicule et un personnage bouffon de mari trompé et
content.
a Leten. »
Il n'y a qu'un amour dans la vie d'un homme.
La femme peut aimer plusieurs fois, quant à elle; mais elle n'a qu'un amour à donner, c'est le premier.
Cet amour, c'est le frais parfum de la rose nouvelle fleurie; -^ mais, quand elle aime une seconde fois, son
amour n'a plus que la saveur que donnent les feuilles sechëes des roses à une tisane salutaire, ou des conserves que l'on fait avec les baies écartâtes des églantiers; — il y a quelque chose qui n'a pas de nom, qui est perdu, et qui ne se retrouve jamais.
Sans parler à Maurice de sa rupture avec le comte, Hélène avait quitté la maison qu'elle occupait pour en prendre une beaucoup plus petite et moins coûteuse. Maurice, de son côté, n'avait pas voulu dire à Hélène :
— Il faut congédier le comte.
11 eût cru offenser Hélène en supposant qu'il y eût à lui donner ce conseil ; aussi lui sut-il un gré infini de l'abandon qu'elle fit de la riche maison du comte.
Mais il remarqua, avec une douleur d'autant plus vive qu'il comprit alors qu'Hélène avait irréparablement perdu cette pureté instinctive qui a tant de charmes, il remarqua qu'elle ne songeait nullement à retrancher de sa toilette les colliers, les pendants d'oreilles et les bagues donnés par le comte. Certes, s'il eût été riche, il eût apporté un brillant écrin, et eût arraché et jeté ces importantes babioles.
Mais si l'avilissement dans lequel avait vécu Hélène l'empêchait de comprendre tout ce qu'avait de poignant pour lui l'aspect de ces bijoux, si elle n'avait pas senti un bonheur secret à se séparer sans retour de tout ce qui pouvait lui rappeler Tamour avilissant de Leyen, lui, Maurice, ne pouvait lui demander ce sacrifice d'argent, puisque Hélène n'avait pas trouvé dans son cœur de raison suffisante pour le faire sans qu'il le demandât. Et, d'ailleurs, il eût craint de la froisser douloureusement en lui faisant comprendre qu'elle manquait de délicatesse, et en lui laissant soupçonner que, malgré son amour, malgré celui de Maurice, il y avait sur elle une flétrissure qui ne se pouvait
effacer. La pauvre Hélène prenait trop à la lettre ce que lui avait dit Maurice : « L'amour purifie tout comme le feu. » Et, si elle songeait quelquefois au passé avec douleur, ce n'était pas surtout pour Maurice, qu'elle ne supposait pas pouvoir rien désirer ni regretter, aimé aussi ardemment qu'elle savait Taimer, c'était pour elle, pour tout le bonheur qu'elle avait perdu.
Plusieurs fois Maurice la vit devant lui se parer des bijoux donnés par Leyen. Pauvre fille I c'était pour lui paraître plus belle qu'elle se parait ainsi; elle était loin de comprendre ce qu'il y avait de rage et de désespoir au cœur de Maurice quand il la quittait brusquement et passait le reste du jour sans revenir; car, lui, il l'avait vue couverte de la fange de la prostitution.
Un matin surtout, le désordre de la toilette d'Hélène lui laissa voir sur son bras deux noms entrelacés : celui d'Hélène et celui du comte.
— Malheureux! dit-il, il y a des choses qui ne peuvent pas s'effacer.
Et il s'en alla.
La situation d'Hélène, cependant, était triste et embarrassante.
Elle ne recevait plus rien du comte.
D'autre part, comme Maurice lui avait dit : — Tu seras ma femme, elle pensait que c'était à lui à régler, comme il Tentendait, le train et la dépense d'une maison qui devait être commune ; et, dans l'état provisoire où elle se trouvait, elle n'avait qu*à peine modifié ses dépenses habituelles, attendant toujours que Maurice fixât lui-môme ce qu'il fallait faire.
Maurice, de son côté, ne voyant pas diminuer les dépenses d'Hélène, crut qu'elle continuait à recevoir l'argent du comte ; quelle attendait une occasion favorable pour
rompre entièrement avec lui, et qu'elle n'avait quitté sa maison que pour éviter un éclat.
Quand il était loin d'elle, il prenait fermement la résolution d'avoir avec Hélène une explication à ce sujet ; mais, quand ils étaient réunis, et qu'il la voyait si heureuse de l'oubli du passé, si fière de sentir un amour qui lui élevait l'âme, il n'avait plus en lui le courage d'effacer d*un mot cette sérénité qui embellissait le visage d'Hélène ; il se disait :
— Laissons-la heureuse, oublions aussi, et passons encore ce jour dans l'insouciance; demain, il sera temps de parler.
Mais ce qu'il ne pouvait oublier, c'étaient ces lettres gravées d'une manière ineffaçable sur le bras d'Hélène, et qu'il ne pouvait s'empêcher de regarder.
— Donc, occupons-nous de la fin de notre calcul, dit Maurice.
— Volontiers, dit Richard.
En regard de la colonne où il avait écrit quelques jours auparavant passif, il écrivit actif.
— Je t'attends.
— D'abord, dit Maurice, nous ne pouvons compter les quatorze mille florins que j'aurais eus si je n'avais pas perdu mon procès. Ensuite, de ce qui me reviendra de mon père, dix mille florins environ, il faut distraire pour les frais du procès...
— Seize cents florins trente kreutzers, dit Richard. Mais peut être serait-il à propos d'examiner par un simple calcul de probabilité :
Si ton père donnera son consentement à ton mariage avec Hélène ;
Si, au cas où tu te marieras sans son consentement, il ne te déshéritera pas, ou, au moins, ne te fera pas attendre les huit mille quatre cents florins jusqu'à sa mort.
— C'est très-certainement ce qui arrivera. Ainsi nous ne compterons pas la succession paternelle.
— Très-bien, dit Richard, jusqu'ici nous avons parfaitement établi ce qu'il ne faut pas compter ; mais pour ce qu'il faut compter, il n'en a pas été dit un mot.
— C'est ce que je cherche...
Maurice chercha longtemps. Richard proposa de déjeuner.
Pendant le déjeuner et après le déjeuner, Maurice cher* cha encore longtemps; puis, tout à coup, comme^par une inspiration subite, il s'écria :
— Tu me dois trois florins et six groschens pour tes M* gnes à pêcher.
— Ah !... dit Richard ; alors, mettons à I'actip trois florins et six groschens.
-— Puis, dit Maurice en riant et en tirant sa bourse^ — sept florins deux groschens deux kreutzers ici renfermés.
— C'est écrit, dit Richard; après?...
— Ma foi, c'est tout; tu n'as plus qu'à faire l'addition «
— Voici l'état de ta fortune, dit Richard :
Passif : — Dix mille quatre cent trente-cinq florins vingt groschens.
Actif : — Dix florins huit groschens deux kreutzers.
— Donc, ma fortune se monte?...
— Précisément à dix mille quatre cent vingt-cin(j florins douze groschens? un kroutzcr — de dettes.
UNE HEURE TROP TARI). i87
— En admettant les chances les plus favorables, dit Maurice ; à savoir : que mon père ne me déshérite pas, et qu'il consente à ajouter à mon patrimoine de quoi payer intégralement mes dettes, je me trouverai ne pas posséder un pfenning au delà de ma pension de mille florins, laquelle, si elle n'est pas supprimée auparavant par une mauvaise humeur de mon père,
Ou par une étourderie de ma part,
Ou par un accident,
Ou, ce qui est plus proche encore, par mon mariage avec Hélène, .
Ne durera qu'autant que vivra mon père.
Rien — ne suffit pas pour un garçon, encore moins pour un homme qui prend femme.
— Sans compter les petits, ajouta Richard.
— Ne me parle pas ainsi, Richard, tu me ferais renoncer à mes projets les plus fermement arrêtés : je déteste les enfants, ces petites créatures rouges, informes, sales, bruyantes, maussades, pendant plusieurs années; puis laides ou contrefaites, ou stupides. Je ne veux pas d'enfants. — Je reviens à ma situation : il faut que je trouve moyen de gagner ma vie et celle d'Hélène.
— De quoi t'embarrasses-tu, dit Richard, toi qui prétends que deux personnes peuvent être riches avec un revenu de huit florins.
— Et je n'ai pas changé d'idée ; je n'hésiterais pas saûs la vie antérieure d'Hélène, sans ses habitudes de luxe et de dépense ; mais on m'a offert un emploi, par lequel je gagnerais par an deux mille florins. Deux mille florins et Hélène, je serai le roi du monde.
18S UNE IlEUKE TROP ÏAUD.
— Tu as accepté?
— Pas encore, raais j'y dois aller dès aujourdlini, si je me décide à le prendre.
— Pourquoi ne te déciderais-tu pas'?
— Je ne sais, mais c'est possible.
— Si tu ne le prends pas, je le prendrai.
— Soit : si je n'y vais pas aujourd'hui, c'est que j'y renoncerai.
Quand Maurice disait à Richard qu'il ne savait pas quelles causes pouvaient Tempêcher de prendre l'emploi qu'on lui offrait, il ne disait pas précisément la vérité.
Ce qui le faisait hésiter, c'était une de ces idées qui frappent subitement Tesprit, et Téclairent d'une lueur rapide et fugitive telle, qu'on voudrait tout de suite être seul, et fixer cette pensée avant qu elle s'échappe.
On peut être riche avec un revenu de huit florins, avait dit Richard.
— Oui, oui, se dit-il, l'indépendance et Hélène, ce serait beau ; si Hélène vendait ses diamants, l'argent qu'on en pourrait retirer nous ferait un revenu de, peut-être, deux ou trois mille florins, nous pourrions vivre libres, ignorés, riches : je vais aller lui parler.
Au moment d'entrer chez Hélène, il s'arrêta un moment.
— Profiter des diamants donnés par Leyen ! dit-il.
Cependant je prends bien Hélène avec sa honte, pourquoi ne la prendrais-je pas avec ses diamants; et d'ailleurs, puisque elle les porte à sou cou, à ses doigts, à ses oreilles, ne vaut-il pas autant assurer notre existence avec, et fuir loin du monde?
Et ce n'est pas pour moi que sera employé cet argent, ce sera pour elle, tout pour elle.
— Où vas-tu, dit Fischerwald, qui passait.
Maurice allait tout naturellement répondre : chez Hé-
lène; mais ses amis ne lui parlaient de sa liaison avec Hélène que comme d'un triomphe qui devait flatter son orgueil, il voulut chercher une inflexion de voix naturelle et simple pour ne pas paraître aux yeux de Fischerwald prendre un air victorieux, puis il craignit de mettre de l'affectation dans cette indifférence, et que Fischerwald crût qu'il attachait peu de prix à sa liaison avec Hélène, et que de là il vînt à ne pas traiter Hélène avec tout le respect dû à la femme qu'il adorait.
Et encore — Fischerwald avait, en faisant cette question, un air prétentieusement malicieux et perspicace, que Maurice ne voulait pas justifier, en lui avouant qu'il avait deviné.
C'est pourquoi à cette question : Oii vas-tu? il répondit assez niaisement :
— Nulle part.
— Vraiment? dit Fischerwald, avec cet air incrédule et fin qui, dans certains moments, ferait tuer un imbécile.
— Vraiment, dit Maurice.
— Non Lychorim adis ?
— Non Lychorim adeo.
— Alors tu n'as aucun prétexte de refuser l'invitation que je l'apporte.
— Qelle est cette invitation ?
— C'est une invitation à dîner.
— Qui m'invite?
— Ce sera un dîner remarquable, CeaAum bibemits vetustissimiim, comme dit Pline le jeune; faute de cécube, qui était un assez mauvais vin, que Ton séchait dans dos outres pour le faire ensuite fondre dans l'eau, — vinn miscentpueHy — nous aurons du vin de Champagne.
— Mais, répéta Maurice, quel est l'hôte?...
— J'ai entendu parler également d'un marcassin,
Quercus hospes apei*.