‹ Devant les tisonsChapitre 4 sur 49 · X. — HÉLÈNE A HABIB · texte numérisé non relu

X. — HÉLÈNE A HABIB

a Ton étonnement est bien nature], ma bonne Marie; et il est bien malheureux pour moi que l'accident qui m'a era-

.Vi UNE HEURE TROP TARD.

péchëe d'arriver à la ville m'ait fait perdre cette place dont j'aurais plus besoin que jamais.

« Nous étions parties, ma mère et moi, avant le jour, avec mon linge et mes habits, dans une charrette que nous avait prêtée M. le garde général. Nos adieux avaient été longs et pénibles; nous avions passé la moitié de la nuit à pleurer; et je ne sais comment nous nous sommes endormies en route. Tu peux imaginer quelle fut notre surprise, quand nous fûmes réveillées tout à coup par un cahot, et quand nous nous trouvâmes accrochées contre une borne de la cour de H. le garde général, dans laquelle le cheval rentrait. Nous croyions dormir encore et rêver; mais, quelque extraordinaire et incompréhensible qu'elle me paraisse encore aujourd'hui, la chose n'est que trop vraie. La domestique de M. le garde général nous dit qu'il était chez mon père, qui, se sentant plus mal, Tavait fait demander. Mon premier mouvement fut de bénir l'accident qui nous ramenait, et nous courûmes chez nous si fort, que nous ne pouvions plus respirer. Hais au moment d'entrer j'hésitai, je sentis se refroidir la sueur qui me couvrait le front. U me sembla que j'allais trouver mon père mort. J'écoutai à la porte; on parlait. « Oh! monsieur, disait mon père d'une voix faible et languissante, je ne reverrai pas ma petite Hélène, ni mon fils Henreich. Mes yeux se troublent, et je ne vous vois plus qu'à travers un nuage. Je n'ose laisser entièrement sortir mon souffle, dans la crainte que ma vie ne parte avec.

«J'ouvris la porte en pleurant, et me jetai à ses genoux auprès de son lit. Mon imprudence faillit le tuer. L'émotion et le saisissement furent si grands, qu'il tomba en faiblesse. Il n'y eut que le médecin, qui arriva sur ces entrefaites, qui put le faire revenir en lui faisant respirer un flacon.

« Mon pauvre père parut bien heureux de me revoir. Mes larmes coulaient sur mon visage comme deux ruisseaux , sans que je pusse les arrêter. Je fus longtemps sans m'apercevoir de la présence d'un étranger, et, quand je vis M. le garde général, ce fut pour le trouver importun ; car mon seul désir alors et mon seul espoir était de pleurer à mon aise et seule. Il demeura tout le reste du jour, et, vers le soir, il dit à ma mère : <r Vous n'avez pas pu vous occuper de votre dîner; si vous voulez me le permettre, je ferai apporter le mien ici et nous le partagerons sans cérémonie. » Il sortit et revint avec sa servante chargée de mets, cent fois plus recherchés que ce que nous mangeons d'ordinaire. D'abord je ne fis nulle attention à cet appareil ; puis, quand les larmes m'eurent hébétée au point de me rendre presque insensible au sujet de ma douleur, je regardai autour de moi, et je ne fus pas peu surprise de ce repas, qui, à coup sûr, n'était pas son repas ordinaire, et n'avait pas été préparé sans intention. Je ne pus manger; ma mère mangea peu et en s'efforçant, par politesse pour M. le garde général. Quand nous eûmes fini de dîner, il parla bas à mon père, et mon père pria ma mère et moi de sortir pour quelques instants, et nous allâmes reporter chez notre hôte la desserte du dîner. Quand nous revînmes, mon père tenait dans ses mains celles de H. le garde général. Il m'appela et m'embrassa, puis me retint à son chevet, pria ma mère de s'asseoir près de son lit, et dit : « Ma bonne Marthe, et toi, ma petite Hélène, je vais mourir. »

i Je me pris à pleurer. M. le garde général dit :

« — Éloignez donc de semblables idées, Éloi; le médecin a beaucoup d'espoir, et vous serez, avant deux mois, en parfaite santé.

a — Mon pauvre Éloi, dit ma mère, il ne faut pas ainsi

désespérer de Dieu ; il ne voudra pas t'enlever à nous.

H UNE HEURE TROP TilRD.

« Je sentis que je devais dire aussi quelque chose pour le détourner de ces idées sinistres : je voulus parler, il ne sor« tit de ma bouche que des sanglots. Mon père, comme s'il ne nous eût pas entendus, continua :

« — Je vais mourir, et laisser mavieilleMarthe et ma petite Hélène sans appui; c'est là ma plus grande crainte et presque mon seul regret, — quoiqu'il y ait plaisir à vivre quand on est vieux, alors que la vie est concentrée et qu'on ne perd rien, et que l'on regarde les autres gaspiller leur eiListence. — Depuis que je sens mon état désespéré, il y a une pensée qui m'empêche de dormir, et presque de penser à la mort et de me recommander a Dieu ; une pensée qui pèse sur ma poitrine comme un cauchemar, et qui m'aurait fait mourir en blasphémant et en me raccrochant à la vie, comme un païen qui ne sait pas qu'après cette vie il y en a une meilleure pour ceux qui ont été honnêtes et ont élevé leur famille en travaillant, sans avoir égard à un peu de fatigue et de sueur : c'est la pensée de laisser sans pain ma vieille Marthe, qui m'a tenu bonne et fidèle compagnie tout le temps de ma vie, qui a rempli ma maison de bonheur; et cette chère enfant si jolie, si faible, si timide; mais Dieu m'a envoyé un bon ange pour me faire quitter la vie avec résignation et confiance, ainsi qu'il convient à un chrétien.

« H. le garde général me demande Hélène en bon et lé^ gitime mariage pour en faire sa compagne et sa femme, et il prendra Marthe avec lui.

<r Ma mère prit l'autre main de celui que mon père appe* lait un bon ange. Moi, je restai étourdie comme si j'avais reçu un coup sur la tête; alors M. le garde général se leva, me prit une main que je ne songeai pas à retirer, et me dit beaucoup de choses que je n'entendis pas, tant j'étais tupëfaite. Je ne puis te dire tout ce qui se passa ensuite;

mais je consentis à tout, abattue que j'étais par la douleur. Il s'en alla, promettant de revenir le lendemain de bonne heure, et moi je me retirai dans ma chambre, laissant mon père et ma mère s'entretenir de ce qui venait de se passer et se féliciter.

«C'est dans ma chambre que je t'écris, ma bonne Marie, après avoir beaucoup pleuré. lime semble, sans que je m'en puisse expliquer les raisons, qu'il m'est arrivé un grand malheur, et je pleure avec délices. Tu as vu M. le garde général. Cet homme n'est pas précisément laid, mais il y a dans sa physionomie quelque chose de dur et de méchant. Je crois à la physionomie, elle ne m'a jamais trompée. La première fois que je t'ai vue, j'ai été entraînée vers toi, et, au bout d'une demi-heure, je t'aimais autant qu'à présent.

«Je te le répète, je ne comprends pas le serrement diR cœur que me donne l'idée d'être la femme de M. le garde général ; pourtant j'ai promis à mon pauvre père : je ferai ce que j'ai promis. »

EicÉcov et iroXii; vop.c; svOa xal evOa.

Pnetulcrim... deliros inersque videri,

Dum mea délectent mala me, vel denique fallant,

Quam sapere et riogi.

Horace.

n est évident, dit Maurice, qu'il viendra un jour où je considérerai comme d'étranges rêveries mes idées présentes sur Tamour; reste à savoir si alors je serai plus sage, ou si je n'aurai fait que changer de folie; car je crois bien que ceux-là se vantent d'être sobres, qui ne digèrent plus; ceux-ci d'être chastes, dont le sang est mort et stagnant; les autres d'avoir appris à se taire, qui n'ont plus

rien à dire; en un mot, que Thomme fait des vices des plaisirs qui lui échappent, et des vertus des infirmités qui lui arrivent. Que si le jeune homme est riche de ce qu'il espère, le vieillard se fait riche de ce qu'il n'a plus, semblable au renard de la fable, qui, ayant perdu sa queue dans un piège, disait aux autres renards : (( Que faites-vous de cette queue inutile qui n'est bonne qu'à balayer la poussière, et à produire dans les broussailles un bruissement révélateur? » Ce qui me fait prendre en grande pitié la sagesse humaine, et me mène naturellement à me laisser aller à mes sensations, persuadé que je suis que celles du jeune homme ne sont mauvaises que pour le vieillard, et que toute sensation est légitime, par cela seul qu'elle est. Ainsi, je répète que je ne comprends l'amour que pour une femme vierge ; que je serais jaloux du passé autant que du présent ; que je n'aimerais une femme qu'autant qu'elle serait toute à moi, toute sa vie et tout son amour. Je serais envieux des baisers qu'elle aurait donnés à sa mère étant petite fille ; je voudrais que toute sa vie fût en moi ; je voudrais être sa mère, sa sœur, son amant; je voudrais que le souffle qui agiterait ses cheveux blonds ne fût que mon haleine; qu'il n'y eût pour elle d'autre soleil que mes regards, d'autres sensations que celles que je lui donnerais ; je serais jaloux du plaisir qu'elle ressentirait à manger un fruit, à respirer le parfum d'une fleur; ou plutôt, comme Dieu, je voudrais être pour elle tout ce qui est; je voudrais être le fruit qu'elle mangerait, la fleur qu'elle respirerait, l'arbre qui ombragerait son front, l'eau qui l'embrasserait à la fois tout entière, l'air qui rafraîchirait ses joues et agiterait ses cheveux, le son de l'instrument qui la charme et fait bondir son cœur et danser ses pieds d'eux-mêmes, l'herbe fleurie sur laquelle elle marche et se couche...

Alors seulement j'aurais à moi toute sa vie.

Malheureusement, c'est un amour impossible dans notre vie : aussi ai-je souvent pensé que je le trouverais après ma mort, alors que mon corps et mon âme divisés et partagés en parcelles insaisissables, je serai l'herbe, les fleurs et le vent ; car de ce qu'on appelle la pourriture de mon corps, et qui n'est qu'une dissolution des parties, naîtront les fraîches couleurs, l'odeur des roses et le feuillage parfumé des chênes. — A ce compte, très-réellement la vie n'est qu'une prison. — Mes molécules rassemblées, resserrées sur une petite surface, me condamnent à un petit nombre de sensations; mais la mort déliera ces molécules emprisonnées; la partie céleste de moi, l'âme, remontera au foyer éternel du calorique, et redescendra sur la terre dans les rayons du soleil qui fait tout naître; le reste de moi se divisera à l'infini et deviendra partie de tout ce qui est.

— En attendant tout cela, dit Richard, je ne sais comment tu t'arrangeras avec ton amour pour une vierge? Gomment pourras-tu jamais te convaincre qu'une femme avant d'être à toi n'aura pas été à un autre?

— Ainsi l'amour qui me brûle le cœur est un pressentiment ou un souvenir d'une autre vie; c'est un amour céleste que j'aurai, malgré moi, la folie d'offrir à des femmes pour lesquelles il est trop pur : semblable à nos ancêtres qui adressaient leurs vœux à un tronc d*arbre sous le nom dlrminsul. Peut-être il vaudrait mieux pour l'homme se résigner aux limites de sa vie, y renfermer ses espérances et ses désirs, et jouir de ce qu'elle renferme dé l)on, sans tout flétrir par une comparaison avec ses souvenirs et ses pressentiments célestes. Je suis comme un homme qui, ayant respiré un air pur et dégagé d'azote sur le sommet d'une montagne, ne voudrait plus respirer dans

la plaine. Les désirs pour le lendemain ne le font pas venir plus vite, et semblent au contraire Téloigner. Il faut prendre à chaque jour ce qu'il apporte de bonheur et de plaisir. 11 en est de même de notre vie humaine. Vivons-la et attendons Tautre; mais ne gâtons pas celle-ci par la comparaison de Tautre ; ne demandons pas au tilleul le parfum de la rose, au clavecin les sons de la harpe. Suivre ces conseils serait probablement le meilleur moyen d'arranger sa vie. Cela pourrait d'abord paraître une mutilation; mais ce ne serait que la taille que Ton fait aux arbres, et qui leur fait porter plus de fruits. Hais c'est une chose pour moi trop difficile et à laquelle je ne puis me résigner. Ainsi, je te lai dit, et je continuerai à me livrer à mes sensations.

— C'est-à-dire que tu vois ce qu'il faut faire, et que lu ne le fais pas. Je ne suis pas de ton avis : les premières idées que tu as énoncées me paraissent singulièrement mystiques et obscures, tandis que les dernières me plaisent assez, et que je m'en servirai pour mon usage particulier. Ainsi, je ne demanderai aux femmes que ce qu'elles peuvent réellement donner : de l'affection et du plaisir.

-— Je n'aime pas à entrer dans ces idées, parce qu'il y a en moi une sorte de régulateur qui tend à la vérité mathématique et dépoétise mon imagination, qui, à elle seule, me donne plus de jouissance que ne m'en offre tout ce qu'il y a dans la vie. L'amour, tel que je le sens, et tel que, plus vieux, je trouverai peut-être ridicule de le sentir, est un culte, une idolâtrie; ce que j'aime, ce n'est pas la femme telle qu'elle est, c'est la femme telle que je la fais. Je reviens à Irminsul : c'était une assez vilaine chose qu'un vieux tronc de chêne; mais nos ancêtres le surchargeaient de la pourpre romaine et des anneaux d'or arrachés aux doigts des chevaliers romains, de telle sorte que

le tronc était caché, et qu'on ne voyait plus que les offrandes et les ornements. C'est à peu près ainsi que je procède à l'égard de la femme : son éclat est un reflet de mon amour, sa beauté est la couronne et la guirlande d'illusions dont je la cache ; l'encens divin que je brûle devant ma divinité, j'arrive à m'imaginer que c'est son haleine; ces vives couleurs dont la peint mon imagination je crois qu'elle les possède ; ce que j'aime, c'est un enfant de mon cerveau délirant.

Certes, il y aurait un autre amour à donner à la femme : il y a en elle des choses que l'on pourrait aimer, sans lui créer des perfections imaginaires ; mais il faudrait n'avoir pas rêvé ces perfections, n'être pas comme les compagnons d'Ulysse, qui, après avoir mangé les fruits du lotos, ne trouvaient plus de saveur à aucun autre fruit, et se consumaient de désirs près des délicieuses figues de l'Attique. U faudrait aimer dans les femmes les qualités réelles qu'elles possèdent, et le plaisir qu'elles donnent.

— Je t'affirme que c'est tout ce que j'aime en elles, et que je ne leur demande pas autre chose.

— Tu seras plus heureux que moi, parce que ta route a un but, et que la mienne n'en a pas; tu trouveras les figues délicieuses; moi, j'ai goûté les fruits du lotos, le souvenir de leur saveur affadira tout pour moi. Mon culte pour la femme est absurde; la femme est trop semblable à l'homme pour qu'on lui adresse un culte; eiccepté quel^ ques modifications, le corps et l'âme sont pareils dans les deux sexes; c'est de l'affection qu'on doit à la femme, parce que l'homme n'ayant pas, comme Dieu, tout en lui^ la femme est le complément de son existence; on doit aimer la femme comme une partie de soi, comme l'aveugle aimait le boiteux qui le dirigeait, comme le boiteux aimait Taveugle qui le portait, comme s'aiment deux joueurs

40 UiNE HEURE TUOP TARD.

d*écliecs, parce qu'ils trouveàt ensemble un plaisir que chacun d'eux ne pourrait trouver seul. Mais cette manière de considérer Tamour, qui, plus je Tapprofondis, plus elle me semblB réelle et raisonnable, est trop prosaïque; je ne veux pas dépouiller Tamour des illusions qui l'embellissent à mes yeux; si on voulait retrancher de la vie tout ce qui est illusion, on ôterait au corps les couleurs, qui ne sont que l'absorption ou la réflexion des rayons solaires ; on ôterait à l'herbe sa couleur verte, à la rose ses nuances pourprées. Je tiens pour certain que mes croyances sur Tamour sont des rêves, mais de ces rêves dans lesquels, en la conscience que J'en dort, on craint de se réveiller ; ainsi, je ne veux plus en parler aussi mathématiquement ; à force de me prouver que je dors, je finirais par ne plus dormir, et je regretterais le songe.

— Puisque tu refuses de te servir de ta raison, et que tu la laisses de côté, comme on laisse au grenier de beaux meubles un peu vieux pour remplir sa maison de colifichets que la mode invente et détruit en un mois, je m'en servirai en ta place, et nous verrons si j'en ferai bon usage. Tu n'as pas oublié que tu passes la soirée chez mon père.

— Au contraire, je l'ai complètement oublié. J'ai promis d'aller ce soir travailler avec mon ami Fischerwald, qui s'occupe d'un grand ouvrage sur la botanique; je dessine, les fleurs de son herbier, et il les fait colorier par des mercenaires.

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