XV. — d'un comte qui Marchait dans la rue
C'eût été un charmant spectacle de voir Hélène et Marie, toutes deux seules dans une petite chambre, pauvre, mais admirablement propre : le mobilier se composait d'un seul lit, de deux chaises, d'une grande table et d'une petite toilette avec une glace; les deux jeunes filles à peine vôtues, les cheveux seulement relevés sur la tête, travaillaient avec ardeur. En peu de leçons, Hélène était parvenue à seconder assez bien Marie, qui enluminait des estampes pour les libraires et les marchands de nécessaires. Heureusement pour les deux amies que, lorsque Hélène était arrivée, Marie avait reçu une très-forte commande, et qu'elles avaient de l'ouvrage plus qu'elles n'en pouvaient faire; de sorte qu'elles gagnaient très-bien leur vie en travaillant assidûment et en observant la plus stricte économie.
Les parents d'Hélène n'avaient dirigé contre elle aucunes poursuites ; elle leur avait écrit pour leur enseigner un endroit où ils pouvaient adresser leurs lettres, les priant instamment de lui donner de leurs nouvelles, et surtout de celles de son père, dont la maladie lui causait les plus graves inquiétudes. Mais ils n'avaient répondu ni à une première ni à une seconde lettre.
Tous les trois ou quatre jours, un peu avant la nuit, Hélène et Marie allaient porter leur ouvrage et recevoir leur argent, puis elles rentraient chez elles le plus vite qu'il était possible.
Un soir, quelques soins de ménage retinrent Marie, Hélène alla seule chez le libraire qui leur donnait de Touyrage ; en revenant, elle alla voir si son père et sa mère ne se seraient pas décidés à lui écrire; il n'y avait rien, elle se remit en route, triste et rêveuse.
Mi UNE HEURE TROP TARD.
La pauvre enrant, elle était bien abandonnée, elle qui, élevée dans Tabondance, les soins et la sollicitude, n'avait respiré que Tair pur de la campagne; elle était obligée d'aller seule par les rues pour porter Touvrage de ses mains, il n'y avait au retour qu'une jeune fille comme elle, bonne et prévenante, mais devant laquelle elle n'osait pleurer, car c'eût été Taffliger inutilement. Marie faisait tout ce qui dépendait d'elle pour rendre plus supportable la situation de sa jeune amie; mais, orpheline dès son plus bas âge, elle était accoutumée au travail, à l'air renfermé d'une chambre et a la solitude ; elle ne sentait pas tout ce qui manquait à Hélène, et, quand elle la voyait triste et abattue, elle lui en faisait doucement des reproches; Hélène alors tachait de cacher son chagrin.
Comme elle cheminait, songeant tristement à tout ce qui s'était passé pour elle depuis quelques mois, songeant aussi à l'avenir plus incertain et plus triste encore que le présent, il lui venait presque des regrets de n'avoir pas ('pousé le garde général ; elle n'aurait pas été séparée de sa famille et sevrée de ces douces habitudes d'affection dont elle sentait si douloureusement la privation. Elle se trompa de chemin, voulut revenir sur ses pas et s'égara complètement; alors elle fut forcée de s'adresser à un marchand pour demander sa route. Un homme passait alors qui s'arrêta, et lui offrit poliment de la conduire; Hélène le remercia, et lui dit qu'elle aurait assez d'une simple indication. L'inconnu alors cessa d'insister, et, tandis qu'Hélène se hâtait de regagner la maison, il resta debout, stupéfait et comme pétrifié, jusqu'au moment où il ne la vit plus; alors il entra chez le marchand, et lui demanda s'il connaissait cette jeune fille.
On ne rencontre pas souvent en effet des figures semblables à celle d'Hélène ; ce n'était rien que ses cheveux
bruns, ses yeux noirs, les contours parfaits de sa figure ; ce qui touchait et faisait frissonner le cœurau premier aspect, c'était sur sa physionomie un calme, une pureté que l'imagination ne donne qu aux anges, — et quand elle levait les yeux, un regard doux, velouté, et, cependant triste et pénétrant, — et encore dans la taille et la démarche une majesté sans roideur, une grâce aérienne.
Le marchand n'avait jamais vu Hélène et ne put satisfaire la curiosité de l'inconnu, qui parla bas à un domestique qui le suivait; le domestique marcha rapidement sur les traces d'Hélène, et son maître continua paisiblement son chemin.