LE JOUR DE JUIN
— Filles, si nous faisions un pique-nique? dit Carne, à la première récréation, pendant que nous étions réunies en groupes dans la grande salle.
— Oh! cela serait magnifique, oui, mais cela ne se peut pas! répondirent toutes les filles en chœur.
— Je ne vois pas ce qui nous en empêcherait, dit Carrie.
— Mais est-ce que nous avons un a. Jour de Juin d ? demanda Kate, d'un air songeur.
— Mais oui, nous en avons tous les ans, nous en avions encore un l'année dernière.
— Mais je sais que, d'après le nouveau règlement, on ne nous donne plus le « premier juin )>, dit Mary.
— C'est par trop fort ! Alors que ferons-nous ? dit Emma.
— Envoyons une pétition au Comité, dit Carrie, qui ne lâchait pas son idée.
— Mais oui, Carrie a raison, dit Lena. Ne vous souvenez vous pas que l'année dernière les garçons ont eu le « Jour », en envoyant une pétition? Pourquoi ne l'aurions-nous pas comme eux?
— Que toutes celles qui veulent qu'on envoie un pétition au Comité disent : « moi ! », dit Carrie.
Toutes les lèvres prononcèrent en même temps le mot « moi ;).
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La cloche sonna et nous abandonnâmes notre intéressant pique-nique pour aller réciter nos leçons <le français et de botanique. Le lendemain la pétition fut rédigée, et toutes les filles la signèrent. Dans l'après-midi cinq d'entre nous la portèrent au Président du Comité. En arrivant à la porte de la rue, nous eûmes un moment d'hésitation : laquelle présenterait la pétition ?
Nous fûmes toutes d'avis que ce devait être Carrie et nous lui promîmes de répondre à toutes les questions qu'on pourrait faire. Après l'avoir enfin engagée à dire oui, nous continuâmes notre chemin jusqu'à la seconde })orte, où nous nous arrêtâmes pour rappeler tout notre courage avant d'entrer.
Nous frappons et on nous reçoit avec beaucoup de cordialité. Le monsieur lit notre pétition. Après nous avoir demandé quelles étaient les raisons qui nous avaient engagées à la présenter, il dit qu'il croit que ce pique-nique sera très-agréable, qu'il est parfaitement disposé à nous accorder ce que nous demandons, et qu'il consultera à ce sujet les autres membres du Comité.
Le lendemain il vint à l'école et, après nous avoir adressé quelques bonnes paroles et quelques encouragements, il nous annonça une décision favorable. Samedi les filles se réunirent dans la salle de récitation et nommèrent des comités chargés de se procurer des nappes et de dresser les tables. Il fut décidé que chaque fille apporterait deux citrons et assez de sucre pour les sucrer, une cuiller à pot et un hamac si elle en avait. On résolut aussi d'adresser une invitation écrite aux jeunes messieurs, car ils étaient très-cérémonieux et ils ne seraient pas venus sans cela. Ensuite on agita la question de savoir où on irait.
Après avoir consciencieusement passé en revue les nombreux endroits charmants qui entourent Portsmouth, on décida en dernier lieu que le bois de Wendall, dans la baie de Sagamore, était l'endroit le plus près et le plus agréable où nous pussions aller. Nous prîmes rendez-vous à l'école à 8 heures, ou au bas de l'avenue de Uichard, à 9 heures. Tous nos arrangements ainsi faits, nous n'eûmes plus qu'un sujet d'inquiétude : le temps serait-il beau? La journée de lundi fut charmante, il n'y avait pas un nuage au ciel ; mais, vers le soir, il s'éleva un épais brouillard et tout annonça un orage pour le lendemain.
J'allai me coucher ce soir-là le cœur plein de tristesse. Le lendemain matin le cœur me manqua lorsque j'ouvris la fenêtre : toute l'atmosphère formait un nuage immense. Ce matin-là
j'allai bien souvent à la fenêtre, regardant tantôt d'un côté, tantôt d'un autre et essayant de me persuader que le temps s'éclaircissait un peu. Mais je ne pus pas décider s'il allait ou non pleuvoir, et ce fut au milieu de celte indécision que je partis pour l'école, où je trouvai les élèves rassemblées. Quelques-unes avaient des paniers, mais la plupart n'en avaient pas.
— Va-t-il faire beau? demandai-je.
— Oui, je crois que oui, le vent a changé un peu, dit l'une.
— Le baromètre monte, dit une autre.
— Eh bien! faisons-nous le pique-nique? demandai-je. Personne ne répondit à ma question, car personne ne savait.
.Juste à ce moment une fente bleue parut au ciel, comme pour me répondre. >'ous acceptâmes le présage et celles qui n'avaient pas leurs paniers coururent aussitôt les chercher.
Enfin quatre ou cinq d'entre nous qui étaient revenues avec leurs paniers, partirent pour le pique-nique. Nous n'avions encore fait que quelques pas lorsque Gertie s'écria :
— Le vinaigre s'échappe de la bouteille de pickles et coule sur toute ma robe.
Dans sa précipitation, elle avait porté la bouteille le haut en bas et le vinaigre avait très-naturellement obéi à la loi de la gravitation.
Nous nous moquâmes toutes de son étourderie.
— Viens chez moi laver ta robe, lui dit Carrie.
Elles entrèrent toutes les deux chez Carrie et nous les attendîmes dix minutes, qui nous parurent dix siècles.
Nous nous remîmes en route et bientôt nous fûmes sur le chemin qui conduit à l'avenue de Richard. C'est alors que nous rejoignîmes une demoiselle qui portait avec beaucoup de peine un panier presque aussi grand qu'elle. Nous l'aidâmes naturellement et nous arrivâmes bientôt à notre rendez-vous.
Un petit nombre de nos camarades seulement nous attendaient, les autres étaient parties pour le bois. Alors nous nous mîmes en marche sans nous presser. Le soleil brillait, les oiseaux gazouillaient, la nature était en fête. Nous n'étions pas trèsloin lorsque nous rencontrâmes deux des garçons qui s'en allaient chercher les bagages à l'école avec la voiture. Toutes les tilles poussèrent des cris de joie et demandèrent à monter dans la voiture.
Le jeune monsieur nous dit, avec beaucoup de galanterie, de nous y « empiler 5. Elles s'y « empilèrent », les unes devant.
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les autres derrière, quelques-unes sur les cotés, enfin elles firent si bien que, d'une façon ou d'une autre, elles s'y mii-ent toutes. Je fus la seule qui n'y montai pas.
I.e cheval se mit à ruer, et je cherchais un moyen de me procurer une place lorsque vint à passer un monsieur avec un "^mOD (sorte de cabriolet à quatre roues) contenant deux demoiselles qui allaient au pi(jue-nique ; il dit qu'il y avait encore de la place pour une. Je profitai avec plaisir de celte invitation, et nous partîmes en causant et en riant, pendant que de l'autre voiture s'élevaient des voix qui remplissaient l'air d'une musique digne d'un pique-nique. A l'entrée du bois, nous descendîmes et nous nous mîmes en devoir de trouver le reste de notre société.
Le bois était splendide. Des anémones, des violettes, des fleurs de fraisier et des plumes de pigeon d'un rouge éclatant jonchaient le gazon ; les touffes de mûres et de prunelles étaient en fleurs et les rayons étincelants du soleil passaient à travers le feuillage des grands pins.
Enfin, nous aperçûmes aune petite distance quelques paniers et un jeu de croquet, et quelques minutes ajtrès nous rejoignîmes huit de nos camarades. Elles avaient l'air très-animé. Les unes étaient assises sur l'herbe , où elles ramassaient les plumes de pigeon pour en orner leurs chapeaux; les autres, réunies en groupes, se tenaient debout et regardaient les garçons qui étaient montés jusqu'au haut des arbres pour attacher les escarpolettes. Quelques-unes cherchaient des arbres pour y suspendre les hamacs. Deux des garçons suspendirent un hamac, etNellie et moi nous les balançâmes pour les remercier de leur complaisance.
Nous prîmes ensuite leurs places et nous nous balançâmes jusqu'à ce que les petites cordes de l'une des extrémités se cassèrent. Alors nous pensâmes que cela ne serait pas bien de garder le hamac plus longtemps quand tant d'autres de nos camarades voulaient se balancer.
Nous ramassâmes des plumes de pigeon et nous nous assîmes pour les arranger autour de nos chapeaux, pendant qu'une de nos camarades nous mettait dans les cheveux de jolies petites branches.
Lorsque nous nous fûmes bien parées, nous allâmes aux escarpolett<;s et nous nous fîmes lancer dans l'air, en décrivant des courbes dont le mouvement était délicieux. Après nous être balancées, nous allâmes nous promener.
Le bois allait en pente d'nn côté jusqu'à la baie de Saganiore et nous pouvions voir l'eau scintiller à travers les arbres. Nous descendîmes sur le rivage espérant trouver un bateau pour nous; mais au moment même oîi nous arrivions, le bateau partait avec quelques promeneuses. Nous nous assîmes pour voir voguer le bateau et pour en attendre le retour. Il glissait lentement à la surface de l'eau et bientôt nous ne pûmes plus le voir. Xous nous promenâmes sur le rivage, puis, remontant sur la rive, nous nous assîmes et nous attendîmes longtemps.
Enfin le bateau revient, nous y montons et nous nous promenons dans la baie et sous le pont. La beauté de l'eau, la verdure ([ui couvrait les rivages tout autour de nous, l'éclat du soleil et l'azur du ciel nous charmaient.
Nous fendîmes les flots jusqu'au moment oh nous ne pûmes j»lus voir le pont. Je pensais que nous allions bien loin et que nous nous amuserions bien en revenant, lorsque à. ma grande surprise je vis la tête du pont.
— Est-ce que nous avons tourné ? demaiidai-je.
— Tiens, tu ne t'es donc pas aperçue que nous avons fait le lour de cette petite île.
— Non, ma foi ! je ne savais même pas qu'il y eût une île ici !
Je crois que j'avais dû rêver, car en me retournant je vis distinctement la petite île.
Lorsque nous eûmes passé sous le pont, Nellie et moi nous voulûmes ramer. Nous changeâmes de places et nous prîmes chacune une rame. Je plongeai d'abord la mienne dans l'eau, puis elle en lit autant. Nous ne pouvions pas aller en mesure. Enfin nous nous décidâmes à compter et nous fîmes un peu mieux, mais nos rames persistaient à tourner à la surface de l'eau. Notre batelier nous dit que nous « péchions des écrevisses ». Ensuite nous allâmes assez bien en mesure et nous ne péchâmes plus d'écrevisses, excepté de temps en temps ; mais noire bateau commença à adopter un singulier mouvement de rotation. Nous descendions le courant, mais la « fée des eaux » semblait s'amuser à nos dépens, en nous faisant décrire un cercle. C'était bien singulier.
La fée capricieuse nous porta enfin au rivage. Nous trouvâmes toutes nos camarades qui faisaient de la limonade et qui dressaient la table pour le dîner. Nous étions convenues de dresser nos tables par classes. La troisième et la quatrième classes réunies préparaient les leurs près de l'eau, dans un
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endroit où le soleil et l'oiubrc se mêlaient agréablement, audessous de deuY grands j)iiis. La première et la seconde classe étaient occupées à étendre sur leurs tables séparées des yàleaux, des sandwichs, des citrons et du sucre. Nous avions un baquet qui nous servait de réservoir commun pour la limonade, car nous pensions qu'il valait mieux la faire toutes ensemble.
Lorsqu'on demanda de l'eau, nous nous aperçûmes avec surprise que la seconde classe s'était approprié nos seaux.
— Pourquoi donc ne faites-vous pas votre limonade avec tout le monde? demanda quelqu'un.
— Le baquet est neuf et on a le goût de la peinture, répondirent-elles, et elles continuèrent à presser leurs citrons.
Nous nous procurâmes d'autres seaux pour apporter de l'eau, et je surveillai la confection de la limonade avec le plus grand intérêt. On mit d'abord dans le baquet la glace, puis l'eau; on y vida ensuite tous les petits paquets de sucre que l'on put trouver. Alors un des garçons coupa les citrons et un autre les pressa avec un instrument fait exprès, dans un seau d'où l'on versa le jus glacé dans le baquet. On agita vigoureusement ce mélange avec les couteaux qui avaient servi à couper les citrons.
Comme cette boisson avait bonne mine! Il y avait seulement une infinité de petits points noirs qui flottaient à la surface et dont nous ne pûmes pas d'abord expliquer la présence, mais quelqu'un dit que c'était la coutume de relever ainsi le goûl de la limonade dans tous les pique-niques. Cette déclaration bannit tous nos scrupules et nous remplîmes nos verres. C'était exquis ! De ma vie je n'ai bu de meilleure limonade!
On annonça alors le dîner. Au centre de la table était un charmant bouquet de fleurs dans un verre de limonade, car on avait employé toute l'eau. La nappe était abondamment couverte de bonnes choses, que le grand air et l'exercice nous avaient mises en état d'apprécier.
Pendant que tout le monde babillait joyeusement autour de la table, deux garçons de la seconde classe, qui étaient trop timides pour venir s'asseoir avec nous, jouaient au croquet. J'aime beaucoup le croquet, mais pas assez pour en dîner.
Après dîner nous nous amusâmes comme auparavant. Nous nous balançâmes, nous nous promenâmes, nous fîmes des parties de croquet ; et Carrie, Nellie et moi nous fîmes une autre promenade délicieuse sur l'eau. Lorsque nous revînmes au rivage, toutes nos camarades couraient de tous côtés pour
chercher les serviettes, les assiettes et divers objets dont elles étaient responsables.
■ — Quelqu'un a-t-il un couteau qui ne lui appartient pas? disait l'une d'elles.
— Où est ma timbale? Quelqu'un a-t-il vu mon assiette? criait une aulre.
— Je ne puis retrouver qu'une de mes serviettes, vociférait une troisième.
Enfin tout se retrouva et le panier contint un mélange confus de cordes à panier et de jeux de croquet.
Voulant cueillir quelques fleurs sauvages, je restai un peu en arrière avec une de mes camarades, et nous fîmes un charmant bouquet de jolies fleurs. Le soleil couchant dorait de ses rayons tout le bois, qui avait été si beau pendant la journée que nous aurions presque désiré y rester pour toujours. Mais les moments les plus agréables ne peuvent pas toujours durer et, comme la Toixdenoscojnpagnes se perdait déplus en plus dans le lointain, nous quittâmes à regret l'ombre des pins, oîi nous avions passé l'une de nos plus agréables journées. Nous rejoignîmes bientôt nos compagnes et nous regagnâmes lentement nos demeures aux derniers rayons de « ce jour, qui périssait silencieusement de sa propre beauté. »
JosiE P.
Portsmouth (New Hampshire).