SCÈNE PREMIÈRE
DIDON, se levant de la couche où elle n*a pu trouver le sommeil.
Ma sœur Anna, quels rêves troublent mon esprit agité ! Que penses-tu de Thôte illustre qui est venu nous demander Thospitalité. Que ses traits sont nobles ! Quelle bravoure ! Quels exploits ! Je crois vraiment qu'il est de la race des dieux.
La crainte trahit les âmes vulgaires. Hélas! quels malheurs il a traversés. De quelles terribles guerres il parle! Si je n'avais pas pris la résolution de renoncer au mariage depuis que mon premier mari m'a abandonnée en mourant, si je n'étais pas fatiguée de la vie conjugale et des torches de l'hymen, je pourrais peut-être me laisser entraîner à commettre cette faute. Anna, j'avouerai que, depuis la triste fin de mon malheureux époux Sichée, depuis le jour où nos pénates ont été ensanglantés par la main d'un frère, cet homme seul a eu de l'influence sur mon esprit et a fait battre mon faible cœur. Je sens revivre mon ancienne passion. Mais souhaitons plutôt que la terre s'entr'ouvre jusqu'à ses dernières profondeurs, ou que le Père tou4-puissant me frappe de ses foudres et me précipite dans les ombres, dans les ombres pâles de l'Erèbe et dans la nuit étemelle, avant que je te viole, 6 chasteté, ou que je m'affranchisse de tes lois. Celui à qui je fus unie pour la première fois a mon affection, qu'il la conserve jusque dans It tombe. {Elle pleure,)
ANNA {elle Vembrasse).
0 ma sœur, toi qui m'es plus chère que la vie, veux-tu languir dans un chagrin éternel et renoncer pour toujours aux douces caresses des enfants et aux faveurs de Vénus? Pensestu que les cendres de Sichée ou que ses mânes dans leur tombeau se soucient de ces sacrifices ? Je veux bien qu'aucun des amants de Libye, qu'aucun de ceux qui se sont présentés auparavant dans Tyr n'ait pu toucher ton triste cœur ; je veux
bien que tu aies dédaigné larbas et d'autres chefs que nourrit la belliqueuse Afrique ; mais repousseras-tu aussi un amour qui te plaît? Considère dans quel pays tu t'es établie. D'un côté tu es entourée par les villes des Gélules, race indomptable dans la guerre, par les cruels Numides et les Syrtes inhospitaliers. De Tautre côté est un désert brûlant et le Barcéen, qui répand au loin ses ravages.
Âi-je besoin de parler des guerres qui se préparent dans Tyr et des menaces de ton frère? Je crois, en vérité, que c'est sous les auspices des dieux et avec la proteetion de Junon que les vaisseaux troyens ont navigué jusqu'ici. Gomme tu rendras cette ville illustre, ma sœur, quel grand royaume tu fonderas avec un tel époux ! Quels exploits les Carthaginois accompliront s'ils s'unissent aux Troyens ! Gagne la faveur des dieux en offrant un sacrifice, puis fais tous tes efforts pour plaire à cet étranger et cherche des prétextes pour le retenir jusqu'à ce que l'humide Orion obscurcisse le ciel et que les tempêtes fatales aux vaisseaux soient déchaînées sur la mer.
SGËNE n.
(Les cieux. Junon, s'apercevant de la passion de Didon, aborde Vénui et lui adresse des paroles perfides.)