Opium et morphine
A. Généralités. — La plupart des considérations générales relatives à V opium et à la morphine peuvent être calquées sur les généralités exposées pour F alcool (page 136).
Ces substances sont des médicaments connue l'alcool, même plus utiles et plus précieux au point de vue thérapeutique que F alcool; cela n’empêche pas que ce sont aus§i des poisons et des poisons extrêmement redoutables pour l'individu et pour la société. Comme pour l'alcool, l'état psychique pathogène qui dispose à l'intoxication par l'opium est caractérisé fondamentalement par une débilité de la raison et de la volonté, qui peut se présenter sous trois degrés : tempérament, demifolie, folie toxicomane (j entends toujours F état psychique antérieur à l'intoxication et cause de Fintoxication). Comme pour l'alcool, l'effet des premières doses du poison est agréable, calmant, consolateur, tentant,
provoque le sujet à recommencer, entraîne le besoin de plus en plus impérieux; de sorte que I usage de 1 opium est le
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plus souvent cause avant d’être effet et conséquence, de l’opiomanie.
Ceci est vrai de l'opium comme de la morphine.
L'opium, à petites doses, stimule le fonctionnement intellectuel. C’est « ce coup d’éperon », donné à h intelligence que ressentait Brown quand, sous l'influence de ce médicament, il « faisait une leçon devant un auditoire qu’il passionnait par la puissance de son esprit et s'écriait : me hercule ! opium non sedat /» et que ressentent les morphinomanes à chaque injection, tant qu'ils sont encore aux phases moyennes de l’assuétude.
Pecholier, qui a admirablement analysé les effets euphoristiques de l’opium, décrit ainsi ses effets noosthéniques sur lui-même : « j’écris ces lignes vers une heure de l’aprèsmidi, après avoir pris dix centigrammes d’extrait gommeux d’opium à sept heures du matin et dix autres centigrammes à dix heures et demi. Impossible d’exagérer l’état de bien-être, de bonne humeur, de force physique et intellectuelle, dans lequel je suis plongé. Mes idées sont nettes et précises, ma mémoire est fidèle ; ma plume court sans efïort sur le papier. La conception est plus rapide et plus ferme, l'expression tout à fait facile. Nulle autre stimulation ne peut être comparée à celle-là. Ce n’est pas seulement celle d’une quantité modérée de vin de champagne. A la douce chaleur, à l’entrain communicatif, à la gaîté qu’entraîne le vin, s’ajoute l’animation plus immatérielle, plus intellectuelle que donnent plusieurs tasses de café. Le vin et le café réunis, le café plus que le vin et plus que le café, voilà l’opium. Cet état durera jusqu’à ce soir, me permettra de dîner à merveille et ira en s’affaiblissant. Je ne fermerai pas l’œil de la nuit prochaine et demain... je serai tout affaissé et j’aurai ma migraine. »
a L’usage modéré de 1 opium, dit Gamel, est pour tout l’organisme physique, moral et intellectuel, une source de bien-être et d’activité; il est d’un réel secours pour résister
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à 1 influence dépressive de certains climats et aux maladies de certaines régions... La pratique ainsi comprise n’empêche point de vaquer dans les meilleures conditions aux occupations de la vie quotidienne; et le Chinois par exemple, ainsi que 1 a si justement lait remarquer Boissière, le Chinois qui consomme le plus d'opimn n'a certes pas l'air d’en avoir 1 esprit obscurci, ni affaibli, ni touché par la rêverie et l’extase, puisqu il a donné au monde les livres les plus remarquables et il a toujours passé pour être un commerçant sans rival que nul ne peut rouler et en fin de compte il ne compromet pas sa faculté génératrice. »
Mais, à côté de cet effet euphoristique du début, Gamel rappelle que, contrairement à 1 asiatique, l’européen, loin de rester un modéré, en arrive vite à dépasser toute mesure et, plus sensible que lui au poison, il y résiste par conséquent moins. Dans ces conditons, le manque de volonté à réagir, la lorce de 1 habitude et 1 accoutumance conduisent à 1 augmentation des doses pour la continuation des mêmes effets, si bien que la drogue devient indispensable au fonctionnement de 1 économie ; « car, dit le professeur Planchon,
I opium a le fâcheux privilège de devenir bientôt nécessaire a 1 imprudent qui en ataté. La pipe est une femme tyrannique, exigeant de continuels hommages; chacun s’en croit maître et c’est elle qui gouverne, et, dès lors, l’abus est, constitué, le dangereux, le très dangereux, le fatal abus. »
Multiples et diverses sont les couses pour lesquelles on commence, et puis on continue, a absorber de 1 opium.
Les uns cherchent un avantage ou un plaisir matériel,
« par désir de sensualité : excitation et voluptés sexuelles, satisfaction d’appétits grossiers... D’autres, désireux de se procurer le repos, le calme, le délassement et le bien-être physique, ont contracté la pratique pour ne point avoir trop a souffrir de la chaleur et de ses conséquences, ne pas faire la sieste ou au contraire se faciliter un travail pénible, chassei la iatigue. D autres ont pris 1 habitude de l’opium à la
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I suite d un usage médical, ayant voulu maigrir, supprimer ou combattre l'influence déprimante de certains climats ou certaines maladies, surtout les douloureuses et les névralgiques. »
Beaucoup d autres sujets, plus intéressants encore au point de vue sociologique, cherchent à atteindre un but d’ordre moral \ ils veulent « se créer, comme dit Fonssagrivesame vie cérébrale factice qui voile pour un temps les sévères et froides réalités de l'existence ordinaire ». Ainsi, continue Gamel, « au premier rang, ceux qui sont allés à l’opium par le chemin de la souffrance, ceux qui ont voulu oublier; car
surtout il contient l’oubli, l’oubli de tout... de ce que nous étions hier, de ce que nous sommes aujourd'hui... l'oubli de la vie tout entière quand elle est mauvaise irrémédiablement ou seulement de l'accident qui la dénature quand elle est bonne dans son ensemble. Ainsi encore ceux qui ont goûté a la confiture pour chasser les soucis, les ennuis, le spleen et les idées noires; tous ceux enfin à la recherche d’excitation cérébrale, d ebriete, d ivresse, d exaltation de la personnalité, d imagination, de rêves, de visions et de sensations nouvelles et inédites et de joies surhumaines. » Toutes les professions, toutes les classes fournissent un grand contingent. Mais, « la ou la drogue fait de plus en plus d'adeptes, c’est incontestablement chez ceux qui ont une certaine cuL I ture intellectuelle et surtout un certain état mental antérieur... c'est, dit le docteur Dupouy, une certaine catégorie de cérébraux qui produira les fumeurs d'opium, celle des imaginatifs et des sensitifs, celle des poètes et des artistes celle en un mot des rêveurs. » Dans cette catégorie, ajoute Gainel, «ils sont nombreux tous les plus ou moins déséquilibrés physiquement et moralement, morbidement disposés; les intellectuels, les névrosés, les uns et les autres plus ou moins faibles et sans volonté, tous plus ou moins marqués, pour la rêverie fatale, touched with pensiveness comme disent les Anglais. Et ajoutez à cela le snobisme et l'in-
INTOXICATIONS VOLONTAIRES EUPHORISTIQUES
fluence des lectures : ils ne savent point, hélas! dit le même
auteur, ce qu'ils ont été, le grand romancier (Quincey) et
le grand poète (Baudelaire) ni combien ils ont souffert de
leurs faiblesses, dans leur chair, dans leur âme et dans leur
oeuvre. En somme, s’il y a parmi les opiomanes un certain nombre de victimes accidentelles, la majorité est constituée par des toxicomanes constitutionnels et le penchant à T opium a le plus souvent un caractère pathologique et a été antérieurement précédé de troubles psychiques plus ou moins accusés. »
B. Opiomanie et opiumisme. — Nombreux et variés sont les procédés pour s’empoisonner avec l'opium; aussi sontils très répandus.
On admet que l’opiomanie aurait eu la vallée du Nil comme foyer primitif, les Egyptiens, « initiés à la science
des Grecs, auraient instruit les Arabes»; ceux-ci, privés d'alcool par Mahomet, l’auraient remplacé par l’opium, qui envahit l’Asie entière; c'est par eux que l'opium aurait été introduit en Chine vers la lin du xme siècle, par l’intermédiaire des Persans d'abord, des Indiens ensuite. « Les Chinois, à leur tour, surtout avec leurs flottes, l’ont propagé dans tout l'Extrême-Orient, dans les lies du Pacifique, en Australie, en Californie, dans l'Afrique du Sud. » Au contact des coolies, « les peuplades de la presqu île indochinoise
et les indigènes de la Malaisie prirent goût à la drogue ;
puis arriva la conquête de 1 Indochine et son occupation définitive. La contagion se développa alors parmi nos officiers, et nos soldats, nos fonctionnaires, nos colons et nos voyageurs. Rentrés en France, nos coloniaux, asservis à leurs;
habitudes, continuèrent de sacrifier au dieu pavot et firent des prosélytes; et la traînée de fumée n’eut pas plus depeine à s'installer dans nos ports et à gagner nos villes,, qu'elle n'en avait eu à traverser la mer. »
Les chiqueurs (indigènes pauvres qui ne peuvent pas fu-
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mer) mâchent, aux champs, en travaillant, de l'opium brut, mélangé à de l’arec, du bétel, de la cire ou autres substances neutres; ou des fragments de pétales secs de pavot, « qui, ayant servi à envelopper les pains d’opium, se sont ainsi imprégnés de leur arôme et de traces de morphine » ; ou encore des résidus de pipe (dross).
Les opiophoges (thériahis ou affiondjis) mangent des capsules vertes de pavot ou des pilules, grillées ou non, d opium brut, seul ou associé à des substances aromatiques... Commençant par 0,02 à 0,15; ils en arrivent à 2, 3, 4 et 5 grammes, moins fréquemment à 6, 7,8, 10, 12 et 13 grammes jusqu'aux doses énormes de 30 et 40 grammes et, dans des cas isoles, 250 grammes et plus (alors que la dose normalement mortelle est de 1 à 2 grammes).
Le cardinal de Richelieu était opiophage, à dose modérée. Thomas de Quincey, le samedi, arrivait à la dose de 2 grammes 60 ; puis l’usage devint quotidien et il en arriva à 20 grammes, et cela pendant une douzaine d’années (sur les 50 que dura l'intoxication).
Les buveurs absorbent l'infusion, la décoction ou le sirop de tètes de pavot, la solution d’extrait d’opium, les gouttes noires anglaises et surtout le laudanum, que certains boivent par petits verres, quelquefois même par carafons entiers.
Quincey at teignit, à certains niomen ts, la dose de 200 grammes par jour et un malade de Trousseau absorbait quotidiennement de 200 à 230 grammes de laudanum de Rousseau, dose qu 'il porta à 750 grammes, un jour qu’il souffrait de douleurs ostéocopes plus aiguës.
Un sujet, observé par Schnell, absorbait l’opium en lavement.
Pour les fumeurs , l’opium est transformé, dans les bouillenes, en chandoo : « on enlève à l’opium son principe vireux et on développe son arôme, son goût et ses qualités plastiques ». Puis, on le fait fermenter, trois mois au moins. « En réalité, il n'y a pas une seule fermentation, mais plu-
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sieurs successives, dont la dernière, due à des levures, qui est la plus lente et se prolonge pour ainsi dire indéfiniment, donne- au chandoo son arôme si goûté des fumeurs. Aussi en est-il de l'opium à fumer comme du vin et comme de l’opium ordinaire, plus il vieillit, meilleur il devient, plus doux et pénétrant est son parfum, plus fin son bouquet et plus cher il est... Prêt à être fumé. le chandoo se présente sous l’aspect d'un extrait demi-fluide, luisant et limpide, d'une couleur brun rougeâtre ou chocolat foncé et d'une odeur, qui pour les uns rappelle celle de la violette et pour d’autres celle des arachides grillées ou celle de la mélasse ou encore, s’il est très vieux, celle des pruneaux. »
On trouvera dans la thèse de Game! la description de tout le matériel nécessaire au fumeur d'opium et la technique de la séance elle-même : « couché sur le coté gauche, le fumeur prend, avec l’extrémité effilée de l’aiguille, une petite quantité de chandoo, 10 à 15 centigrammes environ, et la présente au-dessus de la lampe, en faisant subir sans cesse à l’aiguille un mouvement tournant de va-et-vient entre le pouce et l'index ; ainsi l'extrait demi-fluide ne tombe pas et l'eau s'évapore. Alors la boulette se gonfle, se dore et grésille, répandant un parfum fort et pénétrant : mais il faut faire bien attention de ne pas la brûler, ce qui donnerait lieu à un dégagement de vapeurs toxiques et enlèverait à l’opium une partie de ses propriétés enivrantes. Arrivée à la consistance voulue, la pâte est malaxée, roulée en boule sur le verre de la lampe ou le fourneau et, d’un seul coup, le fumeur la pique sur celui-ci, en poussant à fond l’aiguille, qui, retirée doucement, ménage, après elle une cheminée d’appel, au centre de la boulette, ainsi perforée comme une perle. Le fumeur allume alors sa pipe à la flamme de la petite lampe et, la tête appuyée sur le coussin, l’approche de sa bouche et hume d'un seul trait et d’une longue haleine une ou deux bouffées : et la jupe est fumée. »
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Le fumeur arrive progressivement à fumer par jour 5. 6. 7, 8, 10, 20,-25, 30..., 100, 150, 200 pipes et davantage (plus de 300 chez un sujet observé par Boissière) ; la quantité cl opium fumée variant de 1 à 8 grammes par jour jusqu'à 100 grammes et au delà.
On a étudié et discuté la composition de la fumée ingérée par le tumeur et la quantité de morphine retenue dans le poumon. D après les analyses de Moissan et d’Armand Gautier, 1 intoxication serait moins due à la morphine qu’aux hases hydropyridiques qui lui sont associées. Cependant on ne peut nier 1 analogie des lésions et des symptômes chez l’opiomane et chez le morphinomane. En somme, la quantité de morphine retenue par le poumon serait de 1/8, soit 5 à 10 centigrammes pour 40 pipes. Pour d’autres, la moyenne de morphine absorbée en un jour par un fumeur de 30 à 40 pipes est de 50 à 75 centigrammes.
Le tableau symptomatique de 1 intoxication chronique par l’opium est résumé dans cette description de l’opiophage par Taylor (d’après Oppenheim et Wurtz) : « l’homme qui a l’habitude de manger de l’opium est facilement reconnaissable ; tout son corps est amaigri, son visage est jaune et desseclié, sa démarche chancelante, son épine dorsale pliée jusqu à donner parfois au corps une forme demi-circulaire ; ses yeux caves et vitreux le trahissent au premier regard. Ses fonctions digestives se font mal. Il ne mange presque rien et va à peine à la garde-robe une fois par semaine. Ses forces physiques et morales sont détruites. Lorsque l’habitude est invétérée, la faiblesse qui augmente rend plus impérieux le besoin du stimulant et il faut sans cesse augmenter la dose pour obtenir 1? effet désiré. Lorsqu’il s’est longtemps livré à sa passion, le mangeur d’opium souffre de névralgies, auxquelles l’opium lui-même n’apporte aucun soulagement. Rarement ces malheureux at/tei-
Grasset. — Devoirs et périls biol. i i
162 INTOXICATIONS VOLONTAIRES EUPRORISTIQüES
gnent T âge de quarante ans, lorsqu'ils ont commencé de bonne heure à s’adonner à l’opium. »
Je n insisterai pas sur les symptômes dans les divers appareils : digestif (atonie, soif, anorexie, constipation alternant avec la diarrhée), circulatoire (hypotonie myocardique, arythmie, palpitations, syncopes), respiratoire (dyspnée, emphysème, bronchite chronique), urinaire (secrétion diminuée, excrétion difficile et douloureuse, albuminurie, hypoazoturie), génital (affaiblissement, impuissance), nutritif (hyposécrétions, amaigrissement, œdèmes).
Importants sont les troubles du système nerveux : hyperesthésie générale avec démangeaisons (dermatoses consécutives), céphalée, vertiges, brisement général, paresthésies, crampes, — diminution de l’acuité auditive et visuelle, — sommeil difficile ou impossible, léger, irrégulier, avec des rêves agréables ou pénibles, des cauchemars plus ou moins terrifiants, — diminution de la force musculaire, lassitude rapide, tremblement, parésies, paralysies...
Plus intéressant encore est le trouble apporté à la « personne intellectuelle et morale de l'opiomane » : lacunes de mémoire portant surtout sur les noms propres et les choses récentes; aboulie plus ou moins intense, indécision, irrésolution, nonchalance, paresse, désintérêt : « je tne me soucie plus d’aucune chose, dit Farrère; je n'ai plus de métier, je n’ai plus d’amis » ; il ne se soucie même plus de manger : « à quoi bon, dit Borys, la nourriture grossière qui rapproche de F animal, quand le sage a sa place servie à la table des dieux? »
Un seul souci persiste, celui de l'opium : « au milieu du désarroi des facultés, l'intelligence se reprend, s'organise et alors seulement la volonté de l'opiomane existe encore, le rendant capable de toutes les faiblesses, de toutes les mauvaises actions et même de tous les crimes, pour satisfaire sa passion ». — « Toutes les vilenies, dit Boissière, je les eusse commises, pour l’espoir d’être payé d’une pipe! »
OPIUM ET MORPHINE 16
> * Ce désir il opium est si grand qu’acculé à la mort, l’opiomane demande un instant de répit pour sacrifier en (Oi e an f/yiannique pavot et, une fois rassasié : oh! alors, qu’on me coupe la tête ! et sans même un essai de résistance, sans une plainte, il meurt avec un sourire indulgent. Cela peut aller plus loin encore, puisqu'en face du suicide on a pu le voir discuter sa mort, qui serait en efïet
bien pratique (!), mais seulement alors il ne pourrait plus user d'opium. »
« Ainsi désintéresse de tout, saul de ce qui concerne sa passion, 1 opiomane l'est aussi de tous. In affectif et férocement égoïste, la lamille, la société et la nation ne comptent plus pour lui. L’opium niveleur, dit Farrère, supprime les distances, confond les races ; car il est une patrie, une religion, un lien fort et jaloux qui resserre les hommes. Les ennemis sont des frères, dit Boissière, j’aime tous les hommes et toutes les actions. Le pape viendrait, je ne bougerai pas. Qu’a-t-il déplus que moi? »
L orgueilleux opiomane se Sent bien supérieur à ses sem blables grâce à l’opium ; il ne savait rien avant d’avoir fumé et maintenant il sait tout, comprend tout, voit tout, devine même. Cette omniscience le tourmente, lui fail perdre la quiétude de l ame. Chez les autres hommes, il y a un mauvais démon caché. Il est donc souvent saisi de peur, d’épouvante, de terreur. Il agit automatiquement, impulsivement. C’est donc, continue Ganiel, la. négation de toute morale, cm il n y a plus dans ces conditions de bien ni de mal, de. mérite ni de démérite, de responsabilité ni de sanction... « Dans 1 armée, I opiomane se moque des devoirs de son état. Je n’ignore, dit Borys, ni la rigueur du règlement, ni la subtilité de la lumerie, m le droit de mes chefs Malheureusement je n’ignore pas davantage la doctrine dp philosophe, suivant lequel les joies des autres hommes ne sont à celles du fumeur que dans la proportion d’un grain de sable à une montagne. Or, que pourrais-je bien mettre en
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balance d’un petit gramme de la crème que voilà? Des galons
de F amour, le sentiment du devoir? Qu est ce que ça?... » 11 n’y a donc que Fopiuni, toujours l'opium, le seul opium...
« Parce qu’au lieu d’attendre désormais le bonheur d’un galon ou d’une vaillante aventure, je le trouvais ce bonheur, inclus en ma pipe. Fumer, lire,' songer, penser, mépriser surtout j’étais heureux, si heureux que même s’évanouissait l’appréhension d’être traqué de tous, égaux
ou chefs, ou privé d’opium. »
L’opiomane peut bien, à un moment donné, être « aimable, affable, bienveillant, indulgent et optimiste; mais il n’a pas tarde d avoir le ym, d êtie dédaigneux et méprisant; il est si au-dessus de toutes les contingences, si supérieur à tout et à tous. Hypocondriaque et taciturne, recherchant parfois la solitude pour s’adonner à la drogue, il est aigri, acariâtre, méfiant, dissimulé, quelquefois menteur, versatile et déconcertant, fantasque, impulsif et ne sachant résister au moindre désir quel qu’il soit; autoritaire. méchant et souvent furieux... Insensible au désespoir des siens, l’opiomane, dont les affaires délaissées s’en vont à la dérive, les entraîne parfois avec lui à la misère ; et aucune: considération ne saurait alors l’arrêter; pour se procurer de: l’opium, tous les moyens, quels qu’ils soient, lui seront) bons. Tous les jours, dès lors, se passent entiers, vides et sans travail dans l’opium, l’opium encore, l’opium toujours;; et telle est son incurie et sa négligence qu’il ne se lave même plus et a ses vêtements sales. »
« Une heure sans opium, dit Farrère, voilà, voilà l’horrible, l’indicible chose, le mal dont on ne guérit pas. »: \] abstinence crée, chez l’opiomane, un état de besoin extrêmement pénible, angoissant et douloureux. « A un certain degré d’intoxication, dit Borys, le poison est devenu si nécessaire au jeu des organes qu'une suppression brutale pourrait provoquer la mort. » En tous cas, « l'opiomane en
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'état de besoin ou homme gmen est un corps sans àme, incapable de vivre, présentant dans tout l’organisme physique et moral des troubles très variables à fond constant d’asthénie douloureuse et de faiblesse angoissée, qui transforme le besoin d’opium en une sorte d’obsession, à laquelle le malheureux ne peut pas se soustraire... Et ainsi il roule de plus en plus vite vers la cachexie finale ».
« Squelette idiot », l opiomane est alors d’une «maigreur extrême ; il a la figure décharnée et livide, l’air gâteux, le teint verdâtre, le regard hébété et fixe, sans expression, le sourire bizarre... Les traits sont tirés, les pommettes trouent la peau..., les yeux enfoncés dans les orbites sont effrayants, ternes et flétris ; tels des yeux de poisson mort... Les dents déchaussées s'ébranlent et tombent. La v oix est faible et éteinte, bégayante et pâteuse ; ou bien c’est un silence inquiétant... »
Et la mort arrive par les progrès de cette cachexie à moins qu’elle n’ait été hâtée par une maladie intercurrente, par un accident de l’abstinence ou par le suicide.
En mot pour terminer ce paragraphe sur X étendue du péril créé par l’extension incessante de l’opiomanie (toujours d’après la thèse de Gamel).
1. En Indo-Chine, le budget général de la colonie puise dans l’opium un peu plus du dixième de ses recettes totales et, de 1904 à 1908, les bénéfices nets, annuels, ont, été en moyenne de 10 510 582 francs; ce qui représente environ 120 000 kilogrammes d’opium, consommé officiellement tous les ans. Et, à cause de la contrebande qui est très savamment organisée, la consommation réelle peut être considérée comme le double de la consommation officielle.
2. Dans les autres colonies (Béu n ion. Guadeloupe, Martinique) ou sont venus des coolies chinois, la pratique opio mane s’introduit avec eux parmi les indigènes et surtout les Européens. Dans nos établissements des Indes, il y a une
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proportion notable d'indigènes opiophages et de fumeurs. De même en Océanie (îles Marquises, Tahiti en particulier),, à Madagascar, en Tunisie et en Algérie (Oran notamment).
3. En France , F opiomanie a fait, ces derniers temps, beaucoup de progrès ; la contrebande existe comme en Indo-Chine et « il est moins difficile qu’on ne pourrait croire de se procurer de l'opium » (à défaut d'opium, on transforme F extrait thébaïque en chandoo).
« On fume dans le monde des intellectuels, des écrivains, des étudiants, des théâtres, des concerts, des artistes, de batelier et des oisifs, mais surtout dans le demi-monde... On fume dans les ports et les villes de guerre et de commerce. »
De ces opiomanes conscients et volontaires, Gamel rapproche les nourrissons, qui sont intoxiqués soit par Fopiumisme de leurs mères soit surtout parce que, pour les faire rester tranquilles, on leur fait ingérer du laudanum ou une préparation de têtes de pavots...
G. Morphinomanie et morphinisme. — L’usage et la diffusion des injections de morphine ont fait naître dans noscontrées une forme, très répandue et très dangereuse, d’opiumisme et d'opiomanie. Son extrême et croissante généralisation en fait pour nos pays un péril plus grand que celui créé par les fumeries d opium.
Le plus souvent, on fait la première injection et les premières injections de morphine par prescription médicale pour soulager une douleur. Si 1 on a du caractère et si l'on n’est pas toxicomane, même de tempérament, on ne demande à l’injection de morphine que F effet thérapeutique cherché ; on ne se laisse pas tenter par le bien-être que procure F injection; on ne renouvelle pas les injections au delà des prescriptions du médecin et on ne devient ni morphinomane ni à plus forte raison morphinique. Ces cas restent .assez nombreux pour que l'injection de morphine reste, dans
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la pharmacopée courante, une arme puissante dont le médecin ne doit pas se priver, mais dont il doit se réserver le monopole au point de vue de la prescription et de la surveillance.
Les sujets qui ont le tempérament toxicomane, c'està-dire les débiles de la raison et de la volonté disposés à tout sacrifier pour se procurer des satisfactions prochaines, quelle qu'en doive être la rançon ultérieure, continueront les injections de morphine, même quand le médecin, non seulement ne les prescrira plus, mais les défend et les interdit. Ils les font pour se procurer la période de bien-être qui suit T injection et pour éviter ou raccourcir la période de mal-être, qui apparaît quand l'injection est déjà éloignée. Gomme la période de bien-être exige des doses de plus en plus élevées pour apparaître et comme la période de mal-être exige des injections de plus en plus rapprochées pour ne pas être angoissante et pénible, la morphinomanie se développe rapidement. Si le médecin n'a pas laissé la seringue et la solution, on se procure l'un et l'autre à l'insu de tout le monde, par les procédés les plus répréhensibles ; on suborne les serviteurs, on corrompt les pharmaciens, on falsifie les ordonnances... On arrive à se faire des injections en société, à travers la poche du pantalon ou en s'écartant une minute ; on ne peut plus rien faire sans la piqûre, qui devient le tyran et le bourreau de l'existence tout entière.
La plupart commencent les injections comme je l'ai dit plus haut pour soulager une douleur ou combattre une insomnie et par ordonnance médicale; mais un certain nombre aussi a le tempérament toxicomane assez développé pour ne pas attendre cette indication thérapeutique ou la prescription médicale : on commence les injections par curiosité, par imitation, par snobisme, pour se procurer celle sensation de bien-être et d'oubli de la vie désagréable dont parlent les amis tentateurs. Une fois qu'on a goûté à Ja drogue, on continue comme les autres et l'intoxication se
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développe avec la même fixité d'étapes progressivement graves.
« La morphinomanie, dit Roger, s'observe dans tous les rangs de la société ; on en voit d'assez nombreux exemples dans les hôpitaux; mais le plus souvent elle frappe les classes élevées; c’est la maladie des artistes, des hommes de lettres, des femmes hystériques, des dégénérés » ; aussi l’observe-t-on (plus que dans les hôpitaux) dans les clientèles spécialisées et les établissements de neurothérapie. « Elle sévit avec une fréquence étonnante sur les médecins et les pharmaciens, peut-être à cause de la facilité qu'ils ont à se procurer de la morphine. Dans une statistique, dressée par Pichoii, nous voyons que, sur 66 hommes morphinomanes, il y avait 17 médecins et 7 étudiants en médecine, 5 pharmaciens et 3 étudiants en pharmacie ; sur 56 femmes, il y avait 12 femmes de médecins; mais c'est surtout chez les demi-mondaines qu'on observe la morphinomanie; il y en a 13 dans la statistique que nous citons. »
Quant aux doses injectées, elles vont naturellement en croissant continuellement. Les doses de 50 centigrammes à 1 gramme sont courantes ; on va souvent au delà, jusqu'à 4 et 9 grammes (Pichon).
Gomme symptômes du morphinisme, j'indiquerai d'abord les effets psychiques, puis les troubles des autres fonctions.
« D'une façon générale, dit Régis, les troubles psychiques du morphinisme ressemblent de tous points à ceux de toutes les intoxications et, comme eux, ils se traduisent par de l’insomnie, des rêves, des cauchemars, des hallucinations professionnelles ou terrifiantes; enfin, mais moins fréquemment et à un moindre degré, par de la confusion mentale et du délire Onirique. Le plus souvent, ces troubles psychiques, d’allure subaiguë ou chronique, se maintiennent dans les limites delà semi-aliénation. » J'ajouterai que souvent cette demifolie, conséquence du morphinisme, n’est
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que le développement et l’exagération du tempérament psychopathique cause de la morphinomanie.
En général, les premiers effets, sont une stimulation noosthénique. Puis la volonté se paralyse, la mémoire et le jugement deviennent obtus, le sens moral s’émousse, les instincts se dépravent (excès, débauches), le sommeil est troublé (insomnie la nuit et somnolence le jour); terreurs paniques, hallucinations (de la vue surtout), dépression neurasthénique ou mélancolique avec idées de persécution, tendance au suicide..., enfin démence cachectique.
En dehors de ces troubles psychiques, série d'autres symptômes sur les autres fonctions nerveuses et sur les divers appareils : anesthésie ou hyperesthésie, diminution des réflexes, augmentation de l’appétit, constipation opiniâtre avec tenesme et épreintes, dysurie, impuissance, intermittences du pouls, dyspnée, raucité de la voix, ioduration de la peau, tendance aux accidents locaux au niveau des piqûres, enfin aspect vieilli et ridé de la face (Régis).
La mort survient dans la cachexie, souvent par une maladie intercurrente (la résistance de l'organisme étant très diminuée), tuberculose pulmonaire ou urémie, ou par pyémie (les injections étant faites sans asepsie).
Si, pour un motif quelconque, volontairement ou involontairement, le morphinomane est brusquement privé de son stimulant habituel, l'abstinence entraîne des conséquences, parfois graves.
Du côté de h intelligence, l'euphorie est remplacée par l'irritabilité, les inégalités de caractère et d'humeur, la tendance à tout critiquer et à tout voir en mal ; sensiblerie, incapacité de travail, faiblesse intellectuelle, somnolence, affaissement de la volonté ; parfois torpeur, inertie : les sujets ne bougent pas de leur lit. D'autres au contraire présentent de F agitation, vont et viennent, crient et gémissent, pleurent et se lamentent . Hallucinations de la vue, de l’odo-
INTOXICATIONS VOLONTAIRES EUPHORISTIOUES
rat et du goût. Insomnie. — Dans certains cas, véritable accès aigu, surtout à forme agitée et violente, et même véritable délire tremblant.
« Les troubles physiques concomitants dans la sphère de la sensibilité, de la motilité et des fonctions organiques sont bien plus marqués que dans l'abus et ils peuvent aboutir à un état très grave, comme le collapsus, susceptible d'entraîner la mort » (Régis).
« Ces phénomènes redoutables peuvent survenir brusquement et ressemblent' alors aux effets de F empoisonnement aigu par la nmrphine. Certains morphinomanes, s’ils ont laissé passer le moment de l’injection, peuvent s’affaisser brusquement et rester sans connaissance pendant douzeheures (Wurtz). »
Souvent le retour aux injections de morphine fait disparaître « comme par enchantement, les accidents, pour si graves qu’ils paraissent ».