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Le devoir biologique, interindividuel, de respect et

d amour de la vie des autres.

^ Dans les cinq chapitres, qui forment la deuxième partie, j ai rappelé que le premier devoir biologique, précis, strict et obligatoire, qui s’impose à l'homme est le devoir de respect et d amour de sa propre vie. Ce devoir s’impose à tout

homme et par conséquent tout homme a le droit de remi plir ce devoir.

| Car, je 1 ai dit plus haut (page 41) avec Leclère, « le devoir est le droit du bien à être accompli par un être pouvant 1 accomplir... Ce droit est la racine même de l’idée du devoir, lequel n’est que le droit du bien sur nous ». L’idée d’un devoir particulier, comme le devoir individuel, entraîne donc non seulement l’idée du droit qu’a ce devoir d’être accompli, mais encore et par là même l’idée du droit de 1 individu a accomplir ce devoir. C'est là une idée-loi delà conduite humaine que l’on ne peut pas contester.

On cite souvent la définition de Leibniz : « le droit esl un pouvoir moral », que le R. P. Vincent Maumus complète

Grasset. — Devoirs et périls biol. f3

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ainsi : « le droit est la faculté morale légitime, inviolable et

4." ' + / O rllTO

immuable, de développer toute son activité cest-a-dtr d’agir, de posséder et d’exiger » ; et qu’on peut exprimer en moins de mots : « le droit est la faculté morale de faire

son devoir ».

Développant cette notion du droit, Malapert ajoute :

« c’est un pouvoir, c’est-à-dire une force, qui se manifeste sous un double aspect : pouvoir d’action, puisque 1 idee que c’est pour moi un droit est une des causes les plus puissantes qui me pousse à accomplir certains actes, à poursuivre certaines fins ; pouvoir d’arrêt, puisque la reconnaissance d’un droit chez autrui sera une cause capable de limiter mon activité, ma liberté, de me retenir d’agir, toutes les fois que mon action violerait ce droit... Le droit, c’est donc l’inviolabilité morale de la personne humaine, c’est le caractère sacré de la personne qui fait qu’elle ne peut, selon la formule de Kant, être traitée comme un simple moyen en vue de la satisfaction des désirs d’un autre individu. Ce serait offenser la dignité de la nature humaine que de contraindre une personne à renoncer à ses lins propres pour servir à celles d’une autre. L’idée- de droit implique donc manifestement l’idée d’une limitation réciproque des libertés c està-dire d’une relation morale entre deux .personnes, telle qu< chacune se reconnaissant soi-même et reconnaissant l’autre comme un agent raisonnable, elles s’engagent réciproque à se traiter comme tels et s’interdisent toute action qu pourrait porter atteinte chez l’autre aux attributs essentiel'

de la nature humaine. »

C’est ainsi que les devoirs interindividuels découlent toin naturellement, logiquement et nécessairement des devoir individuels : les autres hommes ayant, comme moi, le devou de conserver qt d’accroître leur vie, ont par là même le droi de remplir ce devoir et de n’ètre pas gênés par leurs voisin et, par moi dans l’accomplissement de ce devoir ; d’où, pou moi et pour mes voisins, le devoir de respecter la vie — *

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l'évolution régulière de la vie — de tous les autres hommes. Je dis intentionnellement tous les autres hommes. Car. comme dit encore Malapert, ce droit revêt, au regard de la conscience morale, un caractère très remarquable d'universalité : « toute personne, tout être humain, indépendamment de toute condition de naissance, de situation, de nationalité, de race, possède ce caractère d'inviolabilité morale, le droit fondamental d'être considéré comme objet -de devoir. »

Mais cette universalité même du devoir interindividuel fait naître immédiatement une remarque : la vie de chacun est une vie humaine avec les caractères que nous lui avons reconnus c'est-à-dire que chaque individu doit non seulement conserver sa vie et la défendre contre les agents nocifs extérieurs, mais encore remplir sa mission naturelle et contribuer au progrès de l'humanité entière.

Seulement si ce devoir est le même pour tous et s'impose [à tous, tous n'ont [pas les mêmes aptitudes et les mêmes facultés pour remplir ces devoirs. Égaux devant le devoir, les individus sont inégaux devant l'acte à accomplir pour remplir ce devoir : ils sont inégaux comme importance et comme forme de la contribution qu'ils doivent apporter.

Cette inégalité entre les diverses aptitudes individuelles nécessite, pour la bonne marche du progrès social, la collaboration et l'entraide mutuelles de tous les hommes. Dès lors, chacun doit, non seulement respecter et ne pas diminuer la vie de ses semblables, mais encore aider ses semblables à vivre le mieux et le plus complètement possible et à remplir sa mission naturelle dans le progrès continu de l'humanité. Il faut que chacun collabore avec ses semblables, qu'il les assiste et, pour cela, qu'il les aime et s'intéresse à leur progrès comme au sien propre.

En d'autres termes, le devoir, interindividuel, de chaque individu vis-à-vis des autres hommes, esl à la fois un devoir

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de respect et un devoir d’amour pour leur vie et leurs progrès.

Tout cela montre qu’il n’y a ni opposition ni contradiction entre la morale individuelle et la morale sociale, tout au moins en ce qui concerne les devoirs individuels et les devoirs interindividuels, puisque ces derniers découlent directement et simplement des premiers, il peut certainement surgir des conflits entre ces deux catégories de devoirs et des difficultés, dans certains cas, de hiérarchiser les diverses obligations et de savoir celle à .laquelle on doit obéir. Nous reviendrons sur ce point. Mais dans ce qui précède il y a, au moins, une solution proposée au « problème grave » qui s'est posé aux moralistes de toutes les époques : « de savoir lequel, du devoir personnel ou du devoir social, au sens le plus large, est théoriquement réductible à l'autre et, pratiquement, repose sur lui et en découle » .

Malapert expose très bien, d'abord historiquement, les deux doctrines antithétiques qui résolvent ce problème.

L’antiquité fournit d'abord un exemple typique de la subordination absolue de l'individu à la société. Dans la Cité antique (étudiée par Fustel de Coulanges), le suprême devoir, l'unique devoir pour l'homme est, comme le proclamait Socrate, la soumission absolue à la loi, seule souveraine de la cité ; le citoyen est conduit à se faire un des ressorts de la machine, une des cellules de l'organisme; sa vertu propre est de collaborer à la prospérité de l'état, à sa richesse, à sa puissance, à sa gloire; la moralité individuelle se subordonne entièrement au devoir social, s’y absorbe, devient un simple moyen en vue de cette fin.

A l’extrême opposé de cette conception, Malapert place l'idéal moral du moyen âge, qu’il personnifie dans l’individualisme chrétien et contre lequel réagit la philosophie du xvme siècle aboutissant de nouveau à cette conclusion : la vie intérieure n'est rien, la vie sociale est tout. II montre

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ensuite Kant revenant à l’idéal chrétien, tandis que les sociologues contemporains se rattachent aux philosophes du xvme siècle et disent : « la moralité de l’individu se mesure . à son utilité sociale; seules, les vertus, qui profitent à la collectivite, sont estimables et méritent le nom de vertus ; de même que la conscience sociale enveloppe et absorbe la conscience individuelle, F activité sociale doit se subordonner 1 activité personnelle ; le devoir pour chacun consiste essentiellement en une adaptation plus exacte et plus totale aux nécessités de la vie sociale, qui devient ainsi le type sur lequel doit se modeler la vie individuelle, la fin à laquelle elle doit se suspendre, dont elle tire toute sa valeur... »

On voit comment le problème s’est posé devant l’esprit humain à toutes les époques et comment il se pose encore aujourd’hui à tous ceux qui veulent y réfléchir ; on voit en même temps toutes les difficultés que sa solution soulève et comporte. Les deux solutions radicales, extrêmes et opposées, de l’absorption totale de l’individu par la collectivité ou du mépris absolu dé la collectivité par l’individu ne peuvent pas être soutenues : « il ne saurait être question pour personne aujourd’hui de sacrifier radicalement à l’autre 1 une de ces deux sphères de la moralité, de conseiller à l’homme de sè faire le déserteur de l’homme moral ou le déserteur de l’ordre social ». On voit facilement « a quel point 1 une ou l’autre hypothèse abouf irait à une irréalisable, absurde et criminelle mutilation de l’homme et de la vie ».

Mais il faut voir aussi que, comme dit encore Malapert.

« la solution du problème ne saurait être cherchée dans une sorte de compromis s’efforçant de faire à chacun de ces deux puncipes sa part, faisant prédominer l’un jusqu’à une certaine limite par delà laquelle l’autre reprendrait son autorité, se référant tantôt à celui-ci tantôt à celui-là pour résoudre les conflits apparents, calmer nos réelles et, parfois ■ poignantes hésitations. Il faut, a ce que je crois, prendre

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un parti décisif, subordonner résolument 1 un à 1 autre et déclarer que 1 un de ces deux devoirs se tonde théoriquement et pratiquement sur F autre ; j’entends par là que 1 un doit être le type qu'il convient spéculativement de déterminer tout d'abord afin de concevoir l'autre d'après lui, que pratiquement aussi l'un est la base nécessaire de la réalisation du second, le vrai foyer d'activité morale d'où celui-ci rayonne. » Et Malapert conclut en répondant à cette double question : « le devoir social n'est et ne peut être qu une extension du devoir individuel; mais j'ajoute: il en est et en doit être une extension nécessaire ».

Ma conclusion est tout à fait analogue : le devoir interindividuel de respect et d'amour de la vie de nos semblablesdérive du devoir individuel de respect et d'amour de notre propre vie, base de la Biologie humaine ; il en est 1 extension naturelle, logique et nécessaire; les deux devoirs sont également obligatoires pour la volonté humaine. C est ce <{ue j'exprime synthétiquement par cette formule : en Biologie humaine, il faut donner la même force d’idée-loi obligatoire à la forme individuelle et à la forme interindividuelle du devoir de respect et d’amour de la me humaine .

2. Exposé et critique de la doctrine opposée qui veut mettre l’égoïsme et la force à la base de la société humaine.

D'après les principes que je viens d exposer, il taut mettre à la base de la société humaine l'idée de droit et de devoir

individuels et interindividuels J

Toute une école de savants soutient une doctrine absc-? lument opposée, qui veut au contraire mettre 1 égoïsme et la force à la base de toute société humaine. J'ai déjà dit un mot (page 5) de cette doctrine, déduite des] récents travaux de biologie générale, notamment sur 1 évolution des espèces et la lutte pour la vie: il me paraît indispensable d'exposer maintenant cette doctrine avec quelques détails; car, si je

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ne parviens pas à en démontrer la fausseté scientifique, tout mon livre s'effondre et n’a plus de raison d être.

Je ferai d’abord l’exposé des idées, que j essaierai de réfuter ensuite, avec le livre de Le Dantec U égoïsme seule base de toute société. Étude des déformations résultant de la vie en commun , paru en 1911 dans la « Bibliothèque de philosophie scientifique ».

Dès la préface, — écrite après le livre et le résumant, — le professeur de la Sorbonne expose toute sa doctrine avec une grande netteté : « je reste convaincu que l’étude des hommes, comme celle de tous les autres êtres vivants, est du domaine exclusif de la biologie... (Dans ce livre) j ai voulu tout tirer de la biologie. Or, la biologie, science objective, ne nous enseigne que la lutte et la sélection résultant de la lutte ». La vie en commun a déformé la vie naturelle et l’hypocrisie est devenue la clef de voûte de notre édifice social ; mais le fond scientifique et vrai de la société humaine est resté le même.

« Nous admirons, parce qu’ils sont rares, les échantillons de l’espèce humaine dans lesquels les qualités sociales luttent victorieusement, sans qu’ils aient besoin de recourir à 1 hypocrisie, contre 1 égoïsme et la férocité primitives. Nous nous sommes même proposé un idéal transcendant, qui serait revêtu de toutes les vertus sociales et dépourvu de toutes les nécessités individuelles. Jésus nous a dessine ce type idéal de bonté, de charité, de fraternité et d amour; et, après vingt siècles, nous le poursuivons encore. En voyant combien il est éloigné de la réalité, nous aurions pu nous demander si cet idéal était viable et si 1 homme selon le cœur de Jésus-Christ est capable de se multiplier sur la terre. La biologie nous apprend qui/ ne le peut pas, puisque la vie est une lutte... » — Et plus loin : « la seule définition que la biologie puisse donner des droits de chaque individu est de déclarer que les droits de chacun sont en rapport avec sa capacité de nuire. Les philosophes voient dans

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le droit une notion métaphysique et sacrée. Pour le biologiste, l’exposé des droits de l’homme revient à dire à un groupe d’individus : vous êtes plus forts que ceux qui vous oppriment; unissez-vous, et vous les opprimerez à votre tour jusqu à ce que la désunion se mette parmi vous. Les hommes se laisseront volontiers convaincre et l’humanité sera le siège de luttes perpétuelles ; les richesses changeront souvent de mains jusqu’au jour où la source des richesses sera tarie par l’humanité désunie. Au fond, je ne vois pas au nom de quel principe on pourrait regretter vn tel événement » .

La méthode, employée par Le Dantec, est exclusivement objective : en science, il n’en reconnaît pas d’autre, Avec cette méthode et considérant l’homme comme tous les autres êtres vivants objet de la biologie, il montre que la vie est une lutte perpétuelle, lutte contre le milieu, lutte contre les autres êtres vivants. L’ensemble des individus vivant dans un milieu limité estime collection d’égoïsmes. Chacun, pour son compte personnel, tire à lui les éléments nécessaires à ses réactions vitales et rejette dans l’ambiance ses produits excrémentitiels, le travail égoïste de chacun pouvant d’ai leurs être utile aux autres ou du moins à certains, en même temps qu’il est nuisible à d’autres. C’est ainsi que les éléments de l’être pluricellulaire entretiennent en égoïstes leur propre vie et collaborent, en fait, par là, au fonctionnement < de l’ensemble.

Pour l’homme, il en est de même ; ses sociétés ne diffèrent pas des autres sociétés vivantes; on ne peut même pas dire que les sociétés d’hommes soient composées des hommes seuls : des êtres vivants qui entourent l’homme, les ms sont ses ennemis et ses concurrents ; d’autres sont ses domestiques : ce sont ceux que l’homme a intérêt à multiplier autour de lui et à défendre contre d’auures espèces cou currentes. « L’ existence d’un ennemi commun est une nécessité de premier ordre pour la fondation d’une société ».

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Dans les sociétés ainsi constituées (comme la famille qui parait être la plus ancienne) apparaissent les habitude v nouvelles qui survive, U dans les générations suivantes et déforment, ainsi peu à peu les sociétés primitives : le père, ehef par sa force individuelle, reste chef par habitude. quand ses fils sont devenus grands; les fils, qui ont obéi élanl jeunes, continuent par habitude à obéir à leur père devenu vieux et infirme; ils se souviennent de cela quand ils deviennent pères à leur tour ; et, « petit à petit, indépendamment de toute considération sur la force respective des peres et des enfants, il devient entendu que les fils obéissent à leur père et que le père est le chef de la famille. Si cette tradition est établie depuis assez longtemps, elle prend de plus en plus le caractère métaphysique d’une loi ». Et, ainsi, par habitude d’abord, puis par tradition et, par hérédité, nous en arrivons à considérer comme monstrueuse la révolte du fils contre le père, « même quand le fils est un homme de grande valeur et le père un despote imbécile ».

A ces habitudes fixées, on donne, « dans le langage, humain, le nom de droit et de devoir ».

« Pour être associés, les membres d’une famille n’en sont pas moins des individus distincts, donc des concurrents, des antagonistes, des ennemis. » Il en est de même pour les relations d’une famille avec les familles voisines : « c’est I appréciation, dans une famille voisine, d’une capacité de nuire supérieure à celle de tous les autres ennemis possibles, qui a amené une famille humaine à respecter, dans cette fanulle voisine, un antagoniste redoutable, jusqu’au jour,

bien entendu, où cette famille voisine donnait des signes évidents d’infériorité ».

Ainsi se forment les associations de plusieurs familles (clan, nation) « basées sur le respect réciproque d’égales capacités de nuire », mais qui n’empêchent pas « l’antagonisme d’exister entre les familles associées, comme il existe entre les membres d’une même famille ».

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Le Dantec explique de la même manière, par les habitudes créant la tradition par l’hérédité et l’éducation, la naissance des notions absolues, qui expriment une sorte de convention universelle. C’est là l’origine de ce que nous appelons le bien et le mal, l’idée de justice. « L’observation des abeilles paraît prouver que, dans cette espèce particulière, l’adaptation à la vie sociale est plus parfaite que chez nous; il semble qu’il y ait concordance parfaite, chez les ouvrières, entre les ordres de la conscience morale et ceux de l’instinct de conservation ; en d’autres termes, quelles ne sont jamais tentées par ce qui n’est pas leur

devoir. »

« En cherchant à la source de nos sentiments les plus éthérés et les plus sublimes, nous trouvons toujours une convention sociale basée sur V intérêt individuel ; et cela est tout naturel, puisque la vie est une lutte et que 1 égoïsme est inséparable de notre instinct de conservation. Un véritable altruiste mourrait incontinent . »

« N'oublions pas que, avant d'être des associés, les êties

vivants sont des individus, donc des concurrents, des ennemis... Toute l’histoire de l’homme actuel est dans cet antagonisme entre l’égoïsme individuel pur et l’égoïsme de l’individu qui profite delà société. Le résultat de cet antagonisme inévitable est cette hypocrisie , » dont on connaît « le rôle

considérable dans l’évolution humaine ».

Il faut distinguer les droits subjectifs et les droits objectifs de l’individu, c’est-à-dire les droits « que leur confère leur capacité de nuire » et ceux « dont une douce habitude fait naître en eux le sentiment profond ». Le droit objectif, c’est-à-dire le droit de la force « a une valeur indiscutablement supérieure à celle de tous les droits subjectifs sentimentaux... La confusion entre les deux genres de droit lient, encore ici à notre hypocrisie sociale. Nous voulons avoir l’air d’accorder par un sentiment d’humanité ou de justice ce qui nous est arrache par la force

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La force régnant ainsi en souveraine dans cette lutte entre tous les hommes, il n’y a plus de droit des gens qu'en apparence et par déformation sociale : « ici encore, \ hypocrisie, pilier de la société, joue son rôle protecteur; c'est grâce à F hypocrisie que nous croyons encore au droit des gens après tous les accrocs que lui ont faits les vainqueurs dans l’histoire des peuples. Et cela est réconfortant et nous permet de nous griser, comme M. Prud'homme, de grandes phrases sonores qui ne signifient rien. »

C'est la peur de la force qui gouverne le monde : la vieille formule « Y obéissance aux lois est le devoir de tous » n'a plus « le caractère religieux qu elle avait autrefois ; on obéit à la loi parce qu’on a peur de la répression qu entraînerait la désobéissance et, par conséquent, il n’est plus question que d'une chose : savoir si l’on est assez fort pour résister. Nous revenons ainsi à la première formule des temps barbares : le droit de chacun est proportionné à sa capacité de nuire ».

On voit la portée très considérable qu'a renseignement, ainsi donné au nom de la science par un homme qui a tous les droits pour parler en son nom et pour être écouté. On peut dire que ces principes donnent un appui et une base scientifiques aux théories sur la primauté de la force, que les derniers événements nous ont montrées si largement appliquées par les Allemands.

Dans un article paru pendant la guerre, Boutroux a exposé et stigmatisé cette doctrine, qu il a rattachée à tout un système mystique, métaphysique et religieux, mais que les livres comme celui de Le Dantec permettraient de rattacher à un système scientifique ; ce qui est beaucoup plus grave et dangereux.

« Selon la pensée germanique, dit Boutroux, la douceur et la bonté ne sont que faiblesse et impuissance. Seule, la Force est forte; et la Force par excellence, c’est la Science,

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laquelle, mettant à notre disposition les puissances de la nature, multiplie notre force à X infini. C'est en ce sens que Bismarck disait : l'imagination et le sentiment sont à la science et à l'intelligence ce que l'ivraie est à la bonne herbe ; l'ivraie menace d'étouffer l'herbe, c'est pourquoi on la coupe et on la brûle. La vraie civilisation est une éducation virile visant à la Force et employant la Force. » C'est le même Bismarck qui disait encore, développant et appliquant les mêmes idées : « là ou la puissance de la Prusse est en question, je ne connais pas de loi » et « la Force fait le Droit » .

Nous savons, dit Hæckel, « que toute la nature organique de notre planète ne subsiste que par une lutte sans merci de chacun contre tous... La lutte féroce dans la société humaine n est qu une faible image de l'existence de combat, incessante et cruelle, qui règne dans tout le monde vivant ». Et son traducteur Vacher de Lapouge s'écrie : « à la formule célèbre qui résumé le christianisme laïcisé de la Révolution : liberté, égalité, fraternité, — nous répondrons : déterminisme, inégalité, sélection ». La vraie morale, dit Jean Weber (cité par Fouillée), « est celle du fait... Le fait accompli emporte toujours toute admiration et tout amour, puisque l'univers, qui peut le juger, est, à ce moment, conséquence de ce fait. Ainsi, nous appelons bien ce qui a triomphé... La perfection c’est, d'exister... La raison du plus fort est toujours la meilleure : cette proposition voudrait être une audace, ce n'est qu'une naïveté. » *

Voilà la Science qui conduit ainsi à la barbarie et l'excuse, qui consacre le règne, de la Force et le mépris du Droit ; tous les moyens sont bons pour arriver aux fins utiles ; les traités sont des chiffons de papier que l'on déchire si l'on est le plus fort ou si on croit l'être ou surtout si on voit, dans cet oubli de la loi juive, le moyen d être le plus fort.

Si les bibliothèques ou les cathédrales su rencontrent sur \olie chemin, on les brûle, pour le seul plaisir de terroriser

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j et de montrer sa Force. Toute civilisation, qui n’est pas i basée sur ces principes, est antiscientifique ; « sous prétexte | d’humanité et de politesse, elle énerve et amollit l'homme, j ne convient qu’à des femmes et à des esclaves ».

Si telle est en effet la conclusion de la science contempoi raine, un peuple se conduira d’autant plus en barbare qu il ) sera scientifiquement plus instruit, que sa culture sera plus I élevée et raffinée et on comprend le mot de Boutroux : « si ( les Allemands, dans la manière dont ils ont préparé et proi voquéetdont ils conduisent cette guerre, violent, sans scrui pule aucun, les lois du monde civilisé, ce n’est pas malgré j leur culture supérieure, c’est en vertu de cette culture i même. Ils sont barbares, parce qu’ils sont supérieurement i civilisés. »

La culture dont se vantent les Allemands et qui justifie f leur vandalisme est-elle vraiment la seule et vraie expres- » sion de la science contemporaine? Toute civilisation qui veut

être basée sur la science est-elle, par là même, condamnée à mettre l’égoïsme et la force dans la lutte à la base de toute l’organisation sociale?

Je ne le crois pas et il me semble que la réfutation de ces idées désespérantes est facile après ce que nous avons dit 3 dès les premiers chapitres de ce livre.

Toute la doctrine, exposée et défendue avec beaucoup de talent par Le Dantec, est déduite, avec une parfaite logique, fd’un principe, qui, si on l’admet, entraîne nécessairement toutes les autres conclusions. Ce principe est le suivant :

[ l’homme est un être vivant comme les autres ; de l’amibe à l’homme il n’y a que des différences de degré ; il n’y a qu’une science de tous les êtres vivants : la biologie, dont

I la science de l’homme n’est qu’un chapitre; il faut même ajouter que les êtres vivants se relient absolument aux corps inertes de la nature; ce qui fait qu’en définitive il n’y a qu’une science de la nature tout entière : la physicochimie.

2Q6 DEVOIRS BIOLOGIQUES INTERINDIVIDUELS

Or, dans toute la nature et plus spécialement en biologie, il n'y a qu’une loi : la loi de l’égoïsme, de la lutte pour l’existence et du règne de la force. Donc, les sociétés^ humaines comme les sociétés animales, les associations végétales et les groupements minéraux, doivent être îégies et ne peuvent être régies que par la loi de la lutte, de la

bataille, de l’égoïsme et de la force.

Tout cela est. déduit d’un principe, dont tout ce livre et le précédent {La Biologie humaine) s’efforcent de démontrer la fausseté : le principe de la confusion de la Biologie humaine dans la biologie générale, de la science de l’homme dans la science de tous les êtres vivants. J’ai au contraire essayé de’ prouver que la Biologie humaine doit, être aussi essentiellement distinguée de la biologie animale que celle-ci

l’est de la biologie végétale.

J’ai montré les caractères spécifiques, qui distinguent l’espèce humaine, fixée depuis un grand nombre de siècles, des autres espèces vivantes : la supériorité intellectuelle, la faculté de progrès indéfini et la liberté. Dès lors, les lois biologiques sont tout, autres et se présentent tout autrement chez l’homme et dans les autres espèces vivantes. La Biologie humaine découvre ainsi en nous, à la lois par la méthode subjective et par la méthode objective (car il n’y a pas de raison scientifique de la limiter à l’emploi exclusif de cette dernière), les idées-lois de la conduite humaine, l’idée-loi de la valeur morale des actes, les idées de devoir et d’obligation morale.

Et ainsi apparaît, pour l’homme, tout un chapitre, celui des devoirs biologiques, absolument inconnu en biologie générale, puisque les animaux, même les plus élevés, se conforment aux lois biologiques sans obligation moralesans idée de devoir et de droit et que, seul, l’homme obéit! volontairement, se soumet quand et parce .[qu’il lèvent, aux lois biologiques.

Or. en tête de ces devoirs biologiques, toujours en restai)

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sur le terrain de la science positive et expérimentale, de la Biologie humaine, est le devoir de respect et d'amour de la vie humaine chez soi et chez les autres; ce qui est absolument différent de la loi d’égoïsme et de suprématie de la force, qui peut rester la loi de la nature vivante ou inerte tout entière mais n’est pas la loi de l’homme; la loi de l’homme étant au contraire la loi d’amour, d’entr’aide et de collaboration de chacun avec tous pour la réalisation du progrès indéfini de l’humanité.

En biologie générale, la base de l’association est l’égoïsme et la force; mais, en Biologie humaine, la base de la société est le droit et le devoir de solidarité entre tous.

Ceci me paraît réfuter toute la doctrine, exposée plus haut, de Le Dantec, Albert Bayet, Hæckel...

Si Albert Bayet nie la responsabilité, le mérite et le démérite de l’homme, c’est qu’il assimile entièremenl l’homme à l’arbre chétif ou vigoureux et qu’il admet l’existence de lois, en tous points semblables, pour régir l’homme qui vit et la pierre qui tombe. Toute cette argumentation s’effondre si ces lois ne sont pas semblables du tout. Si la Biologie humaine est tout à fait différente des autres biologies et de la physicochimie, on ne peut plus - comparer l’homme punissant un criminel à Xerxès faisant battre la mer.

Avec cette même séparation de la Biologie humaine, on ne peut plus, avec Novikow, rapprocher la société humaine, non seulement des sociétés animales, mais des associations du monde minéral, et proclamer l’état de lutte perpétuelle chez les hommes parce qu’il existe entre les divers atomes de la vie inorganique. La lutte peut rester un phénomène général, mais n’est, pas un phénomène universel et ne s’applique pas à toute la Biologie humaine.

De même, avec cette conception de la Biologie humaine, il devient antiscientifique de dire, avec Le Dantec, pour l’homme, que l’égoïsme est la seule base de toute société,

208 DEVOIRS BIOLOGIQUES INTERINDIVIDUELS

que les familles humaines, les clans et les nations ne sont basés que sur le respect réciproque d'égales capacités de nuire. Gela est vrai des associations minérales ou végétales, des sociétés animales, mais n'est pas applicable à I homme qui a un psychisme tout autre et qui est régi par une science propre, distincte des autres biologies et de la physicochimie.

Les théories de Darwin sur la sélection par la force se sont peut-être appliquées universellement à l’époque où î homme n avait pas paru sur la terre; elles peuvent s'appliquer encore aux espèces qui naissent, se transforment, disparaissent ; mais elles ne s'appliquent pas à la société humaine, à la réglementation de la vie en société de cette espèce, fixée depuis un grand nombre de siècles, qui constitue le genre humain.

Toutes les doctrines d'Ernest Hæckel, de Vacher de Lapouge^ de Jean Weber, etc., qui se résument dans la formule « la force fait le droit », tombent au point de vue scientifique avec la doctrine de la lutte universelle appliquée à l'homme. Ces doctrines, appliquées si largement par les Allemands dans la dernière guerre, ne peuvent garder une allure scientifique que si on étend à 1 homme les lois exclusives de Ja physicochimie et de la biologie générale.

Si on admet — ce que je crois absolument vrai et ce que j expose dans ce livre — que l'homme présente, en tout temps et en tous lieux, des caractères spécifiques propres assez ti anches pour monter et justifier une science spéciale et distincte (la Biologie humaine), tout l'échafaudage, que t on a voulu donner comme base aux doctrines de force, s'écroule.

3. Les devoirs interindividuels basés sur la Biologie humaine.

La conclusion de tout ce qui précède est que l'on peut baser sur la science la notion importante des devoirs inter-

DEVOIRS BIOLOGIQUES INTERINDIVIDUELS 209

individuels (comme nous avions vu précédemment qu’on

peut baser sur la 'science la notion des devoirs individuels) à condition de prendre comme point de départ et base

scientifique, non la biologie générale, mais la Biologie humaine.

Beaucoup d’auteurs (notamment les antimatérialistes) ont combattu la prétention des biologistes de donner leur science pour base à l’altruisme, qualifiant ce système de « biologisme»

c’est-à-dire extension exagérée et injustifiée du rôle de là biologie.

Ainsi Leclère veut « en finir avec les prétentions du biologisme, si peu autorisées d’ailleurs par la biologie » ; il pense « avoir démontré que les sentiments moraux ne dérirent pas des nécessites biologiques » A quoi en effet se ramène le biologisme en morale? « A l’explication par le vouloir vivre, devenu conscient et intelligent, du phénomène de l’approbation des actes directement ou indirectement utiles à l’individu ; à l’explication du devoir par 'la transformation du sentiment brutal de l’amour de la vie en un sentiment plus subtil, connexe à l’idée abstraite des moyens de conserver et d’améliorer la vie par des actes.

■ dont l’utilité personnelle est oubliée ; à l’explication du

droit par F arrivée à Fétat conscient, puis abstrait, d’une

soi te de volonté organique, celle de garder intacts ou même d accroître les biens indispensables, de près ou de loin, à - 1 existence; la justice serait un perfectionnement du réflexe • de la vengeance ; l’idée de sanction serait issue d une telle origine, elle aussi. Bref, le biologisme consiste à rendre compte de la moralité comme d’un système de réflexes acquis — c’est bien cela, en somme — par une évolution des réflexes égoïstes : sourdement ou expressément une connaissance grandissante des conditions favorables aux fins égoïstes modifierait les premiers, dont les transformations auraient été d’abord, croit-on, pendant longtemps, d’une nature toute mécanique. »

Grasset. — Devoirs et périls biol.

ia

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On voit immédiatement que ces objections n atteignent que le biologisme basé sur la biologie générale mais non le système basé sur la seule Biologie humaine.

En Biologie humaine, telle que nous 1 avons définie et caractérisée, les idées morales et altruistes n apparaissent pas comme le résultat de l'évolution d’anciens réflexes égoïstes. De tout temps, sans parler d’évolution, l’homme, espece fixée, se distingue des autres êtres vivants et présente, en lui-même, des idées-lois de finalité biologique et de derou obligatoire c’est-à-dire notamment les idées morales et altruistes. Ces idées-lois sont constatées, comme des faits scientifiquement établis, par la science positive et experimentale : le devoir biologique interindividuel est, en Biologie humaine, tout aussi obligatoire que le devoir biolo-

gique individuel.

Cette substitution de la Biologie humaine à la biologie générale répond aussi aux systèmes philosophiques qui veu-

lent baser le droit sur la lorce.

Malapert cite dans ce groupe les doctrines de Spinoza,

Hegel. Hohbes, Helvétius, qui, sous des. formes diverses, proclament, les uns que « la victoire est le signe du droit, la force en est l’expression visible, tout triomphe est un triomphe du droit .» ; les autres que le droit est fondé sur le besoin « l’homme a naturellement droit à tout ce dont il a besoin et le droit à la fin donne droit à tous les moyens nécessaires; si donc deux individus désirent la même chose, celui qui’ sera le plus fort aura droit de la prendre ; et ainsi la force, si elle n’est pas lefondement du droit, en est du moins

la mesure » .

Ces principes, qui sont ceux de Le Dantec, exposes et réfutés plus haut, sont insoutenables si on part de la Biologie humaine au lieu de la biologie générale.

La loi, correspondant aux relations biologiques des hommes entre eux, doit, au contraire, être formulée ainsi en Biologie humaine : tout homme a le devoir et par suite k

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droit de collaborer au progrès indéfini de l'humanité; comme tous les hommes , ayant ce même devoir , n'ont pas, pour le remplir , les mêmes aptitudes, les mêmes facultés, ils ont le devoir de s entr' aider ; nous devons clone, tous, respecter et aimer notre propre vie et la vie des autres hommes : à tous s'impose le devoir obligatoire d' entr' aide mutuelle et de collabora tion interindividuelle .

4. Unanimité, pratique et de fait, sur les notions de solidarité, justice, mutualité, charité... devoir de collaboration interindividuelle.

On remarquera que toutes les discussions précédentes portent sur X origine des idées altruistes ; on discute pour savoir si elles sont le résultat de révolution de phénomènes physicochimiques antérieurs ou si elles sont innées chez rhommeou si elles dérivent d’une hérédité ancestrale accumulée. Mais, vnpratique et en fait , tout le monde se retrouve d’accord pour admettre et pour appliquer ces idées altruistes, sur l’origine desquelles on diverge.

Ainsi, dans le chapitre qu’il consacre à la fraternité , Le Dantec se déclare préoccupé « de trouver, dans l’intérêt personnel et égoïste qui résulte de l’instinct de conservation, Y origine, lointaine ou récente, de toutes les notions, même les plus sublimes et les plus éthérées de notre conscience morale, même les plus opposées en apparence à l’égoïsme et à l’intérêt personnel ». Il discute l’opinion des philosophes qui « croient à la fraternité initiale des hommes » et développe l’opinion contraire à savoir « que les sentiments de fraternité et d’amitié sont des phénomènes secondaires ».

C’est donc bien l’origine, et non l’existence, de ces sentiments sociaux interindividuels que discute Le Dantec. J’ai donc bien le droit de dire que, pour tout biologiste humain, l’existence des sentiments altruistes ne peut pas être contestée.

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Seulement cette idée des sentiments réciproques qui unissent tous les hommes est exprimée, suivant les époques et suivant les écoles, par des mots différents qui peuvent faire croire à une divergence inexistante d’opinion fondamentale.

Le mot. que l’on entend le plus répéter aujourd’hui est celui de solidarité : on a voulu baser toute une philosophie sur la solidarité.

« La doctrine, dite solidarisme, s’est développée dans notre pays en réaction contre le libéralisme individualiste, dit Emile Boutroux... Revenant à la tradition classique des Descartes, des Leibnitz et des Kant, (ces philosophes nouveaux) dissocièrent les termes : liberté et individualisme, réservant le premier pour le mode d’action qui puise son principe dans l’universel, dans la volonté droite, fin commune et source supraindividuelle de tous les êtres raisonnables. Quant à l’individu, ils le virent caractérisé par cette étroite dépendance à l’égard des autres individus, qu avaient si rigoureusement démontrée un Spinoza, un Leibnitz et un Kant... Diverses considérations firent peu à peu passer au premier plan une idée, qui, de lionne heure, chez des penseurs particulièrement préoccupés des conditions de la vie sociale, tels qu’ Auguste Comte ou Proudhon, avait été opposée au dogme de 1a. liberté individuelle : 1 idée de soli darité. Cette idée avait, sur celle de liberté, un avantage visible. Elle reposait immédiatement sur un fait,, elle était, proprement une donnée de l’observation extérieure, une vérité scientifique. C’est un fait, objectivement vérifiable, que, l’individu n’est pas dans la société comme un empire dans un empire, mais qu’il tient, par tout son être, non seulement physique, mais intellectuel et moral, et à la génération présente et aux générations passées, de même que toutes ses actions, toutes ses paroles, toutes ses pensées même, ébauches d’action, ont un retentissement sur I état physique, intellectuel et moral des autres hommes. Et l’idée de solida-

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iitu, d mesui e quoi) 1 analysa plus attentivement, apparut <le plus en plus riche et féconde. Expression vraie et précise du rapport qui lie les hommes entre eux, elle fournissait aux idées de justice, de droit, de devoir, de bienfaisance, de liberté, le contenu réel et le fondement solide que des spéculations trop abstraites avaient été impuissantes à leur assigner. Autour de 1 idee de solidarité se groupèrent donc les principales notions de la morale et de la politique et un système se forma, qui, de 1 idee qui en était le centre, s appela le solidarisme. »

Boutroux montre ensuite les difficultés que souleva ce système, difficultés qu il est très intéressant de rappeler ici parce que les idées, développées dans ce livre, aident singulièrement à les lever. « Le système, dit-il, devait être tout scientifique et le lait meme de la solidarité humaine, en tant que donné à l’observation, devait en être l'unique principe. Mais, à moins de se borner à faire F histoire naturelle de l’homme , il est impossible au moraliste et au politique de s en tenir à un fait brut. »

Le n est en ellet possible que si, comme nous le faisons ici, on se borne à faire l’histoire naturelle de bhomme c'està-dire la Biologie humaine et si, comme nous l’avons vu, on ti ouve, comme un fait dans cette Biologie humaine, la notion des devoirs interindividuels obligatoires; l’idée de solidarité, que nous établissons ainsi, remplit bien les conditions assignées par Boutroux : « elle est conforme à l’idée du juste, elle rend possible b accomplissement de la justice ». Toujours suivant le vœu de Boutroux, nous concevons ainsi « la solidarité humaine, non comme une loi fatale de dépendance subie par les individus mais comme une mutualité réglée par la justice et librement consentie » ; cet engagement s’interprète « en supposant que la volonté de chaque participant a eu pour mobile, non son intérêt propre, mais la justice et le bien de l humanité ».

Ainsi disparaît , entre la solidarité morale ou sociale et la

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solidarité biologique, l'opposition qu'on voulait établir et qu’on était obligé d’établir quand on ne savait appliquer à l’homme que la biologie générale, la science de tous les êtres

vivants.

Étudiant renseignement de la solidarité à l’école, Buisson demande « quelle est la signification, la portée educative qu’on prétend assigner » à cet enseignement. « S agit-il simplement d’apprendre aux enfants le fait naturel de la solidarité biologique? » Mais alors cet enseignement n’aura aucune valeur morale et méritera toutes les critiques formulées par Brunetière. « L’enfant sera-t-il convaincu, parce que vous lui avez montré le fait, qu’il a le devoir de faire que la solidarité morale règne? Vous vous payez de mots : en vain vous montrez les effets nécessaires de cette solidarité naturelle ; ce qu’il faut, c’est inspirer à l’enfant le sentiment très vif du devoir qui lui incombe de réaliser la justice contre cette solidarité brutale et mécanique qui produit indifféremment le bien et le mal ». Il y a deux notions opposées de la solidarité, entre lesquelles il faut choisir pour l’enseignement : la solidarité biologique de. nécessité et de lutte, la solidarité morale de devoir et d’entr aide.

Cette opposition disparaît entièrement si on demande la notion de solidarité, non à la biologie générale, mais à la Biologie humaine, dont les enseignements sont conformes a ceux de la morale elle-même.

Ce que Rousseau a fait entrer dans l’esprit humain, dans la conscience contemporaine, continue Buisson, c’est cette idée que la société doit être une association consciente, voulue, organisée, corrigée, destinée à être précisément le contraire d’ une solidarité purement naturelle. — Ce dernier membre de phrase résume l’erreur de Rousseau : I idée de société humaine, telle que nous la concevons et l'observons, est une idée naturelle, scientifique; ce n est pas une idée contraire à la solidarité naturelle; c est la pensée de Rousseau qui est antiscientifiqué i la solidarité morale et la

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solidarité biologique se confondent, pourvu qu'on ne parle jamais que de Biologie humaine.

J'ai prononcé le mot de mutualité ; c'est aussi un mot très employé et on sait la place qu'occupe la mutualité dans \ organisation sociale contemporaine. Dans ce mot il y a plus de précision que dans le mot de solidarité et une précision qu'il ne faudrait pas prendre rigoureusement au pied de la lettre étymologique..

Beaucoup de personnes pensent que la mutualité généralisée serait le remède complet et définitif à toute la maladie sociale, supprimerait toutes les inégalités : la mutualité serait un simple échange, qui égaliserait tout le monde et dans lequel chacun recevrait et donnerait également. En fait, toute association mutuelle implique des sacrifices faits par les uns au profit des autres : les membres bienfaiteurs, les subsides, les dons et les legs, les concessions des médecins, des pharmaciens et de certains fournisseurs... sont indispensables pour qu'une société de secours mutuels prospère et rende de réels services à ses membres : il y en a toujours qui reçoivent plus et d'autres qui donnent davantage; il faut que tout le monde y mette de la bonne volonté, de l'amour pour autrui, le désir d'aider son voisin...

Je serais tenté, dit Alfred Croiset, « de réclamer contre certains coopérateurs et mutualistes, en faveur du sentiment, de Y amour, qui me paraît, en somme, le ciment nécessaire ou, pour mieux dire, le principe de vie de toutes les oeuvres destinées à faire régner dans la société plus de bonheur et plus de justice... En somme, c'est bien là aussi ce que devine, si je ne me trompe, l’instinct populaire, qui ne parlerait pas de la solidarité avec tant de chaleur et d’attention s'il n'y faisait une large part au sentiment. Par là, la solidarité semble se rapprocher de la charité chrétienne entendue en son vrai sens, qui est amour ».

Ce dernier mot charité est démodé cl discrédité, peu à la

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mode, parce qu’on lui donne une signification religieuse, presque confessionnelle. En fait, pris dans son sens étymologique de caritas, il est aussi bon qu'un autre et complète très bien les mots mutualité et solidarité.

En somme, peu importe le mot que chacun a le droit de préférer : une seule chose est capitale, c’est que la Biologie humaine enseigne à l’homme qu’il a le devoir fde 'respecter et d’aimer la vie des autres hommes comme il a le devoir de respecter et d’aimer sa vie propre ; il doit, non seulement remplir sa mission propre dans l’évolution progressive de l’humanité, mais encore aider tous les autres hommes à remplir la leur.

Que tous les hommes, dit Alfred Croiset, « s’entendent sur ce point que l’homme n'est vraiment homme que s’il sait s’unir avec ses semblables pour chercher avec eux, par amour et par raison, l’amélioration matérielle et morale du sort de la collectivité » et la marche en avant de l’humanité.

A tous les hommes s’impose obligatoirement le devoir biologique de collaboration interindividuelle.

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