‹ Devoirs et périls biologiquesChapitre 65 sur 105 · La dépopulation par excès de mortalité ; la mortalité · texte numérisé non relu

La dépopulation par excès de mortalité ; la mortalité

infantile.

La conclusion/ du dernier chapitre est véritablement effrayante pour notre pays : l’hyponatalité entame maintenant les campagnes, dit Leroy-Beaulieu; « quand celles-ci seront aussi gagnées, la natalité française qui a fléchi, en moins d un demi-siècle, de J million de naissances, annuellement, vers le milieu du second Empire, à 742000 en 1911, perdant 260 000 naissances (et 100000 depuis à peine dix ans), fléchira encore de 150000 à 200000 naissances et tombera à 600000 ou même à 550000 naissances par année, chiffre qui, quelle que soit la réduction delà mortalité, laissera un déficit par. rapport aux décès de 100000 à 150000 âmes par an. Ce sera le suicide de la France, dont on voit déjà les prodromes; suicide lent, diront pour se consoler les résignes, erreur, car en trois ou quatre générations cest-à-dire en un siècle ou un siècle et demi au plus, la population française, de ce train, pourrait perdre le' quart ou le tiers, sinon même la moitié de son effectif. »

« Vous voulez instruire le pays, dit de même Bertillon. l’ améliorer dans tel ou tel sens? Pour cela, il faut d’abord qu’il existe. Or, chaque jour, il roule inconsciemment vers le néant. Très peu le savent! Presque aucun n’y pense! Les Français voient leur pays se suicider sans rien essayer pour l’en empêcher. La mort de la France, qui sera un des faits marquants du xixe et du xxe siècle, étonne les étrangers et nous laisse indifférents ! »

Ce sont là des paroles un peu pessimistes et je ne crois pas, Dieu merci, que la France soit si près que cela de sa perte. Mais il reste scientifiquement acquis que la dépopulation constitue un péril national de premier ordre, sur lequel on ne saurait trop insister et dont on ne saurait lyser et souligner les éléments producteurs;

L’hyponatalité est certainement, comme nous venons de le dire, une des causes majeures de la dépopulation ; mais ce n’est pas la seule : la population croît dans le même sens que la natalité et en sens inverse de la mortalité ; Y hypermortalité peut donc être envisagée, au même titre que l’hyponatalité comme un des éléments producteurs de la dépopulation. La moi'bidité intervient aussi en augmentant la mortalité et diminuant la natalité. Et ainsi l’on peut dire, d’une manière générale, que Y inobservation des lois de l'hygiène physique , en accroissant la morbidité et la mortalité, est une des causes puissantes du péril biologique de la dépopulation.

« La mortalité française est modérée : elle est plus faible (jue celle des pays de même latitude » ; et surtout, ce qui est plus important au point de vue pratique et de l'avenir, elle décroît progressivement, corrigeant très imparfaitement, mais diminuant réellement, les dangers de l'hyponatalité.

D’après les chiffres de Levasseur, de 1815 à 1830, le taux le plus bas de la mortalité fut de 24 pour mille (en 1823) et le plus élevé de 26,3 (en 1826), le taux moyen étant de

trop an a-

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al

25.18. — De 1831 à 1850, le taux minimum est de 21,2 (en 1845), le taux maximum de 28,5 (1832: choléra) et le taux moyen de 24,07. — De 1851 à 1869, le taux le plus bas est de 21,4 (1860), le taux le plus élevé de 27,4 (1854) et le taux moyen de 24?50 (légèrement supérieur à la moyenne de 1831 à 1850, mais restant sensiblement inférieur à celle, de 1815-1830). — La période 1870-1873 est trop influencée par la guerre pour pouvoir entrer en ligne de compte. — De 1874 à 1883, le taux le plus bas de la mortalité est de 21 ,4 (1874) et le plus élevé de 23,1 (1875) : ce taux maximum est inférieur au taux minimum de 1815 à 1830 (24). Le taux moyen de 1874 à 1883 est de 22,30, inférieur de 2,88 au taux moyen de 1815-1830, de 1,77 au taux moyen de 1831-1850 et de 2,20 au taux moyen de 1851 à 1869. — De 1884 à 1900, le taux inférieur est de 19,6 (1897) : ce qui ne s'était jamais vu auparavant ; le taux supérieur est de 22,8 (1890, 1891, 1892) et le taux moyen de 21,85 (malgré T épidémie d’influenza de 1890 à 1892). — Enlin de 1901 à 1911, le taux le plus bas est de 17,9 (1910), le plus élevé de 20,2 (1907) et le moyen de 19,4.

« Ainsi une très sensible diminution de la mortalité, de 20 pour cent environ, caractérise les onze premières années du xxe siècle par comparaison aux cinquante-cinq années de 1815 à 1869. De ce côté, la population tend à s’accroître ; car une réduction de la mortalité moyenne à concurrence de 4 pour mille de la population représente, sur 39 millions d ames, 156000 vies humaines épargnées par an. Ce gain sur la mortalité tient en partie au bien-être, à l'hygiène, au progrès de la science médicale » c'est-à-dire à l’observation plus généralement répandue des lois de 1 hygiène physique.

La totalité de cette diminution de la mortalité n’est pas due à cette cause ; car l'hyponatalité a naturellement de l’influence sur le chiffre absolu de la mortalité. Mais Leroy- Beaulieu estime que la moitié de la réduction de la mortalité est due « au développement du bien-être et de l’hygiène »

il en tire un pronostic relativement favorable pour l'avenir

et

il est probable que, sauf circonstances exceptionnelles, la mortalité en France ne sera plus que très exceptionnellement supérieure à 20 pour mille, taux quelle n’a dépassé que deux fois depuis le commencement du xxe siècle et qu’elle oscillera entre 17 et 19 pour mille; peut-être même, avec le temps, par un nouveau progrès, arrivera-t-elle à se fixer aux environs de 16 pour mille, ce qui est un taux supérieur encore au taux actuellement habituel dans le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande (15, i pour mille en 1907, 15,2 en 1908, 14,8 en 1909). »

Les progrès et surtout les applications croissantes del’hygiène diminuent donc les fâcheux effets de 1 hyponatalité et retardent ou diminuent la dépopulation. Cette constatation décharge, au moins en partie, la civilisation de l’accusation souvent portée contre elle d’être un facteur de dépopulation. Certainement avec les progrès de la civilisation on voit décroître la natalité; mais aussi avec les progrès de la civilisation on voit décroître la mortalité. Ce second effet compense partiellement le premier : il ne faut pas dire « que la civilisation dépeuple toujours; car, avec une bonne hygiène on peut tellement gagner sur les décès que, même avec une natalité de 20 pour mille habitants, la population devrait pouvoir non seulement se maintenir, mais même se légèrement accroître ».

Pour mettre bien exactement les choses au point, il faut ajouter que si la diminution de la mortalité est dans les effets réguliers d’une civilisation bien comprise, la diminution de bi natalité est un effet d’une civilisation mal comprise, mal avertie, non scientifique: une civilisation rationnelle , basée sur la Biologie humaine , doit faire croître la natalité et décroître la mortalité.

Sans doute, cette diminution heureuse de la mortalité ne suflil pas à compenser les fâcheux effets de f hyponatalité. Bertillon a insisté sur cette proposition que doivent « être

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très modestes ceux qui croient pouvoir augmenter la population de la France en diminuant sa mortalité », parce que c'est une loi générale que la mortalité et la natalité marchent dans le même sens; de plus, la diminution delà mortalité sauve des valétudinaires qui contribuent peu à

J hypernatalité . Mais il n'en est pas moins vrai que la

diminution de la mortalité est un moyen de combattre et de diminuer la dépopulation et un moyen important, qu'il ne faut pas négliger.

La diffusion des préceptes de r hygiène et V observation de ces préceptes constituent donc, un devoir strict pour tous les hommes, V inobservation de ce devoir étant le point de départ d’un péril grave pour l’humanité.

Je n'ai naturellement pas à entrer ici dans le détail de ces lois de l'hygiène. Mais, pour montrer T importance de la question, je prendrai un exemple particulièrement instructif : la mortalité infantile.

« Si le nombre des naissances diminue, dit Pierre Budin dans une [conférence que nous suivrons pas à pas dans ce paragraphe, il faut au moins nous efforcer de conserver les enfants que nous avons. Or, notre mortalité infantile est très grande. Les travaux du docteur J. Bertillon nous apprennent que, sur 1 000 naissances, il y a eu, de 1889 à 1893, 169 décès de 0 à 1 an et, de 1894 à 1898, 161 décès de 0 à 1 an; cela fait une mortalité de 160 à 170 pour 1 000 dans la première année », chiffre qui s'est élevé à 202 en 1895, alors qu'il s'abaisse à 4,2 de 10 à 20 ans, et n'atteint que 193 de 80 à 89 ans. « On a donc moins de chance de mourir dans l’année entre 80 et 89 ans que si l'on vient de naître. »

Les causes les plus fréquentes de cette mortalité infantile sont les suivantes, d'après Balestre et Gillette de Saint-Joseph : 385 sont emportés par la gastroentérite ou la diarrhée; 145, par des affections pulmonaires ; 177, par la faiblesse

congénitale; 50, par des maladies contagieuses; 25, parla tuberculose; 218; par d’autres causes, connues ou inconnues.

La gastroentérite sévit surtout en été (juillet, août, septembre); les affections pulmonaires, pendant les mois froids (janvier : 260 pour t 000). — Bertillon a montré, de plus, que la mortalité est surtout considérable pendant les premiers mois, les premières semaines, les premiers jours de la vie. Ainsi, en 1895 (Maurel), il est mort : 4 341 enfants par jour deO à 4 jours; 1 738, de 5 à 9 jours; 1249, de 10 à 20 jours; 1210, de 20 à 30 jours; 638, dans le 2e mois; 490, dans le 3e mois; 311, dans les 4% 5e et 6e mois; 188, de 6 mois à 1 an. — Soit, dans le 1er mois, 52 452 sur 148 942 dans la lre année, c'est-à-dire plus d'un tiers.

La mortalité est bien plus grande chez les enfants illégitimes (326,5 pour 1 000), que chez les enfants légitimes (167,5 pour 1000), et plus grande dans les campagnes que dans les villes. — Cela lait prévoir qu'on peut avoir une action sur cette mortalité infantile en développant l'hygiène du premier âge.

La cause la plus importante de la mortalité infantile est la diarrhée qui, en août 1898, a emporté, à Paris, 265 à 285 enfants par semaine. « Que n'eût-on pas dit si 265 à 285 adultes étaient morts en 7 jours d'une autre maladie, du choiera, par exemple. » — Or, les enfants meurent de diarrhée, surtout quand ils sont allaités artificiellement. Il laut donc d abord encourager et faciliter le plus possible I allaitement au sein et donner aux mères une bonne direction pour l'hygiène de leurs bébés.

C est ce que Budin a cherché et obtenu en organisant (1892) les consultations de nourrissons. « De toutes nos lorces nous y encourageons l'allaitement au sein; dans les cas seulement où il est insuffisant, nous donnons quotidiennement une certaine quantité de lait de vache de bonne

• qualité et stérilisé;

nous n accordons que ce qui est néces-

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saire, nous évitons avec grand soin la suralimentation. » Puis, ce sont les conseils pour les périodes difficiles de la dentition et du sevrage : ce sont là de vraies Écoles des mères (H- de Rotschild), qui se sont multipliées un peu partout ( Gouttes de lait...) ».

Les résultats immédiats ont été merveilleux.

« La mortalité par gastroentérite, ditBudin, a complètement disparu des consultations que nous avons successivement fondées à la Charité en 1892, à la Maternité en 1895 et à la clinique d'accouchement de la Faculté de médecine en 1898. En 1898 et pendant les années qui ont suivi, en 1899, en 1900, en 1901 et même en 1902, nous n'avons pas perdu un seul enfant de gastroentérite... Nous commençons à surveiller les enfants aussitôt après leur sortie de l'hôpital... Nous obtenons que presque toutes nos femmes nourrissent... »

Pour obtenir ou faciliter l'allaitement au sein on s’ingénie à trouver divers moyens : trois livres de viande par semaine aux femmes qui allaitent (Panel et Bouju à Rouen), gratifications de 10 ou 20 francs à celles qui soignent bien leur enfant; ou (Levraud à Saumur) gratification de 3 francs à la pesée qui a lieu tous les quinze jours de 1 eniant nourri au sein.

Pour prévenir les maladies pulmonaires, il faut éviter les refroidissements.

La faiblesse congénitale se marque par l'hypothermie : dans le rectum (au lieu de 37°), 35°, 34°, 32° et quelquefois moins. Parmi ces enfants hypothermiques, ceux qui pèsent moins de 1 500 grammes sont morts dans la proportion de 97,3 et 98 pour 100; ceux qui pèsent 1 500 à 2 000 grammes, dans la proportion de 85,6 à 97,5 pour 100; ceux qui pèsent plus de 2 000 grammes, dans la proportion de 69,2 à 75 pour 100.

Donc, une des causes les plus fréquentes de mort pour ces enfants, « qu'on nous apportait souvent à peine vêtus»,

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est le refroidissement; et ce qui assure « le décès d'un grand nombre de ces petits êtres nés prématurément avec des organes incomplètement développées et par suite mal préparés pour la digestion », c'est l'alimentation. De là, la nécessité et l’utilité pour ces enfants de bonnes directions à la mère sur leur régime, leur hygiène (les garantir, plus que les autres, des maladies contagieuses et aussi rechercher la maladie possible des parents : syphilis, tuberculose...).

Dans ce groupe encore Budin a obtenu(1895, 1896, 1897) des résultats remarquables : 40 pour 100 sont sortis bien portants; 60 pour 100 sont morts. — Sur l’avenir de ces débiles « sauvés avec de grandes difficultés », ceux qui, maigre les conseils, ont été nourris au biberon sont morts dans la proportion de 41 pour 100, tandis que de ceux nourris au sein, 15 pour 100 seulement sont morts.

Dans son service (Tentants débiles, Buclin, en 4 années, a eu 59 décès sur 579 enfants, soit 10,2 pour 100 : « ce qui \eut dire que 90 pour 100 de nos enfants (exactement 89. 8) sont sortis vivants et bien portants de Thôpital ». Maygrier et d autres sont arrivés à des résultats aussi remarquables.

Dans le même but collaborent ensuite toutes les lois et les œuvres ^assistance et de protection, dont je parlerai au chapitre suivant : assistance et protection aux femmes enceintes, nouvellement accouchées, nourrices

Budin insiste sur les mutualités maternelles qui fonctionnent très bien dans certaines villes : « qu’en résulte-t-il ? ('/est qu’il ne meurt pour ainsi dire plus d’enfants pendant le premier mois; et le contrôle est facile à faire puisque les femmes présentent leur nouveau-né après 28 jours. (1 en succombe ensuite très peu. »

Lu mortalité infantile apparaît bien comme un excellent exemple du péril que fait courir à la société l’inobservation des lois biologiques de l’hygiène et l’efficacité de l’intervenlion sociale scientifique pour conjurer ou pallier ce péril.

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