Amour instinctif de la vie ; instinct de conservation
L’amour de sa propre vie est, pour chaque individu, un des sentiments naturels les plus intenses, les plus vivaces, le plus tôt apparus et le plus tard disparus.
Aucun mot ne résume mieux que l’infinitif « vivre » 1 objectif constant de nos actes de tous les jours, depuis la naissance jusqu a la mort. C est en quelque sorte le premier cri inconscient du nouveau-né, qui ouvre la bouche pour respirer; c’est pour vivre, pleinement et complètement, que 1 enfant multiplie ses questions, meuble son esprit et arme son corps. Bien vivre, vivre heureux est l’ambition de tous les hommes. Vivre longtemps, prolonger le plus possible la vie est le désir avoué ou secret de tous, même du vieillard, du malheureux,..
L’esprit humain est tellement obsédé par le besoin de vivre qu il demande a toutes les religions de lui garantir l’immortalité et de lui promettre une prolongation indéfinie au delà de la mort. Seuls, les malades de l’esprit ont la peur de vivre...
m FONCTIONS PSYCHIQUES INDIVIDUELLES
Cet amour de sa vie individuelle constitue un caractère essentiel de tout homme normal ; on ne conçoit pas un homme complet et bien portant qui n ait pas ce sentiment. J’ai combattu déjà et j’aurai encore l’occasion de combattre à diverses reprises F opinion de Le Dantec, qui proclame l’égoïsme seule base de toute société ; je ne crois pas que ce soit-là la seule base des sociétés humaines ; mais il serait ridicule et antisciëntifique de ne pas faire figurer cet égoïsme parmi les caractères constitutifs essentiels de l'espèce humaine, en donnant à ce mot « égoïsme » le sens d amour de soi, de sa propre vie, de sa vie individuelle, en en faisant (à l’exemple de Le Dantec) un synonyme d 'instinct de la conservation.
Nous développerons, dans les chapitres suivants, les sentiments et les devoirs sociaux de l’homme, F amour et h respecFqu’il doit avoir et a normalement de la vie des autres hommes, pris isolément ou groupés en société : mais cek n’empêche [pas qu avant [ces [sentiments sociaux, chrono logiquement et logiquement, l'homme a d’abord le respec
et l'amour de sa propre vie. Nous verrons même qu«
c’est de ce premier sentiment individuel que l’on peu déduire les sentiments sociaux; c’est] [parce qu’on aime e respecte sa propre vie qu’on doit aimer et respecter la vi* des autres.
Avant tout, chacun vit et doit vivre pour soi. « Quoique dit encore Le Dantec, quoique les conditions dans lesquelle nous vivons soient des conditions sociales, notre vie reste malgré tout, individuelle et par conséquent égoïste. Le autres hommes font partie intégrante et indispensable d milieu dans lequel je vis; mais cela n'empêche pas que, s j’ai une carie, c’est moi qui ai mal aux dents et que je su seul incommodé si j’ai mangé trop de boudin. » Il n’est p; absolument certain que mes voisins ne seront pas parfo incommodés si j’ai mangé trop de boudin et que je n’a pas, pour eux aussi, le devoir de n'en pas trop mange
Mais enfin il est certain que c’est d’ abord moi qui souffrirai de ma carie dentaire ou de mon indigestion.
Avant tout, donc, tout individu doit s’occuper et se préoccuper de sa vie individuelle. L’amour et le respect de sa propre vie est, chez tput homme, un sentiment instinctif.
« On entend généralement par instinct, dit William James, une activité qui réalise des lins sans les prévoir, grâce à une coordination d’actes qui n’est pas le résultat de 1 éducation. C’est comme une fonction que détermine la structure anatomique de l’animal. »
Les actes instinctifs sont des actes qui, au point de vue du système nerveux, rentrent dans les actes réflexes ou dans les actes psychiques inférieurs ; c’est-à-dire qu’ils n’ont pas besoin de l’intervention du psychisme supérieur pour se produire. Cela ne veut pas dire que le psychisme supérieur ne puisse pas intervenir pour les déclancher, les arrêter, les modifier, les orienter ou les diriger. Mais les phénomènes instinctifs sont essentiellement des fphénomènes psychiques inférieurs : la volonté personnelle, autonome, du sujet n’intervient pas nécessairement dans leur production. L’homme peut protéger sa vie par des actes réfléchis, raisonnés ou spontanés; mais il peut aussi la défendre, et il la défend le plus souvent, par des actes automatiques.
« Tout instinct est une tendance impulsive », dit encore William James ; les idées, qui expriment l’instinct de conservation, sont des idées-forces, se traduisent en actes défensifs ou conservateurs de la vie du sujet.
A la question qu’on se pose ensuite souvent « mais pourquoi les animaux accomplissent-ils des actes si bizarres, dès que les sollicitent des excitations plus bizarres encore? » William James répond : « tout ce que l’on peut dire, e est qu’en tout ceci l’homme agit en homme, que tout homme aime ses penchants et trouve tout naturel de les suivre. La science peut venir et analyser ces penchants, leur trouver
une utilité quelconque; ce n'est, certainement pas pour cette utilité que nous les suivons, mais uniquement parce que nous sentons bien que ce que nous avons encore de plus simple à faire, et de mieux, et de plus naturel, c'est, de les suivre quand ils nous sollicitent. Il n'y a pas un homme sur un billion qui pense à l'utilité de son dîner quand il se met à table ; mais il mange parce que .la cuisine est bonne
et F excite à manger encore... Bref, il faut, comme dit
Berkeley, s'être perverti l'esprit dans des débauches de critique et avoir pris l'habitude de trouver étrange tout ce qui est naturel, pour en venir jusqu'à demander le pourquoi de nos divers actes instinctifs... »
Le respect et l'amour de notre propre vie- nous apparaît ainsi comme un fait psychique instinctif, naturel ; c'est une idée-force dont le biologiste humain constate l'existence et analyse le fonctionnement.
G est ainsi que \\ illiam James constate et, définit « la finalité de l'égoïsme : de par une loi aussi inexorable que mystérieuse, l'existence d'une conscience humaine sur cette terre
dépend de l'intégrité de son corps et, partant, du sort que font à ce corps les autres corps et de la direction que donnent à ses actes les facultés spirituelles responsables de sa conservation ou de sa destruction. Ces conditions nécessaires d’existence déterminent des attachements nécessaires : il faut absolument que la conscience s'intéresse et s'attache avant tout, premièrement à son corps, secondement à ses amis, troisièmement et enfin à ses facultés spirituelles. »
Cette finalité égoïste, cette tendance individualiste, cet instinct de la conservation, cet amour et ce respect de la vie individuelle chez chaque individu appartiennent à tous les êtres vivants: c'est un aspect, une partie de la finalité biologique, que nous avons vue être un caractère de tous les êtres vivants. Mais, de même que nous avons vu l'idéeloi de finalité biologique générale prendre chez l'homme une forme spéciale, de même la finalité égoïste générale
présente chez l’homme des caractères particuliers. Cette spécificité de l'instinct de conservation et de défense vitales chez l’homme tient à ce que, chez tous les animaux à fonctions psychiques développées, le psychisme joue un très grand rôle dans cette conservation et que ce psychisme, chez l’homme, a des caractères spéciaux (indiqués plus haut).
\\ îlliam James, analysant les « éléments intégrants du moi », en distingue trois : le moi matériel, le moi social,' le moi spirituel. Un mot est nécessaire ici sur la distinction du moi matériel et du moi spirituel.
Le moi matériel comprend le corps, les vêtements, la famille et les proches*, le home, . . Le moi spirituel comprend l’ensemble de tous les « états qui traversent notre conscience » totalisés, « nos facultés et nos tendances psychiques envisagées comme une réalité concrète ».
La distinction et Fopposition de ces deux mots « matériel » et « spirituel » pourrait induire en erreur et faire croire que nous n'avons à nous occuper que du premier de ces « moi ». En réalité, le mot « spirituel » est pris ici dans le sens de « psychique » et par conséquent l’étude du moi spirituel au sens de AA illiam James ou moi psychique nous appartient aussi bien que l’étude du moi corporel ou physique. Car, je Fai déjà dit, l’amour et le respect de notre vie individuelle comprennent la vie psychique comme la vie physique et même plus que la vie physique, puisque, dans le fonctionnement général de la vie humaine, c’est l’élément psychique qui domine absolument et essentiellement.
L amour instinctif de la vie individuelle apparaît donc chez 1 homme comme un fait psychique, dont je ne recherche pas d ailleurs l’origine. La question d’origine appartient au philosophe métaphysicien et non au biologiste humain.
Tout en restant sur le terrain delà biologie c’est-à-dire de la science positive et expérimentale. Le Dantec croit cependant pouvoir se prononcer sur cette question d’origine
( irasset . — Devoirs et périls biol. 5
et il attribue ce sentiment à Y habitude . La biologie montre d’abord, dit-il, « que l’habitude est une conséquence de la vie et, ensuite, que les habitudes fixées introduisent dans ta structure (et par conséquent dans la mentalité) des indi vidus, des mécanismes persistants. Ces mécanismes persistants durent même plus longtemps que l’individu qui les a acquis; ils passent, par hérédité ou tradition, aux générations suivantes; une lois créés, ils se nonsen ent,- en deliois même des conditions qui les ont fait naître. »
Ceci est vrai, d’une manière générale; il y a évidemment des éléments psychiques d’origine ancestrale et héréditaire, dans la pathogénie desquels 1 habitude peut jouei un giand rôle. Mais je ne suis plus de l’avis de Le Dantec quand il ajoute : « tout être, par là même qu’il vit, est habitué à tirer parti de tous les agents météorologiques (à a se défendre contre eux; c’est, 1 ensemble de toutes ces habitudes que l’on appelle l’instinct de la conservation ».
Je crois l’instinct de la conservation antérieur à toutes les habitudes ancestrales, puisqu’il fait partie intégrante et essentielle de l’homme et mêméde tout être vivant (en tous temps et en tous lieux). Les habitudes peuvent inhiber l’instinct ou le tenir en échec (W illiam James) comme le psychisme supérieur lui-même. Mais ni les habitudes ni le psychisme supérieur ne créent et ne font naître 1 instinct de conservation, dont la Biologie humaine constate 1 existence comme un fait dont elle n’a ni a rechercher ni a discuter l’origine.
2. Physiopathologie des fonctions psychiques relatives à la conservation et à l’accroissement de la vie individuelle.
A la conservation et à l’accroissement de la vie individuelle collaborent toutes les fonctions de l’homme vivant : la vie est faite d’actions du milieu sur l’être vivant et de réactions
de l'être vivant sur le milieu; l'homme se défend contre 1 etrangei, sous la triple forme de matière, d énergie et de vie, assimilant et utilisant ce qui lui est bon ; écartant, annihilant, combattant ce qui lui est nuisible; cette lutte contre l'étranger {antixénisme) étant dominée par la finalité biologique, étant dirigée et orientée par la tendance individualiste vers la conservation et l’accroissement de la vie individuelle.
Ces différentes fonctions de réception, élaboration, assimilation et élimination de la matière (digestion, respiiation, émulation, nutrition) sont elles-mêmes dirigées, unifiées par le système nerveux, qui est vraiment l'appareil coordinateur et l’agent réel de la conservation et de l’accroissement de la vie individuelle. De tout le système nerveux, la fonction psychique est seule intéressante au point de vue qui nous occupe ici, au point de vue des devoirs biologiques, parce que c’est la seule dans laquelle intervient la volonté, l’agent des actes ayant une valeur morale; faisant l'objet d’un devoir.
Je crois donc nécessaire, comme fondement et point de départ de l’étude des devoirs biologiques de ce premier groupe, de résumer ici la physiopathologie , des fonctions psychiques individuelles ou relatives à la conservation et à r accroissement de la vie individuelle.
A. Physiologie : perceptions, idées, voûtions. — Dans la physiologie de ces fonctions j'indiquerai successivement : 1° les perceptions, que chacun a de soi et de sa vie; 2° les idées que chacun a de soi et de sa vie (idée du moi et de la personnalité); 3° les volitions que chacun a pour soi et pour sa vie.
1° Les perceptions (sensations et émotions) que chacun a de soi et de sa vie constituent la céneslhésie.
« On a donné le nom de eénesthésie (sens de l'existence) ! au sentiment que nous avons de l'existence de noire corps.
sentiment, qui, à 1 état normal, s accompagne cl un certain bien-être » (Séglas). Cette conscience du moi physique comprend toutes les sensations endogènes que chacun a de son corps et de ses organes.
La plupart des impressions centripètes, venues des diverses parties de notre corps, ne dépassent pas en général, chez l’individu bien portant, leo neurones des réflexes et de h automatisme. Mais la maladie les fait souvent parvenir jusqu a la conscience. Même déjà à l’état physiologiqne, Y exagération de ces impressions cénesthésiques en fait percevoir un certain nombre par le psychisme supérieur. Tels : la faim, la soif, les besoins d’évacuation rectale ou vésicale, toutes les sensations musculaires, articulaires ou viscérales d’orientation...
Les impressions cénesthésiques peuvent dépasser la sensation et donner des émotions. Dans ces émotions cénesthésiqnes je citerai : l’émotion de joie et ch attraction enprésence de tout ce qui accroît notre vie physique ou psychique, Fémotion de tristesse et de répulsion en présence de tout ce qui diminue notre vie physique ou psychique ; h affection, F admiration, l’émotion esthétique d'un côté ; l'horreur, la peur, de l’autre...
2° La cénesthésie est une source importante d’éléments pour la constitution de Y idée du moi. Mais ce n’en est pas la seule source.
L’idée du moi complet (psychique et physique) se constitue avec des faits de conscience comme avec des impressions cénesthésiques. La preuve en est qu’avec les mêmes impressions cénesthésiques deux sujets n’ont pas de soi la même idée. La différence est encore plus grande si l’un de ces deux sujets a un trouble du psychisme.
Nous avons tous l’idée très nette de X unité du moi total.
Hume avait dit que les hommes « ne sont autre chose (jue des assemblages ou collections de différentes perceptions qui se succèdent avec une inconcevable rapidité et sont dans
tm état de flux et de mouvement perpétuel ». A cette assertion Hoffding répond que Hume, en parlant ainsi, « néglige IL lien intérieur de ces éléments, qui précisément leur permet d être les éléments d une seule et même conscience et non de plusieurs ». Cette unité, sentie et réelle, du moi n exclut en rien la complexité de l'individu : unité n'est pas synonyme de simplicité.
L'idée du moi total ainsi compris se confond avec l'idée de personnalité : chacun de nous n'est pas seulement un individu physique; c'est une personne , un individu humain a\ec son entier psychisme. Ce moi physiologique est conscient ; c est une idée du psychisme supérieur.
3° Les impressions et les idées que chacun a de soi sont le naturel point de départ d'une série de volitions conservatrices du moi : volonté de vivre et d accroître sa vie et, dans ce but, de s adapter au milieu, d'en éviter les éléments nuisibles ou d en pallier les effets fâcheux, de chercher les éléments utiles ou d'en amplifier les heureux effets.
B. Tempéraments. — A chacun des éléments psychiques précédents correspond un groupe de tempéraments .
1° à l'élément cénesthésie correspondent les deux types suivants : a. le sujet qui s'occupe beaucoup de son corps, fait grande attention à ses sensations organiques, les analyse, les développe, leur subordonne sa vie; — (3. celui qui au contraire ne tient aucun compte de ses diverses impressions cénesthésiques et qui, dans la vie ordinaire, ne sait même pas s'il a un corps.
2° à l'élément idées de soi correspondent les types suivants ; a. le sujet à idée forte de soi, l'égoïste sous toutes ses formes 1 et à tous les degrés, égotiste et égocentriste, I individualiste personnel, qui ne se laisse pas diriger, le vaniteux, l'orgueilleux, le meneur; — [3. le sujet à idée faible de soi, grégaire malléable, modeste, humble, timide, souvent altruiste.
Au même groupe appartiennent d'autres types complexes
et (T apparence contradictoire. Tel X orgueilleux timide, qui, rebuté par la vie d’extériorisation, se replie sur soi-méme et devient individualiste, égoïste et égocentriste, faux timide qui a une haute idée de soi. Le dilettante a aussi une forte idée de soi, mais sans timidité., même apparente.
Encore au même groupe des types physiologiques basés sur la nature et la force de l'idée de soi [je rattache : le poseur, le guindé, le sujet aux attitudes factices, fausses et théâtrales... quand elles sont sincères et imposées au sujet par son tempérament.
3° à F élément volition pour soi et pour sa vie correspondent deux grands types, h un fort et l'autre faible.
Les sujets à type fort sont ambitieux, énergiques, autoritaires, bergers ; ils ne s'abandonnent pas devant l'adversité, organisent la défense... Les sujets à type faible sont lâches, paresseux, reculent devant les difficultés, sont indécis, scrupuleux. . .
Le type fort, poussé à l'extrême, donne l'individu peu scrupuleux, égoïste, qui méprise, pour arriver à ses fins personnelles, les conventions et les lois sociales : c'est l'arriviste.
G. Pathologie de la cénesthésie, de la personnalité, de la volition personnelle, de lemotivité. — En pathologie, on peut étudier successivement : 1° les troubles de la cénesthésie; 2° les maladies de la personnalité; 3° les maladies de la volition personnelle; 4° les maladies de l'émotivité.
1° Les troubles de la cénesthésie sont des troubles hyper et surtout des troubles para.
a. L' hyper cénesthésie est morbide et devient en même temps symptôme et cause de maladie quand elle atteint un degré tel que ces sensations cénesthésiques dominent entièrement, en l'empoisonnant, la vie du sujet. C'est ce qui arrive dans ]a névropathie psychosplanchnique ou cérébroviscérale, psychonévrose caractérisée par : 1. l'hypercénes-
tliésie ; 2. l’obsession par les sensations cénesthésiques ; 3. l'exagération de la cénesthésie par cette obsession; 4. la hantise phobique d’une maladie organique correspondante.
(3. Les hallucinations cénesthésiques , point de départ fréquent des altérations de la personnalité, sont générales ou partielles, élémentaires ou pins ou moins nettes et diffé¬
renciées.
Les sensations, éprouvées ainsi, sont de divers genres : « douleurs, brûlures, commotions; changements déplacé, de forme, de fonctionnement ; obstruction, lacération, destruction d’organes; inexistence d’un viscère ou de plusieurs; présence de corps étrangers, d’animaux, d’enfants, d’individus humains ou surnaturels dans le corps, état de mort... » (Regis).
Ces troubles s’observent plus particulièrement dans la mélancolie, les délires systématisés et les délires hypocondriaques.
y. Dans ce dernier syndrome psychique, l 3 hypocondrie, il y a souvent aussi des illusions et des faux jugements ou fausses interprétations cénesthésiques.
L’hypocondrie, qu’il ne faut pas confondre avec \& pathophobie (peur de la maladie) est bien vraiment un trouble de la cénesthésie : le sujet se sent malade; c’est une erreur de sa cénesthésie; le plus souvent, il interprète mal des sensations endogènes vraies. Le « malade imaginaire » est vraiment un malade; seulement il n’a aucune des maladies qu’il croit avoir; il est malade de ses centres nerveux et plus spécialement de ceux de ces Centres qui président à la cénesthésie.
La sensation cénesthésique fausse est l’élément premier et nécessaire de l’hypocondrie; souvent (mais ni toujours ni nécessairement), il s’y joint la « préoccupation constante et mal fondée » (Séglas) de cet état.
On distingue trois degrés au trouble hypocondriaque (Gilbert Ballet, Séglas) : 1. la sensation hypocondriaque
(hypocondria minor); 2. la sensation hypocondriaque avec émotion (phobie hypocondriaque, nosomanie, nosophobie); 3. la sensation hypocondriaque avec idée délirante (hypocondria major : idée fausse et absurde, systématisée; folie hypocondriaque).
Nombreuses sont les maladies psychiques et mentales dans lesquelles on trouve ce syndrome : depuis la névropathie psychosplanchnique jusqu’à la mélancolie, la psychose systématisée progressive, les. psychoses des dégénérés, les psychopathies toxiques, la paralysie générale.
S. Au même groupe des hallucinations cénesthésiques on peut rattacher les phénomènes autoscopiques.
Au psychisme inférieur, désagrégé dans le sommeil, se révèlent parfois, avec une particulière force, certaines sensations cénesthésiques qui donnent au rêve F apparence divinatoire et prémonitoire. La chose est plus nette dans 1 hypnose (Sollier). Certains névrosiques sentent et se représentent certains de leurs organes. Dans d’autres cas, le sujet se représente son corps entier et l'objective; il le voit devant lui : c'est, l'hallucination décrite par Alfred de Musset dans la Nuit de décembre et qu'il éprouvait lui-même(comme l'a raconté George Sand dans Elle et Lui).
£. Uu degré atténué de l’hypocondrie est constitué par le mécontentement de soi (physique) : sans se sentir ou se croire une maladie, on se sent mal à l'aise, on s’observe; c'est F autoanalyse ; on se cherche des sensations morbides, on consulte les médecins, on évite les causes présumées de maladie : ce sont des timides de la santé.
Le symptôme contraire est X euphorie, contentement exagéré du moi physique, X optimisme étant plutôt le contenter mentexagéré du moi personnel total. Ces malades ne craignent rien, se trouvent mieux que jamais, ne veulent pas consulter de médecin ni prendre les précautions les plus élémentaires; ils sont indifférents au milieu physique ou le méprisent ; , ils bravent tout et le disent.
Ces troubles cénesthésiques se compliquent le plus souvent de trouble émotionnel : le mécontent de soi est triste; b euphorique est gai.
En dehors de la pathologie mentale, on observe des euphories partielles dans la plupart des maladies graves, spécialement dans la tuberculose. En pathologie mentale, Feuphorie fait partie de 1 optimisme des paralytiques généraux, de la mégalomanie, de la manie, des périodes d'excitation de la folie circulaire...*
2° Dans les maladies de la personnalité , je citerai les troubles de l'idée du moi et les troubles de la personnalité.
a. Dans les troubles de V idée du moi entier on peut nommer: fl égoïsme et la timidité morbides; 1 optimisme et les idées de grandeur (idées de satisfaction, de capacité, de lorce, de puissance, de richesse ; orgueilleuses, ambitieuses...); le mécontentement de soi avec idées d'amoindrissement, de négation (partielle ou .totale) du moi, de transformation du corps (zoanthropie, lycanthropie), d'énormité (immortels). . .
L' interprétation de ces idées conduit aux idées de persécution (persécutés auto-accusateurs, persécuteurs...).
(h II y a de vraies maladies de la personnalité par trouble de l'idée supérieure de soi.
Il se forme (Morselli et Séglas) « un moi nouveau, ayant avec l'ancien des rapports : a. de substitution (délire métabolique); b. d alternance (double conscience); c. de coexistence (dédoublement, délire de possession) ». Ce sont à peu près les trois types de Ribot : aliénation de la personnalité, alternance de deux personnalités, substitution d'une personnalité à l'ancienne qui ne disparaît pas (le délirant qui se dit empereur et avoue être manouvrier).
A ces divers troubles il faut joindre la faiblesse ou l'affaiblissement de la notion de personnalité. Il y a régression, quand le trouble reproduit la personnalité du sujet à une époque antérieure de son existence...
3° Dans les maladies de la volition personnelle nous distinguons les troubles para et les troubles hypo.
a. Le développement des voûtions de défense et d’accroissement de la vie devient une maladie quand il est faux dans son point de départ ou dans ses conclusions. C'est le cas des persécutés persécuteurs (Lasègue) ou raisonnants (Falret) réalisant des idées de persécution active (idées de revendication, de vengeance) ; délire quérulant ou des aliénés processifs (Beer, Krafft Ebing) ; « conceptions délirantes attribuant une portée particulière à certains actes bizarres qui
ont pour le malade la signification d’une défense contre ses ennemis ».
g. La maladie affaiblit, supprime l'instinct d'accroissement et même de conservation de la vie personnelle; elle peut même renverser cet instinct et entraîner des voûtions d'autodestruction partielle ou totale.
Les actes (autovulnération, automutilation, suicide) accomplis sous ces influences, peuvent être délibérés et consciemment exécutés (persécutés, mélancoliques, mystiques) ou au contraire rapidement, brusquement et inconsciemment exécutés sous l’influence d'une impulsion irrésistible (épilepsie).
Plus particulièrement remarquable est l’impulsion au suicide des héréditaires, qui s'aggravent souvent de la connaissance angoissante et obsédante qu'a le sujet du suicide de ses parents et de l'effroi que lui cause cette mort volontaire, à laquelle il se sent inéluctablement entraîné.
4° Nous n’avons pas à étudier les maladies de l'émotion relatives à l'idée de soi et à la vie individuelle, mais bien les maladies des neurones avec lesquels le sujet éprouve ces émotions (et les exprime par la mimique) : ce sont vraiment les maladies de T émotivité, 1 émotivité étant la faculté que nous avons d'éprouver et d’exprimer les émotions.
a. L' exagération simple de V émotivité n'est pas elle-même une maladie. L'hypersensibilité, la peur exagérée ne sont
pas des maladies ; T hyperémotivité morale ou esthétique de saint Vincent de Paul, de Victor Hugo ou de Rodin ne constitue pas une maladie. L Jiy per émotivité ne peut donc apparaître que comme un tempérament.
Malapert distingue à ce point de vue quatre types physiologiques : 1. les apathiques; 2. les sensibles qui ont une sensibilité vive, généralement mobile, passagère et superficielle; les sujets sont enjoués, gais, expansifs, ordinairement bienveillants, naturellement optimistes; 3. les émotifs ont une sensibilité profonde, sont très affectifs; ce tempérament est à forme mélancolique et tendre ou tumultueuse, irritable et inquiète; 4. les passionnés constituent, un type plus complexe, pas exclusivement sensitif ou émotif.
Le 13 janvier 1910, dans une séance des sociétés réunies de neurologie et de psychiatrie, on a étudié la constitution psychique émotive et posé cette question : existe-t-il une constitution psychopatique émotive? Celle-ci se révèle-telle par certains signes objectifs? Dupré répondit : oui; « il existe nettement une constitution psychique émotive. C'est une constitution psychopathique spéciale, héréditaire, qui peut s'exagérer dans la suite, qui se révèle par un certain nombre de signes objectifs : 1. l'exagération, dans leur instantanéité et leur amplitude .plutôt que dans leur vitesse, des réflexes tendineux, pupillaires et cutanés ; 2. 4 hyperesthésie sensationnelle diffuse et variable ; 3. le déséquilibre des réactions motrices et sécrétoires; 4. la tendance aux spasmes; 5. le tremblement; fi. enfin l'intensité et la diffusion anormales des effets physiques et psychiques des émotions. »
Tout le monde a été d'accord pour admettre l’existence de la constitution psychique émotive. Mais on a beaucoup discuté les caractères donnés par Dupré...
En tous cas, quand l' hyperémotivité se complique de ces divers figues, ce n’est plus un trouble purement hyper
C'est vraiment un de ces troubles parahyper dont je parlerai plus loin (y).
[3. Le tempérament inémotif ou hypoémotif répond au premier type (apathiques) de Malapert : de sensibilité médiocre, ces sujets sont froids, calmes, indifférents, sans ardeur, égoïstes naïfs et natifs (ont des chances de vivre longtemps) moins par calcul que par insensibilité même.
A un degré plus élevé, l'inémotivité devient maladive : c/est l'indifférence et l'insensibilité partielles et conscientes. Le sujet sent son indifférence et en souffre. Il reconnaît que c'est une maladie et demande à en être débarrassé. Il l'étale même et l'exagère. C'est l'état de la femme, qui vient, désolée, se plaindre de ne plus aimer sa famille et ses enfants ; de l'homme qui se lamente de devenir indifférent à ses affaires et aux événements familiaux ou nationaux. Rien ne me fait plaisir ni peine, disent-ils, tous.
A ce groupe appartient le sentiment d'incomplétude dans la sensation que Pierre Janet a décrite comme élément important, de la psychasthénie. C'est, l'état du neurasthénique blasé cherchant une sensation neuve et poursuivant sa sensibilité épuisée; c'est l'état observé dans la névrose ou psychonévrose de désintérêt.
Il faut distinguer cette indifférence vraie de l'indifférence affectée, simulée ou cherchée par d'autres sujets.
Chez le sujet vraiment indifférent , la constatation de cette indifférence peut le conduire à l'ennui, à la tristesse, à la désespérance, à la mélancolie, voire même au suicide (s'il a, d'autre part, une personnalité psychique peu résistante).
La conscience que ces malades ont de leur indifférence et la souffrance qui en résulte prouvent bien que cette insensibilité n'est que relative et partielle. Ils ne regretteraient pas leur insensibilité s'ils étaient totalement dépourvus de sensibilité. D'ailleurs ces mêmes sujets sont souvent des émotifs pour d'autres sensations; ils reporteront par exemple sur un médecin ou sur un prêtre, en l'exagérant,
F affection qu’ils n’éprouvent plus pour leur famille : ce sont bien des hypopara.
Dans les cas graves, la sensibilité et F émotivité disparaissent complètement et dans tous les domaines; naturellement alors le sujet ne s’en préoccupe pas. Cela arrive dans les grandes désorganisations psychiques (démences); il ne faut pas se laisser abuser dans ces cas par les crises de rire ou de pleurer spasmodiques qui n’ont pas d'émotion à leur origine (et qui ont plutôt parfois l’émotion pour conséquence).
Les divers sentiments disparaissent le plus souvent dans un certain ordre : les plus élevés (relatifs à 1a. vie en société) sont les premiers atteints ; les plus personnels (relatifs à la vie de l’individu) survivent les derniers.
Il faut d’ailleurs se tenir en garde contre la tendance que l’on aurait facilement à étendre outre mesure la constitution émotive et à en faire un synonyme de la constitution psychopathique générale, qui est une notion beaucoup plus élevée et complexe.
L’ hypocénesthésie morbide , dont j’ai déjà parlé, est un trouble hypopara de l’émotivité : euphorie, quand elle est générale. Elle peut aussi être partielle et porter uniquement sur quelque sensation particulière; à ce groupe appartiennent (Séglas) l’anorexie, la sitiopbobie, la manie du jeûne...
Le vrai trouble émotif hypo se résume en définitive dans Y hypophobie ou diminution de la peur.
La peur est une émotion normale, nécessaire à la conservation et à la défense de l’homme. C’est le phénomène psychique que fait naître la connaissance d’un objet dangereux ou nuisible et qui fait naître les actes nécessaires pour éviter ou combattre cet élément nocif; c’est un élément psychique normal de défense.
Dans une intéressante conférence faite à Valence, en 1904, sur la peur, Augustin Ménard rappelle ce mot du maréchal Ney : je voudrais bien savoir quel est le Jean foutre qui n'a
jamais eu peur. — Ce Jean foutre existe; mais c'est un malade, c'est Fhypophobique.
Les vrais hypophobiques ne sont d'ailleurs pas ceux qui bravent le danger parce qu'ils en ignorent l'existence, mais bien ceux qui le bravent parce qu'ils n'en comprennent pas, n'en sentent pas, 1 importance; ils n en ont pas 1 émotion normale, nécessaire. — Ce groupe comprend tous les psycbonévrosés fanfarons.
v. Dans les troubles hyperpara , on distingue l'hyperparaémotivité générale et les byparparaémotivités particulières. Je ne parlerai ici que du premier groupe.
Entête del'byperparaémotivité générale est l’byperémotivité incomplète et consciente, Y angoisse, qui est, vraiment une émotion maladive.
Pour une cause quelconque (le plus souvent faiblesse du sujet sentant), l'impression émotive se communique, à un plus grand nombre de centres neuroniques qu'à l'état normal; aux phénomènes physiologiques habituels de l'émotion s'ajoutent d'autres phénomènes plus intenses et plus graves; notamment des troubles de la respiration; l'élément psychologique s'en aggrave et l'angoisse est constituée. La sensation provocatrice de l'angoisse peut d'ailleurs être endogène ou exogène, normale ou pathologique : toutes les émotions peuvent être ango gènes.
Plus spécialement, l'angoisse peut compliquer le souvenir du passé (scrupule, remords, angoisse rétrospective), la conscience du présent (angoisse de l'état physique ou de l'état moral actuels) ou l'incertitude de Y avenir (attente anxieuse, indécision, hésitation). Elle constitue l'élément capital de la névrose d'angoisse, de la psychonévrose anxieuse.
Dans tous ces cas, le malade est conscient de son émotivité et en souffre. Cette conscience douloureuse de J émotivité est un des principaux facteurs del-angoisse. il huit aussi mentionner ensuite d'autres cas, cl ailleurs plus complexes, dans
lesquels F exaltation émotive est totale et inconsciente. Ce dernier trouble est notamment un des éléments constituants de la manie.
A un moindre degré, ce même trouble est la base du changement de caractère que présentent beaucoup de mentaux au début de leur maladie (organique ou psychosique), quand ils deviennent irritables, susceptibles, se mettant facilement en colère, tombant rapidement dans des accès de tristesse ou de joie... Cette hyperémotivité conduit souvent aux idées de persécution.
L'bypoémotivité et [hyperémotivité se succèdent parfois très rapidement chez un même sujet. Souvent aussi les deux états coexistent chez le même sujet, pour des émotions différentes. En tous cas, ces malades sentent et sont émus à contretemps : leur émotion n’est en rapport avec la cause provocatrice ni comme quantité ni comme qualité. Les émotions, chez eux, ne se hiérarchisent pas dans le même ordre (}ue leurs causes; elles sont en disproportion avec leurs causes.
Voici d'ailleurs les signes auxquels, d’une manière générale, on reconnaît que la peur est devenue morbide (j paraphobie phobie).
1. La peur morbide porte spécialement ou exclusivement sur un objet donné ou sur un groupe d’objets. On connaît la série des noms donnés à ces diverses phobies, plus ou moins étroitement localisées, depuis l’agoraphobie et la claustrophobie jusqu’à la sidérodromopbobie ! Cette liste menace de s'allonger indéfiniment tous les jours, tant que le grec n'aura pas entièrement disparu de la culture classique des médecins. Voilà le premier caractère de la peur morbide : la localisation anormale, la spécialisation de la peur à un objet particulier.
2. La peur morbide peut s’appliquer à plusieurs objets; mais alors l'ordre des peurs n’est en rien parallèle à l’ordre logique des impressions dangereuses. Même quand le ma-
lade a peur de tout (panophobie), l'émotion pour chaque objet n'est, pas proportionnelle à la valeur terrifiante de l'objet. Le malade finit même par ne plus savoir de quoi il a peur; il a peur de tout et de rien; il a surtout peur d'avoir peur; il a l'obsession et la terreur de son phobisme. Voilà le deuxième caractère de la peur morbide : défaut de proportionnalité et, de parallélisme entre la peur et sa cause.
3. Tout différents des effets de la peur physiologique, les effets de la peur morbide sont illogiques et contradictoires. Tandis que la peur physiologique fait fuir, éviter ou combattre l'objet dangereux, la peur morbide est angoissante et paralysante. Elle fait naître des actes inutiles (constriction thoracique, sueurs...), puis des actes vraiment fâcheux et nuisibles, de nature à accroître le danger; elle fait flageoler les jambes, les contracture, les paralyse; en tous cas, elle immobilise le sujet, qui ne fuit plus le danger, ne le combat plus ou le fuit et le combat maladroitement, follement, maladivement. En somme (troisième caractère), réactions illogiques, non défensives.
4. En même temps enfin, il y a le plus souvent, dans la peur morbide, méconnaissance des dangers réels, vrais, à éviter; il y a diminution de la peur physiologique et utile.
En tous cas, le fait important à constater et à traiter chez ces malades, ce n'est pas la phobie particulière d'une chose ou d’une autre, d'une place publique, d'un espace clos, d'une verticalité ou d'un aéroplane; c'est l'état du psychisme qui fausse la peur et qui, de cette émotion physiologique et légitime, fait une émotion morbide. Le fait fondamental, essentiel, est donc toujours le phobisme ou trouble psychique paraphobique , forme de la psychonévrose émotionnelle.