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La notion biologique de nation et de patrie

Un livre comme celui-ci doit être, tout entier, écrit avec sérénité, loin dès bruits publics et hors de Tinfluence des événements extérieurs. En commençant ce chapitre consacré à la conception biologique de la morale civique et de la morale internationale, je tiens à déclarer qu'il a été écril

au mois d'avril 19io c'est-à-dire au milieu des angoisses el des indignations soulevées par la glorieuse, mais affreuse,

o-uerre que nous subissons. Je me suis bien efforcé de ne

pas me trop laisser influencer par les bruits du dehors; si cependant on trouvait quelque trace de cette influence dans certains paragraphes, on m'excuserait en se rappelant les événements au milieu desquels ils ont été écrits.

Dans tous les chapitres précédents, en étudiant et cher

chant à préciser les devoirs réciproques de la société et de

rindividu, nous avons toujours considéré les hommes comme

faisant, tous, partie d'une grande et unique société: Thu.

manité. En réalité, les choses se passent tout autrement.

Quoique la terre ne soit qu'une bien minime partie de Tunivers et quoique l'espace occupé par les hommes soit

encore une faible partie du globe terrestre, ces terrains habités sont encore trop vastes et trop différents, à de nombreux points de vue, pour que tous les hommes soient réunis dans une même société humaine, englobant Thumanité tout

entière.

La vie régulière et normalement progressive de Thuma-

nité exi«e la division du genre humain en un certain nombre

de nations.

En Biologie humaine, c'est-à-dire faisant l'étude de Ihomme actuel et de l'organisation actuelle des sociétés humaines, je prends l'existence des nations comme un fait, sans en rechercher Torigine et sans me demander comment, historiquement, les familles (seul groupe vraiment naturel) se sont rapprochées et réunies en tribus, clans, hordes...

comment se sont formés les peuples et les nationalités. Ger

lainement les races, les rapprochements géographiques, la

configuration des terrains avec les grands fleuves et les chaînes de montagne comme moyen d'union et de séparalion, comme frontières naturelles, la communauté ou la

diversité des langues, des religions, des mœurs, des traditions... ont joué un grand rôle dans la constitution des diverses nations. Mais le nombre et la complexité de ces éléments prouvent qu'aucun d'eux n'est suffisant pour caractériser et spécifier une nation.

Comme le dit très bien Malapert, « on voit très vite que ces conditions ne sont ni suffisantes ni nécessaires; le mélange des races, en particulier, est un fait constant pour

toutes les nations et des hommes, appartenant à des races très voisines, constituent des peuples distincts. L'importance de ces facteurs naturels va d'ailleurs décroissant, à mesure

que d^autres fadeurs, plus proprement sociaux, psycholo-

criques et moraux, en acquièrent une plus considérable ». D'autre part, « des peuples qui parlent la même langue, ont

la même religion, des intérêts économiques identiques, forment des nations distinctes, et le sentiment national est

très vif dans des pays dont les habitants parlent des langues différentes, appartiennent à des religions différentes,°onl des intértHs économiques divergents. Il en est de même de

la communauté de mœurs qui est un pffet rfe la vie nationale autant et plus peut-être qu'elle n'en est la cause. »

Ce qui, en fait, œnstilue la nation, c'est V unité politique c'est l'organisât içn en un état avec une conslilulion, une législation et une administration uniques. Quand ces groupements sont vraiment nalurels et durables, ils corrcspondenl à un esprit, une forme intellectuelle, un idéal, un caraclère vraiment spécialisés. De là, une grande unité morale, faile <les traditions ancesirales accumultVs et ainsi naît l'idée de

patrie, qui est. pour chacun la nation de ses ancètres.el de ses morts, qui est comme une grande et vraie famille pour l'individu.

« Une nation, a dit Renan, est une àme. Deux choses.

qui, à vrai dire, nVn font qu'une, conslifuent cette àrne. L'une est dans le passe, Fautre est dans le présent. Luné est la possession en commun d'un riche legs de 60u^enirs;

rautre est le consentemenfactuel, le désir de vivre ensemhle.'

la volonté de continuer à faire valoir riiéritag^e qu'on a reçu indivis ». Et Malapert ajoute: « avoir accompli une œuvre collective, posséder des traditions, de conununs souvenirs de joies et de tristesses, de victoires ou de défaites, avoir contribué, selon la nature particulière du génie national, aux progrès de la science, de Fart, de la moralité, avoir travaillé au triomphe de certaines idées et poursuivre un ménie idéal, voilà proprement ce qui fait une nation. >>

« Un passé héroïque, dit encore Renan, des grands

hommes, de la gloire, voilà le capital social sur lequel on

assied une idée nationale... avoir souffert, joui, espéré ensemble, voilà ce qui vaut mieux que des douanes et des frontières; voilà ce que l'on comprend malgré les diversités de race et de langue... avoir souffert ensemble ! Oui, la souffrance en commun unit plus que la joie ! En fait de souvenirs

nationaux, les deuils valent mieux que les triomphes, car ils imposent des devoirs, il commandent l'effort en commun. »

Et, à cette citation Liard ajoute ce résumé de l'idée de

pairie : « lliomme nait dans une nation comme il naît dans

un(; famille ; il a une patrie comme il a un père et une mère. La patrie est la terre des pères ; mais elle est avec cela une association d'hommes unis ensemble, non par la communauté de la race et du langage, mais par la communauté de certains sentiments, de certaines idées et de certaines volontés. Cette communauté, maintenue dans le présent, en

vue de l'avenir, par le consentement des citoyens, a ses

racines dans le passé, c'est-à-dire dans l'histoire de la

nation. »

En pratique, l'unité de la nation s'affirme par l'indépendance de ce groupement vis-à-vis des autres groupements similaires, plus ou moins voisins, c'est-à-dire que chaque iialion s'administre, constitue un état, se donne une consti-

lulion, un gouvernement et des lois, sans avoir le droit

d'intervenir dans l'organisation intérieure des autres pays el sans reconnaître à ces autres pays le droit d'intervenir dans sa propre organisation intérieure.

Ainsi comprise, la division de l'humanité en diverses

nalions apparaît, non pas seulement comme un fait imposé par l'histoire et par les circonstances, mais comme un fait scientifiquement bon, conforme aux lois positives de la Biologie humaine.

Pour fonder une organisation politique forte et sociale- Jiient utile, pour avoir un pouvoir qui protège efficacement

les citoyens contre les malintentionnés et les antisociaux, pour donner à leur vie industrielle, commerciale, intellec-

luelle, toute l'ampleur nécessaire au progrès général de l'humanité, les hommes sont obhgés de se grouper en nations. Jamais, en formant une société humaine universelle, ils ne pourraient créer une organisation viable el sérieuse. On peut

Grasset. — Devoirs cl périls biol. 33

donc aiiT i{iw Xinteimationalisnie (doctrine qui voudrai (

supprimer les nations pour les fondre dans l'huinanit*' toul entière) n'est pas seulement une impossibilité aetuêllemeni irréalisable, ce u\^s{ pas seulement une utopie à réalisation indéfiniment retardée ; c'est encore et surtout une erreur au point de vue scientifique et positif de la Biologie

humaine.

« L'équivo(iu.' sur huiuclle repose cotte tbéorie (de l'iutei-

nationalisme) est grossière, dit Malapert... Rien n'est plus absurde (lue le dédain qu'amchent certains esprits pour ce qui synd)olise la patrie pour l'iinaginalion et la rend sensible au cœur, je veux dire b' drapeau... Ce ne peut être que par une aberration psycbologi(iue et sociologiciue (lue l'on se refuse à convtmir que le sentiment patriotique est le support

nécessaire de l'esprit social. Aussi l)ien. le patriotisme véritable n'est-il ni un chauvinisuie fanfaron, lielliqueux el aveugle, ni l'esprit de conquête, ni l'ignorance systématique, le dénigrement et la baiiu' de tout ce ([ui est étranger. 11 esl. avant Toutes cboses, avcx- la fernu^ décision de protéger.

fallut-il y sacrifier sa vie sans bésitation, la liberté et la dignité nationale, le souci de la grandeur, intellectuelle et morale de la patrie. Et cela se concilie sans peine avec 1 amour de rimuianilé, doul les intéivls bien tMtbMidus n'exigent pas

sans doute la disparition de toutes les diversités ethniques, pas plus (lue li.Uérél de TÈtat n'est dans la suppression d(^ toutes les libertés individuelles. Les luttions ont leur pbysionotnie propre, leur génie origittal; elles représentent soas

des aspects multiples la même humanité et chacune d elles peut exprimer une des faces du connnun idéal... Loin deliv un obstacle à ravènemenl de la Cité du genre humanu les patries en sont vraituetil Inistrumenl naturel; et. de int.ne

que la famille esl la grande école où l'on apprend a serynla patrie, \ amour de la patrie est la meilleure préparation

au service des fins humaines. »

En fait, dès l'apparition des graves événements que nous

traversons, nous avons vu, avec plus d'admiration que d'étonnement, des internationalistes avérés, des contempteurs du drapeau dans leurs discours, se montrer, immédiatement et sans bésiter, des patriotes ardents et convaincus, prêchant éloquemment le devoir patriotique et payant cou' rageusement de leur personne pour donner l'exemple.

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