DIAGNOSTIC DU BÉRIBÉRI
Sauf dans certains cas particuliers, le diagnostic du béribéri ne présente pas de très grandes difficultés. Le béribéri est, il est vrai, une affection à symptômes multiples, variables suivant leur intensité el leurs combinaisons et suivant les tonnes de la maladie. Mais ce n'esl qu'au début des épidémies qu'il peut y avoir quelques difficultés à reconnaître l'affection.
On peut distinguer quatre formes dans le béribéri (Scbeube) :
La forme hydropique;
La lorme sèche ou atrophique (elle est souvent associée à la première; on a alors Ja forme mixte);
La forme aiguë, pernicieuse, ou forme cardiaque (forme foudroyante);
La forme fruste, ou incomplète.
Forme hydropique. — Dans la forme hydropique type,
I œdème, qui débute souvent par les malléoles, envahit rapi
dûment les membres inférieurs el la totalité du corps. La face est épaisse, bouffie, les lèvres sont cyanosées ; on observe «le l’anasarque. Les cavités séreuses (plèvres, péricarde, péritoine, arachnoïde) Sont, comme le tissu cellulaire sous-cutané, le siège d'un épanchement, en général peu abondant. Le malade peut à peine marcher, gêné par l’anasarque, par
Fig. 0. — Béribéri (forme hydropique), d'après Bentley.
l’oppression et fréquemment aussi par suite d'un certain degré de parésie. On constate souvent de la dilatation du cœur et un souffle à l’auscultation.
L’œdème dans d'autres cas peut être limité «à différentes parties du corps, affectant un segment de membre, ou siégeant par places, sous forme d’élcvures indolentes de la largeur de la main. D'autres fois, il est à peine marqué, et ne se constate que le long de la colonne vertébrale, au sacrum en particulier (Malcomson).
Cet œdème est extrêmement mobile; c’est un de ses caractères les plus frappants. En une nuit, en un jour un individu complètement déformé par l’anasarque peut reprendre sa forme et son habitus normal.
Diagnostic différentiel. — Cette forme hydropique du béribéri peut être confondue, en dehors des épidémies, avec toutes les maladies aiguës ou chroniques où il existe un obstacle au cours du sang, en particulier avec les maladies des reins el les maladies du cœur. Dans les cas d’anasarque
DIAGNOSTIC DlJ BERIBERI.
or;
en particulier, on peut pensera une néphrite aiguë, d’autan I mieux que F urine, clans le béribéri, est rare et foncée. Mais sa densité est normale, il n’existe ni hématies ni cylindres, et l’analyse chimique n’y montre pas d’albumine.
Les maladies du cœur, les lésions valvulaires arrivées à un degré où elles ne sont plus compensées, où le malade commence à entrer en état d’hÿposys folie ou d’asystolie, peuvent être confondues, par un observateur superficiel, avec le béribéri, d’autant mieux que cette dernière affection s’accompagne presque constamment, à un moment donné, de troubles cardiaques. La connaissance du milieu où vit le malade, les conditions étiologiques et surtout la marche de la maladie, l’apparition de symptômes relevant du béribéri sec permettront d’éviter la confusion.
Le rhumatisme articulaire aigu est relativement rare sous les tropiques; le gonflement, la douleur et la rougeur des jointures qu’on y observe ne rappellent que de loin l’œdème, souvent étendu à la totalité du membre, et la parésie que l’on observe dans le béribéri. Chez les indigènes, dont on ne parle pas la langue, et qui font comprendre qu'ils ont mal aux jambes, il faut éviter de prendre pour des douleurs rhumatismales l'hyperesthésie des muscles du mollet (Manson).
L’hydropisie épidémique, que bon nombre de médecins, aux Indes, ont identifiée avec le béribéri, est, pour Mac Leod, une maladie distincte. Elle simule surtout les cas de béribéri dans lesquels l’œdème est le symptôme prédominant, et dans lesquels les phénomènes nerveux sont à peine marqués (Manson).
Nous reproduisons ci-après un tableau, emprunté à Corre, et où les principaux caractères différentiels des deux maladies sont exposés conformément aux opinions des auteurs qui veulent faire des deux affections deux entités morbides différentes.
Maladies tropicales.
Maladie de Maurice (hydropisie épidémique), <l’api'ès Pellereau.
Béribéri .
Attaque les Européens aussi bien que les Indiens.
Pas de fièvre, pas de vomissements, pas de diarrhée au début.
L’œdème commence toujours aux extrémités inférieures, ne reste jamais limité aux genoux, presque toujours envahit le reste du corps.
Douleur épigastrique intense.
Dyspnée considérable ; orthopnée.
Pas d’éruption (1). Abaissement de la température de la peau.
Engourdissement. Troubles de la motilité et de la sensibilité.
Épanchement constant île sérosité dans les cavités splanchniques.
Diminution des urines, jamais d’albumine.
Rate normale.
Maladie de Maurice.
N’a atteint aucun Européen, et à peine quelques individus de la race jaune ou de couleur. Est restée confinée à la classe indienne.
Fièvre plus ou moins forte au début, avec frisson initial, vomissements et diarrhée : trois phénomènes constants.
L’œdème ne commence pas toujours aux extrémités inférieures.
11 a débuté par les extrémités supérieures et le plus souvent, aux membres inférieurs, il n’a pas dépassé les genoux.
Le plus souvent absente ou, lorsqu’elle existait, à un moindre degré que dans la fièvre intermittente.
Dyspnée d’effort constante, souvent orthopnée.
Exanthème, érythémateux à la face, rubéolique aux membres et sur le tronc.
Peu d’engourdissement. Douleurs aiguës des muscles, des os et des articulations. Troubles de la motilité observés dans deux cas seulement.
Rare.
Aucune diminution des urines, quelquefois de l’albumine.
Rate quelquefois augmentée de volume.
Forme sèche. — La forme sèche du béribéri est caractérisée le plus souvent par une paraplégie plus ou moins complète, avec atrophie des extenseurs, el par des troubles sensitifs consistant en anesthésie ou paresthésie de la face
(1) On a cependant noté, clans certaines épidémies do béribéri, des érythèmes, des éruptions rubéoliformes ou scarlatiniformes, se manifestant par places au visage, au tronc el aux membres sous forme de lâches disparaissant sous la pression du doigt.
DIAGNOSTIC DU BÉRIBÉRI.
antérieure des jambes, des cuisses et du dos du pied. Les muscles du membre inférieur sont mous et flasques. Le tableau symptomatique est celui d’une polynévrite infectieuse ou toxique, polynévrite alcoolique ou diabétique.
Les principaux caractères généraux qui distinguent les polynévrites, de quelque nature qu’elles soient, des affections d’origine centrale, cérébrale ou médullaire, sont la symétrie des troubles paralytiques et des lésions atrophiques, la prédominance des troubles moteurs et l’absence de troubles sphinctériens. Nous n’insisterons donc pas sur le diagnostic différentiel de ces affections avec d’autres névrites (tabes, etc.).
Ces caractères communs aux polynévrites se retrouvent dans la polynévrite béribérique. C’est dire que le diagnostic différentiel peut être, dans beaucoup de cas, difficile.
Diagnostic différentiel. —
Le béribéri pourra être surtout confondu avec la polynévrite alcoolique. Cette dernière affection est fréquente aux colonies, où elle reçoit souvent la dénomination do polynévrite paludéenne.
Dans les deux cas, même début par une sensation de faiblesse et d’engourdissement dans les membres inférieurs avec jambes douloureuses à la pression, fléchissement des genoux, mêmes phénomènes de parésie ou de paralysie portant sur les mêmes groupes de muscles (extenseurs du membre inl'é-
Pig. ”■ — Béribéri (forme sèche), d’après Bentlev.
rieur le plus souvent) avec pseudo-tabes et steppage, abolition ou diminution des réflexes, diminution de la contractilité électrique, et réaction de dégénérescence.
Dans la paralysie ascendante aiguë, où il peut y avoir de la
dyspnée, rappelant l’oppression, la sensation de stricture du diaphragme du béribéri, la mort survient rapidement par paralysie du cœur et des muscles servant à la respiration et à la déglutition.
Dans certains cas de béribéri, la marche de la paralysie peut être également rapide et faire hésiter, si l'on est privé de renseignements étiologiques. Mais les œdèmes et les troubles cardiaques, qui se montrent toujours à un moment
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donne au cours du béribéri, l’évolution de la maladie avec ses rémissions survenant brusquement, ne permettront pas de tomber dans l’erreur.
Le myxœdème et le béribéri, pour certains ailleurs, présenteraient de l’analogie. Celle analogie est toute superficielle. Dans le myxœdème, l'œdème est dur; il y a chute des cheveux et des poils. Le malade est hébété et présente un faciès caractéristique crétinoïde ; clans le béribéri, le système pileux n’est pas altéré, il n’y a pas de faciès spécial, l’œdème crdin est mou, tandis que dans le myxœdème l’infiltration du tissu cellulaire sous-cutané rappelle plutôt la polysarcie que l'anasarque.
Le lathyrisme avec sa démarche spasmodique, l'exagération du réflexe rotulien, l'intégrité des muscles des membres supérieurs, ne saurait être confondu avec le béribéri.
Forme aiguë. — La forme aiguë, cardiaque, du béribéri rappelle exactement clans certains cas le tableau de l’asystolio aiguë. Le malade est cyanosé, en proie à une dyspnée intense, avec angoisse précordiale et battement des jugulaires; la face est violette, les yeux Sont hors de l’orbite, le pouls est petit, irrégulier, rapide, et les extrémités sont glacées. Il y a de l’œdème du poumon.
Les commémoratifs, la connaissance cle l’épidémie de béribéri feront rapportera celle affection le syndrome cle l’insuffisance cardiaque aiguë, qui se termine souvent par la mort, en peu cle temps.
Forme fruste. — Quant à la forme fruste ou incomplète, décrite par Sclieube, et qui débute insidieusement par du catarrhe des voies respiratoires, ou par cle la diarrhée, il faudra attendre, pour la diagnostiquer, que les symptômes propres au béribéri, œdème, palpitations, fatigue rapide et faiblesse des jambes, aient apparu et remplacé les signes de catarrhe.
La coexistence fréquente du béribéri et d’autres maladies,
de la fièvre typhoïde et du scorbut en particulier, coexistence assez commune pour que certains médecins aient voulu voir plus qu’une analogie entre ces différentes affections, compliquera dans certains cas le diagnostic.