SCÈNE I
Ephrême, François, Charles, Joseph.
Charles. — Il me tarde de savoir quel sera le jugement de Son Honneur le Juge Berthelot.
Joseph. — Et moi aussi.
François. — Je pense connaître d'avance ce jugement.
Ephrême.— -Et moi je sais positivement ce qu'il sera. . Charles. — Comment peux-tu le connaître déjà? Son Honneur, je suppose, ne te l'a pas communiqué.
Ephrême. — Assurément non 1 Mais le Juge Berthelot est un homme de sens, de jugement ; il a l'esprit droit ; il aime la justice ; çâ me suffit.
François. — Il est de plus franchement catholique, et, à ce titre, il doit être fatigué des misères faites par le Scmi-
naire à notre saint évoque, et sentir le besoin de mettre fin à une 'opposition aussi injuste que scandaleuse.
J oseph. — Ce n'est pas le Séminaire qui fait cette opposition, mais la Fabrique.
François. — Allons donc ! la Fabrique ! Tu doi# connaître mieux que cela, mon cher Joseph. Quel intérêt les marguilliers peuvent-ils ravoir à taquiner l'autorité épiscopale, jusqu'au point de traîner indirectement les actes de cette autorité sacrée jusque devant les tribunaux civils '? Ne vois-tu pas que ces braves gens, tous, dans le fond, bons catholiques, sont la proie facile, la dupe des MM. du Séminaire ? La Fabrique et les marguillers, dans toute cette malheureuse affaire, sont les paravents, ils servent de rideau, et c'est le Séminaire qui est dans la coulisse.
Joseph. — Mais pourquoi les messieurs du Séminaire se cacheraient-ils ?
François. — D'abord, parce qu'il est honteux à des prêtres de vouloir entraver l'autorité d'un évêque ; ensuite, parce qu'ils savent qu'ils ne peuvent, eux-mêmes, porter une cause" ecclésiastique devant l'autorité civile, sans encourir, par là même, la censure de l'Eglise.
Charles. — N'est-ce pas juger trop sévèrement le Séminaire que de l'accuser d'être la cause de toutes les oppositions contre le démembrement ? Qu'en dis-tu, Ephrême ?
Ephrême. — Non ! Les faits mêmes établissent que le Séminaire est la cause première de tout ce trouble.
Charles. — Quels faits ?
Ephrême. — C'est le Séminaire qui, le premier, a protesté ; s'il avait accepté le démembrement, purement et -simplement, comme il s'y était engagé sur l'honneur, personne n'aurait pensé à s'opposer à cette mesure impérieuse ment reclamée.
C'est le Séminaire, ce sont ses membres qui sont venus dans les localités et jusque dans nos foyers, essayer de surprendre ia bonne foi du peuple en lui disant des choses complètement fausses.
Et encore. Jamais le Séminaire n'a dit aux marguilliers un seul mot pour les engager à cesser l'opposition. Son silence était une approbation tacite de la conduite de la Fabrique. Je connais un marguillier, homme de bon sens, qui disait un jour à monsieur le curé Jiousselot : " Monsieur le Curé, nous sommes des malheureux ; nous entravons, nous taquinons l'évêque. Pourtant, notre évêque, c'est, au milieu, de nous, le représentant do Jésus-Christ, A lui et non à nous, pauvres et simples fidèles, de voir ce qui est utile à l'intérêt des âmes. Ce n'est pas nous, mais
P évêque qui répond des âmes qui lui sont confiées. Ah ! nous sommes bien coupables de lui faire la guerre, à ce bon évêque. Vous, monsieur le Curé, qui savez si bien votre catéchisme, que vous dites de ceux qui ne vous écoutent pas, qu'ils doivent être regardés comme des païens et des publicains, que devez-vous penser de vos marguilliers qui non-seuiement n'écoutent pas leur êvéque, mais qui vont jusqu'à lui faire la guerre. De grâce, monsieur le Curé, ayez pitié de vos marguillers ; faitesleur l'aumône d'un bon conseil ; dites-leur que ceux qui n'écoutent pas les évêques et "qui s'opposent à leurs décrets, sont dans la mauvaise voie ; et ce bon conseil, venu de vous, monsieur le Curé, fera cesser, j'en suis sûr, toutes les difficultés présentes.
Charles. — -Et que fit monsieur le Curé ?
■Ephrême.— Kien. Je me trompe : il fit tout ce qu'il put afin d'engager les marguillers à persévérer dans leur opposition à P évêque. Le seul fait du silence des MM. de St. Sulpice, quand ils savent qu'un mot de leur part suffirait pour apaiser toutes les difficultés, est assez significatif, n'est-ce pas ?
Charles. — Tout cela est bien étonnant. Cependant, tu ne saurais croire la peine que j'ai à me figurer les MM. du Séminaire aussi coupables qu'on le dit. Ce sont de saints hommes, et je ne vois pas qu'ils puissent avoir autant de torts.
Ephrême.— Tu préfères croire Mgr. de Montréal coupable de toutes les indignités
Charles. — Notre évêque est un saint homme ; mais il est entêté, il a un entourage qui le perd, et il*vouclrait s'emparer des biens du Séminaire.
Ephrême. — Y oyons, Charles, sois franc. 4 Qui a mis de pareilles idées dans ta tête ? Sont- ce des gens respectables ?
Charles. — Je crois bien ! Des prêtres comme messieurs Eousselot, Daniel, Talet et d'autres peuvent être crus sur parole. Or, ces prêtres m'ont dit ces choses et les ont dites à bien d'autres.
Joseph. — Oui, les messieurs du Séminaire ne se gênent pas de dire que l'évêque veut s'emparer de leurs biens
Ephrême. — Il ne faut pas accuser tous les Sulpiciens d'une semblable turpitude ; car, Dieu merci, il y a au Séminaire des prêtres qui gémissent des difficultés présentes et qui soupirent après la soumission du Séminaire à notre évêque. Malheureusement, ils sont en petit nombre et on se garde bien de les mêler à l'administration.
Charles. — Si l'intention formelle de Monseigneur n'était pas de s'emparer des biens du Séminaire, les Sulpiciens ne lui feraient pas d'opposition. . Ils ne luttent que pour conserver, une fortune légitimement acquise et toute consacrée aux bonnes œuvres.
Bphrême. — -Tu es dans l'erreur, mon cher Charles. Si le Séminaire entrave l'autorité de l'évêque, c'est purement et simplement afin d'échapper à sa juridiction. Les Sulpiciens voudraient n'avoir aucun ordre à recevoir de l'évêque ; ils voudraient avoir dans l'Eglise une position à part qui ne s'est jamais vue et qui ne se verra jamais : celle d'être plus évêques, plus maîtres que l'évêque lui-même. Yoilà pourquoi ils ont tout fait, depuis de longues années. Yoilà pourquoi ils ont employé tous les moyens, et même les moins avouables.
Charles. — Ce que tu dis là, Ephrême, est très grave et demande des explications. Surtout quand il s'agit des prêtres, on ne doit rien leur reprocher d'indigne, sans être bien sûr de ce que l'on dit. Aussi
François. — Et quant il s'agit de l'évêque et de son entourage, faut-il aussi des preuves ?
Toi qui dis que l'Evêque est un voleur, que ses chanoines sont des ambitieux, etc., etc., as-tu des preuves ?
Charles, un peu embarrassé. — J e dis ces choses sur le témoignage de certains MM. de St. Sulpice
François. — Leur as-tu demandé des preuves ? Leur astu dit qu'on ne doit rien reprocher d'indigne à des prêtres, surtout â un évêque sans être bien sûr de ce que l'on dit ? * '
Charles, pl us embarrassé. — Et ma foi ! non î
François. — Eh bien ! J'engage Bphrême à te prouver l'indigne conduite des MM. de St. Sulpice , je l'engage à te prouver les faussetés qu'ils ont avancées contre les évêques. Puis, quand tu auras entendu cette triste preuve des torts du Séminaire, je t'invite à aller trouver les MM. du Séminaire qui t'ont préjugé contre ton évêque et contre le clergé de ton pays, je t'invite à leur raconter tout ce qu'on t'aura dit sur eux, à leur rapporter les faits et les raisons qui les condamnent ; puis à leur demander de se justifier, s'ils le peuvent. Ils te répondront, qu'ils sont calomniés, persécutés, qu'ils souffrent pour la justice, etc., etc, et qu'ils préfèrent se taire, afin de mériter du bon Dieu. Alors, tu leur diras : Li Dre à vous, messieurs, de souffrir, sans rien dire, ce qui se dit sur votre compte. Mais vous m'avez dit telle chose sur l'évêque, telle autre sur ses chanoines ; prouvez, au moins, que vous avez rai-
son d'accuser de tels hommes. Prouvez que vous n'êtes point, vous-mêmes, des persécuteurs, des calomniateurs. Et tu verras qu'ils ne pourront rien prouver, mais rien, absolument rien.
Charles. — J'accepte le défi. Que quelqu'un me prouve les torts des Sulpiciens et je m'engage à suivre le conseil de François.
Ephrême. — Tu vas être satisfait. Je vais te prouver que les Sulpiciens ont toujours eu la prétention de gouverner l'Eglise de Montréal ; qu'ils se sont conduits indignement envers M. Lartigue, qu'ils ont tenu la même conduite à l'égard de Monseigneur Bourget, et que l'accusation de voler leurs biens, ils l'ont porté non-seulement contre notre évêque mais contre toûs les évêques qui ont voulu les soumettre à l'autorité.
Charles. — Je t'écoute. Commence.
Joseph. — Et moi aussi, j'écoute. On va voir si les Sulpiciens sont si coupables.
Ephrême. — D'abord, les Sulpiciens ont toujours la prétention de gouverner l'Eglise de Montréal à leur guise, et en dehors du contrôle épiscopal. Les difficultés qu'ils soulèvent aujourd'hui contre le démembrement, ils les ont invoquées contre l'établissement du diocèse, contre la juridiction des évêques de Québec, à commencer par Mgr. Laval.
Leur esprit est si bien connu, sous ce rapport, même à Rome, que Pie IX n'a pas craint de leur rendre ce témoignage, en disant : " C'est à l'Evêque à gouverner son "Eglise. " St. Paul a, dit: " Posuit Episcopos regere " Ecclesiam Dei. " Mais il n'a pas dit : " Posuit Sulpi- " cianos regere Ecclesiam Dei. " Les pauvres Sulpiciens, " ils voudraient être maîtres de gouverner l'Eglise, mais ils " n'ont pas reçu les grâces nécessaires pour cela. C'est " F évêque qui a reçu pour cela les grâces particulières : " Posuit Episcopos et non Sulpicianos regere Ecclesiam « Dei. " |
Joseph. — Que veut dire ce latin ?
Ephrême. — Que " c'est aux évêques et non aux sulpiciens à gouverner l'Eglise de Dieu !!!!!! ! " Il n'en faut pas plus pour juger du " droit d'appel, " invoqué par les Sulpiciens. Le Souverain Pontife n'a pas lancé ces paroles au hasard et sans savoir qu'elles étaient méritées.
FRANçois. — Une conduite inqualifiable peut seule justifier de tels reproches tombés de la bouche du plus grand, du plus doux et du plus saint des Papes.
Ephrême. — Ainsi, voilà ma première accusation prouvée par le Pape; je pa:-se à la deuxième, savoir: la conduite du Séminaire envers Mgr. Lartigue.
Le 1er Février 1820, " un bref apostolique " préposait au gouvernement spirituel de la cité et du district de Montréal, Mgr. Lartigue, en qualité d'auxiliaire, suffragant et vicaire-général de l'évêque de Québec.
Le 20 Février 1821, Mgr. Plessis, évêque de Québec adressait un mandement au clergé, aux communautés religieuses et aux fidèles du District de Montréal, dans lequel mandement après avoir dit qu'il n'avait pu obtenir un évêque qui fut titulaire de Montréal, malgré son désir et celui du St. Siège qui, en cette circonstance, était allé aussi loin que possible, il ajoutait: " ISTous nous con- " formons donc aux intentions du Souverain Pontife, en " vous signifiant par le présent mandement que vous devez, il à l'avenir, rendre à Monseigneur PEvêque de Telmesse " (Mgr.. Lartigue) et dans toutes les églises du District de 11 Montréal, les mêmes honneurs que vous nous rendriez à " nous-même, si nous étions personnellement sur les lieux, " et l'y considérer comme spécialement et généralement " chargé des fo?ictions êpiscoimles, telles que la bénéu diction des Stes. Huiles, la consécration des autels et
des églises, l'ordination des clercs, la confirmation, la <{ visite des paroisses, églises, chapelles, monastères et " autres lieux de piété, etc., etc.
" Ainsi, c'est notre intention positive que vous recou- 11 riez désormais à lui dans tous les cas où vous recouriez " ci-devant à nous, sauf à lui çle nous référer les affaires " qu'il estimerait ne pouvoir terminer par lui-même."
Tel fut rè mandement qui^réposait Mgr. Lartigue dit de Telmesse, au gouvernement spirituel du district de Montréal. Tout cela reposait sur un bref du Pape. Que firent les Sulpiciens ? Je vous le donne en cent.
François. — Dis-le ; ce sera plus tôt fait.
Ephrême. — Je laisse le soin à un vénérable Sulpicien, M. Eédard, qui vivait alors et qui a vu tout cela de près, le soin de dire quelle fut la conduite du Séminaire envers Mgr. Lartigue. Le témoignage d'un Sulpicien contre les Sulpiciens est convaincant, n'est-ce pas ?
Tous. — Oui !
Ephrême. — " ]STous devons, dit M. Bédard, avoir de la ressemblance avec notre Fondateur, et nous conduire par son esprit. Or, dans ce vénérable Père, quel respect pour les évêques, quelle humilité, quel désintéresseinent ! Qu'aurait-il fait, lui et les anciens sulpiciens que nous ré-
vérons, clans les circonstances présentes? Que les enfants imitent leur Père ! Je ne lis jamais la vie de M. Olier, par M. Nagot, art. 3 et 4, sans faire des réflexions affligeantes sur la conduite de notre Maison, comparée aux sentiments de notre Fondateur.
" Une des principales raisons qu'on allègue contre la présence de l'Evêque de Telmesse, est que son séjour diminuera l'influence du Séminaire et celle de son Supérieur qui auparavant gouvernait le • district. Mais outre que cela n'est pas vrai, on peut dire que l'esprit primitif de St. Sulpice n'était pas de gouverner les diocèses, en tout ou en partie. J'ai toujours ouï dire que, dans cette Congrégation, on ne cherchait que la vie cachée, et' non à influer sur le public, que la Société n'avait d'autre but que de former dans les Séminaires de jeunes ecclésiastiques auxquels on n'inspirait que du respect et de l'obéissance,"
François. — C'est un cligne fils de M. Olier qui a écrit cette belle page.
Ephrême. — M Bédard disait de plus :
" Depuis un certain nombre d'années, on s'est accoutumé à critiquer l'Evêque, à le blâmer à la face de la Communauté, et même devant des prêtres étrangers. Ce n'était pas là l'ancien esprit de la Maison. A force de réj)éter les sujets de plainte, on produit une opposition de sentiments, et un levain qui fermente et aboutit à une rupture.
" Si, dans les commencements ou depuis, on eut proposé à la Communauté une conduite plus douce et plus généreuse envers les Evêques, je pense qu'elle l'aurait adoptée avec plus de plaisir qu'une conduite plus sévère.
" Nos pères n'auraient pas donné lieu à de pareils reproches. Au reste, clans notre communauté, le bien de la paix, l'édification des fidèles, les autres avantages ne valent-ils pas mieux que ' ce que l'on pourra gagner en continuant la résistance ? "
François. — 'Cette lettre a un ton de douce simplicité bien propre à toucher.
Ephrême. — Mais, continue le digne Sulpicien, pour ne parler que des avantages de la paix, plusieurs d'entre nous étant avancés en âge, ont plus besoin de paix que de combats, et de consolations que de troubles et d'amertume. Quant à 'moi, si j'eusse prévu ces chagrins, je ne me serais pas fait Sulpicien. Mais maintenant que je le suis, a-t-on droit de me causer les peines dont je me plains et dont je devrais être exempt clans une communauté, plus encore que partout ailleurs.
" Nous devons aussi penser à ceux qui viendront après nous, et leur transmettre les biens spirituels que la Providence nous a communiqués par ceux qui nous ont précédés. Mais si nous leur laissons les divisions intérieures, l'opposition pour les évêques, et celle des évêques pour nous, ce sera un bien triste héritage qu'ils recevront de nous."
François. — Ces paroles de M. Bédard sont prophétiques. Ephrême.— Le vénérable Sulpicien disait encore : " Lee revenus d'une de nos seigneuries employés à soutenir un évêque* nous auraient couverts d'honneur, de mérite et auraient assuré notre existence. C'est du moins ce que je me persuade. Les envieux auraient alors cessé de nous reprocher nos richesses et de les tourner contre nous. Notre grande fortune et nos grands revenus pourront être la cause de notre perte " Nos fautes sont
$lus visibles aux yeux des autres qu'aux nôtres, et à une réputation de grande vertu, peut en succéder une toute contraire. "
François.— - Voilà à ce qui s'appelle frapper juste.
Ephrême.— Ecoute ce qui suit : " Dans la révolution française, poursuit le pieux Sulpicien, on a employé les curés et les autres prêtres pour affaiblir et ruiner l'autorité des évêques, et ensuite on a abattu facilement le clergé du second ordre. Il semble qu'on commence quelque chose de semblable dans ce pays. Il y a pourtant une différence ; c'est qu'en France, ce furent les partisans de la philosophie qui imaginèrent ces moyens de destruction et qui, s'étant emparés du gouvernement, les firent exécuter. Ici c'est le clergé qui persécute les évêques, les dénonce au public, et les accuse à la face du 'gouvernement pour les lui rendre suspects et odieux et l'inviter en quelque sorte à gêner et à ruiner notre lîeligion.
y* Quand le Pape apprendra ce que les Sulpiciens du Canada ont fait à l'égard de leur evêque et de son auxiliaire, je ne sais ce qu'il pensera et ce qu'il fera par rapport à notre Maison . "
François. — " PosuitEpiscopos et non Sulpicianosregere Ecclesiam Dei." C'est-à-dire, c'est aux évêques et non aux Sulpiciens à conduire les diocèse* et à diviser les paroisses.
Ephrême. — "Quand nos intérêts changent, dit encore M. Bédard, notre langage change aussi : par exemple sur les Sulpiciens devenus Evêques, sur les libertés de l'Eglise gallicane, dont on parle depuis quelques années bien différemment de ce que l'on faisait auparavant, sur l'état
de ce diocèse, car quand il s'agit des grandes cérémonies pontificales, on dit qu'elle ne conviennent pas à un pays de mission tel que celle-ci ; mais quand il s'agit d'observer les formalités prescrites pour l'élection et la réception des Evêques, on dit que ce diocèse est aussi régulier et aussi bien établi que ceux de France. Pareillement quand on veut prouver que les Prélats de notre Séminaire ne sont pas obligé à assister l'Evêque dans les Offices Pontificaux, on prétend que le cén monial des évêques n'est fait que pour les cathédrales ; et non pour les églises paroissiales telles que la nôtre, mais on s'appuie sur le même cérémonial, quand il s'agit de faire voir qu'on ne doit pas rendre à tel évêque, tel ou tel honneur. Et ces variations dans notre manière de parler sont suspectes."
Joseph. — Nous en avons assez.
Ephrême. — Ecoute encore un mot de M. Bédard :
" Pour prouver qu'il aurait fallu demander le consentement du clergé et du peuple dans l'affaire présente, obtenir le consentement du Itoi, publier le bref du 1er. Février 1820, on s'appuie sur les libertés de l'Eglise gallicane, et on en fait l'éloge.
Mais la manière dont on a parlé ci-devant des libertés gallicanes et dont on en a instruit les jeunes étudiants, était bien différente de ce qu'on en dit présentement. t M. Bossuet, disait-on, n'est plus reconnaissable quand il défend ces libertés ; il affaiblit les textes dont il faisait un si bel usage contre les protestants. Ce qui l'excuse, c'est qu'il craignait un schisme et qu'il ne trouvait d'autre moyen de l'éviter qu'en soutenant les quatre fameux articles. Mais aujourd'hui on loue ces mêmes libertés, on en trouve la doctrine très-bonne, elle est, dit-on, la sauvegarde de la religion, et sans elle, l'Eglise serait haïe et persécutée de tous côtés.
u Cependant, nous sommes dans des circonstances bien différentes de celles ou se trouvait Bossuet. Car si nous sommes menacés d'un schisme en Canada, ce sera précisément pour avoir voulu faire valoir ces mêmes libertés de l'Eglise gallicane ; pour avoir exigé que le bref de Mgr. de Telmesse fut enregistré dans les Cours des Parlements qui n'existent point ici ; pour avoir suivi les formalités prescrites en France pour l'érection d'un Evêché. Si, après la publication du mandement de Mgr. de Québec, on n'eut pas élevé toutes ces difficultés, tout ne serait-il pas resté dans la paix et l'unionj? "
Joseph. — C'est bien terrible tout cela. Jamais je n'au-
rais cru lesSulpieiens capables de faire tarit de peine à un 'évoque.
Ephrême.— Ils lui ont fait refuser les honneurs de sa charge par les marguilliers, et ils l'ont chassé du Séminaire où il résidait.
Joseph — Comment ! ils ont chassé Monseigneur Lartigue du Séminaire ?
Ephrême. — Hélas ! oui ! Mgr. Lartigue, évêque de Telmesse, prêtre canadien d'un grand mérite, était, depuis de longues années, membre du Séminaire de Saint-Sulpice, lorsque les instances de l'évêque de Québec, les ordres' exprès et réitérés du Pape et la volonté formelle du Supérieur-Général de St. Sulpice, lui firent un devoir d'accepter la dignité épiscopale pour le gouvernement du district de Montréal
Il était entendu, entre le Supérieur de la maison de Paris et les membres de celle de Montréal, que Mgr. Lartigue resterait Sulpicien et qu'en cette qualité, il habiterait le Séminaire. Mais à peine fut-il évêque qu'on lui signifia qu'on ne pouvait le garder même un peu de temps, et que s'il continuait d'aller à la récréation aves les messieurs du Séminaire, plusieurs de ces derniers n'oseraient s'y trouver. Il fallut donc que l'évêque cherchât promptement un autre asile; et le jour même où on lui donjia cet avis,- son embarras fui tel qu'il ne savait en quel lieu il coucherait. Et sans l'hospitalité que lui offrit la Supérieure de l'Hôtel-Dieu, il se trouvait dans la rue.
Joseph. — Es-tu bien certain de tout cela ?
Ephrême.— Je prends ces renseignements dans les écrits de Monsieur Eédard, Sulpicien, qui, en rapportant ce fait, s'écrie : " Hélas! je ne pense jamais à cette indigne conduite du Séminaire envers notre évêque, sans verser des larmes d'amertume et sans rougir."
Mgr. Provencher, dans un Mémoire qu'il a écrit à Eome, rappelle la même chose et dit formellement que Mgr. Lartigue a été dans la rue Un autre vénérable membre du clergé, M. Marcoux, dans une lettre adressée au Séminaire, lui rappelle cette indignité et une foule d'autres.
Tu vois que je n'avance rien sans preuves.
François. — Yoyons, Ephrême, dis-nous maintenant ce que tu sais de la conduite des messieurs du Séminaire à l'égard de l'évêque actuel de Montréal ?
Ephrême. — L'évêque actuel de Montréal a fait ce qu'il • a pu pour faire régner la concorde, l'union et la paix entre lui et le Séminaire. Dès les premiers jours de son épiscopat, il a écrit au Supérieur, lui fesant part de ses dispo-
guions généreuses, ainsi que les avances de la plus grande charité*. A cet appel suprême de la douceur et de la noblesse évangéliques, on a répondu de façon à. mériter les reproches suivants de Messire Marcoux :
" Ici, monsieur, il est clair comme le jour, et reconnu par le clergé et les laïques, que depuis le commencement jusqu'à maintenant, il y a eu opposition systématique du Séminaire à l'épispopat. Quiconque a mal parlé des Evêques, a toujours été en haute faveur au Séminaire, et au contraire quiconque s'est prononcé pour l'épiscopat a été honni, chassé ou forcé de s'en aller...
" Oh I le Séminaire s'est montré bien petit à côté de l'évêque. Un jour, le Séminaire gémira de l'avoir ainsi contristé ; car Dieu prendra en main l'œuvre de son serviteur. M. Bédard n'a-t-il j3as prédit, dans son , Mémoire la désolation de la maison de St. Sulpice de . Montréal, si elle ne revenait à l'évêque toto corde. Et comment expliquer autrement que comme un commencement de désolation la désertion de la Maison des meilleurs sujets canadiens et français qui n'y peuvent tenir ? Depuis un nombre d'années limitées, nous comptons une douzaine de prêtres qui ont quitté St. Sulpice de Montréal, parce qu'il ne sympathise pas avec l'évêque. Le grand nombre de ceux qui sont sortis sont des hommes au-dessus du commun, on en fait des Evêques, des Grands-Vicaires, des Supérieurs de Collèges, des Chanoines titulaires, etc. Autant de perdu pour St. Sulpice. Ceux qui sortent s'accordent à dire qu'ils n'ont pas voulu être plus longtemps solidaires de cet esprit entaché .de gallicanisme, protestant comme M. Olier lui-même a protesté, et se rangeant à Vobéissance aux Saints Prélats qui sont les Premiers Supérieurs du Séminaire, selon le même M. Olier."
Charles. — Quand Messire Marcoux a-t-il écrit cela ? Ephrême. — Le 2 Juin 1850.
Joseph. — Yeux-tu nommer quelques-uns des MM. de St. Sulpice dont parle Messire Marcoux, et qui ont laissé le Séminaire à cause de sa conduite envers les prélats ?
Ephrême.— Messire Musart, Mgr. Charbonnel et Mgr. Pinsonneault.
Joseph. — Sais-tu s'il y a eu dernièrement de ces désertions et pour le même motif ?
Ephrême. — Il y a M. O'Farrel et, parait-il aussi, M. Toupin, bien qu'on ait donné le change au public à propos de la sortie de ce dernier.
Joseph. — Ces deux prêtres sont-ils bien respectables ?
Ephrême. — Tout ce qu'il y a de plus vénérable, de plu» orthodoxe et de plus digne sous le rapport du talent et de la vertu. Mais je continue ; l'évêque actuel de Montréal a donc tout fait dès l'origine pour se concilier le Séminaire ; mais le Séminaire n'a pas voulu.
En 1854, l'évêque de Montréal, ;se trouvant à Rome, rendait compte au St. Siège de son administration et en vint, tout naturellement, à parler de l'unique paroisse de la ville de Montréal* Le secrétaire de la Propagande, le Cardinal Barnabo, en apprenant que Montréal ne comptait qu'une seule paroisse, eut de la peine à en croire ses oreilles.
François. — Je crois bien : on s'étonnerait à moins. #
Ephrême. — Le Cardinal parla alors de démembrer cette paroisse, en offrant à l'évêque de faire annuler la réponse de la Propagande du 8 Octobre 1831 . Mais l'évêque, pensant pouvoir amener le Séminaire par des moyens de douceur, s'y refusa.
Joseph. — Et l'affaire en demeura là, je suppose ?
Ephrême. — Oui. Avant de se rendre à Eome. en 1862, l'évêque de Montréal conseilla au Supérieur du Séminaire d'écrire au Préfet de la Propagande relativement au démembrement de la paroisse de Montréal, offrant de présenter lui-même la lettre à qui de droit. Arrivé dans la Ville Eternelle, Mgr. remet la lettre en question au Car dinal Préfet qui, après en avoir pris- connaissance, informe Monseigneur qu'il se chargerait dérégler lui-même cette affaire avec M. le Supérieur du Séminaire. En conséquence, l'évêque de Montréal ne s'occupa plus de rien.
En 1863, les MM. du Séminaire informent Mgr. de Montréal de leur résolution d'envoyer à Home, Mons. Bayle, pour y traiter l'affaire de la paroisse de Montréal. Sur ce, l'évêque demande au Séminaire, représenté par son Supérieur et M. Bayle, de vouloir bien s'entendre d'abord à Montréal avant que d'aller auprès du St. Siège: cela était, disait-il, préférable pour les deux partis ; d'ailleurs on s'empresserait à Borne de sanctionner ce qui aurait été réglé à l'amiable.
François. — Le Séminaire suivit-il ce sage conseil ?
Ephrême. — Il n'en fit rien. Bientôt, M. Bayle, accompagné de M. Carrières, Supérieur-Grénéral, se rendit auprès du St. Siège. Ces deux avocats du Séminaire de Montréal purent donc plaider leur cause à leur aise, puisque personne à Eome ne représentait l'évêque de Montréal.
L'évêque, sachant d'ailleurs qu'il avait le droit et la justice de son côté, ainsi que les lois de l'Eglise, voyait
avec plus de peine que de crainte, les menées des MM. du Séminaire.
Joseph. — Mais l'évêque, ainsi accusé, ne finit-il pas par se défendre ?
Ephrême. — Seulement sur l'invitation que lui en fit le St. Siège. Il écrivit un mémoire en Septembre 1863, et se rendit à Kome en 1864.
Joseph. — Ainsi ce n'est pas l'évêque qui a porté toute cette affaire à Kome ; ce n'est pas lui qui a demandé le démembrement, ce n'est pas lui qui a soulevé les difficultés ?
Ephrême. — Il s'est tenu à l'écart aussi longtemps qu'il l'a pu. Il a offert au Séminaire toutes les chances possible de régler la chose amicalement. Mais le Séminaire n'a pas voulu entendre raison. Même, après avoir obligé l'évêque à se rendre à Kome en 1864, il ne fallut pas moins de 13 mois d'explications pour que le Séminaire consentit à l'arrangement dont le décret de 1865 est le pacte sacré»
Joseph. — On avait fait des concussions de part et d'autres pour en venir à signer ce décret) n'est-ce pas ?
Ephrême. — L'évêque avait concédé au Séminaire tout ce qu'il avait demandé, mais le Séminaire n'avait rien, absolument rien concédé à l'évêque après avoir promis de se soumettre purement et simplement au décret, le Séminaire refusa de proposer à l'évêque, qui le lui demandait, un plan de démembrement.
Charles. — Tous êtes dans l'erreur, monsieur .Ephrême. Jamais l'évêque de Montréal n'a écrit au Séminaire dans ce sens et pour l'objet que vous venez de dire.
Ephrême.— Ce que je dis est exact. Le 13 Avril 1866, l'Evêque, écrivant au Supérieur du Séminaire, lui disait en tr' autres choses : " "Veuillez me dire s'il vous serait possible de proposer un plan de démembrement de la paroisse de Montréal, afin d'aviser aux meilleurs moyens à prendre pour l'opérer, de manière à satisfaire les besoins des fidèles."
Le 17 du même mois, le Supérieur répondit à l'Evêque : " S'il s'agit de démembrement proprement dit, le Séminaire ne voit dans cette question qu'une source de troubles, de dissentions, de difficultés énormes, peut-être insurmontables, et il ne saurait proposer aucun plan de di» vision."
Joseph. — Cette réponse a dû embarrasser Monseigneur, Ephrême. — Il a fait son devoir: il a démembré la paroisse. Aussitôt les Sulpiciens ont protesté sur place et 4 Home.
Ils ont soulevé tous les préjugés possibles. Ils ont dit : 1j Evêque veut nous dépouiller , il veut nous ruiner.
Toutes choses malheureusement fausses, car l'Evêque avait même sacrifié son droit de surveillance sur l'administration des biens du Séminaire.
François, s' adressant à Charles et à Joseph. — Eh bien ! mes amis, cfette conduite, du Séminaire est-elle loyale ! Prouve-t-elle ' qu'il a droit et que l'Evêque a tort ? L'Evêque n'a-t-il pas tous les bons procédés de son côté ?
(Pendant que François parle, Henri, Alexandre et Louis entrent et se mêlent à la conversation.)