DE M. L'INTENDANT DES MENUS EN EXERCICE AVEC M. L'ABBÉ GRIZEL
IL y a quelque temps qu'un jurisconsulte de Vordre des avocats ayant été consulté par une personne de Vordre des comédiens, pour savoir a quel point on doit flétrir ceux qui ont une belle voix, des gestes nobles, du sentiment, du goût et tous les talents nécessaires pour parler en public, l'avocat examina l'affaire dans Vordre des lois ^ Uordre des convulsionnaires ayant déféré cet ouvrage à Vordre de la grand'chambre siégeante à Paris, icelle a décerné un ordre à son bourreau de brûler la consultation, comme un mandement d'évêque ou comme un livre de jésuite. Je me flatte qu'elle fera le même honneur à la petite Conversation de M. l'Intendant des Menus en exercice et de M. l'abbé Gri^el. Je fus présent à cette conversation : je l'ai fidèlement recueillie, et en voici un petit précis, que
* L'ouvrage de cet avocat, entrepris en faveur du théâtre, et où il était beaucoup question d'ordre, fut déféré par maître le Dain et incendié au bas de l'escalier.
chaque lecteur de V ordre de ceux qui ont le sens commun peut e'tendre à son gré.
Je suppose , disait l'intendant des Menus à l'abbé Grizel, que nous n'eussions jamais entendu parler de comédie avant Louis XIV ; je suppose que ce prince eût été le premier qui eût donné des spectacles, qu'il eût fait composer Cinna^ Athalie et le Misanthrope \ qu'ix les eût fait représenter par des seigneurs et des dames devant tous les ambassadeurs de l'Europe; je demande s'il serait tombé dans l'esprit du curé La Chétardie, ou du curé Fantin, connus tous deux par les mêmes aventures, ou d'un seul autre curé, ou d'un seul habitué, ou d'un seul moine, d'excommunier ces seigneurs et ces dames, et Louis XIV lui-même ; de leur refuser le sacrement de mariage et la sépulture ? Non, sans doute, dit l'abbé Grizel ; une si absurde impertinence n'aurait passé par la tête de personne.
Je vais plus loin, dit l'intendant des Menus. Quand Louis XIV et toute sa cour dansèrent sur le théâtre, quand Louis XV dansa avec tant de jeunes seigneurs de son âge dans la salle des Tuileries , pensez-vous qu'ils aient été excommuniés ? Vous vous moquez de moi, dit l'abbé Grizel: nous sommes bien bêtes, je l'avoue, mais nous ne le sommes pas assez pour imaginer une telle sottise.
Mais, dit l'intendant, vous avez du moins excommunié le pieux abbé d'Aubignac, le père Le Bossu, supérieur de Sainte-Geneviève, le père Rapin, l'abbé Gravina, le père Brumoy, le père Porée, madame Dacier, tous ceux qui ont, d'après Aristote, enseigné l'art de la tragédie et de l'épopée ? On n'est pas encore tombé dans cet excès de barbarie, repartit Grizel; il est vrai que l'abbé de La Coste, M. de La Solle, et l'auteur des Nouvelles ecclésiastiques ^ prétendent
que la déclamation, la musique et la danse sont un péché mortel : qu'il n'a été permis à David de danser que devant l'arche, et que de plus David , Louis XIV et Louis XV n'ont point dansé pour de l'argent : que l'impératrice des Romains n'a jamais chanté qu'en présence de quelques personnes de sa cour, et qu'on ne se donne le plaisir d'excommunier que ceux qui gagnent quelque chose à parler, ou à chanter, ou à danser en public.
Il est donc clair, dit l'intendant , que s'il y avait eu un impôt sous le nom de menus plaisirs du roi^ et que cet impôt eût servi à payer les frais des spectacles de Sa Majesté, le roi encourrait la peine de l'excommunication, selon le bon plaisir de tout prêtre qui voudrait lancer cette belle foudre sur la tête de Sa ^Majesté très-chrétienne.
Vous nous embarrassez beaucoup, dit Grizel.
Je veux vous pousser, dit le Menu. Nonseulement Louis XIV, mais le cardinal Mazarin, le cardinal de Richelieu, l'archevêque Trissino, le pape Léon X, dépensèrent beaucoup à faire jouer des tragédies, des comédies, et des opéras. Les peuples contribuèrent à ces dépenses; je ne trouve pourtant pas , dans l'histoire de l'Eglise, qu'aucun vicaire de Saint-Sulpice ait excommunié pour cela le pape Léon X et ces cardinaux.
Pourquoi donc M"'^^ le Couvreur a-t-elle été portée dans un fiacre au coin de la rue de Bourgogne? pourquoi le sieur Romagnesi, acteur de notre troupe italienne, a-t-il été inhumé dans un grand chemin, comme un ancien Romain ? pourquoi une actrice des chœurs discordants de l'Académie royale de musique a-t-elle été trois jours dans sa cave ? pourquoi toutes ces personnes sont-elles brûlées a petit feu, sans avoir de corps, jusqu'au jour
du jugement dernier, et seront-elles brûlées à tout jamais après ce jugement, quand elles auront retrouve' leurs corps ? C'est uniquement, dites-vous, parce qu'on paye vingt sous au parterre.
Cependant ces vingt sous ne changent point l'espèce : les choses ne sont ni meilleures ni pires, soit qu'on les paye, soit qu'on les ait gratis. Un de profundis tire également une ame du purgatoire, soit qu'on le chante pour dix écus en musique; soit qu'on vous le donne en faux-bourdon pour douze francs, soit qu'on vous le psalmodie par charité : donc Cinna et Athaïie ne sont pas plus diaboliques quand ils sont représentés pour vingt sous, que quand le roi veut bien en gratifier sa cour : or, si on n'a pas excommunié Louis XIV quand il dansa pour son plaisir, ni l'impératrice quand elle a joué un opéra, il ne paraît pas juste qu'on excommunie ceux qui donnent ce plaisir pour quelque argent, avec la permission du roi de France ou de l'impératrice.
L'abbé Grizel sentit la force de cet argument: il répondit ainsi : Il y a des tempéraments; tout dépend sagement de la volonté arbitraire d'un curé ou d'un vicaire. Nous sommes assez heureux et assez sages pour n'avoir en France aucune règle certaine. On n'osa pas enterrer l'illustre et inimitable Molière dans la paroisse de Saint-Eustache; mais il eut le bonheur d'être porté dans la chapelle de Saint-Joseph, selon notre belle et sainte coutume de faire des charniers de nos temples. Il est vrai que saint Eustache est un si grand saint qu'il n'y avait pas moyen de faire porter chez lui. par quatre habitués, le corps de l'infâme auteur du Misanthrope : mais enfin Saint-Joseph est une consolation; c'est toujours de la terre sainte. Il y a une prodigieuse différence entre la terre sainte
et la profane : la première est incomparablement plus légère; et puis, tant vaut l'homme, tant vaut sa terre : celle où est Molière y a gagné de la réputation. Or cet homme, ayant été inhumé dans une chapelle, ne peut être damné comme AP^® le Couvreur et Romagnesi, qui sont sur les chemins : peut-être est-il en purgatoire pour avoir fait le Tartufe] je n'en voudrais pas jurer : mais je suis sûr du salut de Jean-Baptiste Lulli. violon de Mademoiselle, musicien du roi, surintendant de la musique du roi, secrétaire du roi, qui joua dans Cariselli et dans Pourceau^ nac ^ et qui de plus était Florentin; celui-là est monté au ciel comme j'y monterai, cela est clair, car il a un beau tombeau de marbre aux Petits-Pères. Il n'a pas tâté de la voirie : il n'y a qu'heur et malheur en ce monde. C'est ainsi que raisonna M . l'abbé Grizel ; et c'est puissamment raisonner.
L'intendant des Menus, qui sait l'histoire, lui répliqua : Vous avez entendu parler du révérend père Girard; il était sorcier, cela est de fait. Il est avéré qu'il ensorcela sa pénitente, en lui donnant le fouet tout doucement; de plus, il souffla sur elle comme font tous les sorciers : seize juges déclarèrent Girard magicien; cependant il fut enterré en terre sainte. Dites-moi pourquoi un homme qui est à la fois jésuite et sorcier a pourtant, malgré ces deux titres, les honneurs de la sépulture, et que AP'^ Clairon ne les aurait pas, si elle avait le malheur de mourir imm.édiatement après avoir joué Pauline, laquelle Pauline ne sort du théâtre que pour s'aller faire baptiser ?
Je vous ai déjà dit, répondit l'abbé Grizel, que cela est arbitraire. J'enterrerais de tout mon cœur M'^*^ Clairon, s'il y avait un gros honoraire à gagner; mais il se peut qu'il se trouve un curé qui fasse le difficile : alors on ne
s'avisera pas de faire du fracas en sa faveur, et d'appeler comme d'abus au parlement. Les acteurs de Sa Majesté sont d'ordinaire des citoyens nés de familles pauvres: leurs parents n'ont ni assez d'argent ni assez de crédit pour gagner un procès : le public ne s'en soucie guère : il jouit des talents de M^'^ le Couvreur pendant sa vie, il la laissa traiter comme un chien après sa mort, et ne fit qu'en rire.
L'exemple des sorciers est beaucoup plus sérieux. Il était certain autrefois qu'il y avait des sorciers; il est certain aujourd'hui qu'il ny en a point, en dépit des seize Provençaux qui crurent Girard si habile; cependant l'excommunication subsiste toujours. Tant pis pour vous si vous manquez de sorciers, nous n'irons pas changer nos rituels parce que le monde a changé : nous sommes comme le médecin de Pourceaugnac; il nous faut un malade, et nous le prenons où nous pouvons.
On excommunie aussi les sauterelles ; il y en a, et j'avoue qu'il est triste qu'on continue à les flétrir, car elles s'en moquent : j'en ai vu des nuées en Picardie. Il esttrès-dangereux d'offenser de grandes compagnies, et d'exposer les foudres de l'Eglise au mépris des personnes puissantes; mais pour trois ou quatre cents pauvres comédiens répandus dans la France, il n'y a rien à craindre en les traitant comme les sauterelles et comme ceux qui nouent l'aiguillette.
Je vais vous dire quelque chose de plus fort, M. l'intendant. N'ètes-vous pas fils d'un fermier général? Non, monsieur, dit l'intendant; mon oncle avait cette place, mon père était receveur général des finances, et tous deux étaient secrétaires du roi , ainsi que mon grand-père. Hé bien ! répliqua Grizel, votre oncle, votre père et votre grand-père, sont excommuniés, anathématisés, damnés atout jamais; et quiconque
en doute est un impie, un monstre ; en un mot, un philosophe.
Le Menu, à ce discours, ne sut s'il devait rire ou battre l'abbé Grizel. Il prit le parti de rire. Je voudrais bien, monsieur, dit-il au Grizel, que vous me montrassiez la bulle ou le concile qui damne les receveurs des finances du roi, et les adjudicataires des cinq grosses fermes du roi. Je vous montrerai vingt conciles, dit le Grizel; je vous ferai voir plus, je vous ferai lire dans l'Évangile que tout receveur des deniers royaux est mis au rang des païens, et vous apprendrez par les anciennes constitutions qu'il ne leur était pas permis d'entrer dans l'église aux premiers siècles. Sicut ethniciis et publicanus est un passage assez connu : la loi de l'Eglise a été invariable sur cet article : l'anathème porté contre les fermiers, contre les receveurs des douanes, n'a jamais été révoqué; et vous voulez qu'on révoque celui qui a été lancé contre les acteurs qui jouaient encore dans les premiers siècles VŒdipe de Sophocle, anathème qui subsiste contre ceux qui ne représentent plus VŒdipe de Corneille ! Commencez par tirer de l'enfer votre père, votre grand-père et votre oncle, et puis nous composerons avec la troupe de Sa Majesté.
Vous extravaguez, M. Grizel, dit l'intendant; mon père était seigneur de paroisse, il est enterré dans sa chapelle; mon oncle lui fit faire un mausolée de marbre aussi beau que celui de Lulli; et si son curé lui avait jamais parlé de Vethnicus et du publicanus^ il l'aurait fait mettre dans un cul de basse-fosse. Je veux bien croire que saint Matthieu a damné les employés des fermes après l'avoir été, et qu'ils se tenaient à la porte de l'église dans les premiers temps; mais vous m'avouerez que personne aujourd'hui n'ose nous le dire en face ; et si
nous sommes excommuniés, c'est incognito.
Justement, dit Grizel. vous y êtes; on laisse Vethnicus et le vubîicanus dans l'Evangile: on n'ouvre point les anciens rituels, et Ton vit paisiblement avec les fermiers ge'ne'raux, pourvu qu'ils donnent beaucoup d'argent quand ils rendent le pain be'nit.
Monsieur l'intendant s'apaisa un peu; mais il ne pouvait dige'rer Vethnicus et le vubîicanus . Je vous prie, mon cher Grizel. dit-il, de m'apprendre pourquoi on a inse're' cette satire dans vos livres, et pourquoi on nous traitait si mal dans les premiers temps.
Cela est tout simple, dit Grizel : ceux qui prononçaient cette excommunication étaient de pauvres' gens dont les trois quarts étaient Juifs, parmi lesquels il se mêla un quart de pauvres Grecs. Les Romains étaient leurs maîtres; les receveurs des tributs étaient ou romains ou choisis par les Romains; c'était un secret infaillible d'attirer à soi le petit peuple, que danathématiser les commis de la douane. On hait toujours des vainqueurs, des maîtres et des commis. La populace courait après des gens qui prêchaient l'égalité , et qui damnaient messieurs des fermes. Criez au nom de Dieu contre les puissances et contre les impôts, vous aurez infailliblement la canaille pour vous, si on vous laisse faire ; et, quand vous aurez un assez grand nombre de canaille à vos ordres, alors il se trouvera des gens d'esprit qui lui mettront une selle sur le dos, un mors à la bouche, et qui monteront dessus pour renverser les Etats et les trônes. Alors on bâtira un nouvel édifice : mais on conservera les premières pierres, quoique brutes et informes, parce qu'elles ont servi autrefois, et qu'elles sont chères aux peuples: on les encastrera proprement avec les nouveaux marbres, avec les
L INTENDANT Eï L ABBE GRIZEL. 77
pierreries et l'or qui seront prodigués, et il y aura même toujours de vieux antiquaires qui préféreront les anciens cailloux aux marbres nouveaux.
C'est là, monsieur, l'histoire succincte de ce qui est arrivé parmi nous. La France a été longtem.ps barbare; et aujourd'hui qu'elle commence a se civiliser, il y a encore des gens attachés à l'ancienne barbarie. Nous avons, par exemple, un petit nombre de gens de bien qui voudraient priver les fermiers généraux de toutes leurs richesses, condamnées dans V Evangile^ et priver le public d'un art aussi noble qu'innocent, que V Evangile n'a jamais proscrit, et dont aucun apôtre n'a jamais parlé. Mais la saine partie du clergé laisse les financiers se damner en paix, et permet seulement qu'on excommunie les comédiens pour la forme.
J'entends, dit l'intendant des Menus; vous ménagez les financiers, parce qu'ils vous donnent à dîner; vous tombez sur les comédiens qui ne vous en donnent pas. Monsieur, oubliez-vous que les comédiens sont gagés par le roi, et que vous ne pouvez pas excommunier un officier du roi fesant sa charge ? donc il ne vous est pas permis d'excommunier un comédien du roi jouant Cinjta et Polyeucte par ordre du roi.
Et où avez-vous pris, dit Grizel, que nous ne pouvons damner un officier du roi ? c'est apparemment dans vos libertés de l'Eglise gallicane? Mais ne savez-vous pas que nous excommunions les rois eux-mêmes ? Nous avons proscrit le grand Henri IV et Henri HI, et Louis XH, le père du peuple, tandis qu'il convoquait un concile à Pise, et Philippe-le-Bel, et Philippe- Auguste, et Louis Vin, et Philippe I", et le saint roi Robert, quoiqu'il brûlât des hérétiques. Sachez que nous sommes les maîtres d'anathématiser tous les princes, et de les faire mourir
yS DIALOGUES. X.
de mort subite ; et après cela vous irez vous lamenter de ce que nous tombons sur quelques princes de théâtre 1
L'intendant des Menus, un peu fâché, lui coupa la parole, et lui dit : Monsieur, excommuniez mes maîtres tant qu'il vous plaira, ils sauront bien vous punir; mais songez que c'est moi qui porte aux acteurs de Sa Majesté Tordre de venir se damner devant elle. S'ils sont hors du giron, je suis aussi hors du giron; s'ils pèchent mortellement en fesant verser des larmes à des hommes vertueux dans des pièces vertueuses, c'est moi qui les fais pécher; s'ils vont à tous les diables, c'est moi qui les y mène. Je reçois l'ordre des premiers gentilshommes de la chambre, ils sont plus coupables que moi; le roi et la reine, qui ordonnent qu'on les amuse et qu'on les instruise, sont cent fois plus coupables encore. Si vous retranchez du corps de l'Eglise les soldats, il est sûr que vous retranchez aussi les officiers et les généraux; vous ne vous tirerez jamais de là. Voyez, s'il vous plaît, à quel point vous êtes absurdes; vous souffrez que des citoyens au service de Sa Majesté soient jetés aux chiens, pendant qu'à Rome et dans tous les autres pays on les traite honnêtement pendant leur vie et après leur mort.
Grizel répondit : Ne voyez-vous pas que c'est parce que nous sommes un peuple grave , sérieux , conséquent, supérieur en tout aux autres peuples ? La moitié de Paris est convulsionnaire; il faut que ces gens-là en imposent à ces libertins qui se contentent d'obéir au roi, qui ne contrôlent point ses actions, qui aiment sa personne, qui lui payent avec allégresse de quoi soutenir la gloire de son trône ; qui, après avoir satisfait à leur devoir, passent doucement leur vie à cultiver les arts; qui respectent
Sophocle et Euripide, et qui se damnent à vivre en honnêtes gens.
Ce monde-ci (il faut que j'en convienne) est un composé de fripons, de fanatiques et d'imbéciles, parmi lesquels il y a un petit troupeau séparé, qu'on appelle la bonne compagnie ; ce petit troupeau étant riche, bien élevé, instruit, poli, est comme la fleur du genre humain ; c'est pour lui que les plaisirs honnêtes sont faits; c'est pour lui plaire que les plus grands hommes ont travaillé; c'est lui qui donne la réputation; et, pour vous dire tout, c'est lui qui nous méprise, en nous fesant politesse quand il nous rencontre. Nous tâchons tous de trouver accès auprès de ce petit nombre d'hommes choisis; et depuis les jésuites jusqu'aux capucins, depuis le P. Quesnel jusqu'au maraud qui fait la Gazette ecclésiastique^ nous nous plions en mille manières pour avoir quelque crédit sur ce petit nombre, dont nous ne pouvons jamais être. Si nous trouvons quelque dame qui nous écoute, nous lui persuadons qu'il est essentiel, pour aller au ciel, d'avoir les joues pâles, et que la couleur rouge déplaît mortellement aux saints du paradis. La dame quitte le rouge, et nous tirons de l'argent d'elle.
Nous aimons à prêcher, parce qu'on loue les chaises; mais comment voulez-vous (jue les honnêtes gens écoutent un ennuyeux discours, divisé en trois points, quand ils ont l'esprit occupé des beaux morceaux de Cinna^ de Poljreucte, des Horaces, de Pompée^ de Phèdre^ et aAthalie ? C'est là ce qui nous désespère.
Nous entrons chez une dame de qualité; nous dem.andons ce qu'on pense du dernier sermon du prédicateur de Saint-Roch ; le fils de la maison nous répond par une tirade de Racine. Avez-vous lu VŒuvre des six jours ? disons-nous : on nous réplique qu'il y a une
tragédie nouvelle. Enfin le temps approche^ où nous ne gouvernerons plus que les disgracie's et la halle. Cela donne de l'humeur, et alors on excommunie qui l'on çeut.
Il n'en est pas ainsi à Rome et dans les autres Etats de 1" Europe. Quand on a chante' à Saint- Jean de Latran, ou à Saint-Pierre, une belle messe à grands chœurs à quatre parties, et que vingt châtrés ont fredonné un motet, tout est dit; on va prendre le soir du chocolat à rOpért^ de Saint-Ambroise, et personne ne s'avise d'y trouver à redire. On se garde bien d'excommunier la signora Cuzzoni, la signora Faustina, la signora Barbarini; encore moins le signor Farinelli, chevalier de Calatrava, et acteur de l'Opéra, qui a des diamants gros comme mon pouce.
Les gens qui sont les maîtres chez eux ne sont jamais persécuteurs : voilà pourquoi un roi qui n'est point contredit est toujours un bon roi, pour peu qu'il ait le sens commun. Il n'y a de méchants que les petits qui cherchent à être les maîtres. Il n'y a que ceux-là qui persécutent pour se donner de la considération. Le pape est assez puissant en Italie pour n'avoir pas besoin d'excommunier d'honnêtes gens qui ont des talents estimables; mais il est des animaux dans Paris, aux cheveux plats, et à l'esprit de même, qui sont dans la nécessité de se faire valoir. S'ils ne cabalent pas, s'ils ne prêchent pas le rigorisme, s'ils ne crient pas contre les beaux-arts, ils se trouvent anéantis dans la foule. Les passants ne regardent les chiens que quand ils aboient, et on veut être regardé. Tout est jalousie de métier dans ce monde. Je vous dis notre secret; ne me décelez pas; et faites-moi le plaisir de me donner une loge grillée à la première tragédie de M. Colardeau,
l'intendant ET l'abbé GRIZEL. 8l
Je vous le promets, dit l'intendant des Menus ; mais achevez de me réve'ler vos mystères. Pourquoi de tous ceux à qui j'ai parlé de cette affaire, n'y en a-t-il pas un qui ne convienne que l'excommunication contre une société gagée par le roi est le comble de l'insolence et du ridicule ? et pourquoi, en même temps, personne ne travaille-t-il à lever ce scandale ?
Je crois vous avoir déjà répondu, dit Grizel, en vous avouant que tout est contradiction chez nous. La France, à parler sérieusement, est le royaume de l'esprit et de la sottise, de l'industrie et de la paresse, de la philosophie et du fanatisme, de la gaieté et du pédantisme, des lois et des abus, du bon goût et de l'impertinence. La contradiction ridicule de la gloire de Cinna^ et de l'infamie de ceux qui représentent Cinna ; le droit qu'ont les évêques d'avoir un banc particulier aux représentations de Cinna^ et le droit d'anathématiser les acteurs, l'auteur et les spectateurs, sont assurément une incompatibilité digne de la folie de ce peuple : mais trouvez-moi dans le monde un établissement qui ne soit pas contradictoire.
Dites-moi pourquoi les apôtres ayant tous été circoncis, les quinze premiers évêques de Jérusalem ayant été circoncis , vous n'êtes pas circoncis; pourquoi, la défense de manger du boudin n'ayant jamais été levée, vous mangez impunément du boudin ; pourquoi les apôtres ayant gagné leur pain à travailler de leurs mains, leurs successeurs regorgent de richesses et d'honneurs ; pourquoi saint Joseph ayant été charpentier, et son divin fils ayant daigné être élevé dans ce métier, son vicaire a chassé les empereurs, et s'est mis sans façon à leur place? Pourquoi a-t-on excommunié, anathématisé, pendant des siècles, ceux qui disaient que le Saint- Esprit procède du Père et du Fils ? Et pourquoi
VOLTAIRE. DIALOGUES, î. 6
damne-t-on aujourd'hui ceux qui pensent le contraire ?
Pourquoi est-il expresse'ment défendu dans l'Evangile de se remarier, quand on a fait casser son mariage, et que nous permettons qu'on se remarie ? Dites-moi comment le même mariage est annulé à Paris, et subsiste dans Avignon ?
Et pour vous parler du théâtre que vous aimez, expliquez-nous comment vous applaudissez à la brutale et factieuse insolence de Joad, qui fait couper la tète à Athalie, parce qu'elle voulait élever son petit-fils Joas chez elle ; tandis que si un prêtre osait, parmi nous, attenter quelque chose de semblable contre les personnes du sang royal, il n'y a pas un citoyen parmi nous, excepté peut-être quelques jésuites, qui ne le condamnât au dernier supplice !
N'est-ce pas encore une plaisante contradiction de se faire petit à petit cent mille écus de rentes précisément parce qu'on a fait vœu de pauvreté ? N'est-ce pas de toutes les contradictions la plus impertinente, d'être d'une profession, et de laisser là sa profession, d'avoir fait serment de servir le public, et de dire au public : nous nous tenons les bras croisés, nous renonçons à vous servir, pour vous être utiles. Que dirait-on des chirurgiens de nos armées s'ils refusaient de panser les blessés pour soutenir l'honneur de l'ordre des chirurgiens ? Parcourez nos lois, nos coutumes, nos usages, tout est également contradictoire. Vous avez raison, dit l'intendant des Menus; je vois clairement que nous sommes encore très-éloignés d'être nettoyés de l'ancienne rouille de la barbarie. Laissons paisiblement subsister les vieilles sottises qui menacent ruine ; elles tomberont d'elles-mêmes, et nos petits-enfants nous traiteront de bonnes gens comme nous traitons nos pères d'imbéciles. Laissons les tartufes crier
l'intendant et l'abbé grizel. 83
encore quelques années; et demain je vous mène à la comédie du Tartufe.
Après cette conversation , arrivèrent deux petits pédants à l'air empesé, à la marche grave et à la tète lar^e et creuse, tout bouffis d'orgueil et de formalités, fous sérieux qui font des sottises de sang-froid, gens qui n'ont jamais lu ni Cicéron, ni Démosthène, ni Sophocle, ni Euripide, ni Térence, mais qui se croient fort supérieurs à eux. Nous dinâmes : on parla de la gloire de la France et de sa prééminence sur les autres nations : nous cherchâmes en quoi consistait cette^ supériorité. J'osai prendre alors la parole, et je dis : Cette supériorité ne consiste pas dans nos lois ; car, à proprement parler, nous n'avons pu encore en avoir de fixes depuis 1400 ; nous n'avons que des coutumes très-contestées ; ces coutumes changent de ville en ville, ainsi que les poids et mesures ; et une nation chez laquelle ce qui est juste vers la Seine est injuste vers le Rhône, ne peut guère se glorifier de ses lois. Est-ce par nos découvertes que nous l'emportons sur les autres peuples ? Hélas ! c'est un pilote génois qui a découvert le nouveau monde, c'est un Allemand qui a inventé l'imprimerie, c'est un Italien à qui nous devons les lunettes ; an Hollandais a inventé les pendules, un Italien a trouvé la pesanteur de l'air, un Anglais a découvert les lois de la nature, et nous n'avons inventé que les convulsions. Brillons-nous par la marine, par le commerce, par l'agriculture ? Plût à Dieu ! Il faut espérer que nous profiterons quelque jour de l'exemple de nos voisins. Trouvez-moi un seul art, une seule science dans laquelle nous n'ayons pas des maîtres chez les nations étrangères. Avonsnous pu seulement traduire en vers les poètes grecs et latins, que les Anglais et les Italiens ont si heureusement traduits ! Les convives se
regardèrent; ils conclurent que nous sommes me'diocres presque en tous genres, et que ce n'est que dans l'art dramatique que nous l'emportons sur toutes les nations du monde, de l'aveu de ces nations mêmes. Eh bien! dis-je alors aux deux pédants, le seul art qui vous distingxie, c'est donc le seul art que vous voulez, avilir r Ils rougirent ; ce qui leur arrive rarement.
Ils n étaient pas encore partis quand l'auteur de la tragédie de Varon arriva chez l'intendant des Menus. C'est un homme d'une ancienne noblesse, un brave officier couvert de blessures ; la famille royale avait demandé sa pièce, les premiers gentilshommes de la chambre avaient ordonné qu'on la jouât, et il venait pour prendre quelque arrangement. Il trouva sur la cheminée le discours de maître Etienne le Dain, prononcé du côté du greffe ; il tomba sur ces mots : Si l'auteur et l'acteur sont infâmes dans l'ordre des lois. etc.. « Comment! mort de..., dit-il, l'auteur d'une tragédie est un homme infâme ! Moi, infamie ! le cardinal de Richelieu, infâme ! Corneille, né gentilhomme, infâme ! Où est le fat qui a dit cette sottise? Je veux le voir l'épée à la main. — Monsieur, lui dis-je, c'est un vieil avocat, nommé maître le Dain, auquel il faut pardonner. — Maître le Dain! où est-il? que je lui coupe le nez et les deux oreilles ! Quel est donc ce monsieur le Dain ? Il appartient bien à un vil praticien, à un suppôt de la chicane, à un roturier que je paye, d'oser traiter d'infâmes des gens de qualité qui cultivent un art respectable? Où a-t-il pris que je suis déclaré infâme, infâme dans l'ordre des lois 1 Qu'il sache qu'il n'y a rien de si infâme dans un Etat que des gens qui originairement étaient nos esclaves, et qui veulent être aujourd'hui nos maîtres, pour avoir très-mal étudié les différentes coutumes
établies par nos ancêtres dans nos domaines. — Ne vous emportez pas , monsieur , lui dis-je ; vous parlez comme du temps du gouvernement féodal. Ce pauvre homme , d'ailleurs, est un imbécile ; c'est M. Abraham Chaumeix et M. Gauchat qui ont fait son discours prononcé du côté du greffe. Il est bâtonnier ; il n'a pas rempli le vœu de Yordre des avocats., comme il le dit : la plus saine partie de l'ordre des avocats s'est moquée de lui. — Bâtonnier ! dit l'officier ; ah ! je le traiterai suivant toute l'étendue de sa charge ; voilà un plaisant animal avec le vœu de son ordre ! » Il s'emporta longtemps ; nous lui dîmes, pour l'apaiser, que, quand un corps pousse le fanatisme aussi loin, il perd bientôt tout son crédit; que ceux qui abusent du malheur des temps pour faire un parti, finissent par être écrasés, et que l'on perd toutes les prérogatives de son état pour avoir voulu s'élever au-dessus de son état. « Je me moque, reprit ce gentilhomme, de toutes leurs sottises ; j'assommerai le premier qui m'appellera infâme : je n'entends point raillerie. Maître le Dain et consorts auront affaire à moi. » Un des deux graves personnages qui avaient dîné avec nous lui dit : « Monsieur, les voies de fait sont défendues : pourvoyez-vous devant la cour. »
A^. B. Je rendrai compte incessamment de la suite de cette aventure. En attendant, je supplie instamment maître le Dain et consorts de vouloir bien me faire l'amitié de déférer cette conversation comme manifestement contraire aux sentiments du feu curé de Saint-Médard et de celui de^ Saint-Leu, comme tendant insidieusement à renouveler les anciennes opinions de Cicéron qui aima tant Roscius, de César et d'Auguste qui faisaient des tragédies, de Scipion qui travaillait aux pièces de l érence, de Périclès qui fit bâtir ce beau théâtre d'Athènes, et
d'autres impies et bélîtres de l'antiquité', morts sans sacrements, comme le dit le réve'rend père Garasse.
Je me flatte que maître le Dain, maître Braillard, maître Griffonier, maître Phrasier, assistés de m^aître Abraham Chaumeix, feront brûler incessamment les ouvrages de Corneille par la main du bourreau, au bas de l'escalier du May, s'il fait beau temps, et sur le perron d'en haut, si nous avons de la pluie.
A^ B. Si maître l'exécuteur des hautes-œuvres avait pour ses honoraires un exemplaire de chaque livre qu'il a brûle, il aurait vraiment une jolie bibliothèque.
Fait à Paris, par moi Georges Avenger Dardelle, 20 mai 1761.
UN gouverneur de la Cayenne amena un jour un sauvage de la Guyane, qui était né avec beaucoup de bon sens, et qui parlait assez bien le français. Un bachelier de Paris eut l'honneur d'avoir avec lui cette conversation.
LE BACHELIER. — Monsieur le sauvage, vous avez vu sans doute beaucoup de vos camarades qui passent leur vie tout seuls ; car on dit que c'est là la véritable vie de l'homme, et que la société n'est qu'une dépravation artificielle.
LE SAUVAGE. — Jamais je n"ai vu de ces genslà : l'homme me paraît né pour la société, comme plusieurs espèces d'animaux : chaque espèce suit son instinct : nous vivons tous en société chez nous.
LE BACHELIER. — Commcnt ! en société ! vous avez donc de belles villes murées, des rois qui tiennent une cour, des spectacles, des couvents,
des universités, des bibliothèques et des cabarets?
LE SAUVAGE. — Noii : est-ce que je n'ai pas ouï dire que dans votre continent vous avez des Arabes et des Scythes, qui n'ont jamais rien eu de tout cela, et qui forment cependant des nations considérables ? nous vivons comme ces gens-là. Les familles voisines se prêtent du secours. Nous habitons un pays chaud, où nous avons peu de besoins ; nous nous procurons aisément la nourriture ; nous nous marions, nous fesons des enfants, nous les élevons, nous mourons. C'est tout comme chez vous, à quelques cérémonies près.
LE BACHELIER. — Mais, monsicur, vous n'êtes donc pas sauvage ?
LE SAUVAGE. — Jc ne sais pas ce que vou? entendez par ce mot.
LE BACHELIER. — Eu vérité, ni moi non plus : il faut que j'y rêve : nous appelons sauvage un homme de mauvaise humeur, qui fuit la compagnie.
LE SAUVAGE. — Jc VOUS ai déjà dit que nou? vivons ensemble dans nos familles.
LE BACHELIER. — Nous appelous encore sauvages les bêtes qui ne sont^pas apprivoisées, et qui s'enfoncent dans les forêts ; et de là nous avons donné le nom de sauvage à l'homme qui vit dans les bois.
LE SAUVAGE. — Jc vais dans les bois comme vous autres, quand vous chassez.
LE BACHELIER. — Pcnscz-vous quelqucfois ?
LE SAUVAGE. — On Ut laissc pas d'avoir quelques idées.
LE BACHELIER. — Je serais curieux de savoir quelles sont vos idées : que pensez-vous de l'homme ?
LE SAUVAGE. — Je pense que c'est un animal à deux pieds, qui a la faculté de raison/ier, de
parler et de rire, et qui se sert de ses mains beaucoup plus adroitement que le singe. J'en ai vu de plusieurs espèces, des blancs comme vous, des rouges comme moi, des noirs comme ceux qui sont chez monsieur le gouverneur de la Cayenne. Vous avez de la barbe, nous n'en avons point ; les nègres ont de la laine, et vous et moi portons des cheveux. On dit que dans votre Nord tous les cheveux sont blonds ; ils sont tous noirs dans notre Amérique ; je n'en sais guère davantage.
LE BACHELIER. — Mais votrc âme, monsieur ? votre âme ? quelle notion en avez-vous ? d'où nous vient-elle ? qu'est-elle ? que fait-elle ? comment agit-elle ? où va-t-elle ?
LE SAUVAGE. — Je n'en sais rien ; je ne l'ai jamais vue.
LE BACHELIER. — A propos, croyez-vous que les bêtes soient des machines ?
LE SAUVAGE. — - Ellcs me paraissent des machines organisées qui ont du sentiment et de la mémoire.
LE BACHELIER. — Et VOUS, et VOUS, monsieur le sauvage, qu'imaginez-vous avoir par-dessus les bêtes?
LE SAUVAGE. — Une mémoire infiniment supérieure, beaucoup plus d'idées, et, comme je vous l'ai déjà dit, une langue qui forme incomparablement plus de sons que la langue des bêtes, et des mains plus adroites, avec la faculté de rire qu'un grand raisonneur me fait exercer.
LE BACHELIER. — Et, s'il VOUS plaît, commcnt savez-vous tout cela ? et de quelle nature est votre esprit ? comment votre âme anime-t-elle votre corps ? pensez-vous toujours ? votre volonté est-elle libre ?
LE SAUVAGE. — Voilà bien des questions. Vous me demandez comment je possède ce que Dieu a daigné donner à l'homme : c'est comme si vous
me demandiez comment je suis né. Il faut bien, puisque je suis ne' homme, que j'aie les choses qui constituent l'homme, comme un arbre a de l'écorce, des racines et des feuilles. Vous voulez que je sache de quelle nature est mion esprit ; je ne me le suis pas donné, je ne peux le savoir : comment mon âme anime mon corps ; je n'en suis pas mieux instruit. Il me semble qu'il faut avoir vu le premier ressort de votre montre pour juger comment elle marque l'heure. Vous me demandez si je pense toujours : non ; j'ai quelquefois des demi-idées, comme quand je vois des objets confusément ; quelquefois j'ai des idées plus fortes, comme, lorsque je vois un objet de plus près, je le distingue mieux; quelquefois je n"ai point d'idées du tout, comme, lorsque je ferme les yeux, je ne vois rien. Vous me demandez après cela si ma volonté est libre. Je ne vous entends point : ce sont des choses que vous savez sans doute ; vous me ferez plaisir, de me les expliquer.
LE BACHELIER. — Oh ! Vraiment oui, j'ai étudié toutes ces matières ; je pourrais vous en parler un mois de suite sans discontinuer, que vous n'Y entendriez rien. Dites-moi un peu, connaissez-vous le bon et le mauvais, le juste et l'injuste ? Savez-vous quel est le meilleur des gouvernements, le meilleur culte, le droit des gens, le droit public, le droit civil, le droit canon ? comment se nommaient le premier homme et la première femme qui ont peuplé l'Amérique ? Savez-vous à quel dessein il pleut dans la mer, et pourquoi vous n'avez point de barbe ?
LE SAUVAGE. — En vérité, monsieur, vous abusez un peu de l'aveu que j'ai fait d'avoir plus de mémoire que les animaux : j'ai peine à retrouver les questions que vous me faites. Vous parlez du bon et du mauvais, du juste et de l'injuste : il me paraît que tout ce qui nous fait
plaisir sans faire tort à personne est très-bon et très-juste ; que ce gui fait tort aux hommes sans nous faire de plaisir est abominable ; et que ce qui nous fait plaisir en fesant du tort aux autres est bon pour nous dans le moment, très-dangereux pour nous-mêmes, et très-mauvais pour autrui.
LE BACHELIER. — Et avec ces maximes-là vous vivez en société ?
LE SAUVAGE. — Oui, avec nos parents et nos voisins. Sans beaucoup de peines et de chagrins, nous attrapons doucement notre centaine d'années; plusieurs m^ème vont à cent vingt; après quoi notre corps fertilise la terre dont il a été nourri.
LE BACHELIER. — Vous me paraisscz avoir une bonne tête; je veux vous la renverser. Dînons ensemble : après quoi nous continuerons à philosopher avec méthode.
LE SAUVAGE. — J'ai avalé des aliments qui ne me paraissent pas faits pour moi, quoique j'aie un très-bon estomac; vous m'avez fait manger quand je n'avais plus faim, et boire quand je n'avais plus soif; mes jambes ne sont plus si fermes qu'elles étaient avant le dîner, ma tète est plus pesante, mes idées ne sont plus si nettes. Je n'ai jamais éprouvé cette diminution de moi-même dans mon pays. Plus on met ici dans son corps, et plus on perd de son être. Dites-moi, je vous prie, quelle est la cause de ce dommage.
LE BACHELIER. — Je vais vous le dire. Premièrement, à l'égard de ce qui se passe dans
VOS jambes, je n'en sais rien; mais les médecins le savent, et vous pouvez vous adresser à eux. A l'e'gard de ce qui se passe dans votre tête, je le sais très-bien; écoutez. L'âme, ne tenant aucune place, est placée dans la glande pinéale, ou dans le corps calleux, au milieu de la tête. Les esprits animaux qui s'élèvent de l'estomac montent à l'âme, qu'ils ne peuvent toucher parce qu'ils sont matière et qu'elle ne l'est pas. Or, comme ils ne peuvent agir l'un sur l'autre, cela fait que l'âme reçoit leur impression ; et, comme elle est simple, et que par conséquent elle ne peut éprouver aucun changement, cela fait qu'elle devient pesante, engourdie, quand on a trop mangé: de là vient que plusieurs grands hommes dorment après dîner.
LE SAUVAGE. — Cc quc VOUS me dites me paraît bien ingénieux et bien profond; faitesmoi la grâce de m'en donner quelque explication qui soit à ma portée.
LE BACHELIER. — Je VOUS ai dit tout ce qui peut se dire sur cette grande affaire; mais en votre faveur je vais un peu m'étendre : allons par degrés; savez-vous que ce monde-ci est le meilleur des mondes possibles ?
LE SAUVAGE. — Commcnt ! il est impossible à l'Etre infini de faire quelque chose de mieux que ce que nous voyons ?
LE BACHELIER. — Àssurémcnt ; et ce que nous voyons est ce qu'il y a de mieux. Il est vrai que les hommes se pillent et s'égorgent ; mais c'est toujours en fesant l'éloge de l'équité et de la douceur. On massacra autrefois une douzaine de millions de vous autres Américains; mais c'était pour rendre les autres raisonnables. Un calculateur a vérifié que depuis une certaine guerre de Troie, que vous ne connaissez pas, jusqu'à celle de l'Acadie, que vous connaissez, on a tué au moins, en batailles rangées, cinq
cent cinquante-cinq millions six cent cinquante mille hommes, sans compter les petits enfants et les femmes e'crasés dans des villes mises en cendres ; mais c'est pour le bien public : quatre ou cinq mille maladies cruelles, auxquelles les hommes sont sujets, font connaître le prix de la santé ; et les crimes dont la terre est couverte relèvent merveilleusement le me'rite des hommes pieux, du nombre desquels je suis. Vous voyez que tout cela va le mieux du monde, du moins pour moi.
Or les choses ne pourraient être dans cette perfection si l'âme n'e'tait pas dans la glande pinéale. Car... Mais nous allons pied à pied; quelle ide'e avez-vous des lois, et du juste et de l'injuste, et du beau, et du tô xaXov, comme dit Platon ?
LE SAUVAGE. ~ Mais, monsieur, en allant pied à pied, vous me parlez de cent choses à la fois.
LE BACHELIER. — On ne parle pas autrement en conversation. Ça, dites-moi, qui a fait les lois dans votre pays ?
LE SAUVAGE. — L'iute'rêt public,
LE BACHELIER. — Ce mot dit bcaucoup ; nous n'en connaissons pas de plus énergique : comment l'entendez-vous, s'il vous plaît ?
LE SAUVAGE. — J'cntcnds que ceux qui avaient des cocotiers et du maïs ont défendu aux autres d'y toucher, et que ceux qui n'en avaient point ont été obligés de travailler pour avoir le droit d'en manger une partie. Tout ce que j'ai vu dans notre pays et dans le vôtre m'apprend qu'il n'y a pas d'autre esprit des lois.
LE BACHELIER. — Mais Ics femmcs, monsieur le sauvage, les femmes ?
LE SAUVAGE. — Hé bien ! les femmes ! elles me plaisent beaucoup quand elles sont belles et douces : elles sont fort supérieures à nos cocotiers ; c'est un fruit où nous ne voulons pas
que les autres touchent : on n'a pas plus de droit de me prendre ma femme que de prendre mon enfant. Il y a, dit-on, des peuples qui le trouvent bon ; ils sont bien les maîtres ; chacun fait de son bien ce qu'il veut.
LE BACHELIER. — Mais ks successions, les partages, les hoirs, les collate'raux ?
LE SAUVAGE. — Il faut bien succe'der : je ne peux plus posséder mon champ quand on m'y a enterré : ]e le laisse à mon fils : si j'en ai deux, ils le partagent. J'apprends que parmi vous autres, en beaucoup d'endroits, vos lois laissent tout à l'aîné, et rien aux cadets ; c'est l'intérêt qui a dicté cette loi bizarre : apparemment les aînés l'ont faite, ou les pères ont voulu que les aînés dominassent.
LE BACHELIER. — Quellcs sont, à votre avis, les meilleures lois ?
LE SAUVAGE. — Cclles OÙ l'on a le plus consulté l'intérêt de tous les hommes mes semblables.
LE BACHELIER. — Et OÙ trouve-t-on de pareilles lois ?
LE SAUVAGE. — Nulle part, à ce que j'ai ouï dire.
LE BACHELIER. — Il faut que vous me disiez d'où sont venus chez vous les hommes. Qui croit-on qui ait peuplé l'Amérique ^
LE SAUVAGE. — Mais nous croyons que c'est Dieu qui l'a peuplée.
LE BACHELIER. — Ce n'cst pas répondre. Je vous demande de quel pays sont venus vos premiers hommes ?
LE SAUVAGE. — Du pays d'où sont venus nos premiers arbres. Vous me paraissez plaisants, vous autres messieurs les habitants de l'Europe, de prétendre que nous ne pouvons rien avoir sans vous : nous sommes tout autant en droit
de croire que nous sommes vos pères, que vous de vous imaginer que vous êtes les nôtres.
LE BACHELIER. — Voilà uu sauvage bien têtu !
LE SAUVAGE. — Voilà un bachelier bien bavard !
LE BACHELIER. — Holà, hé ! mousicur le sauvage, encore un petit mot ; croyez-vous dans la Guyane qu'il faille tuer les gens qui ne sont pas de votre avis ?
LE SAUVAGE. — Oui, pourvu qu'on Ics mange.
LE BACHELIER. — Vous faitcs Ic plalsant. Et la Constitution, qu'en pensez-vous ?
LE SAUVAGE. — AdicU.
ARISTE ET ACROTAL
ACROTAL. — Oh ! le bon temps que c'était quand les e'coliers de l'université, qui avaient tous barbe au menton, assommèrent le vilain mathématicien Ramus, et traînèrent son corps nu et sanglant à la porte de tous les collèges pour faire amende honorable ?
ARISTE. — Ce Ramus était donc un homme bien abominable ? Il avait fait des crimes bien énormes ?
ACROTAL. — Assurément : il avait écrit contre Aristote, et on le soupçonnait de pis. C'est dommage qu'on n'ait pas assommé aussi ce Charron qui s'avisa d'écrire de la Sagesse, et ce Montaigne qui osait raisonner et plaisanter. Tous les gens qui raisonnent sont la peste d'un Etat.
ARISTE. — Les gens qui raisonnent mal peuvent être insupportables; je ne vois pourtant pas qu'on doive pendre un pauvre homme pour quelques faux syllogismes ; mais il me semble que les hommes dont vous me parlez raisonnaient assez bien.
ARISTE ET ACROTAL. 97
ACROTAL. — Tant pis, c'est ce qui les rend plus dangereux.
ARISTE. — En quoi donc, s'il vous plaît ? Avezvous jamais vu des philosophes apporter dans un pays la guerre, la famine ou la peste ? Bayle, par exemple, contre qui vous déclamez avec tant d'emportement, a-t-il jamais voulu crever les digues de la Hollande pour noyer les habitants, comme le voulait, dit-on, un grand ministre qui n'e'tait point philosophe ^
ACROTAL. — Plût à Dieu que ce Bayle se fut noyé', ainsi que ses Hollandais hérétiques 1 A-t-on jamais vu un plus abominable homme ? il expose les choses avec une fidélité si odieuse ; il met sous les yeux le pour et le contre avec une impartialité si lâche ; il est d'une clarté si intolérable, qu'il met les gens qui n'ont que le sens commun en état de juger et même de douter: on n'y peut pas tenir; et pour moi, j'avoue que j'entre dans une sainte fureur quand on parle de cet homme-là et de ses semblables.
ARISTE. — Je ne crois pas qu'ils aient jamais prétendu vous mettre en colère.... Mais où courez-vous donc si vite ?
ACROTAL. — Chez monsignor Bardo-Bardi.
Il y a deux jours que je demande audience; mais il est tantôt avec son page, tantôt avec la signora Buona-Roba ; je n'ai pu encore avoir l'honneur de lui parler.
ARISTE. — Il est actuellement à l'Opéra. Qu'avez-vous donc de si pressé à lui dire ?
ACROTAL. — Je voulais le prier d'interposer son crédit pour faire brûler un petit abbé qui insinue parmi nous les sentiments de Locke, d'un philosophe anglais ! Figurez-vous quelle horreur !
ARISTE. — Hé quels sont donc, s'il vous plaît, les sentiments horribles de cet Anglais ?
ACROTAL. — Que sais-je 1 c'est, par exemple,
que nous ne nous donnons point nos ide'es ; que Dieu, qui est le maître de tout, peut accorder des sensations et des idées à tel être qu'il daignera choisir : que nous ne connaissons ni l'essence ni les éléments de la matière ; que les hommes ne pensent pas toujours ; qu'un homme bien ivre qui s'endort n'a pas des idées nettes dans son sommeil ; et cent autres impertinences de cette force.
ARiSTE. — Eh bien ! si votre petit abbé, disciple de Locke, est assez mal avisé pour ne pas croire qu'un ivrogne endormi pense beaucoup, faut-il pour cela le persécuter ? quel mal a-t-il fait ? a-t-il conspiré contre l'Etat ? a-t-il prêché en chaire le vol, la calomnie, l'homicide ? Entre nous, dites-moi si jamais un philosophe a causé le moindre trouble dans la société ?
ACROTAL. — Jamais, je l'avoue.
ARISTE. — Ne sont-ils pas pour la plupart des solitaires? ne sont-ils pas pauvres, sans protection, sans appui ? et n'est-ce pas en partie pour ces raisons que vous les persécutez, parce que vous croyez pouvoir les opprimer facilement ?
ACROTAL. — Il est vrai qu'autrefois il n'y avait guère dans cette secte que des citoyens sans crédit, des Socrate. des Pomponace, des Erasme, des Bayle, des Descartes : mais à présent la philosophie est montée sur les tribunaux et sur les trônes mêmes ; on se pique partout de raison, excepté dans certain pays où nous y avons mis bon ordre. C'est là ce qui est vraiment funeste: et c'est pourquoi nous tâchons d'exterminer au moins les philosophes qui n'ont ni fortune, ni puissance, ni honneurs dans ce monde, ne pouvant nous venger de ceux qui en ont.
ARISTE. — Vous venger ! et de quoi, s'il vous plaît? ces pauvres gens-là vous ont-ils jamais disputé vos emplois, vos prérogatives, vos trésors .'■
ARISTE ET ACROTAL. 99
ACROTAL. — Non ; mais ils nous méprisent, puisqu'il faut tout dire ; ils se moquent quelquefois de nous, et nous ne pardonnons jamais.
ARISTE. — S'ils se moquent de vous, cela n'est pas bien ; il ne faut se moquer de personne ; mais dites-moi, je vous prie, pourquoi n'a-t-on jamais raille' les lois et la magistrature dans aucun pays, tandis qu'on vous raille vous autres si impitoyablement, à ce que vous dites.
ACROTAL. — Vraiment, c'est ce qui échauffe notre bile ; car nous sommes bien au-dessus des lois.
ARISTE. — Et c'est justement ce qui fait que tant d'honnêtes gens vous ont tournés en ridicule. Vous vouliez que les lois, fondées sur la raison universelle, et nom.mées par les Grecs \qs filles du ciel^ cédassent à je ne sais quelles opinions que le caprice enfante, et qu'il détruit de même. Ne sentez-vous pas que ce qui est juste, clair, évident, est éternellement respecté de tout le monde, et que des chimères ne peuvent pas toujours s'attirer la même vénération ?
ACROTAL. — Laissons là les lois et les juges; ne songeons qu'aux philosophes : il est certain qu'ils ont dit autrefois autant de sottises que nous; ainsi nous devons nous élever contre eux, quand ce ne serait que par jalousie de métier.
ARISTE. — Plusieurs ont dit des sottises, sans doute, puisqu'ils sont hommes; mais leurs chimères n'ont jamais allumé de guerres civiles, et les vôtres en ont causé plus'd'une.
ACROTAL. — Et c'est cn quoi nous sommes admirables. Y a-t-il rien de plus beau que d'avoir troublé l'univers avec quelques arguments ? Ne ressemblons-nous pas à ces anciens enchanteurs qui excitaient des tempêtes avec des paroles ? Nous serions les maîtres du monde, sans ces coquins de gens d'esprit.
ARISTE. — Eh bien! dites-leur, si vous voulez,
»JniVG
qu'ils n'en ont point; prouvez-leur qu'ils raisonnent mal : ils vous ont donné des ridicules, que ne leur en donnez-vous ? Mais je vous demande grâce pour ce pauvre disciple de Locke que vous vouliez faire brûler; monsieur le docteur, ne voyez-vous pas que cela n'est plus à la mode ?
ACROTAL. — Vous avez raison ; il faut trouver quelque autre manière nouvelle d'imposer silence aux petits philosophes.
ARisTE. — Croyez-moi, gardez le silence vous-mêmes ; ne vous mêlez plus de raisonner ; soyez honnêtes gens; soyez compatissants; ne cherchez point à trouver le mal où il n'est pas, et il cessera d'être où il est.