INDIEN ET JAPONAIS
faudra-t-il pour cela se couper la gorge au lieu de dîner ? au contraire, chacun fera bonne chère à sa façon chez le cuisinier qui lui agréera davantage.
l'indien. — Il est vrai qu'on ne doit point disputer des goûts; mais on en dispute, et la querelle s'e'chaufte.
LE JAPONAIS. — Après qu'on a disputé bien longtemps, et qu'on a vu que toutes ces querelles n'apprenaient aux hommes qu'à se nuire, on prend enfin le parti de se tolérer mutuellement, et c'est sans contredit ce qu'il y a de mieux à faire.
l'indien. — Et qui sont, s'il vous plaît, ces traiteurs qui partagent votre nation dans Fart de boire et de manger ?
LE japonais. — Il y a premièrement les Breuxeh i, qui ne vous donneront jamais de boudin ni de lard; ils sont attachés à l'ancienne cuisine; ils aimeraient mieux mourir que de piquer un poulet ; d'ailleurs, grand calculateurs; et s'il y a une once d'arejent à partager entre eux et les onze autres cuisiniers, ils en prennent d'abord la moitié pour eux, et le reste est pour ceux qui savent le mieux compter.
l'indien. — Je crois que vous ne soupez guère avec ces gens-là ?
le japonais. — Non. Il y a ensuite les pispates qui, certains jours de chaque semaine, et même pendant un temps considérable de l'année, aimeraient cent fois mieux manger pour cent écus de turbots, de truites, de soles, de saumons, d'esturgeons, que de se nourrir d'une blanquette de veau qui ne reviendrait pas à quatre sous.
Pour nous autres canusi, nous aimons fort le
* On voit assez que les Breuxeh sont les Hébreux, et sic de cœteris.
l6o DIALOGUES. XVIII.
bœuf et une certaine pâtisserie qu'on appelle en japonais Am pudding. Au reste, tout le monde convient que nos cuisiniers sont infiniment plus savants que ceux des pispates. Personne n'a plus approfondi que nous le ^anmi des Romains, n'a mieux connu les oignons de l'ancienne Egypte, la pâte de sauterelles des premiers Arabes, la chair de cheval des Tartares; et il y a toujours quelque chose à ajDprendre dans les livres des canusi, qu'on appelle commune'ment pauxcospie.
Je ne vous parlerai point de ceux qui ne mangent qu'à la Terluh^ ni de ceux qui tiennent pour le régime de Vincal^ ni des batistapanes, ni des autres; mais les quekars méritent une attention particulière. Ce sont les seuls convives que je n'aie jamais vus s'enivrer et jurer. Ils sont très-difficiles à tromper ; mais ils ne vous tromperont jamais. Il semble que la loi d'aimer son prochain comme soi-même n'ait été faite que pour ces gens-là; car en vérité, comment un bon Japonais peut-il se vanter d'aimer son prochain comme lui-même, quand il va pour quelque argent lui tirer une balle de plomb dans la cervelle, ou l'égorger avec un criss large de quatre doigts, le tout en front de bandière ? Il s'expose lui-même à être égorgé et à recevoir des balles de plomb ; ainsi on peut dire avec bien plus de vérité qu'il hait son prochain comme lui-même. Les quekars n'ont jamais eu cette frénésie; ils disent que les pauvres humains sont des cruches d'argile faites pour durer trèspeu, et que ce n'est pas la peine qu'elles aillent de gaîté de cœur se briser les unes contre les autres.
Je vous avoue que, si je n'étais pas canusi, je ne haïrais pas d'être quekar. Vous m'avouerez qu'il n'y a pas moyen de se quereller avec des cuisiniers si pacifiques. Il y en a d'autres, en
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très-grand nombre, qu'on appelle diestes ; ceuxlà donnent à dîner à tout le monde indifféremment, et vous êtes libre chez eux de manger tout ce qui vous plaît, larde', bardé, sans lard, sans barde, aux œufs, à l'huile, perdrix, saumon, vin gris, vin rouge ; tout cela leur est indifférent : pourvu que vous fassiez quelque prière à Dieu avant ou après le dîner, et même simplement avant le déjeuner, et que vous soyez honnêtes gens, ils riront avec vous aux dépens du grandlama à qui cela ne fera nul mal, et aux dépens de Terluh, de Vincal et de Memnon, etc. Il est bon seulement que nos diestes avouent que nos canusi sont très-savants en cuisine, et que surtout ils ne parlent jamais de retrancher nos rentes; alors nous vivrons très-paisiblement ensemble.
l'indien. — Mais enfin il faut qu'il y ait une cuisine dominante, la cuisine du roi. '
LE JAPONAIS. — Je l'avoue; mais quand le roi du Japon a fait bonne chère, il doit être de bonne humeur, et il ne doit pas empêcher ses bons sujets de digérer.
l'indien. — Mais si des entêtés veulent manger au nez du roi des saucisses pour lesquelles le roi aura de Faversion, s'ils s'assemblent quatre ou cinq mille armés de grils pour faire cuire leurs saucisses, s'ils insultent ceux qui qui n'en mangent point ?
LE japonais. — Alors il faut les punir comme des ivrognes qui troublent le repos des citoyens. Nous avons pourvu à ce danger. Il n'y a que ceux qui mangent à la royale qui soient susceptibles des dignités de l'Ëtat : tous les autres peuvent dîner à leur fantaisie, mais ils sont exclus des charges. Les attroupements sont souverainement défendus, et punis sur-le-champ sans rémission; toutes les querelles à table sont reprimées soigneusement, selon le précepte de
notre grand cuisinier japonais, qui a e'crit dans la langue- sacrée, Suti r-\ho Cus flac :
Natis in usum Icetitiœ scyphis Pîignare Thracum est...
ce qui veut dire : Le dîner est fait pour une joie recueillie et honnête, et il ne faut pas se jeter les verres à la tête.
Avec ces maximes, nous vivons heureusement chez nous ; notre liberté est affermie sous nos taicosema : nos richesses augmentent , nous avons deux cents jonques de ligne, et nous sommes la terreur de nos voisins.
l'indien. — Pourquoi donc le bon versificateur Recina. fils de ce poète indien Recina^ si tendre, si exact, si harmonieux, si éloquent, a-t-il dit dans un ouvrage didactique en rimes, intitulé la Grâce et non les Grâces :
Le Japon, où jadis brilla tant de lumière. N'est plus qu'un triste amas de folles visions ?
LE JAPONAIS. — Le Recina dont vous me parlez est lui-même un grand visionnaire. Ce pauvre Indien ignore-t-il que nous lui avons enseigné ce que c'est que la lumière ; que si on connaît aujourd'hui dans l'Inde la véritable route des planètes, c'est à nous qu'on en est redevable ; que nous seuls avons enseigné aux hommes les lois primitives de la nature et le calcul de
* Racine; probablement Louis Racine, fils de l'admirable Racine.
N. B. Cet Indien Recina, sur la foi des rêveurs de son pays, a cru qu'on ne pouvait faire de bonnes sauces que quand Brama, par une volonté toute particulière, enseignait lui-même la sauce à ses favoris; qu'il y avait un nombre infini de cuisiniers auxquels il était impossible de faire un ragoût avec la ferme volonté d'y réussir, et que Brama leur en ôtait les moyens par pure malice. On ne croit pas au Japon une pareille impertinence, et on y tient pour une vérité incontestable cette sentence japonaise : God never acts by partial wUl but by gênerai laws.
INDIEN ET JAPONAIS. l6)
l'infini ; que s'il faut descendre à des choses qui sont d'un usage plus commun, les gens de son pays n'ont appris que de nous à faire des jonc[ues dans les proportions mathe'matiques : qu'ils nous doivent jusqu'aux chausses appele'es les bas au métier, dont ils couvrent leurs jambes ? Serait -il possible qu'ayant inventé tant de choses admirables ou utiles, nous ne fussions que des fous, et qu'un homme qui a mis en vers les rêveries des autres fût le seul sage ? Qu'il nous laisse faire notre cuisine , et qu'il fasse, s'il veut, des vers sur des sujets plus poétiques.
l'indien. — Que voulez-vous! il a les préjugés de son pays, ceux de son parti, et les siens propres.
LE JAPONAIS. — Oh 1 voilà trop de préjugés.
LOGOMACOS ET DONDINDAC
Sous l'empire d'Arcadius, Logomacos, the'ologal de Constantinople, alla en Scythie. et s'arrêta au pied du Caucase, dans les fertiles plaines de Zéphirim. sur les frontières de la Colchide. Le bon vieillard Dondindac e'tait dans sa grande salle basse, entre sa grande bergerie et sa vaste grange; il e'tait à genoux avec sa femme, ses cinq fils et ses cinq filles, ses parents et ses valets, et tous chantaient les louanges de Dieu après un le'ger repas. Que fais-tu là, idolâtre ? lui dit Logomacos. Je ne suis point idolâtre, dit Dondindac. Il faut bien que tu sois idolâtre, dit Logomacos, puisque tu n'es pas Grec. Ça, dis-moi. que chantais-tu dans ton barbare jargon de Scythie ? Toutes les langues sont égales aux oreilles de Dieu, répondit le Scythe ; nous chantions ses louanges. Voilà qui est bien extraordinaire, reprit le théologal, une famille scythe qui prie Dieu sans avoir été instruite par nous ! Il engagea bientôt une conversation avec le Scythe Dondindac ; car le théologal savait un peu de scythe, et l'autre
LCGOMACOS ET DONDINDAC. l6)
un peu de grec. On a retrouvé cette conversation dans un manuscrit conserve' dans la bibliothèque de Constantinople.
LOGOMACos.— Voyons si tu sais ton catéchisme. Pourquoi pries-tu Dieu ?
DONDINDAC. — C'cst qu'il cst juste d'adorer l'Etre suprême de qui nous tenons tout.
LOGOMACOS. — Pas mal pour un barbare ! Et que lui demandes-tu ?
DONDINDAC. — Je le remercie des biens dont je jouis, et même des maux dans lesquels il m'éprouve; mais je me garde bien de lui rien demander; il sait mieux que nous ce qu'il nous faut, et je craindrais d'ailleurs de demander du beau temps quand mon voisin demanderait de la pluie.
LOGOMACOS. — Ah ! je me doutais bien qu'il allait dire quelque sottise. Reprenons les choses de plus haut. Barbare, qui fa dit qu'il y a un Dieu?
DONDINDAC. — La nature entière.
LOGOMACOS. — Cela ne suffit pas. Quelle idée as-tu de Dieu ?
DONDINDAC. — L'idée de mon créateur, de mon maître, qui me récompensera si je fais bien, et qui me punira si je fais mal.
LOGOMACOS. — Bagatelles, pauvretés que cela ! Venons à l'essentiel. Dieu est-il infini seciindu77i quid^ ou selon l'essence ?
DONDINDAC. — Jc ne vous entends pas.
LOGOMACOS. — Bête brute ! Dieu est-il en un lieu, OU hors de tout lieu, ou en tout lieu ?
DONDINDAC. — Je n'en sais rien.. ; tout comme il vous plaira.
LOGOMACOS. — Ignorant ! Peut-il faire que ce qui a été n'ait point été, et qu'un bâton n'ait pas deux bouts r voit-il le futur comme futur ou comme présent ? comment fait-il pour tirer l'être du néant, et pour anéantir l'être ?
l66 DIALOGUES. XIX.
DONDiNDAC. — Jc n'"ai jamais examiné ces choses.
^ LOGOMAcos. — Quel lourdaud ! Allons, il faut s'abaisser, se proportionner. Dis-moi, mon ami, crois-tu que la matière puisse être e'ternelle ?
DONDINDAC. — Quc m'Importc qu'elle existe de toute éternité', ou non ? ]e n'existe pas, moi, de toute éternité. Dieu est toujours mon maître ; il m'a donné la notion de la justice, je dois la suivre; je ne veux point être philosophe, je veux être homme.
LOGOMACOS. — On a bien de la peine avec ces têtes dures. Allons pied à pied : qu'est-ce que Dieu ?
DONDINDAC. — Mou souvcrain, mon juge, mon père.
LOGOMACOS. — Ce n'est pas là ce que je demande. Quelle est sa nature ?
DONDINDAC. — D'être puissant et bon.
LOGOMACOS. — Mais, est-il corporel ou spirituel ?
DONDINDAC. — Comment voulez-vous que je le sache ?
LOGOMACOS. — Quoi ! tu ne sais pas ce que c'est qu'un esprit ?
DONDINDAC. — Pas Ic moindre mot : à quoi cela me servirait-il? en serais- je plus juste? serais-je meilleur mari, meilleur père, meilleur maître, meilleur citoyen ?
LOGOMACOS. — Il faut absolument t' apprendre ce que c'est qu'un esprit; c'est, c'est, c'est... Je te dirai cela une autre fois.
DONDINDAC. — J'ai bicu peur que vous ne me disiez moins ce qu'il est que ce qu'il n'est pas. Permettez-moi de vous faire à mon tour une question. J'ai vu autrefois un de vos temples : pourquoi peignez-vous Dieu avec une grande barbe ?
LOGOMACOS ET DONDINDAC. 167
LOGOMAcos. — C'est une question très-difficile, et qui demande des instructions préliminaires.
DONDINDAC. — Avant de recevoir vos instructions, il faut que je vous conte ce qui m'est arrivé un jour. Je venais de faire bâtir un cabinet au bout de mon jardin; j'entendis une taupe qui raisonnait avec un hanneton : Voilà une belle fabrique, disait la taupe; il faut que ce soit une taupe bien puissante qui ait fait cet ouvrage. Vous vous moquez, dit le hanneton; c'est un hanneton tout plein de génie qui est l'architecte de ce bâtiment. Depuis ce temps-là, j'ai résolu de ne jamais disputer.
BAMBABEF ET OUANG
Ou S'il faut user de fraudes pieuses avec le peuple.
LE fakir Bambabef rencontra un jour un des disciples de Confutze'e, que nous nommons Confiicius^ et ce disciple s'appelait Ouang; et Bambabef soutenait que le peuple a besoin d'être trompé ; et Ouang prétendait qu'il ne faut jamais tromper personne ; et voici le précis de leur dispute :
BAMBABEF. — Il faut imiter l'Etre suprême, qui ne nous montre pas les choses telles qu'elles sont; il nous fait voir le soleil sous un diamètre de deux ou trois pieds, quoique cet astre soit un million de fois plus gros que la terre; il nous fait voir la lune et les étoiles attachées sur un même fond bleu, tandis qu'elles sont à des profondeurs différentes. Il veut qu'une tour carrée nous paraisse ronde de loin; il veut que le feu nous paraisse chaud , quoiqu'il ne soit ni chaud ni froid; enfin, il nous environne d'erreurs convenables à notre nature.
ouANG. — Ce que vous nommez erreur n'en est point une. Le soleil tel qu'il est, placé à des
BAMBABEF ET OUANG. I 69
millions de millions de lis au-delà de notre globe, n'est pas celui que nous voyons. Nous n'apercevons réellement et nous ne pouvons apercevoir que le soleil qui se peint dans notre rétine, sous un an^le déterminé. Nos yeux ne nous ont point été donnés pour connaître les grosseurs et les distances, il faut d'autres secours et d'autres opérations pour les connaître.
Bambabef parut fort étonné de ce propos. Ouang, qui était très-patient, lui expliqua la théorie de l'optique ; et Bam.babef, qui avait de la conception, se rendit aux démonstrations du disciple de Confutzée, puis il reprit la dispute en ces termes :
BAMBABEF. — SI Dieu uc nous trompe point par le ministère de nos sens, comme je le croyais , avouez au moins que les médecins trompent toujours les enfants pour leur bien ; ils leur disent qu'ils leur donnent du sucre, et en effet ils leur donnent de la rhubarbe. Je puis donc, moi fakir, tromper le peuple, qui est aussi ignorant que les enfants.
OUANG. — J'ai deux fils; je ne les ai jamais trompés; je leur ai dit, quand ils ont été malades : Voilà une médecine très-amère, il faut avoir le courage de la prendre ; elle vous nuirait si elle était douce. Je n'ai jamais souffert que leurs gouvernantes et leurs précepteurs leur fissent peur des esprits, des revenants, des lutins, des sorciers; par là j'en ai fait de jeunes citoyens courageux et sages.
BAMBABEF. — Le peuple n'est pas né si heureusement que votre famille.
OUANG. —Tous les hommes se ressemblent à peu près; ils sont nés avec les mêmes dispositions. Il ne faut pas corrompre la nature des hommes.
BAMBABEF.— Nous leur enseignons des erreurs, je l'avoue, mais c'est pour leur bien. Nous leur
IJO DIALOGUES. XX.
faisons accroire que s'ils n'achètent pas^ nos clous be'nits, s'ils n'expient pas leurs peche's en nous donnant de l'argent, ils deviendront, dans une autre vie, chevaux de poste, chiens ou lézards : cela les intimide, et ils deviennent gens de biens.
ouANG. — Ne voyez-vous pas que vous pervertissez ces pauvres gens? Il y en a parmi eux bien plus qu'on ne pense qui raisonnent, qui se moquent de vos miracles, de vos superstitions, qui voient fort bien qu'ils ne seront changés ni en lézards ni en chevaux de poste. Qu'arrive-t-il ? Ils ont assez de bon sens pour voir que vous leur dites des choses impertinentes, et ils n'en ont pas assez pour s'élever vers une rehgion pure et dégagée de superstition , telle que la nôtre. Leurs passions leur font croire qu'il n'y a point de religion, parce que la seule qu'on leur enseigne est ridicule ; vous devenez coupables de tous les vices dans lesquels ils se plongent.
BAMEABEF. — Point du tout, Car nous ne leur enseignons qu'une bonne morale.
OUANG. — Vous vous fcriez lapider par le peuple . si vous enseigniez une morale impure. Les hommes sont faits de façon qu'ils veulent bien commettre le mal. mais ils ne veulent pas qu'on le leur prêche. Il faudrait seulement ne pas mêler une morale sage avec des fables absurdes, parce que vous affaiblissez par vos impostures, dont vous pourriez vous passer, cette morale que vous êtes forcés d'enseigner.
BAMBABEF. — Quoi ! VOUS croyez qu'on peut enseigner la vérité au peuple sans la soutenir par des fables ?
OUANG. — Je le crois fermement. Nos lettrés sont de la même pâte que nos tailleurs, nos tisserands et nos laboureurs; ils adorent un Dieu créateur, rémunérateur et, Vengeur ; ils ne
BAMBABEF ET OUaNG. IJl
souillent leur culte , ni par des systèmes absurdes, ni par des cére'monies extravagantes ; et il y a bien moins de crimes parmi les lettre's que parmi le peuple. Pourquoi ne pas daigner instruire nos ouvriers comme nous instruisons nos lettrés ?
BAMBABEF. — Vous feriez une grande sottise ; c'est comme si vous vouliez qu'ils eussent la même politesse, qu'ils fussent jurisconsultes; cela n'est ni possible ni convenable. Il faut du pain blanc pour les maîtres et du pain bis pour les domestiques.
OUANG. — J'avoue que tous les hommes ne doivent pas avoir la m.ême science ; mais il y a des choses nécessaires à tous. Il est nécessaire que chacun soit juste ; et la plus sûre manière d'inspirer la justice à tous les hommes, c'est de leur inspirer la religion sans superstition.
BAMBABEF. — C'est un bcau projet, mais il est impraticable. Pensez -vous qu'il suffise aux hommes de croire un Dieu qui punit et qui récompense? Vous m'avez dit qu'il arrive souvent que les plus déliés d'entre le peuple se révoltent contre mes fables; ils se révolteront de même contre votre vérité. Ils diront : Qui m'assurera que Dieu punit et récompense ? où en est la preuve ? quelle mission avez-vous ? quel miracle avez-vous fait pour c[ue je vous croie ? Ils se moqueront de vous bien plus que de moi.
ouANG. — Voilà où esi votre erreur. Vous vous imaginez qu'on secouera le joug d'une idée honnête, vraisemblable, utile à tout le monde ; d'une idée dont la raison humaine est d'accord, parce qu'on rejette des choses malhonnêtes, absurdes, inutiles, dangereuses, qui font frémir le bon sens.
Le peuple est très-disposé à croire ses magistrats : quand ses magistrats ne lui proposent
qu'une créance raisonnable, il l'embrasse volontiers. On n'a pas besoin de prodiges pour croire un Dieu juste, qui lit dans le cœur de l'homme ; cette idée est trop naturelle , trop nécessaire, pour être combattue. Il n'est pas nécessaire de dire précisément comment Dieu punira et récompensera; il suffit qu'on croie à sa justice. Je vous assure que j'ai vu des villes entières qui n'avaient presque point d'autres dogmes , et que ce sont celles où j'ai vu le plus de vertu.
BAMBABEF. — Prcncz garde ; vous trouverez dans ces villes des philosophes qui vous nieront et les peines et les récompenses.
ouANG. — Vous m'avouerez que ces philosophes nieront bien plus fortement vos inventions : ainsi vous ne gagnez rien par là. Quand il y aurait des philosophes qui ne conviendraient pas de mes principes, ils n'en seraient pas moins gens de bien; ils n'en cultiveraient pas moins la vertu, qui doit être embrassée par amour, et non par crainte. Mais, de plus, je vous soutiens qu'aucun philosophe ne serait jamais assuré que la Providence ne réserve pas des peines aux méchants et des récompenses aux bons. Car s'ils me demandent qui m'a dit que Dieu punit, je leur demanderai qui leur a dit que Dieu nepunit pas. Enfin, je vous soutiens que les philosophes m'aideront, loin de me contredire. Voulez-vous être philosophe?
BAMBABEF, — Volouticrs ; mais ne le dites pas aux fakirs.
OUANG. — Songeons surtout qu'un philosophe doit annoncer un Dieu , s'il veut être utile à la société humaine.
Sur la liberté.
Ou je me trompe fort, ou Locke, le de' finisseur, a très-bien défini la liberté puissance. Je me trompe encore, ou Coilins , célèbre magistrat de Londres , est le seul qui ait bien approfondi cette idée , et Clarke ne lui a répondu qu'en théologien. Mais de tout ce qu'on a écrit en France sur la liberté, le petit dialogue suivant est ce qui m"a paru le plus net.
A. — Voilà une batterie de canons qui tire à nos oreilles : avez-vous la liberté de l'entendre ou de ne l'entendre pas?
B. — Sans doute, je ne puis pas m'empêcher de l'entendre.
A. — Voulez -vous que ce canon emporte votre tête et celles de votre femme et de votre fille, qui se promènent avec vous?
B. — Quelle proposition me faites-vous là? je ne peux pas, tant que je suis de sens rassis, vouloir chose pareille ; cela m'est impossible.
A. — Bon ; vous entendez nécessairement ce canon, et vous voulez nécessairement ne pas
mourir, vous et votre famille, d'un coup de canon à la promenade ; vous n'avez ni le pouvoir de ne pas entendre , ni le pouvoir de vouloir rester ici ?
B. — Cela est clair ^.
A. — Vous avez en conse'quence fait une trentaine de pas pour être à l'abri du canon, vous avez eu le pouvoir de marcher avec moi ce peu de pas ?
B. — Cela est encore très-clair.
A. — Et si vous aviez e'té paralytique, vous n'auriez pu e'viter d'être exposé à cette batterie, vous n'auriez pas eu le pouvoir d'être où vous êtes; vous auriez ne'cessairement entendu et reçu un coup de canon ; et vous seriez mort nécessairement?
B. — Rien n'est plus véritable.
A. — En quoi consiste donc votre liberté , si ce n'est dans le pouvoir que votre individu a exercé de faire ce que votre volonté exigeait d'une nécessité absolue ?
B. — Vous m'embarrassez ; la liberté n'est donc autre chose que le pouvoir de faire ce que je veux?
A. — Réfléchissez-y , et voyez si la liberté peut être entendue autrement'.
B. — En ce cas , mon chien de chasse est aussi libre que moi; il a nécessairement la
* Un pauvre d'esprit, dans un petit écrit honnête, poli, et surtout bien raisonné, objecte que si le prince ordonne à B de rester exposé au canon, il y restera. Oui, sans doute, s'il a plus de courage, ou plutôt plus de crainte de la honte ç}ue d'amour de la vie. comme il arrive très-souvent. Premièrement, il s'agit ici d'un cas tout différent. Secondement, quand l'instinct de la crainte de la honte l'emporte sur l'instinct de la conservation de soi-même, l'homme est autant nécessité à demeurer exposé au canon, qu'il est nécessité de fuir quandil n'est pas honteux de fuir. Le pauvre d'esprit était nécessité à faire des objections ridicules et à dire des injures; et les philosophes se sentent nécessités à se moquer un peu de lui, et à lui pardonner.
volonté de courir quand il voit un lièvre, et le pouvoir de courir s'il n'a pas mal aux jambes. Je n'ai donc rien au-dessus de mon chien; vous me réduisez à l'état des bêtes.
A. — Voilà les pauvres sophismes des pauvres sophistes qui vous ont instruit. Vous voilà bien malade d'être libre comme votre chien. Ne mangez-vous pas, ne dormez-vous pas, ne propagez-vous pas comme lui, à l'attitude près? Voudriez-vous avoir l'odorat autrement que par le nez? Pourquoi voudriez-vous avoir la liberté autrement que votre chien?
B. — Mais j'ai une âme qui raisonne beaucoup, et mon chien ne raisonne guère. Il n'a presque que des idées simples, et moi j'ai mille idées métaphysiques.
A. — Eh bienl vous êtes mille fois plus libre que lui; c'est-à-dire vous avez mille fois plus de pouvoir de penser que lui : mais vous n'êtes pas libre autrement que lui.
B. — Quoi! je ne suis pas libre de vouloir ce que je veux!
A. — Qu'entendez-vous par là?
B. — J'entends ce que tout le monde entend. Ne dit-on pas, tous les jours, les volontés sont libres?
A. — Un proverbe n'est pas une raison : expliquez-vous mieux.
B, — J'entends que je suis libre de vouloir comme il me plaira.
A. — Avec votre permission, cela n'a pas de sens; ne voyez-vous pas qu'il est ridicule de dire : Je veux vouloir? Vous voulez nécessairement, en conséquence, des idées qui se sont présentées à vous. Voulez-vous vous marier, oui ou non?
B. — Mais si je vous disais que je ne veux ni l'un ni l'autre ?
A. — Vous répondriez comme celui qui disait :
Les uns croient le cardinal Mazarin mort, les autres le croient vivant, et moi je ne crois ni l'un ni l'autre.
B. — Eh bien 1 je veux me marier.
A. — Ah! c'est re'pondre, cela. Pourquoi voulez-vous vous marier ?
B. — Parce que je suis amoureux d'une jeune fille, belle, douce, bien élevée, assez riche, c^ui chante très-bien , dont les parents sont treshonnêtes gens, et que je me flatte d'être aimé d'elle, et fort bien venu de sa famille.
A. — Voilà une raison. Vous voyez que vous ne pouvez vouloir sans raison. Je vous déclare que vous êtes libre de vous marier, c'est-à-dire que vous avez le pouvoir de signer le contrat, de faire la noce et de coucher avec votre femme.
B. — Comment! je ne peux vouloir sans raison ! Hé, que deviendra cet autre proverbe : Sit pro ratione voluntas: ma volonté est ma raison, je veux parce que je veux ?
A. — Cela est absurde, mon cher ami; il y aurait en vous un effet sans cause.
B. — Quoi! lorsque je joue pair ou non, j'ai une raison de choisir pair plutôt qu'impair?
A. — Oui, sans doute.
B. — Et quelle est cette raison, s'il vous plaît?
A. — C'est que l'idée de pair s'est présentée à votre esprit plutôt que l'idée opposée. Il serait plaisant qu'il y eût des cas 011 vous voulussiez, parce qu'il y a une cause de vouloir, et qu'il y eût quelques cas où vous voulussiez sans cause. Quand vous voulez vous marier, vous en sentez la raison dominante évidemment; vous ne la sentez pas quand vous jouez à pair ou non; et cependant il faut bien qu'il y en ait une.
B. — Mais, encore une fois, je ne suis donc pas libre ?
A. — Votre volonté n'est pas libre , mais vos actions le sont. Vous êtes libre de faire quand vous avez le pouvoir de faire.
B. — Mais tous les livres que j'ai lus sur la liberté d'indifférence...
A. — Qu'entendez-vous par liberté d'indifférence ?
B. —J'entends de cracher à droite ou à gauche, de dormir sur le côté droit ou sur le gauche, de faire quatre tours de promenade ou cinq.
A. — Vous auriez là vraiment une plaisante liberté ! Dieu vous aurait fait un beau présent ! il y aurait bien là de quoi se vanter 1 Que vous servirait un pouvoir qui ne s'exercerait que dans des occasions si futiles ? Mais le fait est qu'il est ridicule de supposer la volonté de cracher à droite. Non-seulement cette volonté de vouloir est absurde, mais il est certain que plusieurs petites circonstances vous déterminent à ces actes que vous appelez indifférents. Vous n'êtes pas plus libre dans ces actes que dans les autres. Mais, encore une fois, vous êtes libre en tout temps, en tout lieu, dès que vous faites ce que vous voulez faire.
B. — Je soupçonne que vous avez raison. J'y rêverai.
BOLDMIND ET MÉDROSO
Sur la Liberté de penser.
VERS l'an 1707, temps où les Anglais gagnèrent la bataille de Saragosse, protégèrent le Portugal et donnèrent pour quelque temps un roi à l'Espagne, milord Boldmind, officier ge'ne'ral, qui avait e'té blesse', e'tait aux eaux de Bare'ges. Il y rencontra le comte Me'droso,^ qui , e'tant tombe de cheval derrière le bagage, à une lieue et demie du champ de bataille, venait prendre les eaux aussi. Il était familier de l'inquisition ; milord Boldmiind n'e'tait familier que dans la conversation: un jour, après boire, il eut avec Médroso cet entretien :
BOLDMIND. — Vous êtes donc sergent des dominicains ? vous faites là un vilain métier.
MÉDROSO. — Il est vrai ; mais j'ai mieux aimé être leur valet que leur victime, et j'ai préféré le malheur de brûler mon prochain à celui d'être cuit moi-même.
BOLDMIND. — Quelle horrible alternative ! vous étiez cent fois plus heureux sous le joug des Maures, qui vous laissaient croupir librement
BOLDMiND ET MEDROSO. I79
dans toutes vos superstitions, et qui , tout vainqueurs qu'ils étaient, ne s'arrogeaient pas le droit inouï de tenir les âmes dans les fers.
MÉDROso. — Que voulez-vous ! il ne nous est permis ni d'e'crire , ni de parler, ni même de penser. Si nous parlons, il est aisé d'interpréter nos paroles, encore plus nos écrits. Enfin, comme on ne peut nous condamner dans un auto-da-fé pour nos pensées secrètes , on nous m.enace d'être brûlés éternellement par l'ordre de Dieu même, si nous ne pensons pas comme les jacobins. Ils ont persuadé au gouvernement que si nous avions le sens commun , tout l'Etat serait en combustion, et que la nation deviendrait la plus malheureuse de la terre.
BOLDMIND. — Trouvez-vous que nous soyons si malheureux, nous autres Anglais qui couvrons les mers de vaisseaux, et qui venons gagner pour vous des batailles au bout de l'Europe ? Voyez-vous que les Hollandais, qui vous ont ravi presque toutes vos découvertes dans rinde, et qui aujourd'hui sont au rang de vos protecteurs, soient maudits de Dieu pour avoir donné une entière liberté à la presse , et pour faire le commerce des pensées des hommes ? L'empire romain en a-t-il été moins puissant parce que Tullius Cicero a écrit avec liberté ?
MÉDROSO. — Quel est ce Tullius Cicero ? Jamais je n'ai entendu prononcer ce nom-là à la sainte-hermandad.
BOLDMIND. — C'était un bachelier de l'université de Rome, qui écrivait ce qu'il pensait, ainsi que Julius César, Marcus Aurelius, Titus Lucrelius Carus, Plinius, Seneca, et autres docteurs.
MÉDROSO. — Je ne les connais point; mais on m'a dit que la religion catholique, basque et romaine est perdue, si on se met à penser.
BOLDMIND. — Ce n'est pas à vous à le croire ; car vous êtes sûr que votre religion est divine,
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et que les portes d'enfer ne peuvent pre'valoir contre elle. Si cela est, rien ne pourra jamais la détruire.
MÉDROso. — Non, mais on peut la réduire à peu de chose: et c'est pour avoir pensé, que la Suède, le Danemark, toute votre île, la moitié de l'Allemagne, gémissent dans le malheur épouvantable de n'être plus sujets du pape. On dit même que si les hommes continuent à suivre leurs fausses lumières , ils s'en tiendront bientôt à l'adoration simple de Dieu et à la vertu. Si les portes de l'enfer prévalent jamais jusque-là, que deviendra le saint-office?
BOLDMiND. — Si les premiers chrétiens n'avaient pas eu la liberté de penser, n'est-il pas vrai qu'il n'y eût point eu de christianisme ?
MÉDROSO. — Que voulez-vous dire ? Je ne vous entends point.
BOLDMiND. — Je le crois bien. Je veux dire que si Tibère et les premiers empereurs avaient eu des jacobins qui eussent empêché les premiers chrétiens d'avoir des plumes et de l'encre ; s'il n'avait pas été longtemps permis dans l'empire romain de penser librement, il eût été impossible que les chrétiens établissent leurs dogmes. Si donc le christianisme ne s'est formé que par la liberté de penser, par quelle contradiction, par quelle injustice voudrait-il anéantir aujourd'hui cette liberté sur laquelle seule il est fondé ?
Quand on vous propose quelque affaire d'intérêt , n'examinez-vous pas longtemps avant de conclure ? Quel plus grand intérêt y a-t-il au monde que celui de notre bonheur ou de notre malheur éternel .'* Il y a cent religions sur la terre , qui toutes vous damnent si vous croyez à vos dogmes, qu'elles appellent absurdes et impies; examinez donc ces dogmes.
BOLDMIN'D ET MEDROSO. lOl
MÉDROso. — Comment puis-je les examiner? je ne suis pas jacobin.
BOLDMiND. — Vous ètes homme, et cela suffit.
MÉDROSO. — Hélas ! vous êtes bien plus homm.e que moi.
BOLDMIND. — Il ne tient qu'à vous d'apprendre à penser; vous êtes né avec de l'esprit; vous êtes un oiseau dans la cage de l'inquisition; le saint-office vous a rogné les ailes , mais elles peuvent revenir. Celui qui ne sait pas la géométrie peut l'apprendre : tout homme peut s'instruire : il est honteux de mettre son âme entre les mains de ceux à qui vous ne confieriez pas votre argent; osez penser par vous-même.
MÉDROSO. — On dit que si tout le monde pensait par soi-même , ce serait une étrange confusion.
BOLDMIND. — C'est tout Ic Contraire. Quand on assiste à un spectacle, chacun en dit librement son avis, et la paix n'est point troublée; mais si quelque protecteur insolent d'un mauvais poëte voulait forcer tous les gens de goût à trouver bon ce qui leur paraît mauvais , alors les sifflets se feraient entendre , et les deux partis pourraient se jeter des pommes à la tête, comme il arriva une fois à Londres. Ce sont ces tyrans des esprits qui ont causé une partie des malheurs du monde. Nous ne sommes heureux en Angleterre que depuis que chacun jouit librement du droit de dire son avis.
MÉDROSO. — Nous sommes aussi fort tranq^uilles à Lisbonne, où personne ne peut dire le sien.
BOLDMIND. — Vous êtes trauquilles, mais vous n'êtes pas heureux; c'est la tranquillité des galériens, qui rament en cadence et en silence.
MÉDROSO. — Vous croyez donc que mon âme est aux galères ?
^^2 DIALOGUES. XXri.
BOLDMiND. - Oui; et je voudrais la délivrer
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BOLDMIND. — En ce cas vous méritez d'y être.