‹ Dialogues et entretiens philosophiques (volume 2)Chapitre 38 sur 80 · DU CHAPON ET DE LA POULARDE · texte numérisé non relu

DU CHAPON ET DE LA POULARDE

LE CHAPON. — Hé, mon Dieu! ma poule, te voilà bien triste, qu'as-tu?

LA POULARDE. — Mon cher ami, demande-moi plutôt ce que je n'ai plus. Une maudite servante m'a prise sur ses genoux, m/a plonge' une longue aiguille dans le cul, a saisi ma matrice, l'a roulée autour de l'aiguille , l'a arrachée , et l'a donnée à manger à son chat. Me voilà incapable de recevoir les faveurs du chantre du jour, et de pondre.

LE CHAPON. — Hélas! ma bonne, j'ai perdu plus que vous ; ils m'ont fait une opération doublement cruelle : ni vous ni moi n'aurons plus de consolation dans ce monde ; ils vous ont faite poularde, et moi chapon. La seule idée qui adoucit mon état déplorable, c'est que j'entendis ces jours passés, près de mon poulailler, raisonner deux abbés italiens à qui on avait fait le même outrage, afin qu'ils pussent chanter devant le pape avec une voix plus claire. Ils disaient que les hommes avaient commencé par

igO DIALOGUES. XXV.

circoncire leurs semblables, et qu'ils finissaient par les châtrer : ils maudissaient la destine'e et le genre humain.

LA POULARDE. — Quoi 1 c'cst donc pour que nous ayons une voix plus claire qu'on nous a prive's de la plus belle partie de nous-mêmes ?

LE CHAPON. — He'las ! ma pauvre poularde, c'est pour nous engraisser, et pour nous rendre la chair plus délicate.

LA POULARDE. — Hé bien ! quand nous serons plus gras, le seront-ils davantage ?

LE CHAPON. — Oui, car ils prétendent nous manger.

LA POULARDE. — Nous manger? ah ! les monstres !

LE CHAPON. — C'est leur coutume ; ils nous mettent en prison pendant quelques jours , nous font avaler une pâtée dont ils ont le secret, nous crèvent les yeux pour que nous n'ayons point de distraction; enfin, le jour de la fête étant venu, ils nous arrachent les plumes, nous coupent la gorge, et nous font rôtir. On nous apporte devant eux dans une large pièce d'argent ; chacun dit de nous ce qu'il pense ; on tait notre oraison funèbre : l'un dit que nous sentons la noisette ; l'autre vante notre chair succulente ; on loue nos cuisses, nos bras, notre croupion ; et voilà notre histoire dans ce bas monde finie pour jamais.

LA POULARDE. — Qucls abominablcs coquins ! je suis prête à m'évanouir. Quoi ! on m'arrachera les yeux! on me coupera le cou! je serai rôtie et mangée ! ces scélérats n'ont donc point de remords ?

LE CHAPON. — Non, ma mie; les deux abbés dont je vous ai parlé disaient que les hommes n'ont jamais de remords des choses qu'ils sont dans l'usage de faire.

LA POULARDE. — La détestable engeance ! Je

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