OSMIN ET SELIM
osMiN. — Ainsi une créance qui est nouvelle n'était pas ne'cessaire à cette espèce? Les hommes pouvaient très-bien vivre en société et remplir leurs devoirs envers Dieu, avant de croire que Mahomet ait eu de fréquents entretiens avec l'ange Gabriel ?
sÉLiM. — Rien n'est plus évident : il serait ridicule de penser qu'on n'eût pu remplir ses devoirs d'homme avant que Mahomet fût venu au monde: il n'était point du tout nécessaire à l'espèce humaine de croire à VAlcoran : le monde allait avant Mahomet tout comme il va aujourd'hui. Si le mahométisme avait été nécessaire au monde, il aurait existé en tous lieux ; Dieu, qui nous a donné à tous deux des yeux pour voir son soleil, nous aurait donné à tous une intelligence pour voir la vérité de la religion m.usulmane. Cette secte n'est donc que comme les lois positives, qui changent selon les temps et selon les lieux, comme les modes, comme les opinions des physiciens qui se succèdent les unes aux autres.
La secte musulmane ne pouvait donc être essentiellement nécessaire à l'homme.
osMiN. — Mais puisqu'elle existe, Dieu l'a permise ?
sÉLiM. — Oui, comme il permet que le monde soit rempli de sottises, d'erreurs et de calamités. Ce n'est pas à dire que les hommes i soient tous essentiellement faits pour être sots j et malheureux. Il permet que quelques hommes v soient mangés par les serpents ; mais on ne i peut pas dire : Dieu a fait Thomme pour étre| mangé par des serpents. *
OSMIN. — Qu'entendez-vous en disant : Dieu permet ? rien peut-il arriver sans ses ordres ? permettre, vouloir et faire, n'est-ce pas pour lui la môme chose ?
sÉLiM. — Il permet le crime; mais il ne le fait pas.
osMiN. — Faire un crime, c'est agir contre la justice divine, c'est désobéir à Dieu. Or, Dieu ne peut désobéir à lui-même, il ne peut commettre de crime ; mais il a fait l'homme de façon que l'homme en commet beaucoup : d'où vient cela ?
sÉLiM. — Il y a des gens qui le savent, mais ce n'est pas moi. Tout ce que je sais bien, c'est que ÏAlcoran est ridicule, quoique de temps en temps il y ait d'assez bonnes choses. Certainement VAlco7'an n'était point nécessaire à l'homme; je m'en tiens là : je vois clairement ce qui est faux, et je connais très-peu ce qui est vrai.
osMiN. — Je croyais que vous m'instruiriez, et vous ne m'apprenez rien.
sÉLiM. — N'est-ce pas beaucoup de connaître les gens qui vous trompent, et les erreurs grossières et dangereuses qu'ils vous débitent ?
osMiN. — J'aurais à me plaindre d'un médecin qui me ferait une exposition des plantes nuisibles, et qui ne m'en montrerait pas une salutaire.
sÉLiM. — Je ne suis pas médecin, et vous n'êtes point malade; mais il me semble que je vous donnerais une fort bonne recette si je vous disais : Défiez-vous de toutes les inventions des charlatans, adorez Dieu, soyez honnête homme, et croyez que deux et deux font quatre.
DES païens
ET DES SOUS-FERxMIERS
UN jour, le cardinal de Fleury, en présentant au roi les fermiers géne'raùx qui venaient de signer un bail : Voilà, dit-il, sire, les quarante colonnes de l'Etat.
Quelques jours après, un sous-fermier, nommé Biaise Rabau (car il y avait alors des sousfermiers) , alla le dimanche au sermon de la paroisse dans sa terre près de Baugency, pour édifier ses vassaux ; le prédicateur avait pris pour texte : « Qui n'écoute pas l'Eglise soit « regardé comme un païen ou comme un pu- « blicain ! »
M. Rabau, accompagné de ses amis, sortit en colère, et emmena sa compagnie, aussi indignée que lui. Le prédicateur du village qui n'y entendait point finesse, alla se présenter à souper chez son seigneur, selon sa coutume : Vous êtes bien insolent, lui dit M. Rabau, de m'insulter en chaire, et de m appeler païen ! je vous ferai condamner par la chambre de Valence. Apprenez que si les fermiers sont les colonnes
de l'Etat, j'en suis au moins un chapiteau. Où avez-vous pêche', s'il vous plaît, les injures que vous me dites ?
— Monseigneur, répliqua le prédicateur, je vous demande pardon, ce n'est pas ma faute, le texte est de l'Ecriture. — Qu'on la réforme, dit M. Rabau; je vous en charge, et vous en répondrez à mes commis.
Le prédicateur restait muet et confus. Un énorme receveur des tailles, qui était assis auprès du seigneur, prit alors la parole, et dit : Je ne lis jamais que les édits du roi sur les finances ; je ne sais ce que c'est que païen et publicain ; s'il y a en effet un livre où il soit mal parlé des receveurs des tailles, c'est un livre contre l'Etat et les bonnes mœurs ; j'en parlerai à monsieur l'intendant, qui certainement fera condamner le livre au premier concile. Toute la compagnie parla avec la même énergie.
Quoi 1 disait M. Biaise Rabau, je vous paie pour venir prêcher dans ma paroisse, et votre texte me dit des injures! Quel rapport, s'il vous plaît, entre un païen et un fermier des aides et gabelles ? Ne suis-je pas un homme nécessaire à l'Etat ? La société peut-elle subsister sans qu'il y ait des citoyens chargés du recouvrement des deniers publics ? Ceux qui les percevaient chez les Romains n'étaient-ils pas chevaliers ? non pas chevaliers de Saint- Michel, mais chevaliers avec un gros anneau d'or. Ne formaient-ils pas le second ordre de la république, comme je l'ai ouï dire à un savant de l'Académie des inscriptions et belleslettres, qui vient dîner chez moi tous les mardis, et qui s'en va dès qu'il a mangé ? Il ne m'a jamais dit que ces gens-là fussent damnés à Rome. Un fermier général ne peut avoir été mis dans le rang des païens que par des gueux qui n'ont pas de quoi payer, et qui veulent