‹ Dialogues et entretiens philosophiques (volume 3)Chapitre 35 sur 87 · SUR LA CAUSE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SUR LA CAUSE PREMIÈRE

ou Platon et Madétès.

UN jour îe jeune Madétès se promenait vers le port de Pirée ; il rencontra Platon , qu'il n'avait point encore vu. Platon, lui trouvant une physionomie heureuse, lia conversation avec lui ; il de'couvrit en lui un sens assez droit. xMadétès avait été' instruit dans les belleslettres; mais il ne savait rien, ni en physique, ni en géométrie, ni en astronomie. Cependant il avoua à Platon ^u'il était épicurien.

Mon fils, lui dit Platon, Epicure était un fort honnête homme ; il vécut et mourut en sage. Sa volupté, dont on a parlé si diversement, consistait à éviter les excès. Il recommanda l'amitié à ses disciples, et jamais précepte n'a été mieux observé. Je voudrais faire autant de cas de sa philosophie que de ses mœurs. Connaissez-vous bien a fond la doctrine d'Epicure ? Madétès lui répondit ingénument qu'il ne l'avait point étudiée. Je sais seulement, dit-il , que les dieux ne se sont jamais mêlés de rien, et que le principe de toute chose est dans

les atomes, qui se sont arrangés d'eux-mêmes, de façon qu'ils ont produit ce monde tel qu'il est.

PLATON. — Ainsi donc, mon fils, vous ne croyez pas que ce soit une intelligence qui ait présidé à cet univers dans lequel il y a tant d'êtres intelligents ? Voudriez-vous bien me dire quelle est votre raison d'adopter cette philosophie ? .

MADÉTÈs. — Ma raison est que je l'ai toujours entendu dire à mes amis et à leurs maîtresses, avec qui je soupe ; je m'accommode fort de leurs atomes. Je vous avoue que je n'y entends rien ; mais cette doctrine m'a paru aussi bonne qu'une autre : il faut bien avoir une opinion quand on commence à fréquenter la bonne compagnie. J'ai beaucoup d'envie de m'instruire; mais il m'a paru jusqu'ici plus commode de penser sans rien savoir.

PLATON lui dit : Si vous avez quelque désir devons éclairer, je suis magicien, et je vous ferai voir des choses fort extraordinaires; ayez seulement la bonté de m'accompagner à ma maison de campagne, qui est à cinq cents pas d'ici, et peut-être ne vous repentirez-vous pas de votre complaisance. Madétès le suivit avec transport. Dès qu'ils furent arrivés, Platon lui montra un squelette ; le jeune homme recula d'horreur à ce spectacle nouveau pour lui. Platon lui parla en ces termes :

Considérez bien cette forme hideuse qui semble être le rebut de la nature; et jugez de mon art par tout ce que je vais opérer avec cet assemblage informe, qui vous a paru si abominable.

Premièrement, vous voyez cette espèce de boule qui semble couronner tout ce vilain assemblage. Je vais faire passer par la parole dans le creux de cette boule une substance moelleuse et douce, partagée en mille petites

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ramifications, que je ferai descendre imperceptiblement par cette espèce de long bâton à plusieurs nœuds que vous voyez attaché à cette boule, et qui se termine en pointe dans un creux. J'adapterai au haut de ce bâton un tuyau par lequel je ferai entrer l'air, au moyen d'une soupape qui pourra jouer sans cesse; et bientôt après vous verrez cette fabrique se remuer d'elle-même.

A l'égard de tous ces autres morceaux informes qui vous paraissent comme des restes d'un bois pourri, et qui semblent être sans utilité comme sans force et sans grâce, je n'aurai qu'à parler, et ils seront mis en mouvement par des espèces de cordes d'une structure inconcevable. Je placerai au milieu de ces cordes une infinité de canaux remplis d'une liqueur qui , en passant par des tamis , se changera en plusieurs liqueurs difiTérentes , et coulera dans toute la machine vingt fois par heure. Le tout sera recouvert d'une étoffe blanche , moelleuse et fine. Chaque partie de cette machine aura un mouvement particulier qui ne se démentira point. Je placerai entre ces demi-cerceaux, qui ne semblent bons à rien, un gros réservoir fait à peu près comme une pomme de pin : ce réservoir se contractera et se dilatera chaque moment avec une force étonnante. Il changera la couleur de la liqueur qui passera dans toute la machine. Je placerai non loin de lui un sac percé en deux endroits, qui ressemblera au tonneau des Danaïdes. Il se remplira et se videra sans cesse; mais il ne se remplira que de ce qui est nécessaire , et ne se videra que du superflu. Cette machine sera un si étonnant laboratoire de chimie , un si profond ouvrage de mécanique et d'hydraulique, que ceux qui l'auront étudié ne pourront jamais le comprendre. De petits mouvements y produiront une

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force prodigieuse : il sera impossible à l'art humain d"imiter l'artifice qui dirigera cet automate. Mais, ce qui vous surprendra davantage, c'est que cet automate s'e'tant approché d'une figure à peu près semblable , il s'en formera une troisième figure. Ces machines auront des idées ; elles raisonneront, elles parleront comme vous; elles pourront mesurer le ciel et la terre. Mais je ne vous ferai point voir cette rareté, si vous ne me promettez que, quand vous l'aurez \aie, vous avouerez que j'ai beaucoup d'esprit et de puissance.

MADÉTÈs. — Si la chose est ainsi, j'avouerai que vous en savez plus qu'Epicure, et que tous lés philosophes de la Grèce.

PLATON. — Eh bien! tout ce que je vous ai promis est fait. Vous êtes cette machine , c'est ainsi que vous êtes formé, et je ne vous ai pas montré la millième partie des ressorts qui composent votre existence : tous ces ressorts sont exactement proportionnés les uns aux autres: tous s'aident réciproquement : les uns conservent la vie, les autres la donnent, et l'espèce se perpétue de siècle en siècle par un artifice qu'il n'est pas possible de découvrir. Les plus vils animaux sont formés avec un appareil non moins admirable, et les sphères célestes se meuvent dans l'espace avec une mécanique encore plus sublime : jugez après cela si un être intelligent n'a pas formé le monde , si vos atomes n'ont pas eu besoin de cette cause intelligente.

Madétès étonné demanda au magicien qui il était. Platon lui dit son nom : le jeune homme tomba à genoux, adora Dieu, et aima Platon toute sa vie.

Ce qu'il y a de très-remarquable pour nous, c'est qu'il vécut avec les épicuriens comme

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auparavant. Ils ne furent point scandalisés qu'il eût changé d'avis. Il les aima, il en fut toujours aimé. Les gens de sectes différentes soupaient ensemble gaiement chez les Grecs et chez les Romains. C'était le bon temps.

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