DES SERFS DE CORPS
B. — Il me paraît que l'Europe est aujourd'hui comme une grande foire. On y trouve tout ce qu'on croit nécessaire à la vie ; il y a des corps-de-g'arde pour veiller à la sûreté des magasins ; des fripons qui gagnent aux trois dés l'argent que perdent les dupes ; des fainéants qui demandent l'aumône, et des marionnettes dans le préau.
A, — Tout cela est de convention, comme vous voyez ; et ces conventions de la foire sont
fondées sur les besoins de l'homme, sur sa nature, sur le développement de son intelligence, sur la cause première qui pousse le ressort des causes secondes. Je suis persuadé qu'il en est ainsi dans une république de fourmis : nous les voyons toujours agir sans bien démêler ce qu'elles font ; elles ont l'air de courir au hasard, elles jugent peut-être ainsi de nous ; elles tiennent leur foire comme nous la nôtre. Pour moi, je ne suis pas absolument mécontent de ma boutique.
c. — Parmi les conventions qui me déplaisent de cette grande foire du monde, il y en a deux surtout qui me mettent en colère ; c'est qu'on y vende des esclaves, et qu'il y ait des charlatans dont on paye l'orviétan beaucoup trop cher. Montesquieu m'a fort réjoui dans son chapitre des nègres. Il est bien comique ; il triomphe en s'égayant sur notre injustice.
A. — Nous n'avons pas, à la vérité, le droit naturel d'aller garrotter un citoyen d'Angola pour le mener travailler à coups de nerf de bœuf à nos sucreries de la Barbade, comme nous avons le droit naturel de mener à la chasse le chien que nous avons nourri : mais nous avons le droit de convention. Pourquoi ce nègre se vend-il ? ou pourquoi se laisse-t-il vendre;* je l'ai acheté, il m'appartient; quel tort lui fais-je ? Il travaille comme un cheval, je le nourris mal, je l'habille de même, il est battu quand il désobéit ; y a-t-il là de quoi tant s'étonner ? traitons-nous mieux nos soldats ? n'ont-ils pas perdu absolument leur liberté comme ce nègre ? la seule différence entre le nègre et le guerrier, c'est que le guerrier coûte bien moins. Un beau nègre revient à présent à cinq cents écus au moins, et un beau soldat en coûte à peine cinquante. Ni l'un ni l'autre ne peut quitter le lieu où il est confiné;
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l'un et l'autre sont battus pour la moindre faute. Le salaire est à peu près le même ; et le nègre a sur le soldat l'avantage de ne point risquer sa vie, et de la passer avec sa négresse et ses négrillons.
B. — Quoi ! vous croyez donc c^u'un homme peut vendre sa liberté, qui n'a point de prix?
A. — Tout a son tarif : tant pis pour lui, s'il me vend à bon marché quelque chose de si précieux. Dites qu'il est un imbécile ; mais ne dites pas que je suis un coquin,
c. — Il me semble que Grotius, liv. II, chap. V, approuve fort l'esclavage ; il trouve même la condition d'un esclave beaucoup plus avantageuse que celle d'un homme de journée, qui n'est pas toujours sûr d'avoir du pain.
B. — Mais Montesquieu regarde la servitude comme une espèce de péché contre nature. Voilà un Hollandais citoyen libre qui veut des esclaves, et un Français qui n'en veut point ; il ne croit pas même au droit de la guerre.
A. — Et quel autre droit peut-il donc y avoir dans la guerre que celui du plus fort ? Je suppose que je me trouve en Amérique engagé dans une action contre des Espagnols. Un Espagnol m'a blessé, je suis prêt à le tuer ; il me dit : Brave Anglais, ne me tue pas, et je te servirai. J'accepte la proposition, je lui fais ce plaisir, je le nourris d'ail et d'ognons ; il me lit les soirs Don Quichotte à mon coucher : quel mal y a-t-il à cela, s'il vous plaît ? Si je me rends à un Espagnol aux mêmes conditions, quel reproche ai-)e à lui faire? Il n'y a dans un marché que ce qu'on y met, comme dit l'empereur Ju€tmien.
Montesquieu n'avoue-t-il pas lui-même qu'il y a des peuples d'Europe chez lesquels il est fort commun de se vendre, comme par exemple les Russes ?
B. — Il est vrai qu'il le dit -, et qu'il cite le capitaine Jean Perry dans YEtat présent de la Russie; mais il cite à son ordinaire. Jean Perry dit précisément le contraire^. Voici ses propres mots : d- Le czar a ordonné que personne ne se « dirait à l'avenir son esclave, son golup, mais « seulement raab, qui signifie sujet. Il est vrai « que ce peuple n'en tire aucun avantage réel, « car il est encore aujourd'hui esclave. »
En effet, tous les cultivateurs, tous les habitants des terres appartenantes aux boyards ou aux prêtres sont esclaves. Si l'impératrice de Russie commence à créer des hommes libres, elle rendra par là son nom immortel.
Au reste, à la honte de l'humanité, les agriculteurs, les artisans, les bourgeois qui ne sont pas citoyens des grandes villes, sont encore esclaves, serfs de glèbe, en Pologne, en Bohême, en Hongrie, en plusieurs provinces de l'Allemagne, dans la moitié de la Franche-Comté, dans le quart de la Bourgogne, et ce qu'il y a de contradictoire, c'est qu'ils sont esclaves des prêtres. Il y a tel évêque qui n'a guère que des serfs de glèbe, de mainmorte dans son territoire : telle est l'humanité, telle est la charité chrétienne. Quant aux esclaves faits pendant la guerre, on ne voit chez les religieux chevaliers de Malte que des esclaves de Turquie ou des côtes d'Afrique enchaînés aux rames de leurs galères chrétiennes.
A. — Par ma foi, si des évêques et des religieux ont des esclaves, je veux en avoir aussi.
B. — Il serait mieux que personne n'en eût. G. — La chose arrivera infailliblement quand
la paix perpétuelle de l'abbé de Saint-Pierre sera signée par le grand-turc et par toutes les
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puissances, et qu'on aura bâti la ville d'arbitrage auprès du trou qu'on voulait percer jusqu'au centre de la terre, pour savoir bien précisément comment il faut se conduire sur sa surface.