DES LOIS FONDAMENTALES
B. — J'entends toujours parler des lois fondamentales, mais y en a-t-il ?
A. — Oui, il y a celle d'être juste; et jamais fondement ne fut plus souvent ébranlé.
c. — Je lisais, il n'y a pas longtemps, un de ces mauvais livres très-rares, que les curieux recherchent, comme les naturalistes amassent
des fragments de substances animales ou végétales pétrifiés, s'imaginant par là qu'ils découvriront le secret de la nature. Ce livre est d'un avocat de Paris, nomm.é Louis Dorléans, qui plaidait beaucoup contre Henri IV par devant la Ligue, et qui heureusement perdit sa cause. Voici comment ce jurisconsulte s'exprime sur les lois fondamentales du royaume de France ; « La loi fondamentale des Hébreux était que les lépreux ne pouvaient régner : Henri IV est hérétique, donc il est lépreux; donc il ne peut être roi de France par la loi fondamentale de l'Eglise. La loi veut qu'un roi de France soit chrétien comme mâle : qui ne tient la foi catholique, apostolique et romaine n'est point chrétien, et ne croit point en Dieu ; il ne peut pas plus être roi de France que le plus grand faquin du monde, etc. »
Il est três-vrai à Rome que tout homme qui ne croit point au pape ne croit point en Dieu ; mais cela n'est pas absolument si vrai dans le reste de la terre ; il y faut mettre quelque petite restriction : et il me semble qu'à tout prendre, maître Louis Dorléans, avocat au parlement de Paris, ne raisonnait pas tout à fait aussi bien que Cicéron et Démosthêne.
B. ~ Mon plaisir serait de voir ce que deviendrait la loi fondamentale du saint Empire romain, s'il prenait un jour fantaisie aux électeurs de choisir un César protestant dans la superbe ville de Francfort-sur-le-Mein.
A. — Il arriverait ce qui est arrivé à la loi fondamentale qui fixe le nombre des électeurs à sept, parce qu'il y a sept cieux, et que le chandelier d'un temple juif avait sept branches.
N'est-ce pas une loi fondamentale en France que le domaine du roi est inaliénable? et cependant n'est-il presque pas tout aliéné? Vous m'avouerez que tous ces fondements-là sont
bâtis sur du sable mouvant. Les lois qu'on appelle lois fondamentales ne sont, comme toutes les autres, que des lois de convention, d'anciens usages, d'anciens préjugés qui changent selon les temps. Demandez aux Romains d'aujourd'hui s'ils ont gardé les lois fondamentales de l'ancienne république romaine. Il était bon que les domaines des rois d'Angleterre, de France et d'Espagne, demeurassent propres à la couronne quand les rois vivaient comme vous et moi du produit de leurs terres: mais aujourd'hui qu'ils ne vivent que de taxes et d'impôts, qu'importe qu'ils aient des domaines ou qu'ils n'en aient pas ? Quand François P' manqua de parole à Charles-Quint son vainqueur; quand il viola fort à propos le serment de lui rendre la Bourgogne, il se fit représenter par ses gens de loi que les Bourguignons étaient inaliénables; mai si Charles-Quint était venu lui faire des représentations contraires à la tête d'une grande armée, les Bourguignons auraient été trèsaliénés.
La Franche-Comté, dont la loi fondamentale était d'être libre sous la maison d'Autriche, tient aujourd'hui d'une manière intime et essentielle à la couronne de France. Les Suisses ont tenu essentiellement à l'Empire, et tiennent aujourd'hui essentiellement à la liberté.
C'est cette liberté qui est la loi fondamentale de toutes les nations : c'est la seule loi contre laquelle rien ne peut prescrire, parce que c'est celle de la nature. Les Romains peuvent dire au pape : Notre loi fondamentale fut d'abord d'avoir un roi qui régnait sur une lieue de pays; ensuite elle fut d'élire deux consuls, puis deux tribuns ; puis notre loi fondamentale fut d'être mangés par un empereur, puis d'être mangés par des gens venus du Nord, puis d'être dans l'anarchie, puis de mourir de faim sous le
gouvernement d'un prêtre. Nous revenons enfin à la ve'ritable loi fondamentale qui est d'être libres : allez-vous-en donner ailleurs des indulgences in articula mortis^ et sortez du Capitole, qui n'e'tait pas bâti pour vous.
B. — Amen !
c. — Il faut bien espe'rer que la chose arrivera quelque jour. Ce sera un beau spectacle pour nos petits-enfants.
A. — Plût à Dieu que les grands-pères en eussent la joie! C'est de toutes les re'volutions la plus aisée à faire, et cependant personne n'y pense.
B. — C'est que, comme vous l'avez dit, le caractère principal des hommes est d'être sots et poltrons. Les rats romains n'en savent pas encore assez pour attacher le grelot au cou du chat.
c. — N'admettons-nous point encore quelque loi fondamentale ?
A. — La liberté' les comprend toutes. Que l'agriculteur ne soit point vexe' par un tyran subalterne; qu'on ne puisse emprisonner un citoyen sans lui faire incontinent son procès devant ses juges naturels, qui décident entre lui et son persécuteur; qu'on ne prenne à personne son pré et sa vigne sous prétexte du bien public, sans le dédommager amplement; que les prêtres enseignent la morale et ne la corrompent point; qu'ils édifient les peuples au lieu de vouloir dominer sur eux en s'engraissant de leur substance ; que la loi règne et non le caprice.
c. — Le genre humain est prêt à signer tout cela.