‹ Dialogues et entretiens philosophiquesChapitre 67 sur 117 · LE PERE BOUVET ET L EMPEREUR. 7 I · texte numérisé non relu

LE PERE BOUVET ET L EMPEREUR. 7 I

PÈRE BOUVET. — Rien n'est plus aisé, sacre'e majesté impériale. Nous sommes ses vicaires apostoliques; il est vicaire de Dieu; ainsi vous serez gouverné par Dieu même.

l'empereur. — Quel plaisir! je ne me sens pas d'aise. Votre vice-Dieu partagera donc avec moi les revenus de l'empire ^ car toute peine vaut salaire.

PÈRE BOUVET. — Notre vice-Dieu est si bon, qu'il ne prendra d'ordinaire que le quart tout au plus, excepté dans les cas de désobéissance. Notre casuel ne montera qu'à deux millions sept cent cinquante mille onces d'argent pur. C'est un bien mince objet en comparaison des biens célestes.

l'empereur. — Oui, c'est marché donné.

Votre Rome en tire autant apparemment du Grand-Mogol mon voisin, de l'empire du Japon m.on autre voisin, de l'impératrice de Russie mon autre bonne voisine, de l'empire de Perse, de celui de Turquie?

PÈRE BOUVET. — Pas encore; mais cela viendra, grâce à Dieu et à nous.

l'empereur. — Et combien vous en revient-il à vous autres ?

père bouvet. — Nous n'avons point de gages fixes ; mais nous sommes comme la principale actrice d'une comédie d'un comte de Caylus, mon compatriote; tout ce que je... c'est pour moi.

l'empereur. — Mais dites-moi si vos princes chrétiens d'Europe payent à votre Italien à proportion de ma taxe.

PÈRE BOUVET. — Non, la moitié de cette Europe s'est séparée de lui, et ne le paye point; l'autre moitié paye le moins qu'elle peut.

l'empereur. — Vous me disiez ces jours passés qu'il était maître d'un assez joli pays.

PÈRE BOUVET. — Oui; mais ce domaine lui produit peu : il est en friche.

l'empereur. — Le pauvre homme ! il ne sait pas faire cultiver sa terre, et il pr-e'tend gouverner les miennes !

PÈRE BOUVET. — Autrefois, dans un de nos conciles, c'est-à-dire dans un de nos se'natsde prêtres, qui se tenait dans une ville nomme'e Constance, notre saint-père fit proposer une taxe nouvelle pour soutenir sa dignité'. L'assemble'e re'pondit qu'il n'avait qu'à faire labourer son domaine; mais il s'en donna bien de garde ; il aima mieux vivre du produit de ceux qui labourent dans d'autres royaumes. Il lui parut que cette manière de vivre avait plus de grandeur.

l'empereur. — Oh bien ! allez lui dire que non-seulement je fais labourer chez moi, mais que je laboure moi-même; et je doute fort que ce soit pour lui.

père bouvet. — Ah ! sainte Vierge Marie! je suis pris pour dupe.

l'empereur. — Partez vite, j'ai été' trop indulgent.

frère attiret, à vère Bouvet, — Je vous avais bien dit que Fempereur, tout bon qu'il est, avait plus d'esprit que vous et moi.

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