SI LA TERRE A ÉTÉ FORMÉE PAR UNE COMETE
CALLiCRATE. — Si je déscspère de savoir au juste comment je suis né, comment je vis, comment je pense, et comment je miourrai, je ne dois pas me flatter de connaître mieux le globe où je suis que je ne me connais moi-même ; cependant vous m'avez dit que les Egyptiens
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pourront découvrir un jour la source du Nil : cela ranime ma faible espe'rance d'être instruit un jour de la formation de notre terre. J'ai renoncé aux atomes déclinants d Epicure : vos sages Barbares qui ont inventé tant de belles choses n'ont-ils rien su de la façon dont la terre était faite? On peut, en examinant un nid d'oiseau, découvrir sa construction, sans qu'on connaisse précisément ce qui donne à ces oiseaux leur vie, leur instinct et leurs plumes ; n'y a-t-il personne qui ait bien observé ce nid dans lequel nous sommes, ce petit coin de l'univers où la nature nous a renfermés ?
ÉVHÉMÈRE. — Cardestes , dont je vous ai parlé, a deviné que notre nid a été d'abord un soleil encroûté.
CALLiCRATE. — Uu soleil encroûté ! vous voulez rire.
ÉVHÉMÈRE. — C'est ce Cardestes, sans doute, qui riait quand il disait que nous avons été autrefois un soleil composé de matière subtile et de matière globuleuse; mais que, nos matières s'étant épaissies, nous avons perdu notre brillant et notre force : nous sommes tombés, d'un tourbillon dont nous étions le centre et les maîtres, dans le tourbillon du soleil d'aujourd'hui ; nous sommes tout couverts de matière rameuse et cannelée : enfin, d'astre que nous étions nous sommes devenus lune, ayant par faveur autour de nous une autre petite lune pour nous consoler dans notre disgrâce.
CALLICRATE. — Vous dérangez toutes mes idées ; j'étais près de me rendre le disciple de vos Gaulois ; mais je trouve qu'Epicure, Aristote, Platon, étaient bien plus raisonnables que votre Cardestes. Ce n'est pas là un système de philosophie, c'est le rêve d'un homme en délire.
ÉVHÉMÈRE. — C'est ce qu'on appelait, il y a
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quelques anne'es, la philosophie corpusculaire, la seule vraie philosophie. Ces chimères même ont eu des commentateurs : on croyait qu'un géomètre qui avait donne' sur l'optique quelque chose d'assez bon pour son temps ne pouvait jamais avoir tort.
CALLiCRATE. — Qu'a-t-on trouve' depuis sur la formation de notre globe?
ÉvHÉMÈRE. — Voici la de'couverte d'un philosophe germain dont je vous ai dit quelques mots : c'est l'homme de l'harmonie préétablie, par laquelle l'âme prononce un discours, tandis que le corps, qui n'en sait rien, fait les gestes ; ou bien ce corps sonne l'heure, quand l'^âme la montre sur le cadran sans entendre sonner. Il a trouvé par les mêmes principes que l'existence de notre globe avait commencé par un embrasement. Les m.ers furent envoyées pour éteindre le feu; et tout ce qui était terre, ayant été vitrifié, resta une masse de verre. On ne croirait pas qu'un mathématicien eût conçu un tel système : la chose est arrivée pourtant.
CALLICRATE. — Vous m'avouerez qu'on ne peut reprocher à mon Epicure de pareilles facéties. Je vous demandais des vérités, et non des extravagances.
ÉVHÉMÈRE. — Eh bien donc, je vais encore vous parler du philosophe qui a si bien écrit YHistoire naturelle de l'homme. Il a fait aussi Y Histoire naturelle de la terre; mais il ne la donne que pour un roman, une hypothèse.
Il suppose qu'une comète passant un jour sur la surface du soleil...
CALLiCR.vTE. — Comment! une comète, qu'Aristote et mon Epicure ont déclarée exhalaison de la terre ?
ÉVHÉMÈRE. — Aristote et votre Epicure se connaissaient fort mal en comètes. lis n'avaient
aucun instrument qui pût aider leurs yeux à les voir et à mesurer leur cours. Les Gaulois, les Cassitérides, les Germains, les peuples voisins de la Grèce se sont fait des instruments de ve'rité ; ils ont su par ces instruments que les comètes sont des planètes qui circulent autour du soleil dans des courbes immenses, approchantes de la parabole : ils conjecturent qu'il y a tel de ces astres qui n'achève sa course qu'en cent cinquante années. On a prédit leur retour comme on prédit les éclipses ; mais on n'a pu les prédire avec la même précision : il s'en faut de beaucoup.
CALLicRATE. — Je Ics prie d'excuser mon ignorance. Vous disiez qu'une comète tomba sur le soleil: qu'en arriva-t-il? ne fut-elle pas brûlée ?
ÉvHÉMÈRE. — Le philosophe des Gaules suppose qu'elle ne fit qu'effleurer la superficie de ce puissant astre, et qu'elle en emporta un morceau dont la terre se forma. Il y en eut même encore assez pour fournir à d'autres planètes. On peut juger si de grosses pièces détachées ainsi du soleil étaient chaudes. On conte qu'une certaine comète, passant auprès de cet astre, devint deux mille fois plus brûlante que le fer rouge, et ne put se refroidir qu'en cinquante mille années. De là on peut conclure que notre terre, qui n'est pas trop chaude vers ses deux pôles, a mis plus de cinquante mille ans à se refroidir, puisque ces pôles sont froids comme glace. Elle arriva du soleil dans la place où elle est, toute vitrifiée, comme l'avait dit le philosophe allemand ; et c'est depuis ce tempslà qu'on fait du verre avec du sable.
CALLICRATE. — Il mc Semble que je lis les anciens poètes grecs, qui me disent pourquoi Apollon va se coucher tous les soirs dans la mer, et pourquoi Junon s'assied quelquefois sur
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rarc-en-ciel. Franchement, vous ne voudriez pas me forcer à croire que la terre est de verre, et qu'elle est venue du soleil si chaude qu'elle n'est pas encore refroidie vers l'Ethiopie, tandis qu'on gèle dans le quartier des Lapons.
ÉVHÉMÈRE, — Aussi l'autcur ne nous donne cette histoire de la terre que pour une hypothèse.
CALLiCRATE. — En vc'rite', hypothèses pour hypothèses, n'aimez-vous pas autant les grecques que les gauloises? Pour moi, je vous avoue que Minerve , la déesse de la sagesse, sortie du cerveau de Jupiter ; Vénus, née d'une semence divine, tombée sur le rivage des mers pour unir à jamais l'eau, l'air, et la terre; Promethée, qui vient ensuite apporter le feu céleste à Pandore ; l'Amour, son bandeau, ses flèches, et ses ailes ; Ce'rès enseignant aux hommes l'agriculture ; Bacchus qui soulage leurs peines par son breuvage délicieux ; tant de fables charmantes, tant d'ingénieux emblèmes de la nature, valent bien l'harmonie préétablie, les entretiens avec le Verbe, et la comète qui vient produire notre terre.
ÉVHÉMÈRE. — Je suis aussi touché que vous de ces allégories enchanteresses; elles feront la gloire éternelle des Grecs et le charme des nations ; elles seront gravées dans tous les esprits, et seront chantées par toutes les bouches, malgré les changements de gouvernement, de religion, de mœurs qui bouleverseront continuellement la face de la terre : mais ces belles, ces éternelles fables, tout admirables qu'elles sont, ne nous instruisent pas du fond des choses ; elles nous ravissent, mais elles ne prouvent rien. L'Amour et son bandeau, Vénus et les trois Grâces, ne nous apprendront jamais à prédire une éclipse , et à connaître la diftérence entre l'axe de l'écliptique et l'axe de l'équateur.
La beauté même de ces peintures de'tourne nos yeux et nos pas des sentiers pe'nibles de la science; c'est une volupté qui nous amollit.
CALLiCRATE. — Ditcs-moi donc tout ce que vos philosophes barbares, qui ne sont point amollis comme nos Grecs, ont inventé d'utile.
ÉvHÉMÈRE. — Je vais vous conter ce que j'ai vu dans la Gaule, à mon dernier voyage.