‹ Dialogues et fragments philosophiquesChapitre 23 sur 37 · DES AS · texte numérisé non relu

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plus vaste. Par l'astronomie, la science humaine sort de la Terre, embrasse l’univers, arrive à entrevoir comment la Terre s’est formée dans le système solaire ; car indubitablement la planète Terre n’a pas toujours eu son existence distincte ; elle est un membre d’un corps plus étendu ; son individualité a eu un commencement. Le Système du monde. de Laplace est l’histoire d’une époque antéterrestre, l’histoire du monde avant la formation de la planète Terre, ou, si l’on aime mieux, de la Terre dans son unité avec le soleil. En réalité, au point où nous sommes parvenus dans notre raisonnement, l’histoire du monde, c’est l'histoire du soleil. Le petit atome, détaché de la grande masse centrale autour de laquelle il gravite, compte à peine. Vous m'avez prouvé d'une façon qui a fait taire mes objections que la vie de notre planète a en réalité sa source dans le soleil, que toute force est une transformation du soleil, que la plante qui alimente nos foyers est du soleil

emmagasiné, que la locomotive marche par l'effet

du soleil qui dort depuis des siècles dans les couches souterraines de charbon de terre, que le cheval tire sa force des végétaux, produits euxmêmes par le soleil, que le reste du travail à la surface de notre planète se réduit à l'élévation de l'eau, phénomène qui est directement l'ouvrage du soleil. Ne parlons donc plus de la planète Terre, c’est un atome ; parlons de cé grand corps situé à une certaine région de l'espace, et autour duquel gravitent de petits satellites détachés de lui. Avant que la religion fût arrivée à proclamer que Dieu doit être mis dans l’absolu et l’idéal, c'est-à-dire hors du monde, un seul culte fut raisonnable et scientifique, ce fut le culte du soleil. Le soleil est notre mère patrie et le dieu particulier de notre planète. L'incalculable série de siècles nécessaires pour traduire en durée les révolutions qui ont tiré toutes les réalités actuelles de la masse solaire n’a rien qui doive nous embarrasser. Les milliards de siècles sont à notre dis-

position. L'infini de la durée est avant nous, et

aucun de ses éléments infinitésimaux n’a été vide de faits. L'horizon borné dans lequel on envisage la nature est la principale cause de l'impossibilité où sont la plupart des espr*s de concevoir d’une manière large et féconde l’histoire de l’univers. Mais le système solaire lui-même est-il éternel ? ne pouvons-nous le dépasser ? Nous le dépassons sans contredit, puisque par l'astronomie sidérale nous apprenons que le système solaire n’est qu'un point dans l’espace, un système entre des milliers de systèmes analogues. Si aucune donnée ne nous reste sur le commencement du soleil, ce commencement néanmoins a dû exister. Les nébuléuses, la voie lactée, sont les documents de cette trèsvieille histoire ; mais, hélas ! d’incurables impossibilités nous arrêtent ici. L’astronomie, arrivée à ces distances, ne fait plus que balbutier, et, si nous étions réduits à son témoignage, nous devrions croire que le point le plus élevé de notre connaissance est le soleil. Au delà, nous ne sau-

rions qu'une chose, c’est que le soleil n’est pas

seul de son espèce, qu'il y a d’autres soleils, Sans doute de même nature et assujettis aux mêmes lois que celui que nous connaissons.

C'est ici que votre chimie intervient avec ses souveraines clartés. Beaucoup de petits faits portaient depuis longtemps à croire que les corps répandus dans l’espace sont de la même composition que ceux qui forment notre globe. Bunsen et d’autres que vous connaissez mieux que moi ont démontré cette vérité capitale : la chimie du soleil est la même que celle de la Terre; les corps simples du soleil sont les mêmes que ceux de notre planète. La chimie dès lors cesse d’être une science terrestre, comme la géologie ; c’est une science qui domine au moins tout le système solaire, et qui très-probablement s'étend au delà. Les expériences de Bunsen s’appliquent-elles dans

une mesure quelconque aux étoiles fixes? Je

l'ignore; mais la haute analogie de ces étoiles !

avec le soleil fait croire que la chimie comme

nous la connaissons s’y applique également. Cea

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équivaut à dire que la chimie nous révèle des faits antésolaires, qu’elle nous fait atteindre une époque de l’histoire où la distinction des systèmes de mondes n'existait pas, au moins dans certaines régions de l’espace. Qu'est-ce que la chimie dans cette conception ? L'histoire de la plus vieille période du monde, l’histoire de la fondation de la molécule. Ne pensez-vous pas que la molécule pourrait bien être, comme toute chose, le fruit du temps, qu’elle est le résultat d’un phénomène très-prolon gé, d’une agglutination continuée durant des milliards de milliards de siècles ? Quoi qu'il en soit, la chimie précède évidemment l’astronomie, puisqu'elle nous révèle des lois et un développement antérieurs à l'existence individuelle des globes célestes. Par elle, nous plongeons dans un monde où il n’y à ni planète ni soleil ; nous dépassons la période solaire, nous sommes en pleine période moléculaire. Ne pouvons-nous encore remonter au delà ?

C'est vous qui me le fîtes remarquer un jour

la physique mécanique est encore antérieure à la

chimie, au moins d’une façon virtuelle. Par elle,

nous sommes transportés dans un monde composé d’atomes purs, ou, pour mieux dire, de forces dénuées de toute qualité chimique. La mécanique seule régnait en cet état primitit où tout n’avait qu'un visage, où nulle individualité distincte n'existait. Y eut-il un âge du monde où la matière exista ainsi sans qualité intrinsèque, sans autre détermination que la quantité de sa masse ? Certes il ne faut pas l’affirmer. Je ne puis cependant m'empêcher de concevoir la gravitation comme quelque chose d’antérieur aux réactions chimiques. La mécanique me semble ainsi la science la plus ancienne par son objet. Son règne fut-il éternel ? La force et la masse ont-elles eu un commencement ? Quel sens a le mot commencement, quand il s’agit de ce que nous concevons comme primordial et sans antécédent ?

C'est ici que notre raison s’abîme, que toute

science s'arrête, que les analogies se taisent. Les

« antinomies » de Kant se dressent en barrières infranchissables. Comme toutes les fois qu'intervient la notion de l'infini, on entre dans une série sans fin de contradictions et de cercles vicieux ! Seraient-ce les mathématiques, serait-ce surtout le calcul infinitésimal, qui nous tiendraient ici le secret ? Sans contredit, les mathématiques, par leurs divers ordres d’infini, nous fournissent la seule image qui jette quelque jour sur cette situation étrange de l'esprit humain, placé entre la nécessité de supposer un commencement à l’univers et l'impossibilité de l’admettre; mais ce n’est à qu'une image, les mathématiques ne sortant pas du signe, de la formule, ou en d’autres termes n’impliquant aucune réalité. Les mathématiques en effet seraient vraies, quand même rien n’existerait. Elles sont dans l’absolu, dans l’idéai. Or tout l’ordre des phénomènes où nous nous sommes tenus jusqu'ici est dans le réel. Entre l'existence première de l’atome et les mathématiques, il y à

un abime. Les mathématiques ne sont que le

développement du principe d'identité, une tauto-

logie d’un secours précieux quand on l’applique

à quelque chose de réel, mais incapable de révéler

une existence ni un fait. Elles ne fournissent pas

de lois de la nature; mais, en donnant d’admi-

rables formules pour exprimer les transformations de la quantité, elles servent merveilleusement à faire sortir des lois de la nature tout ce que cellesci contiennent. Elles n’apprennent rien sur le développement de l’être, mais elles montrent dans quelles catégories il était décidé de toute éternité que l'être existerait, en supposant qu’il dût exister. |

J'en dis autant de la métaphysique. J'ai nié autrefois l'existence de la métaphysique comme science à part et progressive ; je ne la nie pas comme ensemble de notions immuables à la façon de la logique. Ces sciences n’apprennent rien, mais elles font bien analyser ce que l’on savait. En tout cas, elles sont totalement hors des faits.

Les règles du syllogisme, les axiomes fondamen-

taux de la raison pure, seraient vrais comux les

mathématiques, quand même il n’y aurait personne pour les percevoir. Mathématiques pures, logique, métaphysique, autant de sciences de l'éternel, de l’immuable, nullement historiques, nullement expérimentales, n'ayant aucun rapport avec l'existence et les faits. Par elles, nous plongeons dans un monde qui n’a ni commencement, ni fin, ni raison d'exister. Ne nions pas qu’il n’y ait des sciences de l'éternel ; mais mettons-les bien nettement hors de toute réalité. Bans l’ordre de la réalité, ce que nous voyons, c’est un développement échelonné selon le temps, et dans lequel nous distinguons : |

4° Une période atomique, au moins virtuelle, règne de la mécanique pure, mais contenant déjà le germe de tout ce qui devait suivre;

2 Une période moléculaire, où la chimie commence, où la matière a déjà des groupements distincts g

8° Une période solaire, où la matière est agglo-

mérée dans l’espace en masses colossales, sépa-

rées par des distances énormes ; è h° Une période planétaire, où dans chacun de ces systèmes se détachent autour de la masse centrale des corps distincts ayant leur développement individuel, et où la planète Terre en particulier commence d'exister ;

5° Période du développement individuel de chaque planète, où la planète Terre traverse les évolutions successives que révèle la géologie, où la vie apparaît, où la botanique, la zoologie, la physiologie commencent à avoir un objet; |

6° Période de l'humanité inconsciente, qui nous

est révélée par la philologie et la mythologie com-

parée, s'étendant depuis le jour où il y a eu sur

la terre des êtres méritant le nom d’hommes jus-

qu'aux temps historiques;

7° Période historique commençant à poindre

en Égypte, et comprenant environ 6,000 ans,

dont 3,000 ans seulement avec quelque suite,

et 500 ou 400 ans seulement avec une pleine con=

science de toute la planète et de toute l'humanité.

En somme, ce qu'on | appelle l’histoire est l'histoire de la dernière heure, comme si, pour comprendre l’histoire de France, nous étions réduits à savoir ce qui s’est passé depuis une dizaine d'années. Deux éléments, le temps et la tendance au progrès, expliquent l’univers. Mens agitat molem.… Spiritus intus alit.… Sans ce germe fécond de progrès, le temps reste éternellement stérile. Une sorte de ressort intime, poussant tout à la vie, et à une vie de plus en plus développée, voilà l'hypothèse nécessaire. Les vieilles écoles atomiques, qui trouvèrent tant de vérités, arrivèrent | à l’absurde faute d’avoir compris cela. La « chiquenaude » de Descartes ne suffit pas. Avec cette chiquenaude, on ne sortirait pas de la mécanique, et, à vrai dire, ce grand esprit n’en sortit jamais. JL faut la tendance permanente à être de plus en plus, le besoin de marche et de progrès. Il faut admettre dans l'univers ce qui se remarque dans

la plante et l’animal, une force intime qui porte le

germe à remplir un cadre tracé d'avance. Il y a une conscience obscure de l’univers qui tend à se faire, un secret ressort qui pousse le possible à exister. L'être m’apparaît ainsi comme un compromis entre des conditions opposées; comme une équation qui, dans la plupart des hypothèses, donne des solutions négatives ou imaginaires, mais qui, dans certains cas, en donne de réelles ; comme un van qui ne laisse passer que ce qui a droit de vivre, c’est-à-dire ce qui est harmonieux. Mille espèces ont existé ou tendu à exister qui n’existent plus. Les unes n’ont duré qu’un siècle, les autres ont duré cent siècles, parce qu’elles avaient des conditions d'existence plus ou moins étroites (la girafe, le castor, la baleine, expirent de nos jours). Les unes se sont brisées tout net, les autres se sont modifiées; d’autres n’ont eu qu’une existence virtuelle, laquelle, faute de conditions avantageuses, n’a point passé à l'acte. L'univers est de la sorte une lutte immense où

la victoire est à ce qui est possible, flexible, pon-

déré, où tout s’équilibre, se plie, se balance. L'orsane fait le besoin, mais il est aussi le résultat du besoin; en tout cas, le besoin lui-même qu’est-il, si ce n’est ceite conscience divine qui se trahit dans l'instinct de l’animal, dans les tendances innées de l’homme, dans les dictées de la conscience, dans cette harmonie suprême qui fait que le monde est plein de nombre, de poids et de mesure? Rien n’est que ce qui a sa raison d'être ; mais on peut ajouter que tout ce qui a sa raison d'être à été ou sera.

Ce qu’il y a de certain, c’est que tout développement commencé s’achèvera. Émettre une telle assertion n’est pas plus téméraire que d'affirmer que la graine deviendra un arbre, l'embryon un animal complet. Sans doute on n’a jamais le droit de dire cela pour les cas particuliers : il n’est jamais sûr que telle graine ou tel embryon ne traversera pas des chances mauvaises, qui arrêteront son développement; mais ces chances mauvaises se

perdent dans l’ensemble. D'innombrables germes

de fleurs périssent chaque année; nous savons

cependant qu’il y aura des fleurs le priitemps pro-

chain. — Or nous saisissons plusieurs phases d’un

développement qui se continue depuis des milliards de siècles avec une loi fort déterminée. Cette loi est le progrès, qui à fait passer le monde du règne de la mécanique à celui de la chimie, de l’état atomique et moléculaire à l’état solaire, si j'ose le dire, c'est-à-dire à l’état de masses isolées dans l’espace; qui à tiré de la masse solaire des existences planétaires séparées d'elle, quoique tou-

jours dans son intime dépendance; qui dans chaque

planète, au moins dans la nôtre, a produit un dé-

veloppement régulier : l'apparition de la vie, le perfectionnement successif de cette vie, — l'apparition, le progrès de la conscience, d’abord obscure et enveloppée, vers quelque chose de plus en plus libre et clair, — la formation lente de l’humanité, — Île développement de l’humanité, d’abord inconsciente dans les mythes et le

langage, puis consciente dans l’histoire pro-

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prement dite, — et cette histoire elle-même toujours plus une, plus puissante, plus étendue. Le progrès vers la conscience est la loi la plus générale du monde. La plus haute chose que nous connaissions dans l’ordre de l'existence (c’est-à-dire

hors de l'absolu et de l'idéal), c’est l'humanité.

Certes nous ne pouvons nier qu’il n’y ait dans d’au-

tres corps célestes des consciences bien plus avancées que celles de l'humanité; mais nous n’en avons nulle connaissance. Il y-a plus : nous pouvons affirmer qu'aucune de ces consciences, dont l'existence est plus que probable, n’est arrivée à un degré immensément supérieur à celui que l’homme a pu atteindre. Ce qui constituerait en effet une colossale supériorité pour une conscience intelligente, ce serait d’avoir franchi autrement que par l'induction scientifique les limites de sa planète, d’avoir étendu son action au delà du corps céleste où elle serait née. Or rien de semblable n’a lieu dans le système solaire. Toutes les huma-

nilés que ce système peut renfermer sont empri-

sonnées dans leur limite astronomique, et aucune Î

d'elles n’en sait assez pour agir sur les autres

corps du système. Nous ne pouvons en dire au-

tant des autres systèmes solaires; mais certaine ment aucun être ou classe d'êtres intelligents, sur un point quelconque de l’univers visible, n’est arrivé à une totale action sur la matière, ni à se mettre en rapport avec les êtres vivant sur d’autres corps. Jamais un fait n’a été observé qui exige une telle hypothèse. En dehors de l’homme, on n’a jamais constaté un seul acte libre intervenant dans le courant des choses pour leur faire prendre un cours différent de celui qu’elles eussent pris sans cela.

De la longue histoire que nous connaissons, pouvons-nous tirer quelque induction sur l’avenr? L'infini du temps sera après nous comme il a été avant nous, et dans des milliards de siècles l'univers diflérera de ce qu’il est aujourd’hui, autant que le monde d'aujourd'hui diffère du temps

où ni terre ni soleil n’existaient. L'humanité a

commencé, l'humanité, finira. La planète Terre a commencé, la planète Terre finira. Le système solaire a commencé, le système solaire finira. Seulement ni l'être ni la conscience ne finiront. Il y aura quelque, chose qui sera à la conscience actuelle ce que la conscience actuelle est à l’atome. Et d’abord l'humanité, avant d’avoir épuisé sa planète et subi d’une façon fatale l’effet du refroidissement du soleil, peut compter sur plusieurs milliers de siècles. Que sera le monde quand un million de fois se sera reproduit ce qui s’est passé depuis 4763, quand la'chimie, au lieu de quatrevingts ans de progrès, en aura cent millions? Tout essai pour imaginer un tel avenir est ridicule et stérile. Get avenir sera cependant. Qui sait si l’homme ou tout autre être intelligent n’arrivera pas à connaître le dernier mot de la matière, la loi de la vie, la loi de l’atome? Qui sait si, étant maître du secret de la matière, un chimiste prédestiné ne transformera pas fute chose? Qui sait si, maître

du secret de la vie, un biologiste omniscient n’en

modifiera pas les conditions, si un jour les espèces naturelles ne passeront pas pour des restes d’un monde vieilli, incommode, dont on gardera curieusement les restes dans des musées? Qui sait, en un mot, si la science infinie n’amènera pas le pouvoir infini, selon le beau mot baconien : « Savoir, c’est pouvoir »? L’être en possession d’une telle science et d’un tel pouvoir sera vraiment maître

de l’univers. L'espace n’existant plus pour lui, il

franchira les limites de sa planète. Un seul pou-

voir gouvernera réellement le monde, ce sera la science, ce sera l'esprit.

Dieu alors sera complet, si l’on fait du mot Dieu

le synonyme de la totale existence. En ce sens,

Dieu sera plutôt qu’il n’est : il est ên fier, il est

en voie de se faire. Mais s’arrêter là serait une théologie fort incomplète. Dieu est plus que la totale existence ; il est en même temps l’absolu. ii est l’ordre où les mathématiques, la métaphysique, la logique sont vraies ; il est le lieu de l'idéal, le

principe vivant du bien, du beau et du vrai. En-

visagé de la sorte, Dieu est pleinement et sans réserve ; il est éternel et immuable, sans progrès ni devenir.

Ce triomphe de l'esprit, ce vrai royaume de Dieu, ce retour au modèle idéal, me semblent la fin suprême du monde C’est l'humanité qui, à notre connaissance, est le principal instrument de cette œuvre sacrée. L'animal le plus humble, le dernier zoophyte, est à sa manière déjà un commencement de connaissance de la nature par ellemême, un retour obscur vers l’unité; mais l’humanité, par la faculté qu'elle à de capitaliser les découvertes, par le privilége qu’a chaque génération de partir du point où la précédente s’est arrétée pour passer à de nouveaux progrès, est marquée pour une plus haute destinée. Le règne de l’esprit est l’œuvre propre de l'humanité. En supposant que ce ne soit pas elle qui atteigne le but, elle aura marqué dans la série des efforts pour l’atteindre. Alors nous régnerons, nous tous

hommes de l’idée. Nous serons cendres depuis

des milliards d'années, les quelques molécules qui font la matière de notre être seront désagrégées et passées à d’incalculables transformations; mais nous ressusciterons dans le monde que nous aurons contribué à faire. Notre œuvre triomphera. Le sens moral alors se trouvera avoir eu raison; la foi, qui croit contre l'apparence, sera justifiée : c’est elle qui aura bien deviné; la religion se trouvera vraie. La vertu alors s’expliquera. On comprendra le but et la signification de cet instinct étrange qui poussait l’homme, sans nulle arrièrepensée d'intérêt, sans espoir de récompense (la vraie vertu est à cette condition), au renoncement, au sacrifice. La croyance à un Dieu père sera justifiée. Notre petite découverte, notre effort pour faire régner le bien et le vrai sera une pierre cachée dans les fondements du temple éternel ; nous n’en aurons pas moins contribué à l’œuvre divine. Notre vie aura été une portion de la vie infinie; nous y

aurons notre place marquée pour l'éternité.

De qui est donc cette phrase qu’un bienveillant

anonyme m'adressait il y a quelques jours : « Dieu est immanent dans l’ensemble de l’univers, et dans chacun des êtres qui le composent. Seulement il ne se connaît pas également dans tous. Il se connaît plus dans la plante que dans le rocher, dans l'animal que dans la plante, dans l’homme que dans l’animal, dans l’homme intelligent que dans l’homme borné, dans l’homme de génie que dans l’homme intelligent, dans Socrate que dans l’homme de génie, dans Bouddha que dans Socrate, dans le Christ que dans Bouddha. » Voilà la thèse fondamentale de toute notre théologie. Si c’est bien là ce qu’a voulu dire Hegel, soyons hégéliens.

Je sais que les idées que notre philosophie tout expérimentale se fait de la conscience semblent peu d’accord avec ces aspirations. La conscience en effet est pour nous une résultante : or la résultante disparaît avec l’organisme d’où elle sort; l'effet s’en va avec la cause; le cerveau se décom-

posant, la conscience devrait donc disparaitre.

Mais l'âme, la personne, doivent être conçues comme choses distinctes de la conscience. La conscience a un lien étroit avec l’espace, non qu’elle réside en un point donné, mais parce qu'elle s'exerce dans des limites déterminées. L'âme, au contraire, la personnalité de chacun, n’est nulle part, puisque l’homme agit souvent plus fortement à mille lieues que dans le canton qu'il habite. L'âme est où elle agit, où elle aime. Dieu étant

l'idéal, objet de tout amour, Dieu est donc essen-

tiellement le lieu des âmes. La place de l’homme

en Dieu, l'opinion que la justice absolue a de lui, le rang qu'il tient dans le seul vrai monde, qui est le monde selon Dieu, sa part en un mot de la conscience générale, voilà son être véritable. Cet être moral de chacun de nous est si bien notre mot intime, que les grands hommes y sacrifient leur vie selon la chair, abrégeant leurs jours et au besoin endurant la mort pour leur vraie vie, qui est leur rôle dans l'humanité.

À ce point de vue, qui est plus vivant, à l’heure

présente, que Jésus? Jésus n’existe-t-il pas mille fois plus, n'est-il pas mille fois plus aimé de nos jours qu’au moment où il parcourait la Galilée? I] ne s’agitnullementicidelaréputation, de la gloire, qui, sans être une vanité, est souvent une criante injustice. Plusieurs des hommes qui tiennent le premier rang dans l'humanité sont et resteront oubliés. « Ils vivent pour Dieu » : Üüo r& 0:65, comme dit l’auteur du traité De rationis imperio, un admirable traité écrit par un compatriote et un contemporain de Jésus. Les plus grands saints sont les saints inconnus, et Dieu garde le secret des plus hauts mérites qui aient ennobli un être moral. Des hommes parfaitement ignorés de la foule exercent en réalité dans le monde une plus grande influence que les hommes dont la réputation est la plus bruyante. C’est en Dieu que l’homme est immortel. Les catégories de temps et d'espace étant effacées dans l’absolu, ce qui existe pour l’absolu est aussi bien ce qui a été que ce qui sera. En

Dieu vivent de la sorte toutes les âmes qui ont

vécu. Pourquoi le règne de l'esprit, fin de l’univers,

ne serait-il pas ainsi la résurrection de toutes les

consciences ? L'esprit sera tout-puissant, l’idée sera -

toute réalité : que signifie ce langage, si ce n’est qu'en l’idée tout revivra? La manière dont ces choses s’accompliront ne peut que nous échapper, car, je le répète, dans un milliard de siècles l’état’ du monde sera peut-être aussi différent de l’état présent que l’atome mécanique l’est d’une pensée où d’un sentiment.

Ce que nous pouvons affirmer toutefois, c’est que la résurrection finale se fera par la science, par la science, dis-je, soit de l’homme, soit de tout autre être intelligent. La réforme scientifique de l'univers est l’œuvre à peine commencée qui est dévolue à la raison. Mille fois cette tentative sera traitée d’attentat, mille fois l'esprit conservateur s'écriera qu'on fait un outrage à Dieu en touchant à son œuvre; mais le progrès de la conscience est une chose fatale. Mettons que notre planète soit

condamnée à n’atteindre que des résultats mé-

nas Eh: ES?

diocres, que la routine, sous prétexte de conserver les dogmes dont elle a besoin, étouffe l'esprit scientifique et amène l'annulation de l'humanité pour les grandes choses : que serait une telle perte dans l’ensemble de l'univers? La même que

celle d’un grain de blé qui, dans les plaines de la

Beauce, tombe sur un caillou, ou d’un germe de

; vie qui, dans la nuit mystérieuse de la génération,

ne trouve pas les conditions favorables à son développement.

Adieu, cherchons toujours.

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