‹ Diane de Lys; comédie en cinq actes, en proseChapitre 16 sur 40 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

DIANE, PAUL

DIANE Ne trouvez-vous pas, Monsieur, que le vicomte devient impossible.^

PAUL Comment cela, Madame?

DIANE Vous êtes son ami?

PAUL. Autant qu'un homme qui travaille peut être l'ami d'un homme qui n'a rien à faire... Je l'aime beaucoup, mais nous nous voyons rarement... Du reste, il voyage presque toujours.

DIANE- Eh bien ! chaque fois que vous le verrez, faites-lui donc de la morale... Comprenez-vous qu'il soit amoureux d'une danseuse ?

PAUL. Je comprends tous les amours

DUNE. C'est le droit de l'artiste, mais non... {Elle s'arrête.)

PAUL. Mais... non de l'homme du monde. Voilà ce que vous vouliez dire. Madame.

DIANE Non pas.

PAUL. Pourquoi vous en défendre ?... Je sais qu'on fait une grande différence entre les hommes du monde et les artistes.

DIANE. Et VOUS ne vous en plaignez pas, PAUL. Est-ce bien lu votre opinion, Madame ? DiA^E. Oui, et celle de tous les gens sensés Cette carrière des arts où l'homme représente forcément sa valeur personnelle, où il doit tout à lui-même, où il n'est rien s'il ne fait rien; où, s'il a du génie, il anoblit la famille obscure dont il sort, la femme à laquelle il donne son nom; cette vie de travail, d'étude, de lutte, de triomphe... tout cela a un côté poétique, attractif, saisissant pour tout esprit un peu enthousiaste, et pour une imagination curieuse comme est la mienne. Pour moi, non-seulement j'admire les grands artistes... mais il y a des moments où j'envie leur existence.

PAUL. Cette existence vous apparait, Madame, sous les teintes caressantes et dorées des horizons lointains comme ces forêts épaisses qui bornent les perspectives sous un beau soleil d'été ; elles semblent unies comme le velours, souples comme la mousse , et ceux qui, pendant ce temps-là, sont forcés de les parcourir, s'y déchirent les mains, les pieds et le visage, sans jouir un seul instant du spectacle qu'elles oflrent à distance. Notre vie d'artiste a bien des déboires, bien des tristesses ! Que de difficultés, que de luttes, que d'heures de découragement! Oh! croyez-moi. Madame, pour vous, jeune et belle, la vraie vie, c'est la vôtre.

DIANE. Effet de perspective aussi. Vos chagrins ne sont pas comparables aux nôtres, car vous avez une compensation éternelle, la liberté!

PAOL. Et vous Madame, êtes-vous donc si esclave?

DIANE Peut-être !

PAUL. Ce n'est pas ce qu'on dit.

DiAKE. On vous a donc parlé de moi?

PAUL. Oh ! souvent, Madame.

DIANE. Alors nous sommes de vieilles connaissances, car on m'a parlé de vous aussi-

PAUL. Et je vois qu'on ne vous a dit que du bien de moi, Jladame, puisque vous avez permis que je vous fusse présenté.

DIANE Qui sait!... Une femme est quelquefois plus désireuse de connaître un homme dont on dit du mal, qu'un homme dont on dit du bien. En général les hommes dont on médit sont des hommes de mérite... mais cependant on ne m'a dit aucun mal de vous, Monsieur; au contraire, j'ai appris des choses à votre éloge.

PAUL- Puis-je vous demander lesquelles , Madame ?

DIANE. C'est peut-être un peu embarrassant à répéter.

PAUL. Cela me fait désirer un peu plus de le savoir.

DIANE. Eh bien! ou disait que vous aviez été fort aimé...

PAUL. Aimé!... et de qui, mon Dieu?

DIANE. D'une dame qu'on m'a nommée, mais dont je ne veux dire que le nom de baptême qui est Bej th>'.

PAUL. Berthe ! pauvre femme !

DiAivH. Vous la plaignez !

PAUL. Oui, Madame.

DIANE. Vous ne l'aimez donc plus ?

PAUL. Dieu sait où elle est !

DIANE. Vous l'avez abandonnée ?... Pourquoi? Je dois vous paraître bien curieuse, mais quoi de plus intéressant que cet éternel roman du cœur!

PAUL. Eh bien ! Madame, je serai franc avec vous, puisque le hasard vous a fait connaître cet incident de ma vie... J'ai rompu avec Berthe parce qu'elle m'aimait trop.

DIANE. Vous m'intriguez beaucoup

PAUL. C'est bien simple, Madame!... A un artiste il faut des amours un peu exceptionnels. Les femmes qui nous aiment ne savent pas nous aimer.. .L'amour est plus qu'une passion dans certains cas, c'est une science- Aimer selon la nature de la personne qu'on aime est chose difficile. Cette femme ne m'avait pas compris, elle m'aimait comme elle eût aimé un homme qui n'aurait rien eu à faire que d'aimer... Perpétuellement défiante, elle était perpétuellement triste. Elle ne comprenait pas qu'il y a des moments où, si amoureux, si aimé que soit l'artiste, il a besoin d'être seul avec sa pensée, maîtresse bien autrement jalouse qne celles de ce monde, et qui s'en va impitoyablement quand on ne la reçoit pas tout de suite. Si j'arrivais chez cette femme un quart d'heure plus tard que l'heure fixée, je la trouvais en larmes, elle essuyait ses veux à la hâte et ne me

faisait aucuD reproche j mais ses yeux étaient rouges et dans sa gaieté apparente perçait l'inquiétude ou le soupçon. Cette vie devint d'abord une fatigue, puis un ennui, puis une torture. Je ne travaillais plus. J'essayai de rompre tout doucement et de la détacher de moi en l'éloignant un peu. Je la fis partir pour la campagne ; elle m'écrivait lettres sur lettres. Je fis quelques tentatives, car je la plaignais au fond, mais l'égoïsme l'emporta 5 j'étais trop malheureux. Elle m'écrivit une dernière fois pourm'offrir de quitter la France ; nous eûmes une dernière entrevue, et je la laissai partir, en pleurant, non pas elle, mais le bonheur à côté duquel nouspassions tous les deux.

DIANE. C'est que vous ne l'aimiez plus.

PADL. Peut-être.

DIANE. L'amour ne raisonne pas si bien. Demandez à Raphaël, votre aïeul en art, s'il aurait laissé partir la Fornarine.

PAUL. Avouez, 3Iadamc, que puisqu'il est mort de ce qu'elle est restée, il aurait aussi bien fait de la laisser partir.

DIANE. Vous avez réponse à tout., mais on ne m'a pas dit que cela sur votre compte... Je vous connais d'autres affections, et celles-là ne mourront pas--.

PACL. Lesquelles?

DIANE. Vous aimez votre famille.

PAUL. Hélas ! Madame, ma famille se compose de ma mère, et, en effet, j'ai de l'adoration pour elle.

DUNE. C'est ce qu'on m'a dit.

PAUL. 31aximilien, sans doute?

DIANE, avec intention. Oui... Maximiiien...

PAUL. Je lui ai cependant rarement parlé de ma mère.

DIANE. Mais peu importe que ce soit lui ou un autre î... Vous travaillez pour moi?

PAUL. Pour vous, madame ?

DIANE. Oui, le pendant de ce tableau que vous faites en ce moment, est pour moi; j'ai fait savoir au marchand que je le voulais,

PAUL, se levant. Ah ! c'est vous qui avez fait acheter ce tableau ? Pardon, madame, ce n'est pas Maximilieu qui vous a parle de ma mère.

DIANE. Pourquoi revenir sur ce sujet? Non , ce n'est pas lui.

PAUL. Et vous ne pouvez me dire qui vous en a parlé?

DIANE. Je n'en sais rien.

PAUL. Voulez- vous que je vous l'apprenne, moi?

DIANE. Cela m'étonnerait; comment l'auriez-vous su?

PAUL. Je ne le sais pas encore, mais je vais le savoir.

DIANE. Et comment cela ?

PAUL. Je suis un peu sorcier, madame.

DIANE. Vraiment?

PAUL. Oui, et je vais vous dire comment, Madame. J'ai un ami qui a appliqué aux mains le système que Gall a trouvé pour la tête. Eu touchantla main d'une personne, il lui dit tout son caractère, il surprend

parfois sa pensée. J'ai étudié avec lui et suis devenu d'une certaine force sur celte science. Voulez-vous me donner votre main, Madame, peut-être vais-je vous dire des choses qui vont fort vous étonner.

DUNE. La voici-

PAUL, lui rendant m main. Il m'a suffi de la voir un instant... Je sais tout ce que je voulais savoir.

DIANE Oh ! mais c'est merveilleux ! voyons, je vous écoute?

PAUL. Vous permettez que je dise la vérité.

DIANE. Dites !

PAUL. Eh bien ! Madame, vous êtes femme jusqu'au bout des ongles ; c'est l'expression juste, je crois, c'est-à-dire que vous avez autant que possible le défaut qui a perdu la première femme : la curiosité.

DIANE. Je vous i'ai avoué, vous n'avez donc pas grand mérite à le découvrir.

PAUL. Mais il est certains résultats de ce défaut dont vous ne m'avez pas fait confidence et que je surprends peut-être malgré moi. Or, un de ces résultats, c'est que, sans le vouloir, j'en suis convaincu, vous pouvez faire beaucoup de peine à des gens qui n'ont fait autre chose que de rendre service à votre cœur.

DIANE. Je ne comprends pas du tout, Monsieur-

PAUL Alors vous me permettrez de a'ous raconter une histoire, Madame, et vous comprendrez peutêtre.

DIANE. Parlez, monsieur, je vous écoute.

PAUL. II y a huit jours, un de mes amis avait avec une femme, un rendez-vous, qui, à ce qu'il paraît, ne pouvait avoir lieu ni chez lui ni chez elle... vous permettez que je continue, madame ?

DIANE. Continuez.

PAUL. Cet ami est venu emprunter à un peintre son appartement et, touten sachant que c'était pour y recevoir une femme, ce peintre s'est conduit, je crois, comme il le devait faire. Il n'a tente en aucune façon de connaître cette femme et cela lui étaitpourtant bien facile.

DIANE. Il a fait là son devoir de galant homme.

PAUL. Mais cette femme n'a peut-être pas été aussi discrète, de sorte qu'en attendant son amant...

DIANE. Son amant!

PAUL. Son amant, oui, Madame, mon ami était bien certainement l'amant de cette femme, sans quoi elle l'eût reçu ouvertement chez elle.

DIANE. Vous êtes bien sévère pour les femmes. Monsieur; il se peut que la personne dont vous parlez soit venue voir chez ce peintre un ami.,, souvent les apparences sont trompeuses. .

PAUL. Soit, Madame, mais peu importe ; toujours est-ii que cette personne y est venue, et qu'en attendant mon ami, son ami, comme voudrez, n'imitant en aucune façon la discrétion de son hôte, elle a fouillé dans ses tiroirs que, sans défiance, il avait laissés ouverts. Elle y a trouvé, sans aucun doute, ce qu'on peut toujours trouver chez un garçon, des lettres de femme, des papiers de toute sorte; cela

dut beaucoup amuser cette dame, et bref, il résulta de ses recherches que celui qui la recevait avait peut-être beoin d'argent pour l'envoyer à sa mère, et qu'en payement de son hospitalité, il y aurait charité à lui acheter un tableau.

DUNE. Monsieur!

PA.UL. Voyez, Madame, comme vous vous intéressez à ce récit... mais permettez-moi de le terminer. Jusque-là tout va bien. Le jeune homme vendit son tableau, envoya la moitié de l'argent à sa mère, et se mit gaîment au second tableau que la même personne lui faisait commander. Malheureusement la curiosité n'a pas de bornes, et la dame, après avoir fouillé dans les tiroirs de l'inconnu, désira le connaître et se le fit présenter par son... par son ami.

DIANE. Et alors qu'arrivat-il?

PAUL. Il arriva, Madame, que le peintre reconnut cette dame, et que, peut-être un peu trop susceptible, sa dignité se blessa d'une curiosité qui avait fini par une aumône, s'en blessa d'autant plus, qu'au premier aspect, cette femme l'avait frappé comme un type rare de beauté noble, d'âme fière, de sentiments élevés ; alors il comprit que sa place n'était pas où il était, et il prit congé de cette dame en lui demandant pardon de s'être laissé présenter chez elle.

DIANE. Attendez, Monsieur, il y a là-dessous une trahison, je dirai presque une infamie dont, je l'espère, vous me donnerez le mot. Veuillez donc me permettre de vous faire une question sur la Ha de

cette histoire, et, pour vous mettre à votre aise, je vais ôter les masques aux personnages que vous avez mis en scène. Celui que vous appelez l'amant de cette femme se nomme Maximiiien de Ternon ; le peintre, c'est vous; la femme, c'est moi. Vous le voyez, 3Ionsieur, je suis décidée à avoir une explication franche et loyale avec vous. 31. de Ternon m'avait donné sa parole d'honneur qu'il ne vous dirait jamais le nom de la femme qu'il avait vue chez vous.

PAL'L. Maximiiien a tenu sa parole. Madame, il n'a pas dit votre nom.

DIANE. Alors, 3Ionsieur, comment le savez-vous?

PAUL. Veuillez regarder à votre main, Madame.

DIANE. A ma main?

PAUL. Vous portez la bague que vous avez oubliée chez moi, que j'ai retrouvée, que Maximiiien vous a rendue, et qui vient de me dire qui vous êtes.

DIANE. C'est vrai, maladroite! alors c'estle hasard qui a tout fait. Soit, j'aime mieux cela que d'avoir à accuser un ami. Maintenant, Monsieur, répondezmoi franchement. Avant d'entrer chez moi, me connaissiez-vous ?

PAUL. De nom seulement.

DiAKE. On vous avait parlé de moi, vous me l'avez dit tout à l'heure.

PAUL. C'est vrai!

DIANE. Que vous avait-on dit?

PAUL. Bien des choses, Madame.

DIANE. Eh bien ! Monsieur, ces choses, il ne faut

plus qu'on les dise, et puisque nous sommes sur ce chapitre-là, j'exige que vous écoutiez ma justification.

PAUL, Je n'y ai aucun droit.

DIANE. Soit, Monsieur, mais c'est mon désir... M. de Ternon...

PAUL. On vient de sonner, 3Iadame.. c'est lui sans doute.

DIANE. Qui voulez-vous donc que ce soit à pareille heure ? Je suis enchantée qu'il arrive en ce moment, l'explication aura lieu devant lui. {Elle ouvre la porte.) Arrivez, vicomte, arrivez, {Refermant la porte) Le duc! {A Paul.) 3Ionsieur, je vous eu prie, veuillez entrer un instant dans cette chambre. {Avec rage. )yi.onD\QM\.. Mon Dieu'

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