LE COMTE, DIANE
LE COMTE, assis, à 'a comtesse, assise. Une tasse Je thé.
DIA.NE. Non merci.
LE COMTE. Vous ne prendrez rien.
DiA>E. Je n'ai pas faim.
LE COMTE, au domestiqué. C'est bien, Uissez-aous. (Le domestique sort.) Voyons, ma chère Diane, regardez-moi.
Du>E Que je vous regarde.
— H9 — LE COUTE. Oui, et dites-moi franchement si depuis deux jours que nous sommes partis, vous n'avez pas eu deux ou trois fois envie de rire.
DUNE. Est-ce une plaisanterie, monsieur le comte?
LE COMTE. Je ne plaisante pas du tout, je vous demande seulement si notre position respective depuis deux jours que nous voyageons côte à cote sans nous adresser la parole, excepté quand il y a du monde, je vous demande si cette position ne vous a pas donné envie de rire.
DU>K. Non, Monsieur.
LE COMTE. Vous étcs bien heureuse, moi je ne puis pas parvenir à le prendre au sérieux. DUNE. Elle est pourtant sérieuse.
LE COMTE. Permettez-moi de causer à cœur ouvert avec vous. Pourquoi sommes-nous partis ? DIANE. Pour aller retrouver mon père.
LE COMTE. Dans quel but ?
DIANE. Dans le but de nous séparer.
LE COMTE. Pourquoi?
DiA>E. Parce que nous avons à nous plaindre Vm\ de l'autre.
LE COMTE. Voilà quelles étaient nos dispositions en partant. Mais depuis deux jours.
DiAXE. Eh bien?
LE COMTE. Depuis deux jours que nous ne nous parlons pas, nous avons eu le temps de rétléchir. DUNE. J'ai réfléchi.
LK COMTE Et le résultat de vos réflexions ?
DIANE. Étaitqu'il y abien loin deParis à Florence. LE COMTE. Oh ! comtesse, vous êtes cruelle pour moi qui rt'fléchissais de mon côté et qui trouvais la route bien courte.
Di.vNE. Voyons, monsieur le comte, qu'est-ce que tout cela veut dire ?
LE COMTE. Cela veut dire que ce que nous faisons est absurde, u'a ni sens, ni cause, ni possibilité, que nous nous entêtons sur une niaiserie, et que nous ferions beaucoup mieux, après avoir embrassé votre père, de nous en revenir et de rire d'un monde qui s'apprête àvyà là-bas à rire de nous. DUNE. Est-ce bien vous qui me parlez ? LE COMTE. C'est bien moi- DIANE. Après ce qui s'est passé entre uous.^ LE COMTE. Que s'est-il donc passé?
DIANE. Vous l'avez oublié, Monsieur, vos insultes, vos violences, vous qui aviez eu jusqu'alors la prétention d'être un homme du monde à ce point que vous ne me demandiez compte d'aucune de mes actions; vous entrez chez moi à deux heures du matin et vous me donnez l'ordre de vous suivre, en me menaçant si je ne vous obéissais pas î Et vous me demandez aujourd'hui de quoi je me plains. Oubliez, si vous voulez, moi je ne le pourrais pas quand bien même je le voudrais.
LE COMTE. Eh bien, vous avez raison, j'ai été un maladroit ; mais sur l'honneur, ce n'a pas été ma faute.
DiiNE Oh ! je ne vous demande pas d'explication.
LE COMTE. Mais je vous en donne, Mettez-vous à ma place. Je recevais lettres sur lettres de ma sœur, qui vous en veut de je ne sais quels mots que vous lui avez dits. Cependant, je ne voulais que vous faire peur, mais une fois entré dans ce rôle, j'ai été forcé d'aller jusqu'au bout, vous avez résisté, vous avez répondu par des menaces à celles que je vous faisais, vous alliez appeler je ne sais qui à votre secours- Il allait y avoir scandale, la nuit, scandale sur lequel il eût été impossible de revenir ; que vouliez-vous que je fisse ? J'ai paru céder ; il a bien fallu passer par tout ce que vous avez voulu, et vous amener à partir pour nous séparer- Eh bien, vous avez ma parole, je la tiendrai, mais je l'ai dit et je le répète, nous faisons une chose ridicule dont nous nous repentirons, moi plus tôt, vous plus longtemps.
DUNE- Vous êtes un homme d'esprit, et je vous sais gré de la tentative que vous faites; mais de même que vous avez été forcé de pousser votre rôle jusqu'au bout, de même je suis forcée de pousser le mien jusqu'à son dénoiiment, que ce soit un malheur ou non-
LB COMTE. Ce n'est plus que de l'entêtement de votre part
DIANE. Non, c'est mieux que cela, et ce que vous appelez un entêtement a une raison plus forte que moi.
LE COMTE. Et c'est à cette raison que vous allez tout sacrifier.
DU1VB- Oui.
LE COMTE. Écoutez, comlesse, si je vous parle comme je le fais, c'est que je ne vous crois pas aussi coupable que vous-même essayez de le faire croire ; si je tente de réparer le mal, c'est que je ne crois pas avoir à rougir de cette réparation, c'est que je suis un honnête homme, peut-être un homme d'esprit comme vous vouliez bien me le dire, et en tout cas je suis un homme et je connais la vie. Eh bien ! discutons sérieusement comme si nous n'étions en cause ni l'un ni l'autre. Vous voulez une séparation, elle aura lieu. Quel usage ferez-vous de votre liberté? Vous en ferez à l'instant même un esclavage au profit d'une antre personne. Cette personne, que vous aimez ou croyez aimer, qui vous aime ou croit vous aimer, vous saura-t-elle gré du sacrifice que vous allez lui faire? dans le premier moment oui, plus tard non. Songez qu'en disposant de votre vie, vous disposez de la sienne sans son consentement. C'est pour un homme une chaîne bien lourde que l'existence compromise et brisée d'une femme, si belle, si aimée, si aimante que cette femme soit. Si je meurs bientôt, mais je ne vois pas à cela de probabilités bien vraisemblables, vous pourrez par un second mariage, légitimer un peu votre faute. Ce mariage sera-t-il dans de meilleures conditions que le nôtre? Et en tout cas c'est bien triste d'avoir à attendre la mort d'un homme qui n'a commis d'autre crime que d'être un mari, pour en épouser un autre qui n'a d'autre vertu que d'être un amant.
Dieu me garde de suspecter un seul instant la pureté, la sincérité, l'éternité d(^s sentiments que vous avez inspirés; mais en général le grand charme de le femme mariée c'est le mari. Une femme sacrifie à un homme qu'elle aime, sa réputation, sa famille, son mari, elle court annoncer tout cela à son amant, et elle est tout étonnée au bout de quelques jours de le voir triste et soucieux. S'il était franc, quand elle lui demande ce qu'il a, il lui répondrait : je regrette votre mari!
DIANE. Je vous demanderai une chose, Monsieur le comte ? Vous êtes jeune encore, vous avez un beaunom, tout ce qu'il faut pour plaire, de l'esprit, de la noblesse, comment se fait-il que m'épousant, moi, qui étais jeune, sans volonté, sans parti pris, moi qui ne demandais qu'à subir l'influence d'un honnête homme, vous n'ayez pas employé toutes vos qualités à vous faire aimer de moi, cela vous eût été bien facile, et nous n'en serions pas aujourd'hui à nous dire les étranges choses que nous nous disons.
LB COMTE. Vous avcz raisou, mais que voulez-vous ! Notre mariage n'a pas été l'élan simultané de deux sympathies l'une vers l'autre; vous n'aviez pas l'air de m'épouser avec enthousiasme, vous ne paraissiez pas devoir m'adorer jamais, j'ai cru, excusez le mot, qu'il y aurait de l'indiscrétion à vous aimer. J'ai eu tort puisque.je ne suis pas homme à accepter que vous aimiez ailleurs. Oui, j'aurais pu empêcher ce qui arrive, voilà pourquoi je m'applique à lerépa-
- 12i — rer, ce que je ne tenterais pas si je n'avais rien à me reprocher, ce que je n'aurais pas besoin de faire si notre mariage était à recommencer. Je crois que je ne vous connais véritablement que depuis trois jours : vous m'êtes apparue sous un nouvel aspect, avec une énergie de sensations dont je vous croyais incapable. Je vous traitais en enfant, vous étiez une femme, et j'ai peur maintenant d'une chose, c'est de devenir 'sérieusement amoureux de vous. Avouez que ce serait jouer de malheur. Voyons, Diane, voulez-vous tenter une épreuve !
BURE. Laquelle?
LE COMTE, Voulez-vous que nous voyagions deux mois; pendant ces deuxmois.j'essayerai de vous faire oublier, on ne peut pas mieux dire, et si dans deux mois vous êtes toujours dans les mêmes dispositions, eh bien ! vous serez libre.
DiA>E. C'est inutile. Monsieur, ne changeons rien à ce qui est convenu, allons chez mon père.
LE COMTE, Quand désirez-vous partir ?
DIANE. Quand vous voudrez.
LE COMTE. Aujourd'hui même,
DiAXE. Aujourd'hui.
LE COMTE. Je vais donner les ordres pour le départ- Mais, entendons-nous bien ! que dirons-nous à votre père ? Moi je ne veux pas vous accuser. Si vous m'accusez je vous promets de ne pas me défendre. >'ous rejetterons cet événement sur l'incompatibilité d'humeurs, c'est le prétexte le plus honorable. ?fotre séparation n'a pas besoin d'être publi-
~ 125 — que, je crois. Faites un^ dernière concession à votre nom et au mien, au respect de votre famille et à l'opinion du monde. Votre père seul sera dans la confidence de cette séparation réelle. Je partirai pour l'Allemagne, vous voyagerez de votre côté, nous éviterons de nous rencontrer dans les mêmes lieux... Est-ce cela?
DUNE. Oui.
LE COMTE. Les affaires d'intérétse régleront comme vous l'entendrez. Allons, comtesse, une poignée de main, dans une heure nous partons. (Elle donne la main au comte qui séloigne-)