DIANE, MARCELINE
DiAXE, lui sautant au cou. Comment, c'est toi !
MARCELINE. Oui, c'cst moi, brisée, harassée, mais enfiu je te trouve, Dieu sois béni !
JENNY. Et M- le duc?
DIANE. Plus tard, allez.
MARCELINE. Mou Dicu, que tu m'as rendue inquiète, que se passe-t-il donc ?
DIANE. Et moi qui à l'instant t'accusais presque, moi qui disais : « Elle a reçu ma lettre et elle ne )> m'a pas même écrit un mot à Lyon, pour me » donner du courage. »
MARCELINE. Ou n'écrit pas dans ces circonstanceslà, on vient. Au lieu de t'envoyer mon amitié par la poste, je te l'apporte moi-même- Pour la troisième fois, que se passe-t-il?
DIANE. Nous nous séparous
MARCELINE. Lc comtc et toi ?
DIANE. Oui,
MARCELINE. Quand ?
DIANE. Quand nous aurons vu mon père.
MARCELINE. A propos de quoi?
DIANE. Ma belle-sœur lui a tout dit.
MARCELINE. Elle a bien fait, continue-
DivNK. Elle a bien fait?
MARCELINE. Nous lî'avons pas de temps à perdre à discuter; qui a eu l'idée de cette séparation?
DIANE. Moi.
MARCELINE. Je te reconnais bien là Et ton mari ?
DI.A.NE. Il y consent.
MARCELINE. A Hierveille ! Une fois séparés, que fcrez-vous?
DIANE. Il part pour l'Allemagne.
MARCELINE. Et toi ?
DIANE. Moi je reviens à Paris.
MARCELINE. Et après ?
DIANE. Comment, après?
MARCELINE Après, qu'cst-cc que tu fais à Paris? Tu ne me réponds pas. Ne trichons pas sur les mots. Après, tu deviens la maîtresse de M. Paul Aubry. ce que tu n'es pas encore. M. Paul Aubry est un honnête homme, il m'a donné sa parole d'honneur que cela n'était pas-
DUNE Tu l'as donc vu ?
MARCELINE. Je l'ai vu.
DIANE. Oti donc?
MARCELINE. Chez lui.
DIANE. Tu y es allée, toi?
MARCELINE. Moi ! Si tu as cru que j'allais vous laisser faire une pareille folie, tu t'es trompée. Je suis allée trouver M. Paul Aubry.
DIANE. II m'aime, n'est-ce pas?
MARCELINE. Oh ! nous ne sommes pas au bout. Je suis allée le trouver
DIANE. Qu'avais-tu donc à lui dire ?
MARCELi>E. Je voulais connaître la vérité pour savoir ce qui me restait à faire. L'amitié pour moi n'est pas un vain mot, et dans des circonstances comme celles-ci, son devoir est de mettre hardiment et brutalement la main à l'œuvre. Si le mal eût été irréparable, je ne serais pas venue, mais on peut te sauver, je te sauve. J'ai donc vu M. Aubry, je lui ai dit ce qui se passait, car je connais ton caractère, et j'avais deviné cette séparation, je lui ai demandé s'il en acceptait la responsabilité^ je lui ai demandé si son amour était assez grand pour te tenir lieu de l'estime du monde, de l'affection de ton père, de ta conscience, du respect de toi-même. Il m'a répondu que non.
DiAKE. Lui !
MARCELINE, Lul !
DIANE. C'est impossible!
MARCELINE. Tu en doutes?
DIANE. Tu mens pour me sauver.
MARCELINE, lui donnant Sa bague. Tiens.
DIANE- Ma bague!
MARCELINE. Doutcs-tu cncorc !
DIANE. Ma bague !
MARCELINE. M Aubr}' tc la renvoie... Tu sais ce que cela veut dire.
DIANE. Ah ! 3Iarceline... qu'as-tu fait? Tu as brisé toute ma vie ! Non, c'est impossible. Il a cédé à tes prières. Mais lui il va souffrir, il en mourra, il me l'a dit, je ne le veux pas, je ne le dois pas... Écoute,
s'il me répète lui-même ce que tu m'as dit là, je partirai je te le jure, je t'obéirai, mais jusque-là laissemoi douter encore. Marceline, je t'en supplie, repars, vois-le, qu'il vienne.
MARCELINE. Inutilc.
DIANE. Inutile, dis-tu, pourquoi ?
MARCELINE. Il cst parti.
DIANE. OÙ est il allé ?
MARCELINE. Jc n'ai pas voulu le savoir.
hisys, fondaiii en larmes et iomhant dans les bra.^ de Marceline. Oh ! Marceline, ton amitié est terrible !
MARCELINE. Elle tc sauvc.
DIANE. Elle me perd peut-être. Pour lui je sacrifiais le passé, mais j'avais l'avenir; j'aurais fait suivre ma faute de tant d'amour, de tant de persévérance qu'un jour peut-être le monde aurait dit : Elle aimait! et l'on m'eût pardonné. Oh! nous aurions été heureux, j'en suis sûre. Au lieu de cela, ma vie est brisée pour jamais, car jamais je n'oublierai. Marceline, je suis bien malheureuse !
MARCELINE. Du couragc, Diane. Notre grande force à nous femmes, c'est la résignation. Tu n'es pas le premier amour de cet homme. Rappelle-toi ces lettres que nous avons trouvées chez lui. Il aimait aussi cette femme, il l'a quittée, cependant. Qu'estelle devenue? Où est-elle? Pendant qu'il en aime une autre, ellesouftre, comme tu aurais souffert un jour. Crois-moi, les amours illégitimes ne portent que d»^9 fruits amers; et, douleur pour douleur.
mieux vaut celle qui résulte d'un devoir accompli que celle qui naît d'un amour épuisé. C'est la première fois que tu aimes, tu en souffres assez pour que ce soit la dernière. Après cette secousse, ton âme retrouvera peu à peu son équilibre, il te restera encore à être une honnête femme, une fille sans reproches. De loin, tu souriras à cet amour dont nul ne t'empêche de garder le pur souvenir dans le fond de ton cœur. Plus tard, vous vous rencontrerez ; quelque chose de loyal et de bon tressaillera en vous, le lien qui vous unira sera éternel parce qu'il sera fait de vos deux sacrifices et de votre estime réciproque. En attendant, nous serons là pour te soutenir, pour t'aider. — Je t'aime bien, tu ne doutes pas de mon amitié, je te conterai mes chagrins, j'en ai eu aussi ; qui n'en a pas dans ce monde? et ta douleur aura un terme. Allons embrasse-moi et sois forte !
DIANE Que veux-tu que je fasse? Ordonne puisque tu as disposé de moi.
MARCELINE. Dans quels termes es-tu avec ton mari?
DIANE. Il est prêt à tout pardonner.
MARCELINE. Tu vois, Dicu tc protégc. Allons trouver le comte ensemble.
DIANE. Que veux-tu que je lui dise, j'ai les yeux pleins de larmes, il verrait bien que ma volonté est forcée. Non, va le trouver, toi, arrange ma vie comme bon te semblera, je n'ai même plus la force de me défendre. Dis-lui que nous partirons dans une
heure. Je ne demande plus qu'une heure de solitude pour pleurer à mon aise.
MARCELINE. Mcrci pour toi , pleure puisque tu souffres, mais aie confiance, si grande que soit ta douleur, l'avenir est plus grand encore et nous t'aimerons bien. (Elle sort.)