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C. L'Eglise pendant le ministère universel des apôtres

D. L'Eglise pendant la. période « subapostolique ».

E. Conclusion : le fait catholique,

A. Le problème de l'âge « précatholique » du christianisme

a) Position générale des adversaires

Les critiques protestants et rationalistes croient pouvoir signaler un abîme entre Jésus-Christ et l'Eglise hiérarchique. La chrétienté primitive, au temps des apôtres et des premières générations qui suivirent, n'aurait jjossédé ni organisation hiérarchique ni unité sociale et visible. Elle n'aurait connu que l'enthousiasme évangélique, la ferveur mj'sticjue, la religion de l'Esprit. Des circonstances accidentelles auraient amené progressivement le christianisme à se hiérarchiser, à s'unifier, à devenir une religion d'autorité. Il aurait alors, par une fiction légendaire plus ou moins conscientCj essaj'é de rattacher au Christ et aux apôtres ses institutions hiérarchiques et catholiques. Mais ce serait en vain: car, entre Jésus-Christ et l'éiioque où l'organisation hiérarchique et catholique apparaît constituée,

ÉGLISE (CriRETIExNTE PRIMITIVE)

l'histoire découvrirait une première période, longue de cent vingt ou de cent cinquante ans, pendant laquelle cette organisation n'existait pas encore. Ce serait l'âge « précatlioliqtte « du christianisme. La conception hiérarchique et catholique de l'Eglise, le droit divin (surnaturel) du pouvoir pontifical et du pouvoir épiscopal, s'écrouleraient donc pai- la base; et il faudrait dire avec Auguste Sab.vtier: « Le pre- « mier anneau de la chaîne d"or créée par le catholi- M cisme jiour rattacher sa liiérarchie aux apôtres, « est un mythe. » (lieligioiis cl autorité, p. i4i.)

Assez généralement, on reconnaît aujourd'hui qu'à la iin du ii" siècle, au temps de saint Irénée, au temps du Pape Victor et de la controverse pascale, le christianisme était vraiment une religion d'autorité. On regardait alors la hiérarchie épiscopale comme héritière du pouvoir et de l'enseignement des apôtres; l'unité sociale et AÎsible de la chrétienté universelle trouvait son sjmbole et son centre dans l'Eglise romaine. Les textes historiques ne permettent aucune ombre de doute à cet égard. M. Henri MoNMER, aclievant un ouvrage consacré à établir le caractère tardif du catholicisme dans la chrétienté primitive {La notion de l'apostolat : des origines à Irénée. Paris, igoS, in-8°), donne pour titre à son dernier chapitre : Le système catholique : Irénée. Citons-en la déclaration capitale : « Ainsi, nous trou- « vous déjà chez Irénée [tous les éléments conslitu- <( tifs du catholicisme : le canon apostolique, la « règle de foi apostolique, la succession apostolique, « et, couronnant l'édilice, la suprématie de Rome, « gardienne vigilante des traditions apostoliques » (p. 368).

Voici comment M. Harxack décrit le contraste qu'il y aurait entre ce christianisme catholique de la (in du II* siècle et le christianisme libre et mystique de la premièi'e génération:

« ... Dans celt.^ institution, une cliose est déjà caractéristique : la distinction entre prêtres et laïques; certains actes du culte ne peuvent être accomplis que par le prêtre, sa médiation est absolument indispensable. D'une façon générale, on ne peut plus s'approcher de Dieu que par des intermédiaires, par l'internaédiaire de la vraie doctrine, des vraies ordonnances et d'un livre sacré. La foi vivante semble s'être cliangce en une confession de foi à accepter; la consécration à Christ, en cliristologie ; l'ardente espérance du royaume, en doctrines de rimmortalité et de la déification; \sl prophétie, en exégèse érudite et théologie savante; les inspirés, en clercs; les frères, en laïques sous tuleljp; les miracles et les i^aérisons, en rien du tout ou en artifices de prêtres; les ferventes prières, en liynines solennels et litanies; V Esprit, en règles et canons. Ajoutez que les chrétiens sont lancés individuellement dans le grand courant de la vie du monde, et que la (pieslion brûlante entre toutes est celle-ci : dans quelle mesure peut-on participer à cette vie sans perdre sa ipialité de chrétien? Ceiit vingt ans ont suffi pour accomplir ce formidable changement... » [Essence du christianisme. Traducl. l'J07, pp. '232, 233.)

Auguste Sabatiku décrit avec détail la Iransformationdu cliristianisme primitif, religion de l Esprit, en catholicisme hiérarcliiquc, religion d'autorité.

La première communauté chrétienne à Jérusalem n"a rien d'une liiérarchie indépendante. C'est un groupe mystique de Juifs pieux et enthousiastes, n'ayant d'autre règle de croyance et de conduite (|ue l'inspiration privée, l'action intérieure et merveilleuse de l'Esprit-.Saint dans l'ànu* de ciiaque hdèle. Quand la prédication des apôtres eut multi|)lié les Eglises clircticnnes à travers le monde gréco-romain, ces conununautés earcnt, d'abord, le même caractère, mystique et enthousiaste, (jue l'Eglise de Jérusalem. Toutes les Eglises foruuiient autant de « fraternités » <listinctes, indépendantes ks unes des autres. Mais

toutes étaient reliées par la communauté d'un même Esprit, d'une même vie religieuse, d'une même espérance immortelle. Toutes appartenaient au même groupement invisible des élus et des saints. Et cette communion intérieure des âmes, cette unité d'ordre idéal et transcendant, qui rassemblait toutes les Eglises particulières, c'était la grande Eglise du Christ, l'Eglise universelle.

A mesure que les années passèrent, et que les générations chrétiennes se succédèrent les unes aux autres, la nécessité même de vivre et de durer parmi les conditions de la vie présente contraignit les Eglises particulières à dcA'enir progressivement des organismes hiérarchiques, analogues aux autres associations humaines, et l'unité morale et invisible de l'Eglise universelle tendit à s'actuer dans un corps social et visible. Bien des causes y contribuèrent: la multiplication du nombre des chrétiens, la diminution de la ferveur spirituelle et de l'enthousiasme primitif, mais surtout l'apparition des hérésies. La chrétienté traversa, au second siècle, les deux grandes crises du gnosticisme et du montanisme : l'une était un réveil de l'esprit hellénique et l'autre un réveil de l'esprit juif. Pour faire face à l'ennemi intérieur, la société chrétienne se replia sur elle-même et perfectionna son organisation. Dans chaque Eglise locale, naquit ou se fortifia le pouvoir de l'évèque. Dans toute la chrétienté, les différentes Eglises se groupèrent ensemble autour de l'Eglise romaine, qui, forte des traditions de la cité impériale, prit énergiquement la direction de la lutte.

Dès lors, « ce qui était transcendant dans la foi de K Jésus et des apôtres devient une société historique « et visible. L'idéal et le réel se confondent. Dieu (( veut régir le monde par son Eglise, et l'Eglise règne u par sa liiérarchie ». Le catholicisme est fondé.

Cf. Aug. Sabatier : Zes re//^/on.s d autorité et la religion de l' Esprit. (Faris, 1 904, in-8\) Livre I, chap.ii. L Eglise (pp. 47-83). Ad. Harnack : Bas Jf'esen des Christentums (Leipzig, 1901, in-8°), onzième conférence: Die christlische Religion in ihrer Entwicklung zuni Katholizismiis (pp. ii9-i3o). Essence du christianisme. Traduct. de 1907 : La religion chrétienne dans son évolution vers le catholicisme (pp. 229-259). — Vulgarisation dans Ch. Guignebert: Slunuel d'histoire ancienne du christianisme. Les origines (Paris, igo6, in-16). Chap. xni, pp. 5o8-5i5.

Par anticipation sur la l)il)liographie, nous tenons à signaler dès maintenant le très remarquable ouvrage de Mgr Batiffol : L'Eglise naissante et le catholicisme. (Première édition : Paris, 1909. in-12.) On y trouvera une discussion compétente et lumineuse du prol)lèine cjne nous abordons ici par un autre biais.

Dans un article de la Theolagi^che Literaturzeitung, paru le 16 janvier 1909, à propos du volume de Mgr Batilfol, M. Harnack signale des points de repère sur la coH/7>c qu'aurait accomplie le christianisme durant Vàge précatholique. Premier stade : l'an 3o, avec Jésus lui-même. Second stade : l'an 60, avec les apôtres du Christ. Troisième stade : l'aa 90, avec les disciples (hiérarchisants) des apôtres. Quatrième stade: l'an i3o, autour de la crise gnostique. Cinquième stade: l'an lOo, autour de la crise montaniste. Sixième stade : l'an 190, avec le catholicisme de Victor et d'Irénée. M. Harnack note, dans cette évolution, un déplacement imperce|)liblc, mais continu, d'influence au profit du facteur hiérarchie, et la disparition lente de ce principe de liberté (pi'étail le rôle immédiat du IIv£j//a. (Depuis lors, M. Harnack a fait paraître : Entstehung und Entuickelung der Kirchenvcrfassung und des Kirchcnrechts in dcn m-et ersten Jahrhunderten. Leipzig. 1910, in-S°, pp. xi-i52. Ouvrage totalement consacre à la question présente.)

EGLISE (CHRÉTIENTÉ PRIMITIVE

b) Ordre de la discussion

Nous distinguerons trois périodes caractéristiques : (k) l'Eglise de Jérusalem et de Palestine; (/3) L'Eglise pendant le ministèreuniversel des apôtres; (y) L'Eglise pendant les trois générations qui suivent celle des apôtres: période commodément nommée « subapostolicfiie » par M. Durell (de Cambridge).

(k) Sur l'Eglise de Jérusalem. Première question : L'Eglise de Jérusalem était-elle une communauté toute mystique, ayant pour seule règle de croyance et de conduite l'action intérieure de l'Espi-it Saint ?

— Deuxième question : L'Eglise de Jérusalem était elle un groupement privé de toute indépendance par rapport à la Synagogue juive ?

(/S) Sur l'époque du ministère universel des apôtres : Première question : Y avait-il juridiction apostolique? — Deuxième question : L'unité de l'Eglise universelle était-elle d'ordre purement idéal et mystique?

— Troisième question : L'autorité des apôtres étaitelle regardée comme passible de délégation et de succession ?

(y) Sur la période « subapostolique ». Double question : L'organisation hiérarchique des Eglises locales, l'unité catholique de l'Eglise universelle étaient-elles encore choses inexistantes? — Ou, du moins, les voit-on paraître peu à peu, par suite des circonstances de la crise gnostique, A-ers l'an i3o, et de la crise montaniste, A-ers l'an 160?

Après aAoir examiné historiquement chacune des trois périodes primitiA-es, nous pourrons donner une réponse ferme à la question d'ensemble :

Oui ou non, le caractère hiérarchique et catholique de l'Eglise est-il postérieur aux origines? Ouiounon, la chrétienté a-t-elle traA-ersé, d'abord, un âge précatholique ?

B. L'Eglise de Jérusalem et de Palestine

Deux caractères doivent y être étudiés : son caractère organique et son caractère autonome.

a) Caractère organique de cette Eglise

D'après le récit authentique, — et digne de foi, — de ses origines (cf. plus haut l'article Apôtres I Actes des]), la chrétienté primitiA-e de Jérusalem n'était pas, comme le prétendent nos adAcrsaires, une petite secte de mystiques et d'ilhiminés, dépourA'ue de toute organisation permanente. Mais elle possédait, au contraire, une hiérarchie visible, une règle de foi extérieure et des rites spécifiquement chrétiens. Elle était donc constituée d'une manière vraiment organique.

(a) Hiérarchie visible. — Pierre et le groupe des Douze forment le collège apostolique, ayant mission d'enseigner et pouA-oir de régir toute la communauté chrétienne. On les trouAc constamment dans l'exercice du double rôle de prédicateurs et de pasteurs (ou chefs) de l'Eglise naissante.

Après l'Ascension et aA^ant même la Pentecôte, clioix de Matthias pour remplacer Judas parmi les Douze {Act., I, 12-26). Prédication de la Pentecôte; admission et bai)tême des nouveaux conAerlis (Act., II, 3^-43). Gestion des biens destinés à la communauté (Act., IV, 35-87; ^'' 2). Institution des diacres, délégation de pouAoirs (Act., \i, i-C). Comparution en justice au nom de toute la communauté chrétienne (Act., IV, 8-20; A-, 27-33). Direction supérieure de l'apostolat des autres ministres de l'Evangile (Act., viii, i^- 19; IX, 26-80. Gai., I, 17-21). Enfin puissance coercitive, — quelquefois appuyée par intervention miraculeuse, — pour sauvegarder ellicacement le bon ordre de la communauté chrétienne (Jet., v, i-ii).

Bref, Pierre et les Douze sont bien les chefs pei"manents et responsables de l'Eglise naissante. Ils s'allirment et sont reconnus pour tels au dedans et au dehors. Il y a donc hiérarchie visible.

(/?) Règle de foi extérieure. — Ce n'est pas l'inspiration mystique, l'illumination tout intérieure de chaque individu, qui manifeste les A-éi-ités à croire. Mais il y a une doctrine ferme, qui constitue le message des apôtres, et que ceux-ci communiquent et imposent aA-ec autorité à tout membre de la communauté chrétienne. C'est la tradition, la chose transmise, la Tly.pv.So7ii: ou encore, renseignement des apôtres : ôiôy.yr, rcÔv à.r.-^zxo/WJ (Act., Il, ^s).

Cette « règle de foi extérieure » se résume dans l'autorité diAine de Jésus : Jésus est le Christ, Jésus est le Seigneur (Act., 11, 36; ia', 10; a-, ^2 ; ix, 22. Cf. A-ii, 55-6o; A'iii, 87; IX, 20). Christ, il réalise l'espérance messianique d'Israël ; Seigneur, il mérite les honneiu's diA'ins et c'est par lui seul qu'on peut obtenir le salut.

Tel est toujours le sens des déclarations doctrinales de l'apôtre Pierre, le jour même de la Pentecôte (Act., Il), le jour de la guérison du boiteux (^c/., m), au moment de l'une et de l'autre comparution deAant le sanhédrin (Act., iv et v), et lors du baptême de Corneille le centurion (Act., x). — Détail : Exemples et miracles de Jésus pendant sa Aie mortelle (^c^, II, 22; X, 36-38). Sa Passion et sa Croix (Act., II, 28 et 36; m, i3 et i4 ; iv, 10; a-, 3o; aiii, 82,- X, 89). Sa Résurrection glorieuse (Act., 11, 24-36; m, i3-i6; lA-, 10; A-, 3o; a-ii, 55; ix, 3-6; x, 4o, 40- Conditions et moyens du salut par le Christ (Act., 11, 38,- III. i5-26; lA-, II, la, 19, 20; a-, 29-82 ;ix, 17, 18; x, 42- 43).

Il j^ a donc une croyance obligatoire, présentée aA^ee autorité par le magistère enseignant des apôtres. Il y a règle de foi extérieure.

(y) Rites spécifiquement chrétiens. — La sanctification spirituelle n'est pas considérée comme produite par la seule action intérieure de l'Esprit-Saint dans, chaque âme chrétienne, indépendamment de tout rite sensible. Mais cette sanctification spirituelle est opérée d'une manière conforme au caractère organique et hiérarchique de la communauté chrétienne, elle est opérée par la A-ertu de rites extérieurs (deA'ant correspondre aux bonnes dispositions de chaque àme), rites dont l'application est réserA-ée aux pasteurs de l'Eglise.

Les Actes nous font distinctement reconnaître troisde ces rites : le baptême, l'imposition des mains, la fraction du pain. Même à supposer, comme on l'a prétendu quelquefois et un peu gratuitement, que ces trois rites fussent déjà usités en Israël aA-ant le Christ, ils sont pratiqués dans la communauté •chrétienne selon le mode très particulier qu'enseignent les apôtres, et aACC une signification spécifiquement chrétienne. C'est, en effet, le baptême au nom du Seigneur Jésus; c'est l'imposition des mains pour conférer le Saint-Esprit ; c'est la fraction du pain, renouvelant le mystère de la dernière Cène. Prenons des exemples historiques pour chacun de ces trois rites. Baptême au nom du Seigneur Jésus. Pm'iûcation de l'âme, et signe obligatoire d'introduction dans la comnmnauté chrétienne. — Jour de la Pentecôte (^t^,ii, 37-41). Chez les Samaritains (Act., a^ui, 5-1 6). Pour l'eunuque d'Ethiopie (Act., vni, 36- 38). Pour Saul conAcrti (Act., ix, 18). Pour le centurion Corneille (Jc<., x, 47» 48; ix, 15-17). Baptême bien distinct de tout baptême juif et même de celui de Jean-Baptiste (Act., xi, 16 et xix, i-5). Baptême obligatoire comme signe extérieur d'admission parmi les chrétiens, même s'il a été précédé par une eflusion directe de l'Esprit-Saint sur le nouAcau conAerti

EGLISE (CHRÉTIENTÉ PRIMITIVE

(Jc^, X, 44-48; XI, 1 5-1 7). Le baptême de Teau, célébré par le représentant de l'Eglise, au nom du Seigneur Jésus (quoi qu'il en soit de la controverse sur l'emploi de la formule trinitaire par les apôtres), est donc un rite spécifiquement chrétien.

De même, l'imposition des mains pour conférer le Saint-Esprit. Le don du Saint-Esprit pour fortitier, perfectionner, sanctifier les âmes dans l'ordre de la vie intérieure et surnaturelle, malgré tous les obstacles, était l'un des grands résultats de la victoire du Sauveur (Act., 11, 33). Des signes merveilleux accompagnaient communément, à l'âge apostolique, l'effusion de l'Esprit-Saint (Jcf., 11, 1-21, 33; iv, 3i ; ix, 17 ;

X, 44 ; XI, i.'i). Or cette effusion de l'Esprit-Saint était normalement procurée au moyen de l'imposition des mains ; non pas de l'imposition des mains accomplie par tout ministre de l'Evangile, mais accomplie par les seuls chefs et pasteurs principaux de la communauté chrétienne. — Le diacre Philippe baptise les Samaritains convertis, mais ne peut faire davantage; les apôtres Pierre et Jean viennent à leur tour et, par l'imposition des mains, ils communiquent aux nouveaux chrétiens le don du Saint-Esprit {Act., viii, i4- I ;). Le magicien Simon admire les signes merveilleux qui en résultent ; il constate que « par les mains des « apôtres était conféré le Saint-Esprit » ; et, mesurant à prix d'or le don divin, il offre aux apôtres de leur acheter ce pouvoir de conférer le Saint-Esprit par l'imposition des mains (Act., viii, 18, 19). Quelques années plus tard, on voit l'apôtre Paul, ayant Ijaptisé de nouveaux chrétiens, leur imposer ensuite les mains pour leur conférer le Saint-Esprit {Act., XIX, 6). — Un auteur ])rotestant écrivait naguère, à propos du huitième chapitre des Actes : « C'est la « notion sacramentelle et magique qui a prédominé « depuis dans l'Eglise catholique >; et le même écrivain s'empresse d'ajouter : « notion essentiellement étran- « gère à l'époque primitive ». (Moxnier, Action de l'apostolat, p. 170.) Il faut donc nier l'historicité du récit pour mettre en doute la valeur de l'imposition des mains à l'âge apostolique : car le sens même des textes ne peut pas être plus formel.

Fraction du pain. Sous ce nom, les Actes paraissent désigner un rite religieux célébré entre chrétiens, d'une manière qui leur était propre (Act., 11, 42). Rapproché d'autres textes (l Cor., x, 16-21, et

XI, 23-34), ce passage des Actes prend une plus grande clarté. Il désigne, croyons-nous, la réitéralion de la dernière Cène et du grand mystère qu'y accomplit le Seigneur Jésus, pour le transmettre en mémoire de sa Passion. Toutefois, au point de vue historique, l'interprétation des Actes est ici d'une moindre certitude que pour le baptême et l'imposition des mains.

Donc l'Eglise de Jérusalem possède plusieurs rites spécifiquement chrétiens, célébrés par les chefs religieux de la communauté chrétienne, et requis normalement pour procurer la sanctification intérieure. Ce fait s'ajoute à l'existence même d'une hiérarchie visible et d'une ri'gle de foi imposée à la croyance des fidèles par l'autorité de la hiérarchie; tous ces faits signilicatifs s'ajoutent donc les uns aux autres, pour manifester le caractère essentiellement organique de la chrétienté primitive, c'est-à-dire de l'Eglise naissante à Jérusalem.

h) Caractère autonome de cette Eglise

Bien (jue les premiers chrétiens aient persévéré dans l'observance du culte mosaïque, l'Eglise de Jérusalem et de Palestine se trouva, dès le premier jour, virtuellement séparée de la Synagogue juive. Sur un signe d'en-haut, la séparation devint apparente et

formelle. Toutefois cette même séparation, atténuée d'abord par quelques tempéraments charitables, n'atteignit que peu à peu son entier accomplissement.

((x) Fidélité au culte mosaïque. — Prière quotidienne des apôtres et des chrétiens dans le Temple (Act., 11, 46; III, I, 2, 11). Leurs assemblées au portique de Saloiuon (Act., v, 12, i3). Prédication dans le Temple (Act., V, 20, 21, 25,42). CouA-ersion au christianisme de prêtres juifs qui semblent garder leurs fonctions au Temple (Act., vi, 7). Stupeur quand il s'agira d'admettre au baptême des hommes étrangers au judaïsme et à la circoncision (Act., x, i4, 28, 34, 35, 45; XI, 2, 3, 18, 22; XV, i).

(/3) Séparation virtuelle. — Dès les premiers jours, la communauté chrétienne se reconnaît une mission religieuse, universelle, nécessaire; et cela indépendamment de la hiérarchie mosaïque, ou même en dépit de la hiérarchie mosaïque. Donc, dès les premiers jours, la communauté chrétienne se reconnaît indépendante de la Synagogue juive; elle pose nettement le principe d'une rupture totale. Qu'on s'en aperçoive ou non, parmi les contemporains, c'est déjà une séparation « virtuelle ».

Les apôtres se reconnaissent une mission religieuse, pour communiquer aux hommes la vérité divine et les moyens de sanctification intérieure. Cette mission est nécessaire, car elle apporte un message indispensable au salut. Cette mission est universelle, car le message est destiné à tous les hommes et nécessaire pour tous les hommes. Cette mission, les apôtres déclarent la tenir immédiatement et exclusivement de Jésus, qui est le Christ et le Seigneur. Cette mission, ils l'exercent indépendamment de la hiérarchie mosaïque, dont ils ne sollicitent aucun mandat ni aucune autorisation. Menacés, puis châtiés par le sanhédrin, ils répondent que Jésus est la « pierre « angulaire » ; que par lui seul les hommes peuAcnt arriver au salut ; que poursuivre l'œuvre de Jésus est un devoir qui s'impose à leur conscience; que mieux vaut obéir à Dieu qu'aux hommes : bref la communauté chrétienne a sa raison d'être et ses principes d'action en dehors de la Synagogue juive, elle existe et se développe en dépit même de la hiérarchie mosaïque.

Prédication de la Pentecôte (Act., 11, 38, 39). Discours après la guérison du boiteux (Act., m, 17-26). Première comparution devant le sanhédrin (Act.. iv, 8-20). Seconde comparution devant le sanhédrin(.^c/., V, 27-33). Prédication du diacre Etienne (Act.. vi, 9-1 5). Apostolat du diacre Philippe (Ad., viii, 5-23 et 27-39). Conversion du pharisien Saul (Act., ix, i5 et 20-3o).

Donc l'Eglise de Jérusalem est nettement consciente du caractère autonome de sa mission religieuse. Le principe d'une rupture totale avec le judaïsme est posé dès le premier jour. C'est bien une séparation virtuelle.

(•/) Séparation formelle. — Sur un signe d'en-haut, la communauté chréliennc admet dans son sein des hommes qui étaient et qui restent parfaitement étrangers au judaïsme et à la circoncision. Dès lors la séparation entre la comnuinauté chrétienne et la Synagogue juive devient apparente et « formelle ».

Le signe d en-haut. Série des faits: Vision prophétique du centurion Corneille (Act., x. 3-6). Vision symbolique de l'apôtre Pierre : animaux purs et impurs. Ce que Dieu a purifié, ne le nomme pas impur (Act., X, 10-16). Avertissement intérieur reçu par l'apôtre Pierre, au sujet de la reqnote du centurion Corneille (Act.,x, 19, 20; cf. 24-33). Elfusion merveilleuseduSaint-Esprit sur Corneille etsa famille, en présence de Pierre et des chrétiens d'origine juive qui l'accompagnent. Et l'apôtre Pierre reçoit alors dans

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l'Eglise, par le baptême, ces païens non circoncis (Act., X, /54-48). Conclusion des faits : la volonté divine était clairement exprimée; la communauté chrétienne devait s'ouvrir même aux gentils {Act., XI, 18).

Qu'on ne s'y méprenne pas. La nouveauté qui apparaît ici n'est pas l'extension de l'Evangile du Christ ou du « royaume de Dieu » à tous les peuples de la terre. Cette doctrine avait été précédemment affirmée bien des fois par les apôtres; de même qu'elle était claii'ement contenue dans l'Evangile; de même qu'elle se trouvait déjà dans les prophéties messianiques de l'Ancien Testament. Mais ce que les apôtres n'avaient pas encore bien discerné, ce que plusieurs de leiu"s disciples n'admii-ent qu'avec peine, c'est que les gentils, c'est que tous les peuples de la terre devraient parvenir au baptême, devraient entrer dans l'Eglise chrétienne, sans passer par le judaïsme, sans rece^'oir la circoncision.

Peu de temps après le baptême du centurion Corneille, va commencer l'apostolat des gentils, des incirconcis : à Antioche, à Chypre, et dans tout le sud de la province romaine de Galatie (Act., xi, 19- 3o; XIII, XIV, XV, i). Dès lors, l'Eglise chrétienne est composée, en partie, d'hommes qui étaient et qui restent parfaitement étrangers au judaïsme et à la circoncision. Entre l'Eglise chrétienne et la Synagogue juive, la séparation devient apparente et formelle, quoiqu'elle ne soit pas encore totalement consommée.

(ô) Mesures de transition. — Tant que vécut la génération contemporaine des apôtres, tant que Jérusalem resta debout, un problème pratique se posa dans l'Eglise chrétienne. Comment accorder, dans une fraternité de chaque jour, les chrétiens venus du judaïsme et souvent très attachés aux observances mosaïques, avec les chrétiens venus du paganisme et nullement habitués à ces mêmes observances? — La question était délicate.

Une première règle fut maintenue à l'abri de toute contestation : le rite de la circoncision ne devait pas être imposé aux chrétiens convertis du paganisme. Les conférences de Jérusalem tranchèrent définitivement ce point de doctrine, que les judaïsants avaient essayé de remettre en doute (Gai., u, i-io; Act., xv, i-3i ; XXI, 25).

Un second principe prévalut peu à peu, au moins en dehors de Jérusalem : la circoncision et autres observances juives n'étaient plus obligatoires, même pour les chrétiens venus du judaïsme. En effet, la loi évaugélique apportait complètement, à elle seule, les moyens de salut; la loi mosa'ique n'avait été qu'une préparation et une figure: elle venait de trouver enfin son accomplissement dans l'œuvre du Christ; désormais, c'était l'Eglise chrétienne qui était le véritable Israël de Dieu. Tel sera l'enseignement caractéristique de saint Paul, spécialement aux Galates et aux Romains. Déjà saint Pierre, aux conférences même de Jérusalem, professe équivalemment la même doctrine (Act., xv, 7-11). Il en résultait que les apôtres, non seulement pouvaient, mais devaient s'affranchir des observances juives, lorsque les besoins de leur ministère les y invitaient. Saint Paul en fit publiquement la remarque à saint Pierre, lorsque celui-ci, par crainte des judaïsants, cessa pour un temps de s'asseoir à la même table que les chrétiens de la gentilité. Ce fut là le célèbre « différend d'Antioche » (Gai., 11, ii-i5).

D'autre part, beaucoup de chrétiens de la circoncision demeurant fidèles aux observances mosaïques, par esprit de pieuse tradition, il fallait respecter et ménager leurs susceptibilités ; il fallait obtenir des chrétiens venus du paganisme qu'ils s'abstinssent de

ce qui choquerait trop vivement leurs frères venus du judaïsme. Les conférences de Jérusalem (au moins d'après l'interprétation la plus commune et la plus plausible de ce j^assage des Actes) portèrent un décret pour les communautés où les chrétiens de la circoncision étaient, en grand nombre, mêlés aux chrétiens de la gentilité : Palestine, Syrie, Cilicie. DanscesEglises, les chrétiens non circoncis devaient s'abstenir des viandes immolées aux idoles, de la viande des animaux suffoqués, des aliments ou breuvages contenant du sang, et, en dernier lieu, de la « fornication >•, terme qui pourrait bien signifier les mariages entre parents par affinité, aux degrés que les païens pratiquaient souvent et que prohibait le Lévitique (xviii). Par cette mesure, les chefs de la communauté chrétienne épargnaient aux chrétiens circoncis beaucoup de souillures légales et d'occasions de scrupules.

Chez les Corinthiens (I Cor., viii) et chez les Romains (xiv), une direction analogue, inspirée jiar la même raison de charité, semble avoir existé pour la manducation des viandes immolées aux idoles. — Cette mesure de prudence ne doit pas être confondue avec l'interdiction grave de participer au repas de communion des sacrifices païens, sous peine d'idolâtrie (I Cor., x).

Saint Paul lui-même fit aux observances mosaïques toutes les concessions personnelles qui, sans détriment du plus grand bien, pouvaient lui inspirer la piété ou la charité ou certaines convenances du ministère apostolique (^c/., XVI, i3;xviii, i8;xx, 6). Il agit surtout de la sorte enAcrs la communauté, exclusivement juive, des chrétiens de Jérusalem (Act., XXI, 20-27).

Telles furent les mesures de transition qui atténuèrent l'effet apparent de la rupture entre l'Eglise chrétienne et la S3'nagogue juIac. Lorsque Jérusalem se trouva détruite (70); lorsque les communautés judaïsantes, qui ne devinrent pas hétérodoxes et schismatiqups. ne formèrent plus un élément appréciable dans l'Eglise du Christ ; lorsque la première génération venue du judaïsme se fut progressiA^ement éteinte, le cas de conscience dont nous avons parlé disparut peu à peu. Les mesures de transition tombèrent en désuétude. La séparation était consommée entre christianisme et judaïsme.

Dès la première heure, toutefois, cette même séparation avait existé virtuellement; et, au bout de quelques années, elle était devenue apparente et formelle.

Donc l'Eglise de Jérusalem et de Palestine possédait un caractère autonome, demème qu'un caractère organique. En un mot, nous retrouvons l'Eglise hiérarchique dans la chrétienté la plus primitive.

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