ENTERREMENTS CIVILS
La plus forte proportion de convois civils, en cette période de vingt ans, est autour de i884. Elle reprend son accroissement en 1901.
Dans ces années d'agitations religieuses, a remarqué M. l'abbé Raffin, la guerre au catholicisme a tra- A ersé deux phases d'une acuité particulière. La première s'ouvre en 1879 avec le dépôt, par Jules Ferry, d'un projet de loi contre les congrégations. La mort de Gambetta. le 3i décembre 1882, et celle de Victor Hugo en 1 885, donnèrent lieu à deux grandes manifestations antireligieuses. La seconde phase date de 1901, avec le vote de la loi relative au contrat d'association, sous le ministère "NValdeck-Rousseau. En 1884, sur 53.078 enterrements, 40.725 seulement sont religieux. Ce sont les plus hauts chiffres que les convois civils aient jamais atteints encore.
Mais les violences gouvernementales ne créent, le plus souvent, que des mouvements ai-tiliciels d'opinion. A cette explosion de sentiments antireligieux succédera une période de détente, qui se traduit dans les statistiques des années suivantes. Détente légère dans les milieux gouvernementaux dont le sectarisme, tout continu qu'il soit, est un peu moins violent. Détente plus grande dans les esprits : la population parisienne, mobile et volontiers frondeuse, ne suit pas longtemps le gouvernement. La religion a bénéficié du mouvement d'opposition qui éclata à l'occasion des scandales du Panama (boulangisme, nationalisme).
Avec la recrudescence des mesures sectaires, la proportion des enterrements civils recommence à croîti'c en 1900.
K On peut conjecturer, dit M. l'alibé Raffîn, que, dui'ant quelques années, le mouvement ira s'accentuant. La poussée de 1900 dépasse en violence celle de 1880 et de l'article 7; et il est à craindre que ce mouvement n'influe profondément sur les destinées religieuses de la France et sur la fidélité aux pratiques du culte. Le gouvernement a exercé une pression sur les populations; il a discrédité la religion, il a fait régner une sorte de terreur sur les instituteurs, les magistrats, les ofliciers, sur ceux qui aspirent à devenir fonctionnaires, et, en général, sur tous ceux qui peuvent compter sur ses faveurs. Dans un pays fortement centralisé comme le nôtre, c'est un grand noiul^re de catholiques qui se trouvent asservis, par des questions d'intérêt, aux directions gouvernementales. >;
Les éléments à l'aide desquels ont été dressés les tableaux annuels relevés plus haut ont été fournis par l'administration des pompes funèbres, dépossédée au 3i décembre 1904 par l'administration municipale, sul)stituée aux fabriques, pour la direction et la surveillance des funérailles.
De 1904 à 190g voici le second tableau, signé du chef des travaux de la statistique municipale, à la date du 10 juin 1910 :
Convois civils Convois religieux l
En 1904 20 ji. 100 80 p. 100
Les prévisions de M. rabl)é Raflln se réalisent, et au delà. La guerre de i)lus en plus violente à l'idée
1. A la difTérence du |)récédent, ce tableau donne le total des convois religieux pour les divers cultes, au lieu des seuls convois catholiques.
religieuse, la persécution contre les congrégations, l'expulsion de ces milliers de religieux et de religieuses c|ui exerçaient une action directe siu' les foules, portent leurs fruits.
Causes de la progression des enterrements civils. — Le désarroi causé par ces mesures brutales, les excitations d'une ijresse licencieuse et impie, les scandales colportés avec une impunité croissante, l'influence grandissante du socialisme, fment encore accrus par des manœuvres perfides, comme la pression qu'exercent de louches intermédiaires, les « régleurs », comme les rumeurs mensongères à profusion répandues que, désormais, il n'y aura plus de funérailles gratuites à l'église.
Dans ces cinq dernières années, s'est donc accentuée la progression sensible des enterrements civils, conforme aux vraisemblances, et qui était justement redoutée.
On doit conclure que l'abstention des pratiques religieuses, et en particulier des funérailles religieuses tient bien moins à une libre évolution des opinions qu'aux manœuvres antilibérales d'un parti qui exploite avec d'autant plus d'empressement les haines religieuses qu'il né doit son pouvoir tju'à l'appui des sociétés secrètes animées d'un esprit sectaire.
Répartition d'après les milieux sociaux. — Si l'on examine comment se répai'tissent les enterrements religieux et civils dans les milieux riches et les milieux pauvres de la capitale, on constate que les convois civils se recrutent surtout dans les milieux pauvres. Avant de tirer du gTand nombre des convois civils une indication à l'égard de l'état religieux des milieux pauvi-es, observons que les décédés des hôpitaux de Paris appartiennent au service gratuit; et l'on sait, de reste, combien l'Assistance publique, à Paris, est imprégnée d'esprit laïque, pour ne pas dire jacobin. Tous les prêtres qui ont quelque connaissance des hôpitaux citeraient des exemples de malades qui aiu*aient désiré les appeler, ou qui même les ont fait apj)eler, et ensuite ont eu des funérailles civiles, parce que la famille n'était pas là pour intervenir. Les enterrements civils à Paris, de 1882 à igoS, atteignent le chiftre tristement formidable de 225.595, soit une mojenne de 10.000 iiar an. Ce chiflre, la population ouvrière le fournit presque à elle seule. Le total des décès annuels à Paris, rappelons-le, est d'environ 53. 000.
Depuis 1890, le chifl"re des convois civils chez les classes pauvres tend à descendre; il a une tendance à monter chez les classes riches. On peut en conclure que le respect humain religieux s'atténue, et aussi que certains milieux, justju'ici plus réfractaires à l'action antireligieuse, se laissent entamer. Nous croirions facilement que ces nouvelles recrues se font surtout dans le monde ])olitique et dans le monde arriviste de la finance. Et pour le monde politique, en particulier, il semble bien que l'Eglise et l'idée religieuse n'ont qu'à gagner à la sincérité des funérailles. C'est un sujet de scandale pour les âmes croyantes, qui ont aussi quelque droit à ce que l'on tienne compte de leur délicatesse, de voir installer comme triomphalement au pied de l'autel, à la place où elles prient, à la place (jui recevra un jour leur humble dépouille, tel ministre, tel politicien qui aura fait sa carrière de la persécution religieuse.
Les arrondissements du centre, qui forment le vieux Paris, qui, avecleurs petits commerçants, ont la plus forte pi-oportion de Parisiens nés à Paris, ont peu varié au sujet des funérailles religieuses. Lamoyenne des convois civils se tient autour de 10 p. 100. C'est le milieu le plus indépendant d'influences diverses,
EPIGRAPHIE
celui qui représente le mieux le Parisien laissé à luimême.
Quant aux milieux pauvres, si tristement considérable qu'j' soit encore le chiffre des funérailles purement civiles, il est intéressant d'observer que ce chiffre a diminué fortement depuis une vingtaine d'années.
Remèdes à employer. — Quels moyens jn-endre pour remédier à ce lléau des enterrements civils qui, pourtant, va grandissant, au témoignage h-récusable des statistiques ? Quels moyens proposer pour faciliter aux faibles, aux indécis, à ceux qui sont travaillés par tant d'influences sectaires, le libre exercice de lem- culte, jusqu'à la tombe inclusivement?
Les principaux mojens nous paraissent être : i° des associations entre les ouvriers d'une même paroisse, qui assureraient à leurs membres, moyennant une légère cotisation, des funérailles convenables. Il faudrait éviter que, dans les milieux pauvres, le choix des funérailles religieuses fût débattu comme une question d'argent. — 2° La multiplication, de plus en plus grande, des chapelles de secours. Déjà, en i856, Mgr Sibour, dans un mandement, déclarait qu'un remaniement et une augmentation des paroisses étaient nécessaires. Quelques années plus tard, Mgr Darboy écrivait que les deux principales raisons de l'indifférence religievise des quartiers excentriques étaient l'extension démesurée des paroisses et la difficulté d'atteindre la pojiulation flottante, ceux que, depuis, on a appelé les « déracinés ». Une quinzaine de chapelles de secours ont été créées dans notre immense capitale ; autant sont en projet, et déjà cet apostolat, plus direct, du clergé parisien, a donné des résultats précieux pour les masses populaires, moins antireligieuses, dans l'ensemble, que moralement abandonnées. Elles n'approuvent pas, elles subissent la déchristianisation qu'on leur impose, et, dès que le système fonctionne moins brutalement, le ressort religieux qui demeure au fond de l'àme populaire les ramène vers les pratiques traditionnelles. — Signalons, enfin, d'un mot seulement, S*^ le retour à l'éducation chrétienne et 4° le retoiu- à une meilleure législation.
II. Législation. — Pendant les quatre-vingts premières années du xix' siècle, toutes les questions relatives aux cimetières, aux sépultures, à la police des lieux d'inhumation, aux pompes funèbres, furent régies par le décret du 28 prairial an XII (12 juin iSo')). Quelques dispositions de ce décret faisaient déjà passer entre les mains du pouvoir civil certains services qui relevaient jusque-là des fabriques paroissiales.
La loi du i4 novembre 1881 apporta à ce décret une modification importante. Elle en abrogea l'article 12 qui réservait aux adhérents de chaque confession un cimetière ou une section séparée du cimetière communal. Il n'5' am-a plus de k terre sainte » bénite par l'évèque, où les catholiques groupaient fraternellement leurs défunts; ils seront ensevelis désormais, au gré des circonstances, côte à côte avec des libres penseurs ou des protestants.
Une nouAcUe loi « sur l'organisation municipale, du 5 avril i884, réservait à la police municipale le soin de s'occuper du mode de transport des personnes décédées, des inhumations et exhumations, du maintien du bon ordre et de la décence dans les cimetières, sans qu'il soit permis d'établir des distinctions ou des prescriptions particulières à raison des croyances ou du cuUe du défunt ou des circonstances qui ont accompagné sa mort » (art. 9-).
Le i5 novembre 1887, fut promulguée une loi « sur la liberté des funérailles ».
Le 27 avril 1889. un décret « portant règlement d'administration publique, déterminant les conditions applicables aux divers modes de sépulture «, autorisa la mise en usage des appareils crématoires qui auraient été agréés par le préfet et le conseil d'hygiène.
Enfin, le 24 décembre 1904, le Parlement votait la loi « portant abrogation des lois conférant aux fabriques des églises et aux consistoires le monopole des inhumations » ; et, chins la crainte qu'un nouveau monopole ne se reformât dans l'avenir, décidait que « les fabriques, consistoires et autres établissements religieux ne peuvent devenir entrepreneurs du service extérieur » (art. 2).
La sécularisation est donc totale; par une série de mesures qui s'échelonnent pendant les vingt-cinq dernières années, l'Etat a fait table rase de tous les privilèges, de toutes les prérogatives, de toutes les coutumes antérieures. Cette rapide dépossession mérite dètre qualifiée, en bon français « l'un des aspects • de la déchristianisation de la société tout entière ».
Bibliographie. — Abbé L. Raffin, La carte religieuse de Paris, statistique des enterrements religieux et cii'ils à Paris de i883 à 1908, par quartiers, par classes. Extrait de la Réforme sociale, Paris, Lecoffre. — Voir aussi l'article consacré à ce travail par M. L. Roure, Etudes, 20 janvier 1907, sovis ce titre : Le Paris religieux.
Fénelon Gibox.
EPIGRAPHIE. — I. Les inscriptions chrétiennes. — 11, L Apologétique des Inscriptions : a) le Aouveau Testament ; — b) l'Eglise.
On peut évaluer à 100.000 le nombre des inscriptions grecques païennes actuellement connues; les textes latins non chrétiens sont au moins deux fois plus nombreux, et les fouilles, les voyages accroissent tous les jours ces immenses séries. De cette masse de documents, qui ne représentent cependant qu'une bien faible partie de tout ce qui a été gravé sm' pierre, sur marbre ou sur bronze, se dégage une connaissance de jour en jour plus détaillée de la Grèce et de Rome. L'histoire proprement dite, dont les soui'ces littéraires nous avaient conservé la trame, contrôle, à la lumière des pièces oflicielles, les données de la tradition, en précise et arrête la chronologie, corrige les erreurs des annalistes, comble leurs lacunes et redresse leurs appréciations. Plus encore que l'histoire politique, l'histoire intérieure des républiques grecques, des monarchies hellénistiques et de Rome reçoit des documents nouveaux une lumière inattendue : nous sommes initiés, avec l'abondance de détails que réclame notre exigence scientifique, au mécanisme des assemblées populaires, aux relations de peuple à peuple, de ville à ville, à l'administration des provinces ou des colonies, à la vie intime de la cité. Commerce, droit civil et public, cultes et dévotions, fêtes religieuses et civiques, idées et sentiments : autant de points encore sur lesquels les inscriptions viennent suppléer au silence de la tradition littéraire ou compléter abondamment les informations fragmentaires dont nous lui sommes redevables.
Il n'est pas exagéré d'affirmer que, de nos jours, les inscriptions ont renouvelé notre connaissance du monde antique à l'époque classique. L'histoire, tant intérieure qu'extérieure, de l'Eglise reçoit-elle des marbres autant de lumière qu'en reçoit l'histoire d'Athènes ou celle des Césars?
A la question ainsi posée on est bien forcé de répondre négativement. Cette infériorité, toute relative^
de l'ôpigraphie chrétienne tient à l)ien des causes et en particulier à son caractère spécial. Nous constaterons cependant que, pour être moins riches que les textes d'époque païenne, les inscriptions émanées de chrétiens sont remplies de renseignements de toute première valeur. Un rapide inventaire donnera une idée de ces ressources généralement peu connues. Alin de faciliter l'appréciation des documents, on examinera d'abord quelques questions préliminaires ; puis, connaissance faite avec les documents, on groupera en faisceau quelques-uns des faits les plus saillants à la connaissance desquels les inscriptions chrétiennes ont contribué particulièrement. Ces indications rapides ne feront que signaler les principales séries de documents et l'avantage que l'historien peut en tirer.
I. Les inscriptions chrétiennes. — i. Inscriptions chrétiennes et inscriptions païennes; a. ancienneté des inscriptions chrétiennes et textes crypto-chrétiens ; 3. diffusion des inscriptions chrétiennes : aire de dispersion et limites chronologiques ; 4- comment sont datées les inscriptions chrétiennes ; 5. le formulaire de l'épigraphie chrétienne : 6. premiers essais d'utilisation des inscriptions dans un but apologétique.
1. Inscriptions chrétiennes et inscriptions païennes- — Au total imposant de 3oo.ooo inscriptions païennes et profanes, c'est tout au plus si l'épigraphie chrétienne ' peut opposer un chiffre global de 45-000 à ôo.ooo textes, dont environ So.ooo (chilfre communiqué par M. Marccchi) pour Rome seule; les neuf dixièmes environ des textes sont rédigés en latin. Bien que ces chilTres soient très largement approximatifs, on n'est pas moins frappé de cette disproportion numérique énorme entre les inscriptions chrétiennes et les inscriptions païennes. Elle a toutefois son explication, d'abord dans la durée des deux « régimes » : les textes païens couvrent au moins 8 ou 9 siècles, les inscriptions chrétiennes se répartissent à peu près exclusivement, si on laisse de côté l'épigraphie proprement byzantine, sur une durée de 4oo ou 5oo ans (ii^-vii* siècle); surtout il faut se rappeler combien fut restreint, parmi les chrétiens, le rôle de l'épigraphie, si développé à l'époque antérieure : là est l'explication vraie du contraste que nous remarquons entre l'immense diffusion du christianisme et la pauvreté relative de son épi graphie.
En Grèce et à Rome, pendant près d'un millier d'années, tous les organes de publicité ont dû être suppléés par l'inscription. Sur des tablettes de bois, recouvertes d'un enduit blanc, on traçait au minium ou l'on cliarbonnait les « atliches » ou les communications d'un intérêt momentané; les documents qui devaient durer étaient inscrits sur la pierre, le marbre ou le bronze, et constituaient, dans l'intérieur de la cité, sur l'acropole, dans l'enceinte des temples ou sur les parois des monuments, des « archives »
1. « Jusqu'à la fin du iv° siècle, c'est-à-dire jusqu'à la mise hors la loi du paganisme, une inscription chrétienne est une inscription qui porte eri elle-niènie une preuve évidente de chiistianisme. De[)uis le début du v' siècle..., pn doit considérer comme chrétienne toute inscrij)lion qui ne contient pas un indice certain de paganisme. » (Monceaux, liei'. archéot., l'.)Û3, II, p. 61.) — Dans ces pages, nous ne nous occuperons que des inscriptions chrétiennes ayant, à un titre ou à un autre, un caractère religieux ; nous laisserons de côté les inscriptions profanes d'époque chrétienne qui ont leur intérêt, mais ne vont pas à notre but.
peu maniables, mais durables. Délibérations des différents conseils, Aotes du peuple, sénatus-consultes ou plébiscites, traités, monuments commémoratifs, inscriptions lionoriliques, comptes et inventaires des richesses sacrées données ou conliées aux temples, listes civiques, catalogues éphébiques, palmarès de concours, ex-voto, hommages aux dieux ou aux grands citoyens, dédicaces de monuments ; bornes limitant les territoires des cités, les domaines, marquant les droits hypothécaires; milliaires jalonnant les voies de communication, etc.: autant de catégories d'inscriptions ollicielles qui renferment souvent des milliers et des milliers de textes. Acesdocuments publics vient s'ajouter la masse des titres privés dont l'immense majorité est constituée par les inscriptions funéraires.
A l'époque chrétienne, de cette infinie variété il ne subsiste que bien peu de chose. D'inscriptions monumentales, dédicaces d'églises ou d'édifices religieux, il ne pouvait être question avant la paix de l'Eglise; pas de vie publique, — du moins avant les empereurs chrétiens, — donc, de ce chef, des séries innombrables feront défaut à l'épigraphie chrétienne ; plus d'inscriptions honorifiques dont s'accommoderait mal l'humilitédes lidèles ; plus derichesses à inventorier, au milieu de la pauvreté des premiers siècles; plus de listes à dresser, dont la découverte fortuite aurait envoyé à l'amphithéâtre ou aux mines les « frères » : on s'aimait, on ne se comptait plus. Dégagé de tout le faste passé, l'hommage à Dieu se fait plus discret, on adore « en esprit et en vérité », mais cette foi ne saurait s'étaler en oiTrandes ou dédicaces pompeuses ; les riches secourent dans les pauvres les membres du Christ, mais ni la pierre ni le mai'bre ne conserA'ent le souvenir du bienfait qui ne doit être connu que de celui cjui en récompensera, quorum nomina JDeus scit.
Aussi ne doit-on pas s'étonner de constater que les inscriptions chrétiennes se répartissent en un tout petit nombre de catégories: des invocations pieuses, des acclamations religieuses, de brèves professions d'une foi ardente ; des proscynèmes près des tombes célèbres, analogues à ceux cjue les touristes païens s'amusaient à graver près des temples fameux et jus.que sur les curiosités qu'on allait visiter (grallites sur la cuisse ou le pied du colosse de Memnon); des sentences tirées de l'Ecriture ; un certain nombre de dédicaces d'églises consacrées à Dieu, aux saints, aux martyrs après la paix de l'Eglise ; des légendes inscrites sur divers objets du mobilier religieux; des milliers d'inscriptions funéraires : voilà à quoi se limite l'épigrapliie chrétienne. Mais cette pauvreté n'est qu'appai-ente, et nous verrons quelles richesses le travail patient des érudits peut dégager des formules en apparence les plus stéréotypées et des plus pauvres gralliti.
2. Ancienneté des inscriptions chrétiennes et textes crypto-chrétiens. — De tous ces textes, ce sont sans doute les plus anciens qui seraient les plus importants, car ils nous rapprocheraient davantage des origines chrétiennes et nous fourniraient des documents j)récis. vivants, absolument sûrs et dégagés de toute élaboration littéraire.
Malheureusement il se trouve que les textes remontant aux débuts du christianisme sont excessivement rares : on n'en connaît pour ainsi dire point. Ainsi, à Rome, où la foi nouvelle gagna si vile de nombreux adeptes, où les inscriptions sont plus denses que nulle part ailleurs, sur 1.874 inscriptions datées antérieures au vii° siècle, de Rossi n'en conqite que 82 qui aient été gravées avant l'époque de Constantin. Sur ce nombre, il n'y en a qu'une qui appartienne au
EPIGRAPHIE
!«•■ siècle (J.-B. de Rossi, Inscr. christ. U. R., n° i) '. Ce doyen des textes chrétiens, daté de l'an 71, ne nous apprend malheureusement aljsolument rien : la date et rien de plus. Des trois autres inscriptions qui ^ iennent immédiatement après lui dans la série des tititli romani, — n"" 2, 3 et 4, datés respectivement de 107, 1 1 1 et 2o4 J.-C, — deux sont également mutilés. Seule l'épitaphe de Servilia (n^ 3), trouvée dans le cimetière de Lucine, est intacte ; mais là encore notre curiosité ne trouve guère satisfaction : l'âge de la fillette, i3 ans, la date considaire, et c'est tout. Avec Constantin et ses successeurs, les textes deviennent plus abondants et plus explicites ; mais nous sommes déjà loin des origines. Dans les jîrovinces, même rareté de textes chrétiens de la toute première époque; beaucoup de séries indubitablement chrétiennes ne commencent qu'auui* siècle, ou même avec la paix de l'Eglise.
A quelles causes attribuer cette éclosion si tardive de l'épigraphie chrétienne? Goût du mystère, nécessité de ne pas se signaler aux pouvoirs publics soupçonneux ou hostiles? L'influence de ces deux causes a dû, bien entendu, se faire sentir; mais on a peine à croire que l'une ou l'autre, ou même toutes les deux réunies, aient pu condamner les chrétiens à un silence absolu, alors que les usages épigraphiques étaient entrés dans les mœurs au point que nous savons et que, par ailleurs, il était si facile de secaclier en employant des tours amljigus, en se créant un vocabulaire ouvert aux seuls initiés, ou même plus simiilement en continuant à parler le langage des inscriptions en usage dans le milieu particulier où se développaient les fraternités chrétiennes. Si cette dernière supposition était fondée, nous serions autorisés à rechei'cher dans la masse des inscriptions du II' et du III* siècle, d'allure sinon païenne, du moins indifférente, des textes émanés de chrétiens dont la foi se dissimulait sous les formules courantes que leur religion ne condamnait pas. Il n'y a là rien que de vraisemblable et il est infiniment probable que les recueils épigraphiques contiennent, mêlées aux textes païens, des centaines d'inscriptioiss crypto-chrétiennes.
En effet, comme de Rossi (Inscr. christ. U. /?., I, p. ex sqq.) et, après lui, F. Cumoxt {Inscr. chrét. d'Asie Min., p. 2^9) l'ont fait remarquer, même si l'on lait abstraction d'une sorte de loi de larcane dictée par la seule prudence, le style épigraphique chrétien n'a pas été créé d'un seul coup et de toutes pièces. U s'est lentement développé, et les textes les plus anciens sont précisément, — même dans les provinces où la tolérance était la plus large, comme dans certaines parties de l'Asie Mineure, — ceux qui se distinguent le moins de leurs congénères païens. Est-ce à dire qu'il soit toujours impossible de faire le dépai-t entre les textes indubitablement païens et les inscriptions crypto-chrétiennes? Non sans doute, car il y a des indices qui permettent de faire un premier triage auquel on devra l'identification de nombreux documents, certainement dus à des chrétiens des pi-emières générations. Dans le formulaire usité aux premiers siècles de notre ère parmi les adhérents de la religion olHcielle, il y avait certains détails nettement païens qu'un chrétien dcAait s'interdire sous peine de faire une compromission particulièrement fâcheuse.
1. Pour plus de commodité, les titres des ouvrages généraux qviH\^nr&nXa\& Bibliographie seront cités en abrégé au cours de cet article; on emploiera aussi leâ sigles d'un usage courant, v. g. CIG et CIL pour désigner le Corpus grec et le Corpus latin ; Prentice, AAE ou PAE désigneront deux recueils d'inscriptions de Syrie, dont les titres sont trop longs pour être cités intégr'alemeat chaque fois et trop difficiles à abréger.
L'absence de ces formules, précisément là où on s'attendrait à les rencontrer, créera une première présomption ; elle ne sullirait pas : des indices plus positifs Aiendront discerner dans ce milieu neutre les inscriptions réellement crypto-chrétiennes. Voici quelquesuns de ces critères empruntés à l'épigraphie de l'Asie Mineure.
Si c'est à une époque relativement tardive (fin m* siècle) que la mention explicite de la foi chrétienne se rencontre sur quelques tombes {ypr.jTiy.JOi), dans des textes antérieurs elle se trahit ijai- des expressions plus vagues mais suffisamment claires l)Our les initiés. Sur la formule yryr.jnv.-jot ypr.zriyyci, voii" Studies... éd. by Ramsay, p. 197, 2i4-22'j. En Phrygie, — où se rencontre un assez bon nombre d'inscriptions chrétiennes du u* siècle (Ra.msay, Cities, p. 499)» — dès le milieu du m' siècle, sur des tombes dont quelques-unes sont évidemment chrétiennes et d'autres douteuses, on voit apparaître une menace à l'adresse des violatem-s de sépultures qui ne saurait émaner de païens : sVrat aùrfj r.pbi-:b-j dibv zov Çôvtz, é-rac aJri Tipii T5> 6ii-j xxl vûv zai iv xpiyiuu r,/j.épy.. Ce SOnt encore
d'autres fidèles qui Aoilent leur foi dans la mention plus ancienne et moins explicite sttki v.ùtÇi -pc:. riv ôsov^ Sû'i^ii di'Sj 'j6-/o'j : ici nous sommes tout près de la formule païenne cju'un léger tour de main a transformée en un acte de foi, sans trop courir le risque de donner prise aux accusations des voisins idolâtres. Cf. Cu- MoxT, /«scr. chrét. d'Asie Min., p. 249; Ramsay, Cities..., p. 5 1 4-5 16 ; 3/o««m. Ecoles. liturg.,i>.cx.viiicxx. Sur la formule riv ôsiv n'-j fj.r, àdty.r,7-zti, voir Studies, p. 2o3; Bull, de corr. hellén., 1909, p. 292.
Ailleurs, une nuance dans les souhaits adressés par le mort à ceux qui passent près de sa tombe, suffit à déceler la religion du mort. Le païen souhaite le a bonjour », n la santé » au passant {y/Aps, ù/iv.iji) et bien des chrétiens s'en tinrent à cet usage inoffensif; d'autres souhaitent x la paix », « la paix de Dieu ».
Pai'fois, l'emploi d'un mot sulfiraàattester le christianisme de toute une série d'inscriptions. Les chrétiens ne firent aucune dilficulté à donner aux monuments funéraires, au cercueil ou à ses annexes les dénominations courantes, telles que 7i;ua, ix-j^yv., -•jfj.Zoi, TT/;//;, SîTt;, raj-j?, Br.y.r,, etc., et n\èn\e r.pit'yj dont un long usage avait effacé la signification primitive. Mais il est une appellation de la sépulture qui répond à une idée étrangère au paganisme : le mort païen « gît » (/<£(Ta(), le défunt chrétien <> dort » (z5t//ârKt); aussi remploi soit de y.o(tj.r,-:i.t soit de xoi[j.r,-rr,pio:', pour désigner la tombe, nous fournira-t-il un critère absolument certain. Cf. Ramsay, Cities, p. 53o et n°s 2>')b, 376, 379, 4oo, 445; CuMONT, loc. cit.; Monum. Eccles. liturg., p. c, n. 2.
Même preuve indubitable de christianisme dans la mention de certaines dignités ecclésiastiques : prêtres, évêques, diacres, lecteurs ; mais là encore il faut se gai'der de précipiter un diagnostic : il y a des 7roî7,5jT£^ct juifs et même païens et tous les iTii^y.o-Koi ne sont pas chrétiens.
On se tromperait aussi si l'on voulait faire du litre de i< frères » (àô-;pî(), un signe décisif de christianisme. Il suffit de rappeler les inscriptions de la côte de Carie du type Ay.r, tîj ôîZvî; ; parmi les vainqueurs iigurent souvent des « frères » vZô-j.'ii. Letitre a trompé, on a voulu y voir des inscriptions chrétiennes, funéraires ou autres (Hirscufelo, Corsix, Diehl), alors cjuil s'agit de vœux pour des concurrents dans les, jeux (DucHESXE, ÏH. Reixach, Cimont). a défaut de tout autre indice, les noms propres fourniront parfois le principe de détermination qui manque par ailleurs. Si tout l'Olj'mpe, sous forme de noms théophores, se retrouve dans l'onomastique chrétienne des premiers siècles, il existe aussi toute une série
EPIGRAPHIE
de noms de formation piirement chrétienne. Cf. infra, col. i^ii et ll^3à; Ramsay, Cities, p. /49I-494-
Les indices quon vient de passer en revue permettent donc, dans une large mesure, d'isoler un grand nombre d'inscriptions crypto-chrétiennes. Avec ces textes d'un christianisme latent, nous atteignons souvent le second siècle; parfois même on croit prendre contact avec l'âge subapostolique.
3. Diffusion des inscriptions cbrétiennes — La question peut être envisagée d'un double point de vue, géographique et chronologique.
a) Aire de diffusion. — L'aire de dilïusion des inscriptions chrétiennes est immense; elle s'étend aussi loin que les frontières de l'empire romain. Ce n'est pas à dire que l'ensemble des proAinces ait été, d'un coup, gagné à la foi nouvelle. Dans certaines provinces, en Asie Mineure par exenqjle, le mouvement de conversion a été accéléré ; ailleurs, la pénétration a été plus progressive et plus lente. Voir les cartes de Haunack, Mission ii. Aushreitung, i' éd. Quoi qu'il en soit, tôt ou tard le christianisme a fait son apparition jusque dans les provinces les plus reculées, et des inscriptions, ici plus denses, là plus clairsemées, jalonnent ses étapes et servent à contrôler la tradition historique.
De la Mésoi^otamie et du désert d'Arabie aux cataractes du Nil et au limes africain, une chaîne de stèles, de colonnes, de linteaux de portes où se lisent des paroles chrétiennes enserre la moitié méridionale du monde romain ; tandis que, remontant par l'Euphrate en Arménie, rejoignant l'Europe par la Russie méridionale, contournant la mer Noire, communiquant avec le Rhin par le Danube, englobant la Bretagne, la Gaule et l'Espagne, toute une immense série de nouveaux jalons et de repères achève de délimiter la sphère d'influence de la foi victorieuse. Ces stèles qu'on exhume d'un bout à l'autre du monde antique font songer à ces bornes hypothécaires qui attestaient, dans la Grèce anti([ue, les droits des créanciers: là aussi ce sont les titres du christianisme qui réapparaissent.
Dispersées de par le monde, les inscriptions chrétiennes ne sont guère plus rassemblées dans les publications savantes. Cf. infra, Bibliographie : 2. Recueils des textes.
h) Limites chronologiques. — Nous avons déjà signalé l'excessive rareté des inscriptions chrétiennes remontant sûrement au i" et au ii' siècle; d'autre part, les indications données sur les textes cryptochrétiens ont montré la possibilité de grossir quelque peu le contingent des monuments épigraphiques du premier âge. Il s'agit de compléter cet examen et d'établir les limites chronologiques du développement de l'épigraphie chrétienne.
Ces limites varient naturellement avec les provinces : dans les unes, le christianisme à pénétré de très bonne heure, d'autres ne l'ont vu apparaître qu'à une date relalivenu'nt tardive. Pour des causes qu'il est souvent malaisé de déterminer, il se trouve que des provinces, qui furent dés la première heure pénétrées d'influences chrétiennes, ne nous ont donné jusqu'à présent que des textes très tardifs, si l)ien qu'il y a un hiatus à peu près complet entre leurs origines chrétiennes et les premières inscriptions <|ue nous y rencontrons. Voir Hahxack, Mission u. Aushreitung, 2' édit., t. II, p. 'jo-262, pussini.
Ainsi, si l'Asie Mineure est un peu mieux partagée, la Syrie et l'Egypte, où des communautés chrétiennes se constituèrent et fructiliérent largement, au 1" et au 11' siècle, n'apparaissent (|ue très tard dans l'épigraphie. En Syrie, il n'est guère i)ossible d'identifier des inscriptions sûrement antérieures à la paix
de l'Eglise; le premier texte égyptien chrétien daté remonte à l'année 874 • A Rome, les catacombes ont assuré de bonne heure la liberté épigraphique des chrétiens et préservé de la destruction les anciens monuments. C'est ainsi qu'on y peut signaler un fragment daté de la fin du i""" siècle, 2 inscriptions du n', 26 du m* et 206 des trois premiers quarts du iV siècle, alors que la même période est représentée en Egypte par l'unique inscription d'Athribis (Lefeb- AUE, n*^ 64). Dans la Gaule, — dont certaines églises remontent presque immédiatement à l'âge apostolique et fournirent des victimes aux premières persécutions, — les plus anciennes inscriptions, si l'on excepte le fameux texte de Volusianus, sont datées de 334, 347,377, 4o5 et4og(LE Bla^t, Becueil, n" 62,696, 069, 5g I, 248); le v* siècle compte 54 monuments; le vi' i3i; il n'y en a que 20 pour le vin* (Le Blaxt, ÀS'oui'. Recueil, p. m). Gomme les inscriptions dépourvues de marques chronologiques ne. présentent pas d'indices décisifs d'antiquité plus élevée, il est à croire qu'elles se répai-tissent elles aussi suivant la même proportion et que le plus gi-and nombre d'entre elles appartiennent au vi' siècle. Cf. Le Blant, L Epigrapiiie chrétienne, p. 27. L'Afrique est plus favorisée : au point de vue de l'âge des inscriptions, elle tient le milieu entre Rome et la Gaule (P. Monceaux. Hist. littér., II, p. 182); mais faut-il s'en étonner, et n'est-il pas plutôt normal que la patrie des martyrs Scillitains, de Perpétue, de TertuUien, de Minucius Félix et de Cyprien soit aussi une des terres les plus fécondes en anciens monuments de l'épigraphie chrétienne? C'est une série presque ininterronq)ue qui commence an m'' siècle pour se prolonger jusqu'aux temps de la domination byzantine. Cf. Le Blaxt, L'Epigrnphie chrétienne, p. 108; cf. Monceaux, Hist. littér.. II, 1 19-1 33; Bull, de la Soc. des Antiquaires de France, 1905, p. 2i4-2i5.
Si le point de départ des séries épigraphiques des difVérentes provinces dépend des monuments euxmêmes et de leur âge respectif, nous sommes libres de les clôturer suivant les besoins de notre étude. En Orient, dans les pays de langue grecque, l'unité de la langue assure une continuité sullisante entre l'épigraphie classique d'époque grecque ou romaine, l'épigraphie chrétienne, l'épigraphie byzantine, celle du nioyen âge et de l'époque contemporaine. C'est la date de l'indépendance grecque (182 1) qui a été adoptée comme point terminus du Corpus chrétien en préparation, Bvzantinische Zeitschrift, XV, p. 497-5oo; cf. J. Laurent, Sur la s'uleur des inscriptions grecques postérieures à li.l'i. dans le Bull, de corr. hellén., 1898, p. 569-572. En Occident, la disparition progressive de la culture latine n'a laissé à l'épigraphie de cette langue ([u'une survivance très amoindrie. Il va sans dire <iue notre étude doit se limiter; aussi adopterons-nous approximativement, pour l'Orient, l'épo' que de Justinien comme terminus ad quem : d'ailleurs, c'est à peu près à partir de cette époque <iue l'épigraphie chrétienne prend habituellement le nom d'« épigraphie byzantine ». En Occident, on peut laisser la limite un ])eu plus indi'cise; car si de Rossi arrête an vii« siècle son recueil romain. Le Blant se donne la marge d'un siècle de plus, pour atteindre jusqu'à la renaissance carolingienne.
4 . Comment sont datées les inscriptions chrétiennes? — C'est entre les deux termes que nous avons déterminés : terminus a que nécessairement variable suivant les provinces, terminus ad quem d'une fixité arbitraire, que nous avons à répartir les documents à utiliser. Les uns sont datés, c'est le petit nond)re; les autres, la majorité, sont dépourvus de marques chronologiques. Par quels procédés les
EPIGRAPHIE
premiers sont-ils datés? et par quels mojens pouvonsnous faire rentrer dans les cadres formés par les textes à date certaine ceux dont làge est indécis?
Sur le premier point, il y a désaccord complet entre l'Orient et l'Occident. En Orient, que ce soit en Asie Mineure, en Syrie, en Egypte, dans la Grèce ou les lies, les chrétiens soucieux de chronologie ont eu recours, soit au cominit par années impériales, soit aux diverses ères en usage dans le milieu où ils vivaient. Ainsi, pour ne citer que deux exemples : en Syrie, les inscriptions chrétiennes emploieront, suivant les régions, Tère des Séleucides (3 12 av. J.-C.), celle d'Antioche (^g av. J.-C), celle de Bostra (106 J.-C.) et autres computs locaux ; en Egypte, par contre, la seule ère régionale usitée par les chrétiens est l'ère dioclétienne ou des martyrs (284 J.-C), combinée parfois avec celle des Sarrasins.
L'emploi des ères provinciales est plus rare en Occident; on en trouve cependant des traces en Maurétanie et en Espagne. A Rome et en Gaule, ce sont les consulats ou les années de rois barbares. Francs et "NVisigoths, qui sont à peu près exclusivement employés. Le Blaxt, Recueil, p. lx; de Rossi, Inscr. christ. U. IL, I, ji. iv à ci; Le Blaxt, L'Epigraplne chrétienne, p. 1 2 sqq. A la fin du iv^ siècle ou au début du v', il n'est pas rare de voir le nom du pape régnant prendre, dans les dédicaces d'édifices religieux, la place des noms consulaires et faire ainsi fonction d'éponyme; mais l'usage ne s'étendit pas aux monuments funéraires. De Rossi, o/?. cit., 1, p. viii. Ce n'est pas le lieu d'entrer dans toutes les explications qu'entraînerait l'examen de la question des post-consulats, des différents cjcles, en particulier de la période indictionnelle : ces problèmes ont été discutés avec une maîtrise incontestée par J.-B. de Rossi (p. xvi-ci). Voir un résumé suftîsant dans Syxtus, Epigi-apltia, chap. II.
Les inscriptions datées, — que ce soit à Rome, en Gaule, en Afrique ou dans l'Orient de langue grecque, — sont loin d'être la majorité : à Rome, de Rossi comptait i.^oo textes datés contre près de 10.000 qui ne le sont pas. Du moins les inscriptions datées forment-elles un cadre assez nettement arrêté, des têtes de séries autour desquelles il est possible de grouper le gros des inscriptions dépourvues de mentions chronologiques.
Voici quels seront les indices dont la convergence aboutira au classement approximatif des textes d'âge indéterminé. Le Blaxt {Recueil, p. xviii sqq.) et de Rossi (Inscr. christ. U. R., I, p. cx-cxii) ont établi qu'il y a un double style épigraphique chrétien dont la ligne de démarcation est formée par la paix de l'Eglise; l'un et l'autre, comme on le verra plus bas, a ses formules, et celles-ci indiqueront à peu près siirement si le texte à classer est antérieur ou postérieur à Constantin. Les symboles eux-mêmes (ancre, chrisme, colomlje, vase, i)oisson, croix de diverses formes) qui décorent les marbres, et ajoutent leur note mystique à la légende épigraphique ont leur histoire et nous sommes assez bien renseignés sur l'époque de leur apjiarition, de leur faveur et de leur abandon. Le Blaxt, Recueil, p. xvi; A^om'. Recueil, p. 11; L'Epigraphie chrétienne, p. 2 1-22. Leur présence ou leur absence fournira déjà un indice assez précis. On sait, par exemple, qu'en Gaule l'ancre est un des synd)oles chrétiens les plus anciens; que la colombe apparaît en 878 et disparaît à partir de 63 1 ; que le poisson est usité de !i-]% à 63i ; la croix, dans les épitaphes, de 448 à une date un peu postérieure à 585, etc. Ces indices viendraient-ils à manquer, les noms propres eux-mêmes sont là pour y suppléer dans une certaine mesure. Le Blaxt, Recueil, p. xxiii. Les chrétiens, en eflet, ont rompu assez vite a^e» l'usage
des tria nomina : après le m' siècle, le cognomen figure généralement seul dans les épitaphes, et il est très rare de le trouver précédé soit d'un gentilice, soit d'un prénom; les noms des anciennes familles disparaissent de bonne heure de nos monuments,, les cognomina eux-mêmes sont d'une foriuation différente de celle de l'époque païenne ; des noms nou- Aeaux, tout imprégnés d'idées et de sentiments chrétiens, prennent naissance et se généralisent. Le Blaxt, L'Epigraphie chrétienne, p. i'6; de Rossi, Inscr. christ, r. R., 1, p. cxii-cxiv. Enfin un peu d'expérience et un commerce constant avec les monuments eux-mêmes permettent de tirer parti, a^ecune sîireté et une précision sufiisante, des indices plus vagues et plus délicats à manier fournis par la paléographie. Le Blaxt, L'Epigraphie chrétienne, p. 23-24; Paléographie des inscriptions latines du m" siècle à la fin du vu', articles parus dans la Re^'. archéologique, 1896-1897. Ces diverses règles pratiques ont fait leurs preuves et, pour ne parler que de la Gaule, il y a bien peu de textes cjui aient mis en défaut la méthode et la sagacité de Le Blant.
5. Le Formulaire de l'Epigraphie chrétienne. — Les formules, nous l'avons signalé en passant, sont un critère chronologique ; de plus, à les étudier,^ nous apprendrons à dégager ce qu'il y a de spécifiquement chrétien dans les textes soumis à notre examen ; ce qui s'y rencontre à l'état permanent et se trouve être, s'il s'agit de sentences religieuses, l'expression soit des croyances, soit des aspirations du milieu chrétien de l'époque; enfin, les traces de style plus personnel cpii trahissent une pensée, une àme individuelle. C'est de ces constatations générale» que les remarques de détail qui suivront dans le cours de cet article tireront lem- certitude; aussi n"est-il pas hors de propos d'y insister.
C'est aux païens que les chrétiens ont emprunté le style lapidaire et ses formules. Les chrétiens les plus convaincus devaient, en effet, à la prudence de ne pas étaler, dans des inscriptions exposées à tous les regards, des nouveautés proscrites ou plus ou moins mal vues ; de plus, nombre de convertis avaient passé à la foi chrétienne avec tout un bagage de Aieilles idées, d'usages, de formules, de mots même qu'ils ne songeaient pas à désapprendre. De là, dans le style épigraj^hique chrétien, de longues survivances d'éléments païens, bien souvent d'ailleurs inofVensifs, conservés par la précaution des uns ou la routine obstinée des autres. L'une et l'autre cause, la première surtout, expliquent l'existence de ces inscriptions crypto-chrétiennes dont nous avons signalé la fréquence. A la seconde on attribuera spécialement la persistance, sous le nouveau régime, d'expressions qui rappellent les temps du paganisme^ tel par exemple le iJis Manihus, qui dut à l'oblitération de son sens primitif sa longue fortune ; telles encore certaines formules prophylactiques, certains souhaits aux morts, certains libellés d'épitaphes que les chrétiens syriens ne se faisaient pas scrupule d'emprunter à leurs voisins païens. (Sur le d. m. voir G. Gueevex, Die Siglen D. M. auf altchiistlichen Grabivschrif'ten u. ihre hedeutung, 1897; voir aussi l'interprétation mystique: donis meuwriae spiritantium, que donnaient certains chrétiens africains des sigles d. m. s., cf. Bull, de la Soc. des Antiquaires de France, 1902, p. 224-226.) Parfois, on sent à un correctif discret lintention d'exorciser une formule avant de se l'approprier : à un défunt, ses parents païens adressaient la consolation fataliste : oùSdi. àO'y.vKzoi] les chrétiens d'Egypte corrigeaient : oJosiç
Si nous voulons entrer dans quelques détails, il
EPIGRAPIIIE
faut encore ici séparer la cause de ["Occident de celle de l'Orient. A ne considérer que les grands traits, l'épigrapLie chrétienne présente dans les dilïérentes parties de l'Occident une remarquable unité ; en Orient, au contraire, nous serons surtout frappés par la variété, les divergences.
A Rome, de Kossi (Inscr. christ. U. R., I, p. ex sqq.;cf. Moniun. Eccles. Jitarg., -ç. xcviii-cxiii) a constaté l'existence d'un double style épigrapliique chrétien, autrement dit de deux classes d'inscriptions nettement séparées.
Le premier style est surtout caractérisé parla simplicité et la brièveté des légendes épigraphiques : la plupart du temps, les tituli ne renferment que le nom du défunt, souvent accompagné de sjiuboles mystérieux ; généralement l'âge et la date de la mort font défaut; les textes grecs sont presque aussi nombreux que les latins. D'autres inscriptions de la même famille portent, de plus, des acclamations très simples, v. g. yi\'as in Deo, in Cliristo, in pace, cum sanctis, in refrigerio, pete pru nohis, spirituni iuiun De IIS refrigeret {Monuni. Eccles. liturg., p. ci-cvi et cxxiv-cxxxi; Kaufmaxn, Ilandlnich, p. 211 sqq.). D'autres entin, constituant un troisième groupe dans la première famille, sont déjà d'une rédaction plus élaborée : l'âge du défunt, la date soit de la mort soit de la deposilio, la louange du mort y sont notés en formules sobres et élégantes.
Dans le second style, le type de l'inscription funéraire est beaucoup plus conq)let. Il est très rare que l'âge soit omis, qu'on ait négligé de noter le jour de la mort et surtout de la sépulture. L'éloge du défunt est d'un ton beaucoup plus accusé, poussé parfois juscju'à l'emphase: mirae sapientiae, mirae innocentiae, venernbilis ac rari exempli, mirae innocentiae ac sapientiae (pour un enfant de 4 ans), etc. Les acclamations si simples du premier âge ont disparu pour faire place à une rhétorique un peu tendue ; les symboles se font rares, le monogramme constantinien ou la croix en tiennent lieu. L'épitaphe ne commence plus e.r abrupto, une introduction devient de rigueur: hic reqiiiescit in pace, hic jacei, hic positiis est...
La ligne de démarcation entre les deux séries d'inscriptions est formée par la paix de l'Eglise. Il y a donc, à Rome, un style épigrapliique antérieur à Constantin et un style postconstantinien : le premier, représenté parles plus anciens monumentsdes catacombes ; le second, au contraire, domiite dans les cimetières à air libre et n'apparaît que dans les parties les plus récentes des nécropoles souterraines. En Gaule, nous assistons à une évolution parallèle dont Lk Blaxt a nettement distingué et caractérisé les étapes (//ec«e/7, p. viii à xxxvn); on note cependant que la province est toujours un peu en retard sur la capitale : Rouie précède la Gaule dans l'adoption des sj'inboles et des formules et les abandonne avant elle (ihic/., p. xv et xix-xx).
Si la Gaule, malgré les rapports étroits des premières églises de la vallée du Rhône avec les chrétientés orientales, suivait de près les usages épigraphiques de Rome, à jdus forte raison devait-il en être de même de rAf'ri(nu' dont les connnunautés ont toujours été en lelations intimes avec celle de Rouu' (Monceaux, Ifist. littér., II, p. 120). Et de fait, comme a observé Le Blant, les formules des épilaphes cbréticnncsen Afrique sont« exactement calquées siu* celles des liturgies funéraires romaines » (Le Rlant, L'Epigr. chrét., j). 109, cf. b-ybS; Monceaux, Ilisl. littér., II, p. 120). Ces formules idenlicpies et les symboles eux-mêmes se sont succédé là aussi dans le même ordre. De jilus, — et là l'avantage est jxuir l'Afrique sur la Gaule, — dans les provinces africai-
nes, les épitaphes du premier âge sont nombreuses.. Les unes sont datées; d'autres trahissent leur ancienneté par des symboles caractéristiques, la brièveté de leurs formules, leiu" tour païen à la réserve du Dis Manihus rigoureusement exclu. Dans ce pi'emier groupe, une intéressante série de textes de Maui'étanie et de Xumidie, ainsi que quelques-uns des 6.000 fragments de <(<«// chrétiens recueillis à Carthage nous reportent en plein ni' siècle. Cf. Mo.nceaux, Hist. littér.. II, p. 121-125. L'âge suivant, le second style, est encore plus largement représenté (plus de 80 textes antérieurs à 4oo J.-C.) et cette abondance, qui se prête à de multiples comparaisons, atteste une fois de plus la parenté foncière entre l'épigraphie africaine et l'épigraphie romaine : celle-ci plus tôt vidée du formulaire païen, celle-là conservant un résidu plus considérable de survivances antiques curieusement amalgamées avec des éléments tout à fait chrétiens. Cf. Monceaux, Hist. littér., Il, p. 169- 2o4.
L'homogénéité est donc un des traits les plus frappants de l'épigraphie chrétienne en Occident. Cette unité toutefois ne va pas sans variété. Voir Le Blant, Manuel, p. y.5; Becueil. Il, p. 152-167; I.'Epigr, chrét.. \^. 48-5i. Pour n'emprunter nos exemples qu'à rAfric{ue, où le fait est peut-être plus sensible qu'en Gaule, les formulaires usités dans les Maurétanies différaient sur l)ien des points de ceux qui avaient cours soit à Carthage et en Proconsulaire, soit en Byzacène ou en Numidie. Il y a plus, on constate des divergences notables entre les deux Maurétanies : certains termes sont particuliers soit à la Sititîenne soit à la Césarienne. Les légendes mortuaires varient même d'une ville à l'autre, et l'on reconnaît à première vue une épitaphe chrétienne d'Altava, de Regiae ou de Numerus Syrorum (Monceaux, Hist. littér., II, p. 202-2o3).
En Orient, par contre, ce qui fra]>pe le plus, ce n'est pas l'unité, mais bien l'inlinie variété du style des inscriptions chrétiennes. Cf. Monitni. Eccles. liturg., p. cxiii-cxxiv; Kaufmann, Handbuch,]}. iq-j- 209. A Rome, l'existence des catacombes se prêta naturellement à l'unilicalion de la rédaction des épitaphes. Nous avons indiqué comment ce formulaire se propagea dans le reste de l'Occident. En Orient, peu ou point d'arénaires, rien que des sépultures à découvert, infiniment dispersées : chacun fut donc davantage laissé à sa libre inspiration dans le libellé des inscriptions destinées à perpétuer le souvenir de ses morts. Le résultat pratique l'ut qu'en Orient il ne s'agit plus d'un style unique qui se soit différencié ; mais de styles nombreux, indépendants, ([ui se sont développés parallèlement sans beaucoup réagir sur leurs voisins. C'est ainsi que les inscriptions des différentes provinces d'Asie Mineure ont un caractère bien individuel, qui n'est pas celui des textes macédoniensou atlicpu's, encore moins celui des inscrijitions de Syrie, de Palestine, d'Arabie ou d'Egyi)te. Il y a une distribution géographique des formules et l'on pourrait, de ce point de vue, di-esser une carte épigi'a]ihi(pie du monde gréco-oriental. Les mots eux-mêmes, emi)loy es par les chrétien s orient aux ])Ourdésignerla tombe, la mortou tel aulredélail, ont leur habitat. Ainsi, ij.nudpi'yj se trouve presfjue exclusivement dans l'épigrapliie chrétienne de Macédoine {Mélanges de Jinme, 1899, p. 545-5^6; igoô, p. 88) et spcn-adiqucment en Syrie; y.-Ajjr.-ni ou y'jiiJ-i-.Tf.pio-j îw? àvaTTKJiw; ne se trouve (|u'à Saloniquc {Mélanines de Rome, 1900, p. 282). De province à ju-ovince, de district à district, de ville à ville, de village à village le style éj)igrai)hi(pie se particularise et cette physionomie, infiniment nuancée, de l'épigraphie chrétienne gréco-orientale est pleine d'enseignements; car, sous
lAl.")